LETTRE IL
4 mars 1841.
Mon cher docteur ,
Dans la lettre que je vous ai adressée il y a quelques jours seulement, je vous ai surtout parlé de la force prodigieuse du catholicisme. Aurez-vous pu examiner ses proportions colossales et son existence non interrompue à travers rétendue des siècles, sans apercevoir, comme par intuition, à la première vue, que l'homme est dans l'impuissance absolue de créer jamais une œuvre aussi mystérieuse, aussi gigantesque , aussi durable. Depuis, quelques fragments, extraits de la revue d'Edimbourg, sur le catholicisme et la papauté, étant tombés, par hasard sous ma main, j'ai cru devoir vous les envoyer, bien persuadé qu'ils doivent faire sur vous une salutaire impression J .
« Il n'existe point, dit l'auteur anglais et protestant, il n'a jamais existé sur la terre une œuvre de
1 N'ayant pu me procurer le texte anglais, j'ai suivi la traduction qu'en a donnée la Gaxetle de France, 10 février 1841.
la politique humaine, aussi digne d'examen et d'étude que l'Église catholique romaine. L'histoire de cette Église lie ensemble les deux grandes époques de la civilisation. Aucune autre institution encore debout ne reporte la pensée à ces temps où la fumée des sacrifices s'échappait du Panthéon pendant que les léopards et les tigres bondissaient dans l'amphithéâtre Flavien. Les plus fières maisons royales ne datent que d'hier, comparées à cette succession des souverains pontifes, qui par une série non interrompue remonte du pape qui a sacré Napoléon dans le dix-neuvième siècle au pape qui sacra Pépin dans le huitième. Mais bien au delà de Pépin, l'auguste dynastie apostolique va se perdre dans la nuit des ères fabuleuses1.
« La république de Venise, qui venait après la papauté, en fait d'origine antique, n'est plus, et la papauté subsiste. La papauté subsiste, non en état de décadence, non comme une ruine, mais pleine de vie et d'une jeunesse vigoureuse. L'Eglise catholique envoie encore jusqu'aux extrémités du monde des missionnaires aussi zélés que ceux qui débarquèrent dans le comté de Kent avec Augustin, des missionnaires osant encore parler aux rois enne-
1 Les protestants ont peur de la papauté ; ils voudraient lui donner une origine obscure et fabuleuse : ailleurs, je montrerai que le berceau de la papauté est tout éclairé du soleil même de la vérité.
mis avec la même assurance qui inspira le pape Léon , en présence d'Attila. Le nombre de ses enfants est plus considérable que dans aucun des siècles antérieurs . Ses acquisitions dans le nouveau monde ont plus que compensé ce qu'elle a perdu dans l'ancien. Sa suprématie spirituelle s'étend sur les vastes contrées situées entre les plaines du Missouri et le cap Horn, contrées qui avant un siècle contiendront probablement une population égale à celle de l'Europe. Les membres de sa communion peuvent certainement s'évaluer à 150 millions1, et il est facile de montrer que toutes les sectes réunies ne s1 élèvent pas à 120 millions. Au-
* Comme les missionnaires de la vraie Église font de jour en jour de nouvelles conquêtes parmi les infidèles, je suis porté à croire que M. Combalot, dans son ouvrage déjà cité, a raison de porter le nombre des catholiques à 200 millions. Quant aux sectes réunies, voici de quelle manière un auteur que j'ai vu les divise : il fait deux grandes branches principales : 42 millions pour tous les protestants, les anglicans, les quakers, les méthodistes, les anabatistes, les luthériens, les calvinistes, etc., etc. : 70 millions pour les sectes photicnnes , ou soi-disant église grecque , y compris pourtant encore les eutychiens , les nestoriens, etc. Il est bien important de remarquer que les catholiques, au nombre peut-être de 200 millions, obéissent à un même chef, et n'ont tous qu'un cœur et qu'une âme ; tandis que deux sectaires, quels qu'ils soient, ne peuvent jamais s'entendre parfaitement sur unseulpoint de doctrine... Cette simple observation, bien méditée, bien comprise, doit conduire au catholicisme tout esprit droit, qui sait estimer la valeur d'un principe parle» conséquences qui en découlent.
