LETTRE III
8 mars 1841. Mon cher docteur ,
Je reviens aux paroles que j'ai citées dans ma première lettre: Prouvez-moi , me disiez-vous à Oxford , la vérité de votre croyance par la Bible et parles pères des quatre premiers siècles, et de suite je me déclare membre de l'Eglise catholique. Sur quoi je vais faire quelques réflexions. Prouvezmoi... Ce langage ne me paraît pas conforme à notre manière de voir, puisque nous ne prouvons rien d'après notre raison individuelle. Est-il même possible d'espérer la lumière de la vérité lorsqu'on la demande à son semblable, qui, lui à son tour, est obligé de la chercher en dehors de sa propre intelligence ? Nous discuterions ensemble un siècle tout entier, que nous ne pourrions jamais être d'accord sur aucune vérité, faute d'avoir admis des principes communs qui servent de prémisses à nos conclusions, et rencontré un juge supérieur qui prononce avec autorité de quel côté se trouve la
victoire. Les philosophes païens de la Grèce ne voulaient-ils pas prouver la vérité de leur doctrine? et ils tombèrent dans l'abîme des plus déplorables erreurs. Depuis Jésus-Christ, toutes les sectes ne veulent-elles pas prouver la légitimité de leur indépendance? Et elles n'ont plus que quelques lambeaux informes de la foi et de la morale chrétienne.
Au lieu donc de dire : Prouvez moi, il faut simplifier la question, et dire : Montrez-moi vos doctrines catholiques dans la Bible et dans les premiers pères; instruisez -moi sur ce qu'il est nécessaire à tout chrétien de croire et de pratiquer. À cela je réponds ; Lisez pour connaître notre croyance, le petit livre de Bossuet, intitulé : Exposition de la Doctrine de l'Eglise catholique; quand vous l'aurez examiné avec soin , vous saurez ce que nous admettons , ce que croit l'Eglise romaine ; et aussi je suis assuré que bien des préjugés contre nous s'effaceront de votre esprit, lorsque vous verrez par vous-même de quelle indigne manière les protestants dénaturent nos doctrines pour s'arroger le droit facile de les combattre comme fausses ou absurdes. Ainsi, par exemple, pour le dire ici en passant , vous verrez que nous n adorons ni la sainte Vierge, ni les saints, encore moins leurs reliques ; que nous n'admettons point plusieurs médiateurs auprès de Dieu, mais un seul
DU CATHOLICISME. hi
qui est notre Seigneur Jésus-Christ ; que nous ne croyons pas que l'esprit des saints frabite dans les statues ou images, comme se l'imaginaient les idolâtres, etc. Le livre de Bossuet, dont je vous parle, est d'autant plus précieux qu'il contient la foi chrétienne de l'aveu même de l'Église, et que déjà il a dissipé et détruit un grand nombre de préjugés haineux dans l'esprit, non seulement d'hommes obscurs et sans nom , mais surtout encore d'hommes recommandables par leur savoir et leur haute position sociale.
Je vous dirai encore que je suis bien surpris de vous voir invoquer l'autorité des pères des quatre premiers siècles. Vous admettez l'autorité des premiers pères! Mais Cranmer dont vous suivez les leçons disait que la Bible seule renfermait la vérité, et il le disait en Angleterre, comme son maître Luther le disait en Allemagne; mais j'ai entendu plusieurs fellows et docteurs de votre université m'avouer franchement qu'ils étaient de purs protestants , c'est-à-dire , qu'ils n'admettaient que l'autorité de la Bible, appuyés sur quelques-uns des trente-neuf articles de votre église, qui non-seulement reconnaissent que la Bible renferme la parole de Dieu tout entière , mais déclarent encore formellement qu'il faut rejeter comme faux tout ce qui ne serait pas conforme à la Bible, soit dans le symbole, soit dans les conciles, soit dans les SS. pères ;
ce qui ne donne réellement à tous ceux-ci qu'une
autorité vaine et illusoire.
Vous admettez l'autorité des premiers pères ! Mais, tout en vous rapprochant1 selon les apparences, de notre manière catholique d'envisager les choses, ne rendez-vous pas de plus en plus difficile la recherche de la vérité ? n'imposez-vous pas une tâche impossible à remplir, même pour les hommes les plus laborieux et les plus savants ? D'un côté , vous dites à chaque individu : A toi , le droit de te faire ta croyance selon ta capacité et la force de ta raison; de l'autre, vous lui dites : Si tu veux trouver la pure parole de Dieu , lis la Bible et les pères des quatre premiers siècles. De bonne foi, n'est-ce pas là créer un dédale d'inextricables difficultés, sans qu'il se trouve quelque
1 Ce qui a porté les écrivains anglicans à reconnaître l'autorité des pères des premiers siècles seulement, a été leur double embarras de repousser et les attaques des catholiques et celles de toutes les sectes sorties du sein de leur église rebelle. Contre les catholiques, ils n'admettent que les pères des quatre premiers siècles, parce qu'ils prétendent que les pères, à dater du cinquième siècle, ont corrompu la doctrine de l'Église : cette assertion mensongère sera réfutée dans les lettres suivantes. Contre les sectes qui inondent l'Angleterre, ils supposent je ne sais quelle tradition dont le fil se brise à la fin du quatrième siècle : supposition anti-protestante, qui après tout ne saurait élucider aucune question controversée, puisque chacun, disent-ils, conserve son droit inaliénable d'interpréter, selon sa raison individuelle, et la Bible et les pères eux-mêmes.
