MADAME DE NEUILLY A SA FILLE
« Je crois que j'oublierois toutes mes peines si j'avois le bonheur de te voir et fembrasser, fille à moi, fille chérie; mais ton bonheur doit m'ètre plus cher que le mien ; il me l'est aussi, et je sens que je ne pourrois te rendre en bien-être et en agrément rien de
ce que tu perdrois, si je te rappclois ici. Il faut se soumettre à son sort, et espérer qu'il changera. Tous mes compatriotes sont comme des fous de ce qu'ils appellent la bonne tournure des affaires, mais moi, je regarde qu'il y a bien loin d'ici à Vrécourt. »
« Tu me demandes comment je passe mon temps par le froid et par la pluie, et si je n'en suis pas incommodée. Non, vraiment, ma bonne petite amie. Je suis assez heureuse pour m'accommoder au temps, à la nécessité, à la peine de corps, et profiter de l'emploi forcé de mon temps à des détails peu agréables, pour qu'il passe du moins sans ennui et sans trop de dégoût. La raison, la sagesse, le besoin de rendre sa position le moins désagréable possible, veut que l'on se dise à soi-même : les choses étant ainsi, et ne pouvant être autrement, accommodons-nous à elles, ne pouvant les accommoder à notre gré. »
« Mon enfant, rappelle ta gai té pour toi-même, et pour ma satisfaction aussi. Pense à ta maman, qui n'auroit d'autre bonheur que de te savoir heureuse. Si tu as des motifs de chagrin, confie-les moi, et cherchons ensemble, s'il n'y a ni remède, ni consolation. Il y en a à tout, quand on veut s'aider de sa raison »
« Défends-toi, chère enfant, des chagrins romanesques et
purement d'imagination; et pour cela faire, occupe-toi toujours. Rien ne produit la tristesse comme le désœuvrement. Je n'ai jamais éprouvé moins de cette sorte de dégoût, que depuis que mes moments sont tous employés; le tracas nécessaire de la maison et du ménage, est un bienfait du ciel dans mon malheur. La nécessité d'agir me distrait des véritables sujets de peine, dont mon âme se laisseroit peut-être accabler, sans cette sorte de fatigue et d'occupation. »
« Ne t'afflige donc pas, chère Clémentine, par le sentiment
du dégoût de ta position : tu dois bien sentir qu'aucun de nous ne sommes à notre place; mais songe, mon enfant, que nous sommes peutrêtre des moins malheureux ; et que tels, qui valent encore mieux que nous pour le rang qu'ils tenoient dans le monde, y sont maintenant moins bien placés. »
« Je te félicite, petite chère, sur le retour de ta belle humeur :
conserve-la soigneusement; le caractère que Ton a, fait la moitié, du bonheur ou du malheur; ainsi Ton ne saurait jamais trop employer la raison à se régler et se diriger, de manière à voir les choses telles qu'elles sont, et non au gré de notre imagination. »
Le chagrin de ma pauvre soeur prit de telles proportions, que ma mère la fit revenir auprès d'elle, et l'y garda près de six mois; au bout desquels, elle trouva moyen de la faire recevoir chez M me la baronne de Lutzow, en Mecklembourg. Je vous parlerai plus tard de cette excellente famille, au sein de laquelle Clémentine trouva, jusqu'à sa rentrée en France, un accueil vraiment maternel.
Ma mère en avait entendu dire tout le bien imaginable ; toutefois, avant d'y envoyer Clémentine, elle m'exprima le désir que j'allasse juger de la vérité par mes propres yeux. Tout ce que je vis dans ma visite à Tessin dépassa encore ce qu'on nous avait dépeint M me de Lutzow était aimable, douce et prévenante; M. de Lutzow, simple, franc, plein de bonhomie. La maison était commode, vaste, bien située; le jardin un peu petit, mais avec un joli bois à la porte. On y vivait à la campagne, avec beaucoup de voisinage. Les enfants, au nombre de cinq, étaient tous élevés à la maison, avec un gouverneur et une jeune gouvernante. L'aînée, une fille, pouvait avoir quatorze ou quinze ans.
Les exigences de la politique avaient contraint le ; grandduc (1) à porter défense de recevoir aucun émigré dans ses états ; on ferma les yeux sur l'entrée et la présence de ma sœur. Elle dût cette faveur à la bienveillance que la grandeduchesse avait pour ma mère, qu'elle avait connue à Hambourg. (Tétait d'ailleurs une de ses dames d'honneur, M ,te de Huïd, notre excellente amie, qui la première avait parlé de ma sœur aux bons Lutzow.
(1) Frédéric-François, grand-duc do Mecklembourg-Schwcrin, né en 175«; marié, en 1775, à Louise de Saxe-Gotha.
Clémentine de Neuilly arriva à Tessin le 16 janvier 1798; quelques jours après, le 29 janvier, elle écrivait à sa mère :
« Nous sommes allées jeudi dernier à Schwerin , pour un bal où je me suis beaucoup amusée. J'ai causé avec le Duc, qui m'a demandé de tes nouvelles. J'ai dansé avec les deux jeunes princes, qui sont fort aimables. La princesse est venue auprès de moi et m'a demandé comment je me trouvais en Mecklembourg. Elle m'a présenté une dame, qui à ce qu'elle disoit, avoit envie de faire ma connoissance ; ensuite elle m'a dit qu'elle espéroit me voir cet été à Ludwigslust. En tout je me suis fort amusée à ce bal, où j'ai été comblée d'honnêtetés par tout le monde. »
LETTRE DE LA GRANDE-DUCHESSE DE MECKLBMBOURG-SCHWERIN A LA COMTESSE DE NEUILLY.