S. J. F. GIRARD
Dl
Je déposai le harnais, mais mon repos ne pouvait être de longue durée; l'oisiveté m'eut été odieuse; et d'autre part, Tétat de mes finances m'avertissait de ne pas tarder à prendre un parti. Mon choix, après tout, n'était pas difficile, car je ne voyais en moi d'étoffe que pour faire un soldat.
Ce qui m'aurait le mieux convenu, eut été d'entrer avec mon grade à l'armée de Condé. Ma mère, qui le désirait beaucoup, écrivit au Roi à cet effet, S. M. renouvela mon brevet de capitaine à dater de 1793, et daigna faire réitérer à ma mère, par M. de La Chapelle (1), l'assurance de ses bontés et de sa disposition sincère de l'obliger. Toutefois, Elle lui fit dire, que pour le moment, il ne fallait pas m'envoyer à l'armée; mais qu'il serait temps de me faire partir, lorsque Mgr. le prince de Condé aurait obtenu l'augmentation qu'il sollicitait. Force me fut de prendre patience, et je m'y sentis tout disposé lorsque je vis la joie de ma mère et de ma sœur. Je venais à peine de me réunir à elles, et la pensée qu'elles allaient de nouveau me perdre, leur avait été des plus cruelles.
Ma mère, qui était douée d'une raison aussi juste que son courage était ferme, envisagea dès son arrivée à Hambourg la destinée qui nous attendait. Elle ne se flatta pas d'espérances chimériques, et ne se berça d'aucune illusion qui l'eut
(t) Le comte de La Chapelle était l'agent du Roi, k Hambourg.
empêchée de chercher à se créer des ressources par elle-même, pour l'avenir. Avec la somme dont elle était munie, elle fit les premiers frais d'établissement d'un petit commerce de modes, d'objets de lingerie et de parfumerie, qu'elle s'employa de tout son cœur à faire prospérer; et elle y réussit. En peu de temps, elle eut une clientèle brillante dans tout ce qu'il y avait de noblesse et d'honnêtes gens à Hambourg, sans parler des émigrés français des deux sexes. Ma sœur, de son côté, se mit à entreprendre une foule de petits ouvrages, où elle excella. Elle fit d'abord des bagues en crin avec des lettres entrelacées, des noms, ou une devise ; puis elle broda des fleurs sur des rubans pour faire des ceintures, nuancées avec de la soie de diverses couleurs, et des fils d'argent ou d'or. Elle faisait aussi des bourses en perles et en filet, qui étaient de véritables petits chefs-d'œuvre. Je ne crois pas qu'on puisse voir quelque chose de plus joli que ce qu'elle imaginait dans ce genre-là.
M lle XAETS D'AMERONGEN A M me DE NEUILLY.
Vtrecht, ce 30 de juillet I7U5.
« Comment! ne pas vous admirer, ma très-chère amie, en vous voyant embrasser, avec courage, même avec satisfaction, un genre de vie, si peu fait pour vous : que vous avez raison d'en être fière ; mais, quant à moi, je ne puis penser à tout ce que vous éprouvez, sans en être pénétrée. Vous regrettez de n'avoir pas été accoutumée dès votre enfance, aux ouvrages à l'aiguille ; dans ces temps-là, qui auroit jamais pu croire tout ce qui est arrivé ; et penser que celle qui réunit tant de talents à tant d'instruction fut jamais dans le cas d'avoir rien à regretter? Combien cependant ne devez-vous pas être fière d'une éducation qui vous met au-dessus des événements de la vie; et vous les fait supporter avec résignation et courage! Quelle consolation ne trouvez- vous pas dans une ftme grande et ferme, que la nature donne, il est vrai, mais que l'éducation fortifie, à ce que j'ai toujours entendu dire! et quel charme encore, quand on y réunit des talents agréables! Ma chère amie, vous devez plutôt vous glorifier.
Je remercie M. votre fils de son dessin ; il prouve que ses occu-
Dations guerrières ne lui ont pas fait perdre ses talents. Je vous félicite de le garder encore quelque temps, et des espérances que vous avez de le placer plus avantageusement : la cocarde blanche et les fleurs de lys sont des souvenirs précieux et touchants à tout bon François.
Ma chère Clémentine se porte donc bien ; et a bien soutenu le voyage. Cela me fait grand plaisir : il me semble que sa santé s'est fortifiée et quelle devient héroïne comme sa maman. Je ne l'ai jamais trouvée si jolie que la dernière fois que je l'ai vue : c étoit donc la dernière fois. Hélas ! je ne le croyois pas
Parmi les personnes qui s'acquirent le plus de droits à notre reconnaissance, après notre arrivée à Hambourg, je tiens à vous nommer, ma chère amie, M me la comtesse de Schulembourg. Non-seulement, elle prodigua à ma mère les attentions les plus aimables, et les marques de l'intérêt le plus délicat, mais elle voulut l'introduire dans la société allemande, qu'elle s'efforça de lui rendre agréable par tous les moyens qui se peuvent imaginer. Ma mère allait fort souvent chez la comtesse; mais naturellement, elle se donnait encore plus à la société française, nombreuse, unie, et qui n'avait pas de plus grand bonheur que de se voir. Aucun des émigrés n'était oisif . à cette époque; et lorsqu'on avait passé toute la journée à s'occuper de ses affaires, souvent avec bien de la fatigue et de l'ennui, on se trouvait trop heureux, le soir, d'oublier ensemble pendant quelques heures des soucis qui revenaient toujours assez vite. Quand ma mère s'apprêtait pour aller aux assemblées ou à la comédie, elle nous disait quelquefois, en riant, à ma sœur et à moi : Je m'en faire un peu la dame; j'ai assez fait la marchande toute la journée.
Les émigrés ne recevaient rien de France; leurs biens étaient séquestrés; leurs familles appauvries et dispersées. 11 était aussi compromettant que difficile de leur faire passer des secours. La plupart d'entre eux se virent bientôt réduits à une gêne voisino de la détresse, et durent s'ingénier pour ne pas mourir de faim. On a vu quel genre de ressources M- de Nuuilly sut se créer. Ses amis en cherchèrent de plusieurs sortes : elle parle souvent d'eux dans ses
lettres, et l'on y voit à quoi chacun s'occupait. Le marquis de Romance s'associa avec la comtesse d'Asfeld pour un commerce de vins et de comestibles à Hambourg; M. d'Apchon se fit maître de dessin à Kiel; H a * de Bermond, marchande de modes à Schwerln. M. de Laenière était maître d'armes ; le comte de Gimel, distillateur; M. du Vivier, marchand de musique. A Vittroold, près de Ploen, la comtesse de Tessé, fille du maréchal de Noailles, se trouvait dans une abondance relative, qu'elle partageait généreusement avec de nombreux amis. Ses revenus consistaient dans le produit du lait de trente vaches : c'était la marquise de Montagu(M" , d'Ayen), nièce de M"« de Tessé, qui surveillait les étables et la laiterie (1).