cun signe n'indique que le terme de cette longue souveraineté soit proche. Elle a vu le commencement de tous les gouvernements et de tous les établissements ecclésiastiques qui existent aujourd'hui, et nous n'oserions pas dire qu'elle n'est pas destinée à en voir la fin. Elle était grande et respectée avant que les Saxons eussent mis le pied sur le sol de la Grande-Bretagne ; avant que les Francs eussent passé le Rhin , quand l'éloquence grecque était florissante encore àÀntioche, quand les idoles étaient adorées encore dans le temple de la Mecque. Elle peut donc être grande et respectée encore, alors que quelque voyageur de la nouvelle Zélande s'arrêtera au milieu d'une vaste solitude, contre une arche brisée du pont de Londres pour dessiner les ruines de Saint-Paul.
t Nous entendons souvent répéter que le monde va s'éclairant sans cesse, et que le progrès des lumières doit être favorable au protestantisme, défavorable au catholicisme. Nous voudrions pouvoir le croire ; mais nous doutons beaucoup au contraire que ce soit là une attente bien fondée. Nous voyons que depuis 250 ans l'esprit humain a été d'une activité extrême, qu'il a fait faire de grands pas à toutes les sciences naturelles, qu'il a produit d'innombrables inventions, tendant à améliorer le bienêtre de la vie; que la médecine, la chirurgie, la chimie, la mécanique, ont considérablement gagné;
que Fart du gouvernement, la politique et la législation se sont perfectionnés, quoiqu'à un moindre degré. Cependant nous voyons aussi que pendant ces 250 ans le protestantisme n'a fait aucune conquête qui vaille la peine qu'on en parle. Bien plus, nous pensons que s'il y a eu quelque changement, ce changement a été en faveur de l'Eglise de Rome. Comment pourrions-nous donc espérer que l'extension des connaissances humaines sera nécessairement fatale à un système qui, pour ne rien dire de trop, a maintenu son terrain en dépit des immenses progrès que les sciences ont faits depuis le règne d'Elisabeth?
« L'histoire ecclésiastique des sept derniers siècles est l'histoire d'un mouvement de va-et-vient. Quatre fois , depuis que l'autorité de l'Eglise de Rome fut établie sur la chrétienté d'Occident, l'esprit humain sJest révolté contre son joug. Deux fois l'Eglise resta complètement victorieuse ; deux fois elle sortit du combat avec les stigmates de cruelles blessures, mais conservant en elle le principe de la vie toujours dans sa vigueur. Quand nous réfléchissons aux terribles assauts auxquels elle a résisté, il nous est difficile de concevoir de quelle manière elle peut périr... »
Je vous avouerai , cher docteur, que ces fragments, extraits de la Revue d'Edimbourg , à part quelques expressions peu exactes, sont remplis
de considérations savantes, qui supposent que, si les protestants ne rentrent pas encore en foule dans le sein de l'unité , il y a au moins lieu d'espérer de voir tôt ou tard se lever sur votre contrée le beau, le radieux soleil de la vérité catholique. Comme la distance est énorme entre les paroles que je viens de citer et celles que j'ai lues dans certains ouvrages anglais, écrits il y a environ un demi-siècle, et dans lesquels Rome chrétienne était, comme du temps de Luther, représentée comme une Babylone nouvelle, et son pontife suprême travesti en Antéchrist, en fils aîné de Satan î Puisque les préjugés que vous nourrissiez contre nous s'affaiblissent de jour en jour, pourquoi ne dirais-je pas que l'Angleterre est en marche vers le catholicisme , et que peut-être il n'est pas très- éloigné ce beau jour, où vous irez demander au pape pardon du crime que vos ancêtres ont commis , en se laissant entraîner dans le schisme et dans l'hérésie ; où vous n'aurez point assez de larmes pour déplorer les souffrances qu'a ressenties le corps social pour avoirrepoussé le don delà foi; où surtout vous n'aurez point assez d'anathèmes à lancer contre les deux grands coupables, Henri VIII et Thomas Cranmer, qui vous ont précipités dans l'abîme de tous les maux imaginables. Je dis que les préjugés contre nous s'affaiblissent en Angleterre ; cela est vrai , et les extraits ci-
