AUX ÉMIGRÉS DÉTENUS DANS LA MAISON D'AHRÊT DB BRÉDA
Ouand vous avés abandonné votre pairie, vous aves du vous» attendre plus que jamais à toutes les vicissitudes de la fortune ; vous n'avés jamais vu en france les Individus détenus pour des délits graves jouir de tous les plaisirs do la Société; J'allieray tout ce que l'on doit à l'humanité, avec ce que la loi et mes devoirs m'imposent; n'avés-vous pas du feu pour vous chauffer; ne vous donne t'on pas du pain et même de la viande! ne vous a t'on pas donné un local sein et commode! de quoy vous plaignes vous donc!
Apprenés que nos frères d'armes détenus pour de simples fautes de discipline, sont placés dans un local bien moins agréable que le vôtre. C'était à eux qu'était dû toute la sollicitude de ceux qui affectoient n'en avoir que pour vous; ils ont répandu leur sang pour réparer les maux que vous nous avès occasionnés; Depuis que vous vous trouvés au milieu d'eux, vous avés eù occasion de reconnaître que le militaire françois, terrible dans les combats, est le plus sensible des hommes; il oublie comme nous, à la vue des malheureux, ce qu'il doit à sa vengeance; il laisse ce soin aux Loix de sa patrie. Les ordres que j'ai donné étoient tracés par elle; Le Commissaire dont vous me parlés les a violées en vous donnant une lattitude qu'elles proscrivent.
Je vais demander à la Municipalité qu'elle place près de vous une personne qui sera chargée de vous procurer les objets de fantaisie que vous pourries désirer. Le travail qu'exige mes fonctions ne me permet point de répondre k toutes les demandes particulières que l'on pourrait me faire, vous pourrés vous adressér au Maréchal de Logis Porcher, homme paisible et probe qui recevra toutes vos demandes, et s'empressera de les remplir lorsqu'elles ne contrarieront pas ses devoirs.
L'accusateur Militaire, GIRARD.
appel a sa compassion. Elle lui écrivit; elle ne connaissait le général que de réputation, et il faut le dire, cette réputation était alors celle d'un homme dur et rapace. Vandamme valait mieux qu'on ne le supposait, il fut sensible à cette démarche. 11 vint a la prison, accompagné d'un aide -decamp, et dit en entrant, assez haut pour être entendu de toutes les personnes présentes : « Quelle est, parmi ces dames, M"" 6 la comtesse de Neuilly?» C'est de ces termes mêmes qu'il se servit; et l'on peut penser si l'on fut surpris de les entendre, à une pareille époque, sortir de la bouche d'un général républicain.
M me de Neuilly se leva, et s'approchant du général, elle lui expliqua en peu de mots la situation où elle se trouvait, ainsi que sa fille. Vandamme lui répondit : « Madame, vous avez bien fait de vous adresser à moi; je donnerai des ordres pour que les indignités qui se commettent ici aient un terme. Permettez-moi de vous offrir le bras; je vais vous conduire dans un lieu plus convenable que celui-ci, et où M l,e votre fille recevra tous les soins que sa position réclame. » M Ue de Neuilly prit le bras de l'aide-de-camp. Cet officier, se nommait M. Lejeune. Ma mère le revit à Paris en 1814 ; il était alors devenu général.
Vandamme conduisit les prisonnières à l'hôtel de ville; un excellent dîner les y attendait; il se montra aimable, rempli d'égards ; il paraissait heureux et flatté de rendre service à une femme qui avait été de la Cour, et qui pouvait, dans l'occasion, donner un bon témoignage de ses sentiments. Il parla beaucoup de lui, des événements des dernières années, manifesta une grande horreur des crimes de la révolution, et donna à entendre à ma grand'mère qu'il appartenait à une famille noble.
Le dîner terminé, ces dames furent conduites dans un appartement, qui leur parut magnifique après tant de jours passés en prison. Bientôt après, le 27 mars 1795, elles reçurent des passeports pour sortir du territoire de la républi-
que (1). Elles devaient s'embarquer immédiatement à Amsterdam; mais ma mère y étant tombée malade, ma grand'mère obtint d'y rester quelques semaines, grâce à un certificat de médecin. Elles quittèrent la Hollande à la fin d'avril, et après une traversée heureuse, elles arrivèrent à Hambourg, qui allait devenir, pendant plusieurs années, le grand centre de l'émigration.
(1) Voir III, note 3, pape 123.
NOTES
NOTE i. — M. DE NEUILLY A M me DE BARBERBY.