Voici sur la situation de quelques-uns des émigrés des détails qu'on trouve dans les lettres adressées par M m< de Neuilly à sa fille Clémentine, que M"« la baronne de Lutzow avait alors auprès d'elle, comme compagne de la jeune Sophie de Lutzow, sa fille.
« Rey, après avoir râpé du labac pour vivre, se trouve maintenant sans emploi : il vient me demander à dîner presque tous les jours, et il dévore avec un appétit qui feroit plaisir à voir, dehors de l'émigration. >»
« D'Hargicourt quitte Hambourg aujourd'hui, et va s'établir dans une maison de campagne qu'il a achetée en partie avec MM. de Toustain et de Château -Thierry : ils établissent là un café et une restauration. »
« L'abbé d'Esparbès s'est fait marchand de françois, et a gagné assez pour passer convenablement son hiver, et remonter sa garde-robe de fond en comble. »
• Entre nous, on m'a dit que M me de Belleport n'est pas trop contente chez la B ne de Sch...tz : elle y trouve l'économie excessive et de l'ennui. Tu as eu le gros lot à celte loterie, mon enfant : les Lutzow sont rares ! — ( Réponse de Clémentine de Neuilly ). Je plains la pauvre M m * de Belleport. M me de Sch...tz est fort gaie et d'une très- aimable société, tout autre part que chez elle; mais dans sa maison, elle est avare, minutieuse, grondeuse ; son mari est savant, pédant, et avare aussi. Tu vois, chère maman, que
(1) 11 est souvent question de M n * de Tessé et de M m * de Montagu dans la correspondance de M"* de Neuilly et de M. d'Angiviller; mais ce qu'on vient d'en dire ne s'y trouve pas. On l'a emprunté à la vie de la marquise de Montagu, publiée par sa famille.
SOUVENIRS DU COMTE DE NEUfLLY. 129
cela ne doit pns faire un intérieur fort agréable. La bonté de mes amis et tout ce que je vois dans mes entoure, me prouve bien que c'est le gros lot que j'ai eu. »
« M me de Milon est toujours gentille et aimable : elle vient assez souvent me voir. Son mari a pris l'établissement de l'hôtel Potocki, pour les bals, les concerts, le café de la Comédie, et des soupers et dîners commandés. »
• M. de St. Hilaire est allé deux fois, cette semaine, chez M m « de Ncllesteyn, avec M. de Langeac, pour lui tapisser une chambre en papier ; ils la finiront demain. C'est à une lieue d'Altona, et toute la ville à traverser, dont le pavé est rude • ils partent à 6 heures du matin, pour éviter la grande chaleur, et reviennent à la fermeture des portes. »
« Nous n'avons point de parents du nom de La Treiche : le La Treiche que tu me dis, est celui de Bourmont, qui a voulu se donner les violons en se disant le nôtre; et pouvant parler de nous beaucoup, nous connoissant beaucoup. J'ai appris tout dernièrement de ses nouvelles. La duchesse de Wurtemberg lui a fait avoir, par la protection d'une sœur de sa femme, qui étoit dame d'honneur chez elle, un brevet d'éeuyer de la Landgrave douairière de Hesse-Cassel. Il a quitté cette Cour au bout de quelques mois; sa femme s'est rendue à Berlin ; et lui, est allé habiter un château que le roi de Prusse a donné pour y loger plusieurs familles. Il y a quelques avantages attachés à cette place. Le travail de sa femme, les bontés de la duchesse de Wurtemberg, un petit négoce de broderie, tout cela l'a sauvé de la misère jusqu'à ce jour. Son fils est placé à l'école militaire de Stolpe, en Poméranie. »
« J'ai eu le plaisir de revoir une ancienne connoissance à moi, qui est le baron de Flotte. Il a vu naître Achille et l'a vu téter à V récourt, où il a passé huit mois, la même année où M m « de Lowendal et sa famille y ont passé ce temps. Il n trouvé ma situation bien changée; au reste, la sienne l'est aussi beaucoup. Il a perdu ses possessions en France et celles qu'il avoit dans son pays, qui a été conquis; c'est cependant un gros seigneur en comparaison de moi, car il a pu acheter une petite ferme près Munster. Il t'embrasse comme un de tes plus anciens serviteurs. »
«■ Le pauvre Fénelon te fait bien des compliments; il est à la
misère. Il sort de maladie; il étoit à cette campagne où il avoit cru faire un bon établissement et où il n'a rien fait, que de s'en mettre cent pieds sur tète. »
u J'ai reçu hier par la petite poste la lettre où tu me donnes une commission de tabac, près M m « de Biencourt, pour M. de Lutzow. J'ai été sur le champ chez elle pour m'en acquitter, et la prier de faire toute la diligence possible. Elle m'a promis de tacher d'avoir du même que celui qu'elle avoit déjà envoyé à M. de Lutzow ; mais comme elle ne se souvient pas du prix, et ignore s'il ne sera pas changé depuis le temps, elle n'a pas voulu d'argent d'avance. »
« Tous les jours, les émigrés partent par bandes de 25, 30, et plus ; cependant l'on ne sait trop pourquoi, car excepté dans quelques cas extraordinaires ou particuliers, l'on ne rattrape point son bien. Les jeunes gens sont happés pour les armées, les jeunes femmes obligées de continuer le métier qu'elles ont appris en émigration; les vieux et les vieilles meurent de faim. Mais c'est une épidémie. La plupart ne savent point pourquoi ils sont sortis, et savent encore moins pourquoi ils rentrent. M" 0 * de Ste. Aulaire est partie; M lle d'Havrincourt, qui est M me de Louvigny, part 11 n'y a pas jusque au baron chrétien (1), le fondateur de la pâtisserie, à Hambourg, qui est rentré. » {Lettre du 13 mai 1800).