dessus le prouvent évidemment : cependant, il en existe encore un certain nombre, qui aveuglent les plus clairvoyants, et qui soulèvent constamment contre la vérité le nuage des plus déplorables erreurs. En lisant l'article de la Revue d'Edimbounj sur l'Église romaine , sur son autorité reconnue et respectée de toute la terre depuis bientôt dix-neuf siècles , et envahissant toujours davantage les contrées les plus éloignées et les hordes les plus sauvages , j'attendais une conclusion analogue à de si belles prémisses; je m1imaginais que Fauteur dé l'article allait dire que le doigt de Dieu était là, dans 'établissement et dans la conservation du trône pontifical ; qu'une église qui usait même le temps sans éprouver la moindre altération ; qui avait assisté à la naissance et aux funérailles de mille sectes , engendrées par l'orgueil et la corruption ; qui avait levé sa tête pleine de majesté au-dessus de tous l es torrents dévastateurs que le Nord , à la voix de Dieu, avait vomis de son sein pour aller détruire la puissance colossale de l'empire romain; qu'une Église si forte, si grande, si indestructible, était l'œuvre de la sagesse et de la puissance du Très-Haut. Cette conclusion me paraissait si simple, si naturelle, si légitime, que mon étonnement a été au delà de toute expression , plus qu'au comble , lorsque , continuant à lire l'article de la Revue* j'ai trouvé ces paroles dont je ne cite que le sens :
DU CATHOLICISME. So
« que la puissance de l'Eglise romaine , si prodigieuse, si étendue, est d'autant plus incroyable qu'elle est opposée à la raison et aux Écritures..;» La plume me tombe de la main. . . je me dis : Qu'estce donc que la force des préjugés ? Évidemment ils aveuglent les plus clairvoyants ; ils conduisent dans l'abîme ceux qui semblaient marcher dans la voie droite : ils font taire la raison, tout en exaltant sa souveraine indépendance. L'autorité si miraculeuse de l'Église romaine est opposée, dit l'écrivain anglais , à la raison et à la sainte Écriture ! En vérité , j'étais bien loin de m'attendre à une conclusion aussi étrange. Ainsi, 200 millions d'hommes , enfants de l'Église catholique , sont soumis à la foi , parce qu'ils foulent aux pieds leur propre raison... Ils foulent aux pieds leur raison! Oui et non : entendons-nous ici, et ne nous laissons pas étourdir par un sophisme ! Oui, nous faisons taire notre raison, lorsqu'il s'agit de croire les mystères chrétiens , qui ne sont point contre la raison , mais au-dessus de la raison , et placés bien au delà de la sphère de l'intelligence humaine : non, mille fois non, nous n'imposons pas silence à la raison lorsqu'il s'agit de chercher les motifs qui nous portent à croire. Que nous faut-il pour rendre notre soumission à l'Église, raisonnable et même nécessaire ? une seule parole de Jésus-Christ, dont la divinité est incontestable:
or, nous en avons cent qui proclament cette divine, cette infaillible autorité de l'Eglise catholique ; je les citerai dans une autre lettre. Donc, c'est justice de soumettre la raison à l'autorité de l'Église, puisque c'est évidemment la soumettre à celle de Dieu même : donc encore soumettre sa raison à la parole divine, ce n'est pas la détruire ; loin de là, c'est la former, c'est la régler, c'est la conduire dans la bonne voie, et surtout l'empêcher qu'elle ne se précipite jamais dans les mille écueils qu'engendrent un orgueil démesuré et des passions insatiables. Le protestantisme seul détruit la raison, parce qu'en posant en principe la souveraineté de la raison individuelle dans les matières religieuses, il permet à l'homme d'admettre les opinions les plus extravagantes , et semble le livrer sans défense aux bras de la folie.