Vous m'avez reproché de ne vous avoir rien dit de notre coiffure ; cet oubli est facile à réparer, ma chère* Aux hussards de Béon, nous portions nos cheveux de toute leur longueur, partagés par une raie au milieu. On prenait une poignée de cheveux à droite et à gauche, et on en formait deux tresses appelées cadenettes, qui pendaient sur la poitrine pendant le combat, et préservaient les joues des coups de sabre. Témoin mon camarade Malherbe, qui en reçut un à travers la figure : il fut blessé, mais légèrement, grâce à deux grosses cadenettes sans lesquelles il aurait eu la joue partagée. En garnison, on retroussait les cadenettes, en les laissant pendre seulement un peu le long du visage. Quand on avait beaucoup de cheveux, on multipliait les tresses; j'en avais cinq ; le tout réuni dans la queue, ficelé avec un ruban, et poudré, quand on avait le temps. En guerre, on s'en tenait pour la coiffure aux premiers éléments. Mais au camp, lorsqu'on n'était pas devant l'ennemi, on avait le temps de se décrasser. C'était un amusement de se faire la queue; on s'appelait, on se mettait sept à huit l'un devant l'autre, et l'on opérait. Si le ruban ou le fil manquait, ce qui arrivait souvent, on aplatissait une balle avec une pierre ou un marteau, et on la taillait en lanières minces qu'on tortillait au bout des cadenettes. Faute de pommade, on pratiquait la chandelle. Il y avait aussi des queues fausses, en peau bourrée de son, avec un morceau de plomb en haut ( pour élargir les cheveux ), et des cheveux postiches au bout.
NOTE 2 — M. DE NEUILLY A M me DE BARBEREY.
Janvier 18H1.
« Je réponds aux dernières questions que vous m'avez faites
au sujet de M. de Béon, mon colonel pendant les campagnes de 1793 et 1794.
M. de Béarn, comte de Béon, était Exempt des gardes du corps, avant la révolution ; c'était un homme de taille moyenne, la figure longue, colorée, et un grand air de distinction et de politesse.
La légion qu'il avait levée au service de la Hollande, était composée de huit cents gentilshommes, dont deux cents de hussards, et six cents d'infanterie. Je n'ai pas besoin de dire que ce corps était distingué, et qu'il 3e faisait jour partout où il chargeait. A la journée de Bousignies, entre autres, il se signala de la manière la plus brillante ; M. de Béon y eut deux chevaux tués sous lui.
Si j'avais eu le talent de César, je vous aurais donné des Commentaires plus étendus et mieux écrits ; mais ces cahiers que vous estimez tant, ont été faits sans préparation, et de mémoire.
M. de Béon mourut dans l'intervalle d'une de nos campagnes, en Angleterre, à ce que je crois. Ce fut le duc de La Force, qui avait été d'abord chef d'escadron dans la Légion, qui en eut le commandement
Puisque me voilà encore sur Béon, vous allez essuyer une anecdote :
Suit une anecdote, et même deux; elles ne sont pas reproduites ici ; elles on été mêlées au récit primitif de H. de Neuilly, et on les a lues quelques pages plus haut.
En 4814, le duc de La Force réunit au Rocher de Cancale les
débris de Béon, au nombre de quarante et quelques. L'aumônier et le chirurgien major en faisaient partie. Je rappelai au premier qu'il m'avait donné l'absolution à Rouvroy, avant la bataille ; et je lui répétai les paroles qu'il nous avaient dites. Il s'en souvenait moins bien que moi.
En fouillant dans mes paperasses, j'ai retrouvé un vieux calepin, sur lequel j'avais écrit, un quart d'heure avant notre réunion du Rocher de Cancale, quelques méchants couplets que vous subirez, si cela vous plaît. Vous entendez bien que je n'y ai mis aucune prétention ; ainsi libre à vous, ma chère nièce, de les traiter comme vous voudrez.
Air : Si Dorilas.
Après une si longue absence Enfin, nous voilà réunis, Et nous nous retrouvons en France Sous le règne du bon Louis.
Que parmi nous, la gaîté brille ; Et répétons ce doux refrain :
Béon ne fait qu'une famille, Le sabre et le verre à la main !
A table, ainsi qu'auprès des belles, Béon signala son ardeur.
Toujours à la gloire fidèle, On le vit au champ de l'honneur. Plus d'un Béon perdit la vie A Turcoing, Bousigny, Rouvroy :
Mais leur sort est digne d'envie Puisqu'ils y sont morts pour le Roi.
Livrée à la terreur, au crime, Après avoir gémi dix ans, La France, sanglante victime, Tomba sous le joug d'un tyran.
Mais maintenant des jours prospères, Loué soit Dieu! lui sont promis:
Puisque tous les Français sont frères.
Et qu'ils ont pour père : Louis !
Buvons à nos généreux frères, Buvons trois fois à notre Roi !
Qu'il fournisse longue carrière :
Nous serons heureux sous sa loi.
Si jamais de notre vaillance Louis a besoin quelque part, On verra reparaître en France, De Béon, le noble étendard! (1)
Adieu; toujours à vos ordres. Si autre chose vous intéresse, disposez de moi.
(I) Dans le second de ces couplets, le nom de Bousignies a été laissé tel que M. de Neuilly l'a toujours écrit ; mais ailleurs, lorsque ce village est cité, il a été indiqué tel qu'on le trouve sur les cartes géographiques.
Note 3. - THIBUSAL CRIM1SEL
Liberté, Humanité,
Fraternité, Justice.
Militaire