« M. de La Treiche n'est plus à Berlin; il est à Cassel, d'où il m'a écrit. M rae la Landgrave, qui n'a jamais cessé de lui porter intérêt, lui a donné des lettres pour tous les ministres de Hesse; et son grand maître, une place dans sa voiture pour venir jusqu'à Cassel ; c'est là qu'il traite ses affaires avec le baron de Waitz, le meilleur et le plus honnête des hommes, et qui s'occupe à chercher tous les moyens d'améliorer son sort. 11 lui a proposé une place chez le comte régnant de Wittgenstein : il ne s'agit pas moins, que d'être l'ange gardien de la vertu d'un jeune homme de vingt et un an. C'est bien le cas de chanter : Sans chien et sans houlette. Enfin, il a accepté. Le jeune homme, très-emporté, rempli de présomption, n'ayant rien vu, croyant tout savoir, prévenu contre ses gouverneurs, en ayant dégoûté quatre dans une année, voilà la perspective qui l'attend. 60 ducats et les autres agréments de la vie, sont les avantages, en outre des protecteurs puissants. »
(1) Le chevalier de Montmorency
« Le duc de Mccklembourg a envoyé 25 louis à M œe de Lus
sur la recommandation de la grosse comtesse de Holstein ( tu sais aussi que le duc et la duchesse l'ont connue à Paris). Cela est honnête et bien placé, car la pauvre femme est toujours malade ; et ce que lui donnent sa belle-fille et la comtesse ne lui suffit point avec ses infirmités. »
« J'ai le cœur navré de la misère du pauvre F J'y suis retournée
hier ; il manquoit de tout. J'ai demandé à M me de Hahn pour lui ; elle ne m'a donné que 12 marks; Fanny, 1 ducat ; trois de mes amis françois, chacun 6 1., ce qui est beaucoup pour eux; et moi, 6 1... La charité est morte chez les riches ; le luxe sèche les cœurs. »
« La saison est depuis long-temps bien rigoureuse ou bien malsaine. Ah! quel climat! et quel hiver! Il y a prodigieusement d<maladies; de celles dont on meurt et de celles dont on souffre sans mourir. Je ne sais si je t'ai mandé que le capitaine B...., qui étoit capitaine des gardes du 1 er régiment, s'est tué à coup de rasoir, volontairement. Hier, un autre François s'est brûlé la cervelle. Les suicides ont été communs cet hiver. » (1798).
« On vole beaucoup en ce pays-ci. Hier encore, on a volé
trente louis et des marchandises à un pauvre diable de François, qui montré ici la langue françoise, et dont c'étaient les épargnes. Il est frère du général Gouvion St.-Cyr (1), et de celui qui a été tué avec M. de La Fayette : il n'a pas donné dans la révolution.» (Lettre de M. d'Angiviller, alors à Kiel, à M™ de Neuilly ).
Autre lettre de M. d'Angiviller à M m * de Neuilly. . M. de R.... me propose des pâtés de Strasbourg de foies gras aux truffes, sans m'en dire le prix, pour en proposer à mes connoissances. Il est véritablement bien marchand par le fond et par les formes. Si vous en savez le prix, marquez-le moi; car comment en proposer sans cela? » — Quelques jours après, M. d'Angiviller écrivait : « Quel juif que ce R....! Il m'offroit des pâtés de foies gras aux truffes, et
(I) Il y a ici une légère erreur. Le général Gouvion, qui fut tué, en 1792, devant Maubeuge, à l'avant-gardc de l'armée du général Lafayette, était cousin et non pas frère, du général ( depuis maréchal) Gouvion St. Cyr. L'émigré français dont parle M. d'Angiviller, étant frère de Gouvion St. Cyr, n'était que cousin du général Gouvion.
me prioit de lui en faire vendre : un louis la perdrix ! Pourroit-il envoyer, par commission, trois ou quatre fromages de Roquefort, et des noix de Rouen, mais surtout du fromage? (I). »
L'hiver vint; je le passai au sein des plaisirs, présenté dans les meilleures maisons de la ville. J'avais négligé la société des dames émigrées, la trouvant un peu trop sérieuse, pour celle des Hambourgeoises, presque toutes charmantes, et des mieux disposées à bien accueillir un jeune officier naturellement en fonds de gaieté et de belle humeur.
Vous pensez bien, ma chère nièce, que votre vieil oncle se gardera de dérouler ici le tableau des fredaines de sa jeunesse; car j'en fis quelques-unes alors, je l'avoue. Si j'avais voulu me marier, on m'en offrit plusieurs fois l'occasion; mais j'étais loin d'y songer à mon âge et dans ma position. Telle qu'elle était, je m'en accommodais; et même, souvent je la trouvais fort agréable. Mes liaisons devinrent intimes avec la jeunesse du pays, grâce à la langue, que je parlais presque comme un allemand. On m'avait admis, bon gré malgré, dans la société philharmonique; j'y étais le seul Français. Quoique je ne connusse pas une seule note, je faisais ma partie comme un autre. Ces dames avaient la bonté de me l'apprendre au piano, et je ne leur donnais pas de peine. On vantait ma voix, mais j'ai toujours cru qu'il y avait là beaucoup d'indulgence.
Dans ce temps-là, une romance française faisait fureur; c'était : Te bien aimer, ô ma chère Zélie. Une jeune dame, dont je m'occupais beaucoup, ne savait pas le français; j'imaginai de la lui traduire, de manière qu'elle pût la chanter. Je vais écrire les deux seuls couplets que je me rappelle dans les deux langues. Comme vous savez l'allemand, vous pourrez en juger.
Einzig und treu, Zelia, dich zu lieben Ist fiir mein herz das reizenste geschick ;
Nichts soll fortann mein heitres leben trûben,
Macht dièse Liebe nur dein ganses Gluck !
(1) Voir IV, note 1.
Doch um in mir die wilde Glùht zu stillcn Die ungekiihlt mich bald verzehren muss, Schenke, o Zelia, um meiner liebe willen Mir nur ein ach ! ein blick, ein kuss î
Te bien aimer, ù ma chère Zélie, Est pour toujours le charme de mon cœur.
Et désormais tout m'attache à la vie, Si mon amour suffit à ton bonheur.
Pour apaiser le feu qui me dévore, Le feu divin qui va me consumer, 0 ma Zélie ! à l'amant qui t'adore, Donne un regard, un soupir, un baiser!
Cette bagatelle eut un prodigieux succès dans la société, et redoubla l'affection que les vieux et les jeunes me témoignaient. Les jeunes personnes poussèrent des bottes à ma muse pour écrire sur leur Stand buch, qu'on a depuis nommé album, je ne sais pourquoi. Il me fallut bon gré malgré enfourcher Pégase, pour ne rien perdre de mon agréable position. L'amour platonique n'a jamais été fort de mon goût; j'en parlais cependant le langage, et je savais, comme un autre, mettre en jeu le Mondschein, die Sternen, et le vergiss mein nicht. Mais après avoir erré quelque temps dans le monde métaphysique, j'avais soin de ramener le plus tôt possible mes belles voyageuses sur cette terre matérielle.
J'étais presque tous les jours invité ou à dîner ou à souper, de sorte que je mangeais rarement chez ma mère. Mes amis avaient des loges aux deux spectacles ; j'en profitais tant que je voulais.