Avancer encore, comme l'auteur anglais, que l'autorité de l'Eglise est combattue par la Bible , c'est mettre les deux mains sur ses yeux pour ne point lire les innombrables textes qui donnent aux apôtres et à leurs successeurs la mission d'évangéliser tous les peuples, de parler aux hommes avec une autorité absolue et infaillible, certains qu'ils sont que le Sauveur, selon sa promesse, les assistera et sera avec eux tous les jours jusqu'à la consommation des âges. Je le répète , je reviendrai une autre fois sur les preuves que fournit la
Bible, en faveur de la souveraine autorité de l'Eglise romaine.
Ainsi donc je suis convaincu que rien n1est plus raisonnable, ni plus conforme aux saintes Ecritures que de se soumettre à l'autorité divine de l'Eglise catholique, apostolique-romaine. L'auteur que j'ai cité dit que notre Eglise n'a pour elle ni la raison ni la Bible ; je soupçonne qu'il voulait parler plutôt de son église anglicane. La Bible a-t-elle un seul texte qui puisse s'appliquer à l'anglicanisme, même indirectement et par voie de conclusion ? où est le protestant qui pourrait jamais me montrer, la Bible à la main, que l'Église devait être réformée, au seizième siècle, par des hommes pleins de passions, de la trempe d'un Luther, d'un Calvin , d'un Cranmer , d'un Henri Y III ; surtout que ce dernier, nouveau Néron, serait établi par le Christ, le chef suprême de l'église anglicane au spirituel comme au temporel!... Si un protestant me montrait ces étranges propositions dans la Bible, je vous avoue que je ne condamnerais plus votre église comme une œuvre satanique; je la trouverais , au contraire , bonne et excellente , appuyée serait-elle sur l'autorité même de la pure parole de Dieu ; mais j'ai beau lire le Nouveau Testament mot à mot, depuis le commencement jusqu'à la fin, je n'y puis trouver un seul iota en faveur de la prétendue réforme , encore moins en faveur du droit
sacrilège que Henri VIII s'est approprié de tout bouleverser dans l'Eglise d'Angleterre, telle que l'avait fondée le saint moine Augustin.
Non seulement je trouve que l'église anglicane, aujourd'hui schismatique et hérétique, est condamnée par les Ecritures, mais de plus, qu'elle est impuissante à retenir dans son sein tout protestant qui rmsonne d'après les principes de sa religion. En ce moment, comme je veux mettre cette proposition dans tout son jour, laissez-moi, cher docteur, vous soumettre une supposition qui s'offre à ma pensée, et que j'ai bien le droit de faire , sans aucun doute. Vous gémissez, et je gémis sincèrement avec vous, des affreux, des terribles ravages que fait dans vos contrées, la secte des Owénites; nous sommes donc d'accord sur l'aversion qu'inspire cette nouvelle secte à toute âme honnête qui attache du prix à la vérité et à la vertu 1 .
Je suppose donc que M. Owen, tourmenté du désir d'établir une secte à l'exemple de tant d'autres ; mais craignant d'agir avec inconsidération ou imprudence , a résolu d'aller consulter sur le parti qu'il devait prendre, l'archevêque de Cantorbéry ,
1 M. Owen, son fondateur, détruit la foi, le culte, la propriété, le mariage, etc. ; j'ai déjà parlé de ce fameux protestant dans mes Souvenirs d'Angleterre, etc. Je renvoie les lecteurs à ce dernier ouvrage, pour n'être pas obligé de me citer moimême.
qui est regardé, toutefois sous la dépendance du roi ou de la reine, comme le chef de tout l'épiscopat anglican... Voilà Owen arrivé dans le palais de l'archevêque ; celui-ci laisse pour quelques instants sa femme et ses enfants, et va recevoir le nouveau venu, membre de son église, en communion avec lui , à qui il demande de suite quel est l'objet de sa visite.
Owen. Je viens vous faire connaître la résolution que j'ai prise d'enrichir d'une nouvelle secte notre pays, terre classique, comme l'on sait, de la liberté civile, politique et religieuse.