issue par où Ton puisse en sortir jamais ? En vérité , j'aimerais autant vous entendre dire à l'un de vos compatriotes qui ne sait pas nager : «Va te jeter à Londres dans la Tamise du haut du pont de Westminster, et il pourra se faire que le fleuve, en ondulant, te porte sur le rivage, plein de santé et de vie. »
Pour nous , sans doute , nous invoquons en faveur de nos doctrines et la Bible et les pères de tous les âges; mais, auparavant, nous admettons l'autorité infaillible de l'Église catholique, dont le chef suprême est le souverain pontife, successeur de Pierre, prince des apôtres. Nous commençons donc par recueillir la vérité de la bouche sacrée des pasteurs légitimes, qui, à leur tour, Font reçue les uns des autres, d'âge en âge, en remontant jusqu'aux apôtres envoyés par le Christ à la conversion du monde : et puis, quand l'Eglise nous a fait part du dépôt de la foi, qu'elle doit transmettre aux générations futures, avec défense pour tous de rien penser, dire ou faire contre son divin enseignement , elle nous dit encore : Si vous voulez faire des progrès dans la science de la religion , mieux vous pénétrer des vérités que je vous enseigne, lisez les saintes Ecritures et les SS. pères ; là, vous trouverez le développement de la doctrine que je vous annonce de vive voix, de la part du Sauveur lui-même.
Trouvez bon, cher docteur, que je vous fasse
Si MVIMTÊ
ressortir i'énorme différence qui existe entre nos principes et les vôtres. L'Eglise catholique parle avec une autorité absolue, divine, infaillible ; et sa parole est reçue avec respect de tous ses enfants soumis ; et sa parole est pour nous un soleil radieux qui dissipe dans le monde moral la nuit de Terreur, de l'incertitude , du doute ; un soleil vivifiant qui échauffe les cœurs les plus froids pour y développer le germe des plus sublimes vertus. Si vous invoquez ici votre bonne foi, pourrez-vous ne pas reconnaître que le Christ ne pouvait fournir un moyen plus simple , pour transmettre aux générations futures les vérités de l'Evangile , que celui que nous trouvons usité dans l'Eglise catholique : ce moyen, c'est la nécessité où nous sommes de renoncer à nos propres lumières pour demander à celle qui représente le Christ sur la terre, et ce que nous devons croire et ce que nous devons pratiquer. Aussi, quand l'Eglise a parlé avec la puissance et l'autorité d'un Dieu, tous, savants et ignorants, civilisés et barbares, tous sont obligés de respecter ses oracles et de soumettre leur esprit et leur cœur à son divin enseignement. Avec ce principe d'obéissance que nous trouvons dans la Bible, il faut bien que l'Église parvienne tôt ou tard à soumettre à sa puissance spirituelle l'univers tout entier, pour l'abattre au pied de la croix.
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Au contraire , le système de l'église anglicane, qui renferme au fond le pur protestantisme , ne rend-il pas impossible une croyance fixe et certaine ? Si je prête l'oreille à la voix de votre église , que puis-je entendre que ces étranges paroles : Ne croyez pas à l'autorité d'aucune église , parce que toutes elles ont enseigné Terreur ; ne croyez pas à ma propre autorité , parce que je ne suis pas plus infaillible que les autres. Et puis, que dit-elle encore? Croyez à votre raison, et, d'après vos propres lumières, faites-vous, comme vous pourrez, vos principes de foi et de morale, bien entendu toujours à l'aide de la Bible et des pères des premiers siècles. A moins que je ne sache plus tirer d'un principe la conséquence la plus simple et la plus naturelle, dites, cher docteur, si vos principes protestants ne conduisent point les individus qui raisonnent à se regarder comme autant de divinités, puisqu'ils ont, selon vous, le droit de puiser dans leur raison et dans leur cœur tout ce qu'ils doivent croire et pratiquer.