^ Il y avait alors à Hambourg deux sortes de Français : les républicains, qui portaient tous la cocarde tricolore ; et les émigrés, qui n'en portaient pas; par la raison qu'il était défendu d'en porter d'autres que celles des puissances reconnues. Il y avait entre eux de fréquentes querelles; et, par suite des duels : on allait se battre sur le territoire danois, a Wandsbeck, ou près d'Altona.
r-OUVENlRS DU COMTE DE NEUILLY
On jouait à la comédie française une première représentation de Richard Cœur de Lion. J'avais dîné ce jour-là chez M. d'Alopéus, ministre de Russie; j'étais de fort belle humeur, j'avais bu du vin de Champagne. Je ne sais ce qui empêcha M. et M me d'Alopéus d'aller au spectacle, mais ils m'engagèrent à y aller dans leur loge, avec deux attachés. Lorsque l'acteur chanta : 0 Richard, ô mon Roi! etc., les émigrés applaudirent avec enthousiasme, et les républicains sifflèrent. Des cris, on en vint aux coups. Voyant la mêlée, je n'y tins pas, et m'élançai de la loge dans le parterre, à tous risques. On portait alors de petits gourdins courts, en ceps de vigne, et je m'en escrimai de mon mieux sur les porteurs de cocarde : ceux que je frappai durent s'en ressentir, car je n'y allais pas de main-morte. La garde ne tarda pas à arriver pour saisir les perturbateurs. Je m'en aperçus un des premiers, et comme je tenais à ne pas coucher au violon , je me démêlai lestement , en sautant par-dessus les autres , comme au cheval fondu , gagnai l'orchestre, et m'échappai par une porte sous le théâtre. Il s'agissait de sortir de la comédie, dont les issues étaient gardées. Je fus sur le théâtre, dire deux mots à M Ue Mées, gentille actrice que je connaissais : elle me mena dans sa loge, et le spectacle fini, je sortis par la porte des acteurs, en lui donnant le bras. C'est ainsi que mon étourderie n'eut pas de suites désagréables.
Finguerlin, fils d'un riche banquier suisse, était à la tète de la jeunesse évaporée de Hambourg. Il avait été envoyé chez M. Tanner, associé de son père, apprendre la banque et le haut commerce. Au lieu de travailler, ce jeune homme se livra à la dissipation et aux plaisirs. Quoiqu'il n'y eût pas de régularité dans ses traits, il était d'une figure agréable, et tournait ' la tête aux femmes. Il était taquin, audacieux, insolent, quoique sans bravoure pour soutenir ses impertinences. Il me prenait pour confident de ses bonnes fortunes; je n'avais pas en lui la même confiance, parce que j'avais des preuves de son
indiscrétion. Malgré ma réserve , il paraissait me préférer à toutes ses connaissances. Quand il éprouvait quelqu'embarras, ou du chagrin, c'était toujours à moi qu'il avait recours; mais je n'eus jamais assez d'empire sur lui pour l'empêcher de faire une sottise quand il l'avait dans la tête. Les autres n'ont pas eu plus de crédit que moi ; et sa carrière, qui devait être si brillante, a fini plus que médiocrement.
M me la comtesse de Genlis était à Hambourg, avec la fameuse et séduisante Paméla, que malgré sa naissance équivoque, elle avait trouvé moyen de marier au lord Fitzgerald. Je ne sais non plus comment elle s'y était prise pour faire épouser sa parente et sa pupille, M ,Us de Sercey, par le vieux Mattiesen, bossu et riche banquier, tenant une bonne maison.
Je retrouvai le marquis Ducrest, que j'avais vu si souvent dans mon enfance ; passionné pour la musique, plus artiste que gentilhomme, et manquant tout-à-fait de dignité ; jusque dans sa mise, qui était plus que négligée. Fort aimable d'ailleurs, avec une instruction immense, de l'esprit, et même du génie; il passait sa vie en inventions et en projets.
Elevé au milieu des philosophes, vivant avec Diderot, Helvetius, et autres ejusdem farinœ, il s'était rais de bonne heure au-dessus des préjugés reçus. Philippe-Égalité le goûtait beaucoup, et en avait fait son chancelier. 11 était de ces soupers du Palais Royal, qui ne rappelaient rien moins que le banquet des sept Sages. Des femmes, entre autres, M me de Buflfon, en faisaient partie. Le sillery y coulait à flots; on y. jouait un jeu d'enfer, c'était le creps. Voici une anecdote que je tiens de M. Ducrest lui-même.
Avant le souper, on avait joué, et il avait perdu une somme considérable, qu'il avait sur lui. Après être sorti de table, fouillant dans ses poches pour voir s'il ne trouverait pas quelques louis oubliés, un papier se rencontra sous sa main. C'était un billet de cinq cent livres. Il s'écria : Qui tient les cinq cents francs? Dix personnes se présentèrent. Il gagna, et continua à jouer aussi heureusement, jusqu'à ce qu'il eut vidé
le gousset de tous les joueurs, ce qui se montait à plus de seize cents louis. M avait la tête pleine d'anecdotes, et racontait avec autant de gaîté que d'agrément. Fou de musique' il s'était laissé séduire par M"« Pradher, fille d'un célèbre violon du temps, et avait fini par l'épouser. Ce mariage fit, comme vous pouvez croire, grand bruit à Paris, et éloigna de lui beaucoup de personnes, qui le quittèrent à regret.
M me Ducrest était une petite femme charmante ; les yeux à la chinoise, pleins de douceur et d'expression, la bouche agréable, le nez fort spirituel, une jolie taille, un peu maigre, et la désinvolture d'une odalisque. Elle avait un talent rare sur la harpe et le piano, et une voix délicieuse. Excellente femme, indulgente pour tout le monde; quoique la voyant beaucoup, je ne lui ai jamais entendu dire du mal de personne. Elle avait une fille, qui avait alors six ans, et qui promettait de la beauté et de l'esprit. Je ne sais pas trop de quoi les Ducrest vivaient à Hambourg : logés modestement, ils avaient un salon assez grand dans lequel ils recevaient beaucoup de monde, surtout des jeunes gens, qui papillonnaient autour de Madame; sans éveiller la moindre jalousie du mari. Et je crois qu'il n'en avait pas sujet : du moins pour nous tous, hormis Lepelletier de Morfontaine, qui était bien réellement l'amant de M me Ducrest. Le marquis nous donnait de temps en temps à souper, où l'on ne servait quejquefois que du rôti et de la salade. Mais le mari et la femme, comme M me Scarron, faisaient oublier la qualité et le nombre des mets par une conversation spirituelle et saturée d'anecdotes.
Ce fut à cette époque, que le marquis Ducrest s'imagina d'une invention pour la construction des navires. 11 s'était associé avec deux officiers de marine très -distingués, MM. du Coudray et de Gimel ; et de concert avec eux, il avait si bien étudié son procédé, qu'il ne doutait, non plus qu'eux, du succès. La coque de son bâtiment n'était composée que de copeaux tellement joints, qu'ils formaient une masse compacte à l'épreuve des expériences les plus fortes. M. Ducrest
nous disait souvent : « Mes enfants, quand mon projet aura reçu la sanction du temps, comme j'en suis sûr, je vous donnerai une fête dont il sera parlé longtemps. Je veux donner un bal, qui sera composé de quatre quadrilles; et je ferai venir de Lyon, à mes frais s'entend, des habits et des robes brodées et lamées. A la suite de quoi, il y aura un souper composé des mets les plus recherchés. » Je ne savais qu'en penser; cependant, après avoir entendu raisonner ces trois messieurs, je commençais à ajouter foi au succès.