L'archevêque. Mais votre projet ne saurait être mis à exécution ; il est opposé aux habitudes religieuses que vous avez dû contracter par rapport à la soumission qu'il faut avoir pour le pasteur de la paroisse. Pourriez-vous abandonner la communion de notre église anglicane, sans rejeter la hiérarchie ecclésiastique que nous a conservée l'immortel Henri VIII ! Oubliez-vous donc que les évêques, sous la dépendance du souverain, sont les chefs de l'Église? Après eux viennent les ministres, puis les diacres. Se soustraire à l'autorité du clergé anglican, ce serait donc faire un schisme, et s'exposer à tomber bientôt dans l'hérésie elle-même.
Owen. L'autorité des pasteurs dont vous parlez , peut-elle détruire le grand principe de liberté religieuse, que j'ai vu dans tous nos livres, que mes
parents et instituteurs liront inculqué dès ma plus tendre enfance , que nos ministres ne cessent de rappeler du haut de leur tribune, dans Fenceinte des temples ? Au lieu de me faire une loi de me soumettre à nos pasteurs, ayez plutôt la bonté de me montrer quels sont les principes de foi et de mœurs, auxquels je doive soumettre la secte que je veux fonder , sous peine , en les transgressant , d'encourir la damnation éternelle.
L'archevêque. Je viens de vous dire que votre dessein de créer une nouvelle secte , me contrarie souverainement ; vous feriez par là, je vous le répète, un acte de rébellion contre vos pasteurs légitimes. Et puis , où trouveriez-vous la vérité en dehors de Féglise anglicane ! . . . Vous voulez savoir où se trouve la foi et la morale , eh bien ! croyez et pratiquez ce que vous enseignera la Bible ; et si la Bible ne suffit pas, nous vous permettons de lire le symbole des apôtres, celui de saint Athanase, celui de Nicée , les premiers conciles généraux, les pères des quatre premiers siècles ; pourvu, remarquez bien ceci , pourvu que vous rejetiez dans les symboles, les conciles et les pères tout ce qui vous paraîtra opposé aux divers textes de la sainte Écriture.
Owen. Vous me dites là de faire un grand travail ; quand donc aurai-je le temps de lire les symboles, les conciles et surtout les pères, dont les ou-
vrages sont si volumineux ! J'avoue pourtant que vous avez abrégé la besogne, en disant que tous les écrivains , quels qu'ils soient , doivent avoir une doctrine conforme à celle de la Bible; sans quoi, ils ne sont pas dignes de créance. A mon avis, vous revenez à notre grand, à notre précieux principe ; que la Bible seule doit être lue avec soin, parce que seule elle contient sûrement la pure parole de Dieu tout entière. Je connaissais déjà ce principe protestant touchant l'excellence de la Bible ; mais puisque vous paraissez inquiet et tourmenté de me voir résolu à fonder une nouvelle secte, est-ce donc que les ministres de l'église anglicane doivent me donner le sens des divers textes de la Bible, ou ai-je le droit de l'interpréter d'après les lumières de ma raison individuelle et la capacité de ma propre intelligence ?
L'archevêque. Votre question ne renferme aucune difficulté réelle ; écoutez ma réponse : Quand je vous dis que vous devez rester en communion avec le pasteur de votre paroisse , Dieu me garde de saper dans sa base l'édifice de notre religion chrétienne, réformée par Henri VIII et par Cranmer, mon très-digne prédécesseur. Vous savez bien que, depuis le temps où nous avons secoué le joug de Rome, c'est un principe admis par notre église, et sans cesse promulgué par le clergé anglican que nous ne reconnaissons à aucune église, pas même
à la nôtre , le droit d'imposer aucune doctrine , et cela est la suite de ce qui s'est passé dans l'Église de Dieu. Vous êtes trop instruit , je m'imagine , pour ignorer que l'Église de Jérusalem a erré, que celles d'Antioche et de Rome ont erré, que toutes ont erré , que la nôtre peut errer, etc. Donc vous restes, entièrement libre de faire vos principes de foi et de morale à l'aide de la Bible, qui seule ne peut pas errer.
Owen. Quoi ! mon ministre n'a point d'autorité sur moi, lorsqu'il s'agit d'interpréter les Écritures ; je puis donc penser autrement que lui, donner aux textes de la Bible un autre sens que celui qu'il admet, alors qu'il pense annoncer la pure parole de Dieu.