Je sais pourtant que vous ne faites point un dieu de l'homme, à qui vous refusez , comme aux églises particulières, le don de l'infaillibilité. Qu'estce donc alors qu'un protestant, qu'un membre de l'église anglicane, sinon un infortuné qui d'un côté se nourrit d'orgueil, puisqu'il se reconnaît le droit de se faire, comme il l'entend, sa propre
croyance ; et , d'un autre côté , vit dans le doute et Tincertitude , puisqu'il n'est jamais certain d'avoir saisi le vrai sens des divers textes qui se trouvent dans la Bible et dans les pères. Au moment de rendre le dernier soupir, l'anglican doit donc se dire à lui-même : « Je meurs, sans avoir jamais su parfaitement de quelle manière je devais adorer la divinité , ni quelles vertus j'étais obligé de pratiquer dans la société de mes semblables , ayant toujours craint d'avoir mal interprété la Bible, soit pour le dogme , soit pour la morale. »
Que conclure des réflexions que je fais en ce moment, sinon qu'il faut avant tout discuter la question touchant l'infaillibilité de l'Eglise catholique ; car si jamais cette question se trouve clairement résolue en faveur de l'Eglise , dès lors il sera nécessaire de la regarder comme l'organe même du Christ ; et Tanathème , un anathème éternel retomberait sur la tête de quiconque oserait accuser l'Eglise d'avoir jamais proféré le mensonge. Si , au contraire , l'Eglise catholique est faillible, c'est-à-dire sujette à l'erreur, il est dès lors inutile que je vous parle sur les matières religieuses. La Bible, comme vous le proclamez sans cesse, restera dans nos mains, bien muette et bien silencieuse; et chacun de nous l'emportera avec soi au delà de la tombe, jusqu'au tribunal du souverain juge, sans avoir pu décider d'une manière
absolue un seul point de doctrine; en d'autres termes, la Bible à la main, nous pourrons vivre et mourir sans Dieu , sans religion , sans vertus , sans conscience , ainsi qu'il arrive dans votre pays principalement, où les sectes, tout en proclamant l'excellence de la Bible, soutiennent à la face du soleil les principes les plus révoltants, de jour en jour plus subversifs de toute morale et de toute foi chrétienne.
Je ne veux donc point vous parler ni de la Bible ni des SS. pères, avant d'avoir traité la grande, l'importante question de la souveraine autorité de l'Eglise catholique. Si cette réflexion vous étonne, jetez les yeux sur les heureux résultats de notre soumission à la voix de l'Église : n'est-ce pas, parce que nous croyons à son infaillibilité, que, depuis dix-neuf siècles, l'univers reconnaît un seul Dieu, un seul baptême, une seule foi, selon le langage de saint Paul; que tous les membres de cette grande, de cette universelle famille s'entendent d'un pôle à l'autre, et font monter jusqu'au trône de l'Eternel les mêmes élans de leur amour et de leur espérance ? Pour vous, n'êtes-vous pas obligé, sous la conduite de l'église anglicane, d'effacer de votre bannière ces paroles que je viens de citer : un Dieu, un seul baptême, une seule foi ? Où est donc l'unité surtout dans la croyance, lorsqu'un père de famille peut être membre d'une secte, sa femme d'une au-
tre, ses enfants d'une troisième, sans forfaiture et sans cesser d'être un bon, un excellent protestant? Je n'ai trouvé qu'une unité possible entre tous les protestants, quels qu'ils soient, c'est celle des injures quej'ai entendu vomir contre notre sainte Église catholique. Oui, il y a union, union parfaite, sur tous les points des trois royaumes unis pour crier au papisme, à la superstition et à Y ignorance des papistes , que l'on appelle encore schismatiques , hérétiques, païens et idolâtres. En vérité, je commence à croire que le protestant peut sans peine bien interpréter les saintes Écritures ; en quoi pourrait-il être repréhensible, aux yeux de ses coreligionnaires, lorsque, la Bible à la main, il a tout admis, excepté l'autorité de l'Église romaine ; il a tout cru, excepté les vérités de la foi ; il a tout pratiqué, excepté la morale de l'Évangile?...
Je vais donc vous montrer combien il importe que tous se soumettent à l'autorité sainte et divine de l'Église du Christ ; et puis, je vous dirai d'où provient l'autorité qu'il faut accorder à la Bible et aux SS. pères. Comme la question fondamentale de l'autorité de l'Église exige de longs développements, je me réserve de vous les donner dans ma prochaine lettre.
J'ai Thonneur d'être, cher docteur, avec un profond respect, etc..