Il avait formé à cet effet une compagnie de banquiers et de négociants, et on se mit à l'ouvrage dans les chantiers d'Altona. Pendant ce temps-là, mon métier me força de quitter Hambourg ; j'y revins au moment où le vaisseau devait être lancé. Les deux marins, dans l'enthousiasme de leur procédé, prétendaient qu'on le pouvait employer à la construction des frégates, parce que le boulet qui donnait dans la coque faisait un trou qu'il était facile de boucher.
On avait publié que le vaisseau ne tiendrait pas lorsqu'on le lancerait, et qu'il y aurait beaucoup de danger pour ceux qui le monteraient. Pour nous rassurer, M. Ducrest nous invita à déjeuner à bord ce jour-là ; il pria aussi beaucoup de dames ; mais personne ne voulut accepter, qu'après la cérémonie. Nous fûmes six ou sept qui consentirent à être sur le bâtiment dans le moment périlleux. La chose ayant réussi, on servit le déjeuner, et tout le monde y fit honneur (1).
L'éducation que les deux époux donnèrent à leur petite Georgette ne devait pas produire des fruits excellents. Rentrés
(1) Le bâtiment marchait bien ; mais au bout de quelques jours, les constructeurs, jaloux, gagnèrent le pilote, qui manœuvra de façon à échouer sur un rocher. Le pauvre navire y resta plusieurs semaines, défiant l'effort des vents et de la mer.
Avant la révolution, le marquis Ducrest avait conçu et exécuté une voiture en papier mâché, avec enduit et vernis, qu'il fit conduire à Longchamp, en 1783 ou 1786. D'après les instructions qu'il donna, des statues colossales de même matière ont été faites à Ludwigslust, par les ordres du duc de Mecklembourp; je les ai vues, touchées, et soulevées. (Comte de N.)
k Paris, ils s'occupèrent de lui donner des talents, sans y joindre des leçons de morale. Ils la donnèrent à Bochsa, pour apprendre à jouer de la harpe, et à un autre pour le piano. Elle avait une voix très agréable, dont elle tirait bon parti. Bochsa ne s'amusa pas seulement à former son élève sous le rapport de la musique. On la lui fit épouser, après que le mariage eut été rendu nécessaire. Ce misérable était bigame ; non content de cela, il se mit à faire des faux, fut condamné en Cour d'assises, et s'enfuit en Angleterre, pour éviter d'aller ramer à Brest, laissant sa femme et son enfant à ses parents.
Le marquis Ducrest me mena chez sa nièce, M mo Matticsen, et de là, un peu malgré moi, chez sa sœur. Ma mère, ni aucun des émigrés, ne voulaient la voir; mais quelques-uns de nous, plus jeunes et rendus faciles par l'envie de nous amuser, fûmes attirés chez elle.
M me de Genlis pouvait avoir quarante -cinq à cinquante ans (1). Elle avait été jolie, encore plus piquante, et quand son visage s'animait, on voyait qu'elle avait dû beaucoup plaire. Son esprit fort remarquable, sans contredit, était gâté par la pédanterie et le manque de naturel. Son ton, ses manières étaient affectées; tout en elle, jusqu'à la mise, avait quelque chose de prétentieux. Elle était maigre, plutôt petite, et se grimpait sur de hauts talons. A telles enseignes, qu'il lui arriva un jour de me marcher sur le pied, et si fort, que je lâchai une exclamation d'une énergie toute militaire. Cela fit beaucoup rire ces dames, bien loin de le prendre en mauvaise part.
Pamêla était une créature toute divine, blanche, sans beaucoup de couleurs, la figure ovale, les plus beaux yeux du monde, bien que de nuance différente, de charmants cheveux d'un brun tirant sur le noir, qu'elle portait toujours bouclés et
(I) Stéphanie-Félicité Ducrest de St. Aubin, comtesse de Genlis, était née en 1746.
sans poudre. Son attitude était nonchalante et gracieuse; sa mise toujours simple et d'un goût exquis.
M"" 5 Mattiesen était une femme de beaucoup d'esprit, grasse et d'une taille moyenne ; agréable malgré sa circonférence ; le bras, la main, les épaules, superbes; la figure ronde, haute en couleur; les yeux, les sourcils, les cheveux d'un noir de corbeau; les dents belles et bien rangées entre les lèvres roses d'une jolie bouche. Elle était loin d'être folle de sou mari, qui, je crois, ne Tétait que de nom. Il semblait, à la première vue, que sa conquête ne devait coûter ni beaucoup de peine, ni beaucoup de temps. Finguerlin en devint éperdûment amoureux, me le dit de suite, et me confia toute la péripétie de son intrigue; même le dénouement, qui ne se fit attendre que faute d'occasion, comme je l'avais présumé. Nous passions chez M me Mattiesen des soirées agréables; nous étions ordinairement une douzaine, dans un joli petit salon, où paraissait rarement le maître de la maison.
M me de Genlis venait de terminer les Chevaliers du Cygne, assez mauvais roman, qu'elle voulut lire en petit comité. Une extinction de voix lui étant survenue, le jour convenu pour la lecture, elle m'engagea à venir déjeuner avec elle ; èt m'ayant fait lire haut une dizaine de pages de son manuscrit, elle jugea que je ue défigurerais pas trop son ouvrage. Elle me le remit pour le parcourir avant la séance. Le soir, je parus chez M m « Mattiesen, avec le rouleau. La table, les bougies, et le verre d'eau de rigueur, m'attendaient ; je toussai, et commençai. Je ne me fis point illusion sur les compliments dont on m'accabla; ils n'étaient que la suite obligée de l'admiration qu'on devait manifester pour le chef-d'œuvre. Tant il y a, que M me de Genlis m'embrassa, — soit dit entre nous, j'aurais préféré que ce fut Lady Fitzgerald — et au bout d'une quinzaine de jours, me fit présent d'un joli médaillon, peint par elle en miniature, qui représentait un cygne sur le bord de l'eau, près d'une urne, avec ces mots : Candeur et loyauté ; devise des chevaliers du cygne, héros du roman.
Pendant que nous nous amusions ainsi, des choses plus sérieuses se passaient à quatre pas de nous. Lord Fitzgerald et O'Connor méditaient une conspiration pour soustraire l'Irlande au joug de l'Angleterre, avec le secours de la France. Des caisses d'armes et de munitions s'entassaient dans les magasins de M. Mattiesen. Le dénouement approchant, les deux chefs se rendirent secrètement à Londres, où tout échoua par la mort de Fitzgerald, qui fut découvert, et périt en se défendant dans un grenier contre les constables. La charmante veuve qu'il laissa ne se fit pas faute de consolateurs et de consolations. Elle finit, après quelques années de veuvage, par épouser Pitcairn, le consul d'Amérique à Hambourg; puis, elle divorça. Elle est morte, après avoir été enlevée de l'Abbaye-aux-Bois, par le duc de La Force, autre écervelé.