L'archevêque. Sans aucun doute. Je vais plus loin ; vous-même, quand vous croyez avoir trouvé le vrai sens des Écritures, vous devez l'admettre,non pas d'une manière absolue , mais seulement provisoire ; car, si demain vous reconnaissez que vous vous soyez trompé dans l'interprétation de la Bible, vous devez repousser le premier sens, pour vous attacher au second que vous croyez préférable à l'autre ; celui-ci même , vous le rejetterez à son tour, dès que vous aurez pu trouver un troisième sens qui soit meilleur encore ; et toujours vous conserverez jusqu'à la mort le droit de vous défier de vous-iaême, de ne point croire par conséquent
à l'infaillibilité de vos décisions , tant que vous n'aurez point la certitude absolue d'avoir saisi le vrai sens des textes bibliques.
Owen. Ainsi donc je suis infaillible en droit; et cependant par le fait je puis me tromper: mais ne nous arrêtons pas à cette petite difficulté. Votre réponse, que je viens d'entendre, me plaît souverainement. C'est précisément en vertu de notre doctrine protestante que je veux fonder une nouvelle secte. Je vous le dirai sans détour et aussi sans vanité de ma part. Je pense avoir fait la découverte d'une secte qui sera plus parfaite que toutes celles qui inondent pour l'instant notre belle patrie; vous voyez donc que je resterai fidèle aux principes protestants admis par l'église anglicane , puisqu'en suivant l'impulsion que le ciel m'inspire, je n'ai qu'un désir, celui de perfectionner la religion du Christ, bien entendu à laide des Ecritures elles-mêmes.
L'archevêque. Vous êtes libre sans doute d'interpréter la Bible, comme il vous paraît bon ; mais de grâce, laissez là votre projet de devenir chef d'une nouvelle secte. Discutez sur tout, excepté sur l'autorité de notre église : comment voulez-vous toucher à l'œuvre de Henri VIII et de Cranmer, que le gouvernement surtout conserve comme la prunelle de ses yeux? Quand on vous permet d'interpréter la Bible selon votre propre capacité, il va sans dire que vous devez respecter l'église angli-
cane, et ne rien faire qui puisse compromettre son existence, encore moins le bien-être de ses ministres.
Owen. J'avoue que je ne vois point les rapports qui existent entre rétablissement nécessaire de l'église anglicane et mon droit inaliénable , ditesvous, de donner aux textes de la Bible le sens que je trouve le plus convenable. Que les catholiques restent soumis à leur Eglise, ils y sont obligés en vertu du don d'infaillibilité qu'ils lui accordent ; mais un protestant qui ne reconnaît à aucune église le privilège d'être infaillible, que doit-il faire avant tout ! Lire la Bible , l'interpréter selon sa propre capacité, et admettre ce qui lui paraîtra juste et raisonnable. Si donc il ne trouve point dans la Bible l'autorité de l'église anglicane, qui pourra l'empêcher de mettre de côté cette église? S'il trouve même que tous ceux qui ont jusqu'à présent lu la Bible, l'ont mal interprétée, qui l'empêche de fonder une nouvelle secte , à qui il fasse part de ses découvertes en fait de doctrine et de morale?
L'archevêque. Prenez garde de vous laisser aveugler par l'amour-propre. Vous avez nommé les catholiques : je vous dis que Henri et Cranmer ont fait une chose excellente, en se séparant de l'Eglise romaine, parce que cette Eglise était tombée dans la superstition et le paganisme. Comme protestant , attaquez donc les catholiques , appelez-les
papistes, superstitieux, idolâtres, même païens, vous en avez le droit; jamais l'église anglicane ne vous censurera pour de tels propos : puis, pensez sur le Christ, sur la grâce, la prédestination, etc., ce que bon vous semble; pourvu que vous disiez que vos opinions sont dans la Bible, à vous pleine liberté de le faire. Mais de grâce, renoncez au projet que vous avez de rompre la communion avec le ministre de votre paroisse.
