LETTRE IV
12 mars 1841. Mon cher docteur,
Mon intention est de vous dire quelles sont nos doctrines catholiques ; niais, avant de les établir sur des textes de la Bible et des pères, je vous ferai observer que, quand nous parlons de la triple autorité de l'Eglise, des Écritures et des pères, nous donnons à celle-là la priorité sur les deux autres, c'est-à-dire, que nous croyons que l'Eglise a reçu immédiatement du Christ le droit de parler aux hommes avec une puissance absolue, tandis que l'autorité de la Bible 1 et celle des pères n'ont d'au-
1 Sans doute, la Bible est l'ouvrage de l'Esprit saint : mais je dis que c'est à l'Église de distinguer les livres véritablement inspirés de tous les autres qui ne sont que le fruit des inventions humaines. De là il s'ensuit que l'Église peut nous offrir comme divin un livre qui aurait été rangé parmi les apocryphes; car, outre les bonnes raisons qui lui font porter un tel jugement, il faut toujours reconnaître en elle l'assistance même de Dieu, sous la conduite duquel elle s'achemine, à travers les fatigues de son pèlerinage, au séjour de l'éternel repos.
tre valeur que celle que leur donne l'autorité de
l'Église elle-même.
D'après ce que je vous ai déjà écrit précédemment , il vous est aisé de comprendre que je ne puis chercher l'Église avec ma raison individuelle ni dans la Bible, ni dans les SS. pères, parce que vous pourriez, vous de votre côté, avec votre raison individuelle , me dire que vous y trouvez le contraire de ce que je crois y trouver moi-même; ainsi retomberions-nous dans le système du protestantisme, qui rend impossible la découverte de la vérité, précisément parce qu'il rejette l'autorité d'un juge supérieur et infaillible qui prononce quel est le vrai sens, qu'il faut donner aux divers textes soit des Écritures, soit des pères... Existe-t-il une autorité sainte et divine , qui soit l'expression fidèle de l'autorité même de Dieu? Oui, répondent les catholiques , non, prétendent les anglicans. Pour résoudre la difficulté, je vais d'abord vous citer un texte de saint Augustin, dont vous admettez le témoignage : Je ne croirais pas à l'Evangile, dit-il, si je n'y étais porté par l'autorité de l'Eglise catholique. -— Non crederem Evangelio nisi me Ecclesiœ catlwlicœ commoveret auctoritas; — d'où il suit évidemment que l'autorité de l'Église est antérieure à l'autorité des saintes Ecritures; il suit encore que celles-ci , toutes divines qu'elles sont, ne peuvent établir un seul point de doctrine indé-
pendamment de l'infaillible autorité de l'Eglise; enfin il suit qu'à l'Église seule appartient le droit d'insérer dans le canon des livres saints, les livres qu'elle regarde comme l'œuvre de l'inspiration divine et comme exprimant des vérités , toutes conformes à celles qui font partie du précieux dépôt de la foi ; et cela, elle peut le faire dans un temps ou dans un autre, selon qu'elle le juge à propos.
Pour mieux vous faire comprendre la pensée de l'évêque d'Hippone, je vais faire quelques simples observations qu'un docteur saisira sans peine, puisque nous sommes compris, lorsque nous les offrons à la raison bien faible des petits enfants eux-mêmes.