Le passage suivant, relatif à Paméla et à M«» de Genlis, se trouve dans une lettre écrite par M- de Neuilly à sa fille, le 1" août 1800.
« M me de Genlis, après avoir fait la momeric
de se confesser, et avoir communié à la chapelle d'Espagne, a assemblé tous ses amis, parents et connoissances chez M me Mattiesen. Là, elle leur a dit, qu'après l'acte religieux qu'elle venoit de faire, elle se devoit à elle-même et au public, de rendre hommage à la vérité en déclarant que Paméla n'étoit point sa fille et celle do M. le duc d'Orléans; mais la fille d'une pauvre blanchisseuse, qu'elle avait achetée à beaux deniers comptants. Paméla s'est pâmée à cette belle déclaration; son amant, le consul américain, en a presque fait autant ; et après bien des larmes et des scènes de roman, chacun s'est essuyé les yeux; et dame Genlis est partie pour Paris, avec un nouvel enfant d'adoption, fils d'un tailleur, qu'elle a nommé Cazimir. »
Il y avait parmi les émigrés, à Hambourg, un certain marquis d'A... fils de ce philosophe favori, que le grand Frédéric épargnait si peu. Il avait épousé une veuve Thomassin, sur laquelle couraient toutes sortes d'histoires, entre autres, qu'elle avait fait ses débuts à Ermenonville, où l'on se rassemblait chez les Girardin pour des orgies dignes de la Régence. Si c'était vrai,
je n'en sais rien; je n'y étais pas; mais on l'assurait : on est si méchant au village! Elle n'était plus jeune, on voyait pourtant qu'elle avait dû être jolie; sous le rapport de l'intrigue, elle n'avait rien perdu. Ses relations avec la société des émigrés étaient demeurées assez froides; elle les prit de grippe, et se fit la complaisante de la princesse de Holstein-Beck, dont la maison était une des plus brillantes de Hambourg. Jadis confidente de l'impératrice Catherine, la princesse de Holstein- Beck avait été exilée de Russie comme complice de l'assassinat de Pierre III (1).
Les d'A , mari et femme, prirent racine chez elle, et
se plurent à en éloigner les Russes et les émigrés qui la voyaient beaucoup avant cela. Fourrés toute la journée chez la princesse, le nez à la fenêtre de sa bibliothèque, au rez-de-chaussée, ils riaient haut, et se moquaient de ceux qui venaient pour lui faire visite. Des gens faits pour être reçus, M. de La Bourdonnaye, le marquis de Wignacourt, le marquis de Chastenay, s'étaient présentés, on leur avait répondu que la princesse n'y était pas, après qu'on avait été les annoncer, et qu'ils l'avaient saluée à sa fenêtre et vue avec du monde. Ces
façons-là, ne portèrent pas bonheur aux d'A On se vengea
de leurs airs en faisant pleuvoir sur eux le ridicule; on les couvrit de brocards, on revint sur les histoires passées de M«™ d'A...., et on la chanta d'une manière peu flatteuse. Ses courtisans, tels que MM. d'Hargicourt, d'Osseville, d'Espinchal etc., eurent aussi leurs petits couplets : dans le nombre, il y en avait de fort spirituels. Ma mère s'était amusée à les recueillir. Les ayant trouvés sur sa table, je les lus, et ils m'inspirèrent les quatrains que voici, avec d'autres dont je ne me souviens plus.
(1) Catherine 11 n'avait pas été étrangère au meurtre de Pierre III, son époux, lequel, détrôné le 10 juillet 17G2, fut étranglé dans sa prison quelques jours après.
Sur l'air de la Baronne.
A. la princesse , La Thomassin tourne l'esprit; Ni sa vertu, ni sa sagesse , Ne lui ont donné son crédit
Sur la princesse.
Dans cette ville La Thomassin a fait du bruit; Mais aux bosquets d'Ermenonville , Elle en a plus fait, mVt-on dit,
Qu'en cette ville.
J'avais déguisé mon écriture et fourré mon papier à travers les autres; de manière que ma mère en les repassant, trouva mon chef-d'œuvre. — Ah ! ah ! Qu'est-ce donc cela? (Test joli. De qui est-ce? — Elle nomma un tel, un tel. Je riais sous cape. — Tu es bien embarrassée de deviner l'auteur ? — Oui ; je ne connais pas du tout cette écriture là. — Et la voilà qui cherchait tous les noms. — Tu ne devines pas? — Non. — C'est de moi. — Comment, de toi! Mais tu viens de me dire que ces couplets étaient charmants. — Justement ; et si tu les avais trouvés mal faits, je ne m'en serais pas vanté.
Il ne manqua pas de bonnes âmes qui se firent un plaisir de répandre nos chansons. On les porta toutes à la princesse, et on alla même jusqu'à les envoyer chez tous les ministres.
M m « d'A , fit la désespérée, et finit par quitter Hambourg
pour se cacher je ne sais où, car sa retraite fut un mystère, hors pour les intimes. La princesse ferma sa maison, et ne l'ouvrit plus qu'aux élus du parti. Pendant un moment la
; société fut en insurrection.
Zouboff, le dernier des amants de la grande Catherine, recevait beaucoup et menait grand train ; il était vain comme : un dindon, et riche comme une bêle. C'était un simple garde,
que l'Impératrice avait élevé jusqu'à elle; fort, carré des épaules, assez laid; mais Catherine ne s'arrêtait pas à la figure. Il avait la manie d'avoir des diamants non montés, dans la poche de sa veste : il les faisait jouer, briller, sauter dans sa main, et les remettait dans sa poche. L'Impératrice lui avait donné son portrait en miniature entouré d'énormes brillants, ressemblant, mais flatté et rajeuni : il le portait toujours sur lui.
Je rencontrais souvent Klopstock chez sa nièce, M me Schrœder, qui logeait sur le Ûude gracht. L'illustre poète était d'une parfaite simplicité, et d'une candeur d'enfant; la figure et la tournure assez communes; il n'avait en aucune façon l'air inspiré. J'aimais beaucoup à l'entendre causer. Quelquefois je lui parlais de ses ouvrages, entre autres la Messiade. Je lui dis un jour que, malgré que je susse bien l'allemand, j'avais beaucoup de peine à le comprendre ; et que même quelquefois je ne le comprenais pas du tout. Il se mit à rire, et me dit : J'en suis au même point. Il faut que je commence un chant pour le comprendre. Si je le prends dans le courant, je ne retrouve plus le sens, et je suis obligé de remonter, pour ressaisir mon idée.
Le ministre de Russie, Mouraview, et sa femme, étaient fort aimables. Ils aimaient à recevoir, surtout les émigrés. M. de Mouraview jouait très-bien du piano. Je me souviens qu'un soir, ma mère, après y avoir soupé, l'accompagna du violon de manière à l'étonner beaucoup.