Owen. Si j'écoute ma conscience, je crois qu'il convient au contraire que je ne fréquente plus les assemblées de ma paroisse ; car déjà, depuis longtemps, je m'aperçois que notre ministre interprète mal la Bible ; aussi, suis-je bien résolu à rompre avec lui, dans la crainte que ne pouvant admettre ses propres interprétations, je ne vienne à perdre toujours d'avantage l'estime que mon cœur doit avoir pour sa personne.
L'archevêque. Vous avez là un singulier scrupule. Laissez votre ministre interpréter la Bible, comme il le juge à propos. Vous, son auditeur,, pensez intérieurement que le sens qu'il donne est mauvais, parce que vous croyez en avoir trouvé un meilleur ; vous êtes libre sur ce point ; mais souvenez-vous que vous ne pouvez rompre avec l'église anglicane, sans perdre mon estime, et faut-il vous le dire, sans vous exposer à encourir de ma part l'excommunication.
Owen. Adieu, je vous présente mes civilités, et vous prie de recevoir l'expression de ma gratitude. Je vais suivre désormais le grand principe du protestantisme , admis par Féglise anglicane, touchant mon droit d'interpréter de mon mieux les Écr tures. Je me propose donc de fonder une nouvelle secte, avide que je suis, la Bible à la main, d'éclairer et de rendre à la liberté mes compatriotes, que je regarde encore comme enveloppés des ténèbres de Terreur et enlacés dans les chaînes de l'esclavage. Quant à l'excommunication dont vous me menacez, puis-je de bonne foi m'en soucier, tant que je ne la trouverai point dans la Bible ; et d'ailleurs, il y a de la gloire à suivre la voie que vous parcourez vous-même : l'Église romaine ne vous a-t-elle pas excommunié autrefois dans la personne des premiers réformateurs ? et pourtant vous marchez la tête haute , sans craindre les foudres du Vatican. Vos leçons et vos exemples m'autorisent donc à suivre mes idées et à mettre mon plan à exécution. »
Je pense bien , cher docteur , que ce dialogué ne doit pas être de votre goût. Si je l'ai composé , ce n'a été que pour répondre à l'article de la Revue d'Edimbourg. L'auteur nous accuse d'agir sans raison, lorsque nous nous soumettons, bien entendu sur la parole du Christ , à la sainte autorité de l'Eglise catholique. Au contraire, mon dialogue
vous montre que l'église anglicane se suicide de ses propres mains, en promulguant les principes de libre examen et d'interprétation individuelle. Comment voulez-vous qu'un homme qui raisonne , qui manie l'arme de la logique, qui sait en un mot tirer les conséquences d'un principe, puisse obéir à des ministres qui vous disent en toute simplicité de cœur : Ne nous croyez pas sur parole , car nous sommes sujets à l'erreur ; pour savoir ce que vous devez croire et pratiquer, lisez la Bible, toujours la Bible , elle seule contient la pure parole de Dieu!...
Sans doute j'ai dû repousser l'assertion mensongère de l'auteur anglais , qui nous accuse d'agir contre la raison, parce que nous restons soumis à la voix de l'Eglise, qui encore ne veut pas reconnaître la sainteté de l'Église romaine, bien qu'il admire sa puissance colossale et son existence miraculeuse à travers les siècles. Cependant son article, à part quelques paroles équivoques ou fausses , est digne d'être médité sérieusement, et peut servir, à sa manière, la cause de la vérité catholique... Advienne le temps où la vraie science aura dissipé tous les préjugés divers qui conservent toujours dans les cœurs plus ou moins d'empire; et les sectes protestantes viendront demander en suppliant, à l'Eglise romaine, le pain de la parole divine, heureuses qu'elles seront de pouvoir rentrer dans le sein
du bercail sacré, et de se soumettre à la voix de son
auguste pasteur.
Comme moi-même je me trouverais heureux, cher docteur, si je pouvais contribuer, pour ma part, à vous ouvrir les yeux au céleste, au radieux flambeau des vérités catholiques!.. Adieu, croyez toujours aux sentiments de mon estime et de mon affection, avec lesquels j'ai Thonneur d'être, etc.