D'après vos préjugés de naissance et d'éducation, l'Église ne saurait avoir d'autre autorité que celle que la Bible même veut bien lui accorder. Répondez donc, s'il vous plaît, cher docteur, à ma question! Qui a donné naissance à l'Église? Qui nous assure que les apôtres, en la fondant, faisaient une œuvre divine? Est-ce l'Écriture sainte, à laquelle vous recourez uniquement, qui a pu persuader aux hommes que les apôtres étaient les envoyés du vrai Dieu ? Mais, l'histoire à la main, je vous dis que l'Eglise existait, que ses chefs parlaient avec une grande puissance, et conduisaient les fidèles dans la voie du salut, avant même l'existence du Nouveau - Testament. Dans votre système, l'Eglise aurait donc pour base
le vide ou le néant, puisque d'après vous, elle tire son autorité d'écrits qui n'existaient pas encore. Dans le nôtre , au contraire , la vérité se montre dans un jour tout naturel et bien conforme au plan suivi par le Christ dans la promulgation de l'Évangile. Que disait le Sauveur pour attirer tout à lui ? Écrivait-il sa doctrine ? avait il recours à de longs, à de subtils arguments ? non, mais il parlait, il agissait en Dieu. Il faisait les plus étonnants miracles en présence de la multitude , guérissant les malades les plus désespérés, multipliant dans un désert , quelques pains , pour en nourrir des milliers de personnes, ressuscitant même les morts, et puis, quand il avait déployé une vertu surhumaine, il disait aux Juifs, jaloux de sa gloire et ennemis de son austère morale : Si vous ne croyez pas à mon témoignage , croyez à mes œuvres ; elles prouvent évidemment que je suis l'envoyé et le fils même de l'Eternel. Et tous ceux que la passion, l'intérêt, ou la mauvaise foi ne retenaient pas dans l'endurcissement du cœur, ouvraient les yeux à la vérité, et prosternés aux pieds du Sauveur, ils lui disaient, à l'exemple de Pierre : « Nous croyons que vous êtes le Christ et le fils de Dieu , car vous seul avez les paroles de la vie éternelle. »
L'Eglise , après les jours de la Pentecôte , commence à s'établir dans la ville de Jérusalem. Les apôtres, saint Pierre à leur tête, annoncent dans le
portique du temple, sur les places publiques, dans les synagogues et en présence des magistrats, devant qui on les conduit, ils annoncent, veux-je dire, qu'ils sont chargés d'annoncer les vérités chrétiennes; qu'un Dieu leur en a fait une indispensable obligation, et que tous les hommes doivent se soumettre à leur enseignement divin, sous peine, s'ils sont incrédules à leurs paroles, d'être un jour condamnés à l'éternelle réprobation. Or, quelle raison puissante pouvaient alléguer les apôtres pour imposer aux hommes le joug de la foi, eux, pauvres , ignorants , obscurs par leur naissance , qui , bien loin d'offrir une philosophie attrayante , ou d'employer le prestige de l'éloquence, rebutaient plutôt par la grossièreté et la simplicité de leur langage , par la promulgation d'une austère morale qui devait révolter la faiblesse de la nature humaine, par l'exposé surtout d'incompréhensibles mystères, tels que ceux de l'incarnation et de la rédemption par la croix, mystères qui mettaient aux abois la raison des plus habiles philosophes de la Grèce et de Rome?
Pour rendre plausibles les mystères qu'ils annonçaient, et l'incarnation du Verbe , et sa mort ignominieuse, et sa résurrection, et son entrée triomphante dans le ciel , aurait-il suffi que les apôtres eussent dit aux hommes : « Croyez, parce que nous vous disons de croire; croyez, parce que vous trou-
verez notre doctrine écrite dans un livre que nous
vous présentons. »
Vous voyez bien que leurs paroles, soit verbales, soit écrites, ne pouvaient suffire par elles-mêmes à la conversion des Juifs et des gentils. Peu importe, pour l'instant dont je parle, que les apôtres aient ou n'aient pas écrit leur doctrine , leur autorité restait la même, elle ne pouvait changer de nature ; ou elle était divine, sainte, infaillible, ou elle ne Tétait pas. Maintenant, qui nous dira que les apôtres étaient, non point des imposteurs, mais bien de véritables envoyés du Très-Haut ? Comment persuaderont-ils aux hommes qu'ils sont les représentants mêmes du Christ pour coopérer au salut du monde ? Ici , quand l'histoire ne parlerait pas des miracles opérés par les apôtres, force majeure est de supposer qu'ils appuyaient leur mission sur des œuvres surnaturelles ; de sorte qu'ils pouvaient dire aux personnes incrédules : « Si vous ne croyez pas à nos paroles, croyez au moins à nos œuvres , elles rendent témoignage, et un témoignage irréfragable, que nous agissons au nom et par la vertu même du Dieu qui nous envoie. »
Aussi saint Augustin n'indique pas d'autre base à la divine autorité des apôtres, chefs de l'Eglise, que les miracles nombreux , publics , éclatants , qu'ils opéraient dans tous les lieux de leur passage. Voici comment il parlait aux incrédules de son
siècle : « Vous ne voulez point reconnaître dans les envoyés du Christ la puissance de faire des miracles ; eh bien ! dites-moi comment sans miracles ils ont pu porter l'univers à se prosterner au pied de la croix pour y adorer leur Dieu expirant dans les plus grandes , dans les plus humiliantes douleurs ? Pour moi, continuait-il toujours , je trouve qu'il serait bien plus prodigieux encore de penser que de simples villageois, grossiers et ignorants, aient pu imposer silence à la sagesse et à la puissance humaine, pour faire adorer un Dieu crucifié sans avoir auparavant prouvé par des miracles leur divine mission.