M. Fraser, le ministre d'Angleterre, avait aussi une maison fort agréable. M me Fraser était une personne charmante, douce, intéressante, aimable. Elle tomba malade sur la fin de l'hiver, languit quelque temps, et mourut. Son image, vivante encore dans mon souvenir après tant d'années, s'offrait à moi telle que je l'avais toujours vue, gracieuse, et le sourire sur les lèvres. Je n'oublierai jamais l'impression qu'elle me fit lorsque je la revis morte, et vêtue comme dans les fêtes où j'avais tant
de fois dansé et ri avec elle. On Pavait posée dans un cercueil en acajou, doublé de satin blanc. Elle était à demi couchée, revêtue d'habillements blancs de la plus grande élégance, parée de diamants, les cheveux bouclés, la figure pâle; très-calme, parfaitement belle. Elle semblait endormie, prête à se réveiller. L'appartement était très-éclairé. On passait devant le cercueil, et Ton faisait une profonde révérence. Je ne pus retenir mes larmes, en la regardant une dernière fois. #
L'année que j'avais passée si gaîment s'achevait pour moi dans une attente qui me devenait très pénible. Ma présence ajoutait aux charges de ma mère, et je souffrais de cette inaction, qui se prolongeait. L'armée de Condé venait d'être licenciée; il n'y avait plus rien à espérer de ce côté. J'aurais volontiers pris du service, à la solde de l'Angleterre, pour St. Domingue, les Grandes-Indes, n'importe où.
Ce projet, d'entrer au service de la Compagnie des Indes, d'abord un peu vague dans mon esprit, finit par y prendre assez de consistance, pour que ma mère en écrivit à son tuteur, en lui demandant de m'en faciliter les moyens.
M. d'Angiviller était fixé à Kiel, en Holstein, et la position qu'il y avait prise, le mettait à même de me recommander à plusieurs personnages de distinction, influents en Angleterre.
Depuis l'envahissement de la Hollande, le comte d'Angiviller s'était réfugié à Kiel. Son mérite, sa réputation, son titre d'ami de l'infortuné roi Louis XVI, le désignaient naturellement pour remplir à Hambourg la fonction d'agent du roi Louis XVIII. Il en avait écarté l'offre par des motifs qu'il a indiqués dans plusieurs de ses lettres.
M. D'ANGIVILLER A M mC DB NEUILLY.
« Il aurait fallu qu'on m'eut offert
cette fonction, je ne puis appeler cela une place, d une manière qui me convînt, et avec les marques d'amitié et de confiance qu'on me doit. Je n'aurais ni pu, ni voulu, être un agent général des affaires des particuliers, en compte ouvert avec chacun d'eux; j' au roi s voulu
SOUVENIRS DU COMTE UK NLUILLY.
avoir un commis chargé de ce détail ; un aide, une espèce de secrétaire, qui eut tenu le registre des comptes qui est immense, qui eut répondu à tout le monde ; et je me serois borné à la correspondance directe. Il ne m'auroit pas convenu non plus d'être la créature, ni le dépendant, ni le flatteur de M. d'Avaray ; ni mon âge, ni mon état, ni mon rang, ayant auprès du Roi celui de ministre, en ma qualité de conseiller d'Etat d'épée, ni mon âme, ni mon caractère, ne me permettroient cet amoindrissement.
« Les personnes qui sont auprès du Roi et auprès des princes se sont accoutumées à voir dans N***, non un agent secret du Roi, mais un commissionnaire banal : vous me connoissez assez pour savoir comment je repousserois tout ce qui auroit quelque ressemblance à cela. M. d'Avaray surtout exerce une supériorité à laquelle je n'offrirais que des respects très gauches, n'étant point né des plus souples, et n'ayant jamais encensé de favoris. Voyez -moi lire une dépèche où je trouverais le Roi et moi, et jugez la réponse! la correspondance seroit diablement épineuse. »
M»« de Neuilly pressa maintes fois M. d'Àngiviller de venir se fixer à Hambourg : les pages de sa correspondance sont remplies de ses tendres instances, auxquelles son tuteur répondait par ses hésitations, et par de douloureux regrets.
■ Je reçois, mon aimable et chère enfant, votre tendre lettre, qui me touche jusqu'au fond du cœur. J'en ai versé des larmes, car c'est la seule expression qui me reste pour le plaisir et la joie. Il me seroit sans doute bien doux de vivre près de vous, et sous le même toit que vous ; mais ma position s'y oppose de toutes les manières. Ma fortune est trop modique, elle est trop incertaine : la vie de Hambourg est trop chère pour moi. Les occasions de dépense y sont multipliées, et souvent nécessaires, quand on vit dans un certain monde, que je serois forcé de voir. Si j'avois pu avoir quelque chose à y faire, je n'aurois certainement pas balancé ; je ne balancerais pas. Mais cette profonde indolence, dans un lieu où tout présente un objet de dépense à un homme qui a tous les goûts, est une position trop délicate, surtout quand, comme moi, on n'a jamais connu d'autre ordre que celui de ne pas emprunter, et de se priver quand on n'a rien : cela ne suffit pas dans nos positions. D'autre part, ne voyez-vous pas combien cette Légation françoise seroit un inconvénient grave pour moi, qui ne suis pas
plus réservé ni modéré qu'il ne faut? »
« . . . . On ne me blesse jamais que par le cœur : c'est ce que vous faites, vous, mon enfant et ma bien chère enfant, quand vous me dites que je vous parle d'être près de vous, de me réunir à vous, sans intention de le faire. Je vous jure, sur mon honneur, que c'est mon seul vœu, mon seul désir
« Près de vous, en vous faisant la
Surintendante de mon existence, je n'aurois aucun embarras, aucun souci ; tout trouble intérieur seroit calmé, détruit, anéanti. Non, c'est de bonne foi et du profond de mon cœur que je vous le jure, comme c'est de là que je vous aime ; bien loin d'y renoncer, c'est ma seule espérance de repos au lieu de bonheur, et ce repos seroit bien loin d'être sans bonheur. »
L'isolement que M. d'Angiviller trouvait à Kiel dans son intérieur, l'attristant de plus en plus, il tourna les yeux vers Wittmold, où s'était fixée M-« de Tessé. Mais peu de temps après, il écrivait à M"« de Neuilly :
« Quoique vous en disiez, avec mon caractère,
mon abandon, mon incurie et mon insouciance des menus détails de la vie, il n'y avoit pour moi qu'une pension chez un ami, qui put me convenir. Si j'eusse cédé aux offres de M œe de Tessé, c'étoit presque fait, mais j'ai été retenu par une délicatesse qui ne vous paroitra pas exagérée; car je suis sûr que vous auriez pensé et senti comme moi, et même jusqu'à l'excès. La parenté et la liaison avec M. de La Fayette, doivent tenir les yeux ouverLs sur ce petit coin, si peu dangereux, du monde (t). Il m'auroitété affreux d'être la cause ou l'occasion d'une arrestation ou d'une surveillance inquiétante. J'aime cette femme, qui a des défauts, mais des qualités excellentes; qui a un cœur fidèle en amitié; fidèle même après la mort, et qui conserve de longs et profonds souvenirs : mon attachement pour cette famille tient à mon enfance. ...»