Post-scriptnm. — Je ne puis clore cette lettre
sans vous dire un mot sur le venin que je trouve renfermé dans les paroles que vous m'adressiez à Oxford, et que j'ai citées plus haut. Pourquoi admettre seulement l'autorité des premiers pères, et ensuite rejeter celle des pères qui ont écrit depuis le cinquième siècle? Pouvez -vous faire une telle distinction, sans supposer :
1° Que PEglise, établie par le Sauveur luimême, n'a conservé la foi que durant l'espace de quatre siècles ; après quoi, elle est retombée dans toute sorte d'erreurs, telles qu'on les trouve chez les païens et les idolâtres. L'Eglise catholique, dites vous, à partir du cinquième siècle , est devenue païenne et idolâtre ! de bonne foi, j'aimerais mieux que vous dissiez tout simplement et sans détour que le Christ n'a point eu la puissance de conserver son œuvre, qu'il a été vaincu par le génie du mal ; que vous dissiez encore que l'enfer, par l'entremise du saint moine Augustin qui devait être aussi idolâtre et superstitieux, a renversé dans votre patrie les autels du démon et retiré vos ancêtres de leur état de barbarie et d'ignorance ; que vous dissiez enfin que toute l'Europe a été civilisée, et que les barbares du nord sont devenus chrétiens, à l'aide delà corruption, de l'idolâtrie et du paganisme, enseignés par l'Eglise elle-même;
2° Que les pères étaient obligés de parler de toutes les matières religieuses dont on s'est occupé
dans les siècles derniers. Mais d'abord vous devez savoir, en votre qualité de docteur d'Oxford, que les pères parlaient avec une grande réserve de nos mystères dans leurs écrits publics, dans la crainte que les païens ne vinssent à mépriser la religion, faute d1en connaître la source divine ; ainsi ils se taisaient sur bien des points de doctrine, que Ton expliquait de vive voix aux catéchumènes, aux néophytes, aux fidèles eux-mêmes. — En second lieu, peut-on supposer que les pères aient dû écrire en faveur des vérités qui étaient crues avec une foi vive, et admises généralement sans aucune contestation? Non : l'Eglise n'écrit par ses docteurs, eu ne prononce ses décisions dogmatiques par l'organe des papes ou des conciles, que dans le cas seul de la nécessité. Il est donc facile de comprendre le silence des premiers pères, dans la supposition où ils n'auraient point parlé d'une manière expresse de plusieurs points de doctrine. Quoi ! pouvaientils faire de Ion gs traités sur l'autorité du pape, sur les indulgences, le purgatoire, la présence réelle dans l'eucharistie, etc., alors que ces points de doctrine n'étaient point contestés par aucun hérétique. En vérité, vouloir que les premiers pères aient dû, par avance, réfuter Luther et Calvin, Cranmer et Henri VIII, etc., c'est comme si l'on soutenait qu'il faille explorer le néant , guérir un mal qui n'existe pas, ou réfuter aujourd'hui des erreurs qui
pourront avoir cours, je le suppose, dans trois ou quatre siècles peut-être ;
3° Que la chaîne de la tradition s'est rompue à la fin du quatrième siècle. Mais de bonne foi, estil possible de croire un fait aussi étrange? Quand je lis Thistoire, je trouve dans ses colonnes les soupirs, les gestes, les paroles de chaque hérétique, quelque obscur, quelque ignorant qu'il soit : que Ton cite donc au moins un seul , un ancien écrivain qui parle de l'événement le plus extraordinaire que Ton puisse jamais supposer , je veux dire, de la chute du monde chrétien dans l'abîme de l'idolâtrie et du paganisme, au commencement du cinquième siècle. Mais non; cet historien est encore à trouver; d'où il faut conclure que c'est avancer bien gratuitement et sans aucune preuve, que le monde chrétien a marché pendant plus de mille ans, un bandeau sur les yeux, sans connaître quelle route était la sienne : hypothèse si inouïe, si incroyable, disons le mot propre , si absurde que mon esprit se refuse à la discuter sérieusement.
Cependant, cher docteur, puisque vous ne voulez admettre que les premiers pères, je vous promets de ne vous citer que leurs écrits, après vous avoir exposé les textes de la Bible, qui sont en faveur de nos doctrines catholiques. J'espère que vous ne pourrez lire les lettres que je veux vous adresser, sans reconnaître enfin que l'Eglise ro-
maine n'a point varié un seul jour dans sa croyance, puisque vous trouverez nos dogmes chrétiens, non seulement dans les pères postérieurs au quatrième siècle, ce que vous admettez vous-même1; mais aussi dans les premiers pères, qui ont vécu jusqu'au quatrième siècle, et dans les saintes Écritures elles-mêmes.
1 II faut remarquer que les docteurs, à qui je m'adresse dans cet écrit, reconnaissent l'autorité de saint Augustin, de saint Chrysostôme, de saint Ambroise, de saint Basile, etc., qui ont commencé à écrire à la fin du quatrième siècle. Quant aux autres pères qui n'ont écrit que depuis le cinquième siècle, les docteurs me dispensent de les citer, parce qu'ils les trouvent, en font-ils l'aveu, entièrement favorables à nos doctrines catholiques.