J'insiste, avec Tévêque d'Hippone, sur la preuve des miracles, comme étant la plus simple, la plus forte , la plus entraînante , bien qu'il soit hors de doute que les apôtres, à raison de leur propre conviction, de la présence de l'Esprit saint qui habitait en eux , et de leur disposition à tout souffrir pour leur foi, n'aient été revêtus d'une vertu toute spéciale pour persuader et convaincre de la vérité de leur doctrine tous ceux de leurs auditeurs, qui n'étaient point tyrannisés par la mauvaise foi ou par une passion quelconque, qui toujours est de mauvaise foi elle-même.
Vous voyez , cher docteur , que je vous expose tout simplement comment les choses se sont passées dans la fondation de l'Église. Jésus-Christ, fils
de Dieu , et fils de l'homme , comme il s'appelait , n'a point écrit sa doctrine, mais il l'annonçait et l'expliquait de vive voix à ses disciples et à ses apôtres. Quoi donc a pu convaincre les peuples de la Judée qu'il était véritablement le Messie promis à leurs pères ? Ce sont spécialement ses miracles , comme nous avons déjà vu ; miracles qu'il opérait en grand nombre , avec éclat , à la face du soleil , en présence de la multitude. Les apôtres à leur tour ont-ils écrit leurs doctrines , au commencement de leur prédication? Non, très-certainement, mais ils l'expliquaient, ils l'annonçaient de vive voix à tous ceux qui venaient les entendre. Quoi donc a pu convaincre la terre qu'ils étaient les véritables envoyés du Christ? Ce sont les miracles qu'ils ont opérés en grand nombre et à la face du soleil dans tous les lieux de leur passage , comme l'histoire nous l'apprend , et comme le supposent encore les prodigieux succès, qui ont couronné leur prédication évangélique.
Si vous ouvrez les yeux au soleil de la vérité, qui brille en ce moment à vos regards , pourrezvous ne pas avouer que l'Église a été fondée , non point avec le secours et par l'autorité du nouveau Testament, mais plutôt, sans aucun doute, par la volonté toute-puissante de Dieu et par l'assistance surnaturelle de l'Esprit saint... Non- seulement l'Église est indépendante des saintes Écritures, à
ne la considérer que dans la source de sa puissance ; de plus , c'est l'Eglise elle-même , vous le verrez plus tard, qui a donné aux premiers disciples les écrits du nouveau Testament pour mieux graver les principes de la foi et de la morale dans l'esprit et le cœur de tous ; ce qui vous fait comprendre pourquoi saint Augustin a prononcé les paroles citées plus haut : « Je ne croirais pas à l'Evangile, si je n'y étais porté par l'autorité même de l'Église catholique. »
Je ne puis terminer cette lettre sans vous soumettre deux courtes observations. Je dis donc premièrement que les apôtres n'ont point écrit toute leur doctrine, et que même il était comme impossible qu'ils le fissent. Il est d'abord hors de doute qu'ils n'ont point tout écrit, puisque saint Jean termine son Evangile de cette manière: «Il y a beaucoup d'autres actions * que Jésus a faites; s'il fallait les écrire les unes après les autres, je ne pense pas que le monde pût contenir les livres qui seraient faits pour les exprimer; » et que saint Paul a dit aussi dans sa première épître aux
1 Saint Jean, comme l'on sait, n'a donné son Évangile que pour réfuter Cérinthe et Ébion qui osaient soutenir que le Christ n'était qu'un homme ; et pourtant il tait plusieurs miracles que Jésus avait opérés en preuve de sa divinité. Donc, il neut jamais la pensée d'écrire toutes les paroles [ou toute la doctrine de son Dieu. Je livre cette conséquence à l'attention du lecteur.
Corinthiens : « Au reste, lorsque je serai au milieu de vous, je réglerai les autres affaires. » Dire surtout que les apôtres devaient tout écrire, cela n'est point soutenable. Où trouverez-vous que Jésus ait dit aux apôtres : « Allez, écrivez les vérités de la foi, et présentez vos écrits aux enfants des hommes ! » Au contraire, il leur a dit : « Allez, enseignez les nations, baptisez-les au nom des trois personnes divines ; celui qui croira , sera sauvé ; celui qui ne croira pas, sera condamné.» Savez-vous pourquoi les apôtres ont écrit quelques points de doctrine? C'a été pour prémunir les premiers fidèles contre le poison des hérésies qui avaient cours de leur temps, et contre les scandales du monde sans cesse renaissants. Du reste , ils se gardaient bien de vouloir guérir des maux qui n'existaient point encore, bien qu'ils pussent exister dans un avenir plus ou moins éloigné : surtout ils se gardaient bien d'agir contre le commandement de leur divin maître, qui leur avait défendu de s'occuper des affaires du lendemain, parce qu'à chaque jour suffit son mal... Vous voyez en quoi consiste la mission des apôtres. Ils doivent conserver le dépôt de la foi, pour le transmettre intact à leurs successeurs dans l'apostolat : ceux-ci également le transmettront, les uns après les autres, aux générations futures, de la main à la main , d'âge en âge sans interruption aucune, jusqu'à la consommation des siècles.