Je fus passer quelques jours auprès de M. d'Angiviller. Il approuva ma résolution de m'en aller servir aux Indes, et il me présenta à sir Edward Barry, ami intime de lord Spencer, premier Lord de l'amirauté, qui me donna pour celui-ci des lettres de recommandation pressantes, ainsi que toute espèce
(i) Une des nièces de M- de Tessé, M"» de Noailles, fille du ducd'Ayen, avait épousé M. de La Fayette.
de renseignements propres à m'éclairer et à me guider dans mon projet.
Je quittai Kiel, bien décidé à tenter la fortune, ne m'effrayant pas d'avance des dangers du climat, ni des balles des Indiens. Sir Edward m'avait dit qu'il me serait indispensable d'apprendre l'anglais et un peu de hollandais. Je me mis à étudier ces deux langues avec une grande ardeur.
Une chose m'étonnait, c'était la disposition d'esprit où je voyais ma mère. Après m'avoir si fort encouragé dans mes démarches, elle s'était subitement refroidie depuis qu'elle pouvait en prévoir le succès. Je ne savais à quoi attribuer un tel changement chez une personne d'ordinaire si résolue et si ferme, lorsqu'un soir, que je me trouvais seul avec elle, ma pauvre mère, n'y pouvant plus tenir, me découvrit le secret qui l'oppressait. — J'avais trop présumé de mon courage, me ditelle; la pensée que tu vas t'éloigner de moi m'accable et me désespère. J'ai consenti à ce sacrifice, mais je ne prévoyais pas tout ce que j'ai déjà souffert ! Ce n'est pas que je veuille reprendre maintenant la parole que je t'avais donnée, ni faire obstacle à
tes projets. J'y consens... pars mais sache, mon enfant, que
si tu quittes ainsi ta mère, tu lui déchireras le cœur. — Que le ciel m'en préserve! m'écriai -je, et je me jetai à son cou, pour qu'elle ne vit pas l'attendrissement qui me gagnait. Que diable aussi, pourquoi m'avoir caché ton chagrin et tes inquiétudes; il y a longtemps que je t'en aurais tirée, et maintenant tu n'y penserais plus ! Je renonce à tous ces projets, et je t'en fais le sacrifice à l'instant même ; il n'y a qu'une chose que je regrette, ce sont les heures que j'ai passées à apprendre mon anglais.
A quelques jours de là, ma mère me parla de son désir de me voir entrer au service de Russie. Je n'y fis pas d'objection ; ce qu'il me fallait, c'était reprendre mon épèe; le reste me souciait peu.
Ma mère écrivit de nouveau au Roi, et ce bon prince, par l'intermédiaire du général Driesen, gouverneur de Mittau, ■
m'obtint la promesse d'une sous-lieulenance de hussards, dès que je saurais la langue russe (1). Cela ne m'embarrassait pas avec la facilité que j'avais; mais en vérité, au train dont allaient les choses, il était à craindre que ma mémoire ne devint une tour de Babel !
A tout événement, en attendant de recevoir mon brevet, je me décidai à tirer parti d'un fort mince talent que j'avais pour le dessin et pour l'aquarelle. On n'était pas difficile dans ce temps-là. Comme il n'existait aucune des inventions qui ont, plus tard, mis le dessin et la gravure en couleur à la portée de tout le monde, les moindres crayons avaient leur prix. C'est ce qui fit que mes clairs de lune dans la forêt, mes couchers de soleil au bord de la mer, et mes paysages des Alpes, tout médiocres qu'ils fussent, ne restèrent point sans amateurs. Mes succès, auxquels je ne m'étais guère attendu, je l'avoue, m'encouragèrent; si bien qu'une fois lancé, je me mis à dessiner et à peinturlurer du matin au soir.
Ma mère s'était résignée depuis quelque temps à se séparer de ma sœur, que M me la baronne de la Calmette, femme d'un des ministres du roi de Danemark, avait prise avec elle comme dame de compagnie. Le chagrin de cette séparation avait été adouci pour ma mère par l'espérance que Clémentine trouverait au milieu d'un monde nouveau, dans une maison riche et brillante, l'agrément et même le bien-être, qu'elle pouvait de moins en moins lui offrir à Hambourg. Malheureusement il n'en fut pas ainsi. Clémentine parut d'abord s'accoutumer à sa position nouvelle; mais elle fut prise d'une tristesse insurmontable, après que Wl m * de la Calmette eut quitté Copenhague, pour aller habiter une terre charmante qu'elle possédait dans l'île de Moën, sur les bords de la Baltique.
(1) Au commencement de l'année 1798, Paul l", empereur de Russie, avait fait offrir au roi de France un asile dans le château de Mittau, en Courlande. Le Prince exilé demeura dans cette résidence du 23 mars 1796, au 21 janvier 18<X); et de la fin de l'année 1804, au mois d'août 1807.
HP
CLÉMENTINE DE NEUILLY A SA MÈRE
« Tu me dis de tâcher de m'amuser cet été ; et moi, je
ne veux que bien travailler, pour mettre en ordre tout ce que je possède, afin que si je reviens auprès de toi, mon entretien ne te coûte rien, pour quelque temps au moins. Je veux que tu ne t'aperçoives que je 'suis là, que par les soins que j'aurai de toi. Je ne regretterai jamais l'espèce de bien-ôtre dont je jouis ici. Et toi, maman, seras-tu un peu contente, quand nous serons ensemble? Sois-en sûre, maman, tu seras contente de moi. Si trop de vivacité ou d'étourderie me fait quelquefois faire des sottises, un moment de réflexion me ramènera toujours. Je t'aime trop pour te faire de la peine. »
« Oh! la triste chose, que d'être chez les autres : j'aimerois cent fois mieux, je te l'assure, ma chère maman, aider ta servante à éplucher ses pois et sa salade, que d'être ici à faire la dame de compagnie. Je ne dirois pas ces choses-là à tout le monde, mais entre nous, maman, nous pouvons bien parler à cœur ouvert ....
« Bonsoir, maman, la maison est pleine de monde ; mais cela ne m'égaie pas. Au contraire, la nécessité de paroitre gaie me rend plus triste, et les seuls moments où je suis contente sont ceux où je me rêve auprès de toi. Je t'embrasse bien chèrement et tendrement. »
« Depuis quelques jours, mon humeur est mieux ; je réfléchis le moins possible, car j'ai remarqué que la tristesse me vient toujours à la suite des réflexions. J'emploie bien mon temps, pour qu'elles aient moins de place. Je lis l'allemand assez bien, et commence à l'écrire; et puis la musique et le dessin m'occupent; surtout le dernier, j'y fais beaucoup de progrès de l'aveu de tout le monde, et l'étude de ce charmant art m'intéresse de plus en plus. »