Maintenant qu'une légion d'hérétiques se présente pour séduire les fidèles, faut-il redouter qu'ils réussissent jamais dans leur coupable entreprise? Nullement, parce que l'Église est toujours là , vigilante sentinelle qui garde nuit et jour le sacré dépôt. L'Église, par l'organe de son chef, auquel demeurent soumis les évêques fidèles , anathématise les erreurs, quelles qu'elles soient, et formule sa croyance en style clair et précis, accessible à toutes les intelligences. Quand l'Église donne une décision nouvelle, n'allez pas vous imaginer qu'elle crée un dogme nouveau : non ; mais elle ne fait qu'exposer d'une manière plus formelle les vérités qu'elle a crues en tout temps , depuis l'instant même de son existence 1 .
L'autre observation que j'ai à vous faire, mérite une attention toute spéciale. D'après ce que j'ai dit
1 L'on voit que je place la source des écrits sacrés et des décisions dogmatiques dans la nécessité où se trouve l'Église de repousser les attaques de ses ennemis... M. de Maistre a dit dans son Essai sur le principe générateur , etc.: « Les véritables auteurs du concile de Trente furent les deux grands novateurs du seizième siècle... On peut faire la même observation en remontant jusqu'à Arius : jamais l'Église n'a cherché à écrire ses dogmes, toujours on l'y a forcée... La foi, si la sophistique opposition ne l'avait jamais forcée d'écrire, serait mille fois plus angélique : elle pleure sur ces décisions que la révolte lui arracha et qui furent toujours des malheurs, puisqu'elles supposent toutes le doute ou l'attaque, et qu'elles ne purent naître qu'au milieu des commotions les plus dangereuses.., »
de la fondation de l'Eglise, il suit évidemment que les apôtres ont reçu leur mission de la bouche sacrée duChrist , en sorte que toutes les paroles qu'ils adressaient à la terre sont indestructibles et éternelles , puisqu'elles ne sont que les paroles mêmes d'un Dieu. Que disaient les apôtres de vive voix, avant de l'avoir consigné dans leurs écrits? Nous sommes, disaient-ils, les ambassadeurs de Dieu auprès des peuples pour leur procurer le salut ; celui qui nous a envoyés annoncer sa doctrine , veut que tous l'embrassent sincèrement , sous peine, pour les incrédules , de tomber dans l'abîme des plus cruels tourments ; nous vous parlons avec autorité, parce que nous parlons au nom même de l'Eternel, et comme étant revêtus de sa puissance ; nous ne craignons point de tomber jamais dans l'illusion et le mensonge , lorsque nous annonçons sa parole sainte, parce que notre Dieu nous a assurés qu'il serait avec nous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles. » Il est vrai, les apôtres et les évangélistes nous ont laissé quelques écrits, appelés le nouveau Testament. Mais qu'est-ce que cela peut faire contre leur autorité sainte et infaillible? Vantez-moi donc, tant qu'il vous plaira, l'excellence des saintes Ecritures, je souscris aux éloges que vous leur donnerez ; mais gardez-vous bien de vouloir détruire , à Taide des Écritures , l'autorité et la puissance des apôtres ,
car, je vous le dis sans détour, une telle prétention ne serait ni théologique ni philosophique. Elle ne serait point théologique, puisque la religion chrétienne, disaient les apôtres, doit embrasser tous les temps et tous les lieux; point philosophique, puisque la raison seule nous fait comprendre que Dieu aurait été un insensé (pardon du blasphème !) d'avoir élevé sur le sable mouvant l'édifice de sa religion : ce qu'il aurait fait nécessairement, si Ton admet comme vrai le système des protestants , qui, après avoir anéanti l'autorité des apôtres dans la personne de leurs successeurs , offrent la Bible comme la pâture des mille sectes qui inondent le monde, quelque opposées qu'elles soient les unes aux autres dans les points les plus essentiels ; quelque absurdes, quelque corrompues qu'elles soient encore dans leurs principes de croyance et de mœurs.
Attendez-vous, cher docteur, à ce que je vous parle de l'autorité qu'il faut accorder aux saintes Ecritures et aux ouvrages des pères? je pense traiter cette question dans ma prochaine lettre... Adieu, croyez toujours à l'expression de ma franche amitié, avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc..