‹ Dix années d'émigration. Souvenirs et correspondance du comte de NeuillyChapitre 15 sur 28 · MADAME · texte numérisé non relu

MADAME

« L'intérêt que vous m'avez inspirée depuis le premier moment que j'ai eu l'avantage de faire votre connoissance, Madame, n'a fait que redoubler par la lettre charmante que je tiens de vos bontés.

« Je suis toute confuse du prix que vous attachés à une bagatelle, que j'ai osée vous offrir sous les auspices de M 11 * de Huïd, et je déplore l'impossibilité dans laquelle les circonstances, qui nous imposent des loix, me mettent de cultiver une connoissance qui m'a fait tant de plaisir, et de recevoir chés moi M Ue votre fille, lorsqu'elle étoit ici (1). Je fais les vœux les plus sincères pour votre

(1) M-» de Neuilly, fière de son titre d'émigrée, et glorieuse à bon droit des sacrifices qu'elle avait faits à la fidélité et à l'honneur, ne concevait pas aisément que sa fille ne fut pas reçue à la Cour. Les paroles gracieuses de la grande-duchesse et son bon vouloir, ne lui suffisaient pas. Elle écrivait à Clémentine, en février 1798 :

« La Ferté et Colleville sont attachés à la Cour. Us

sont là anciennement et privilégiés, comme certains émigrés à Berlin; mais une exception en ta faveur auroit peut-être tiré à conséquence pour les émigrés qui sont & Schwerin, et qui auroient pu souhaiter la même chose. Il y avoit a dire, qu'étant avec M-« de Lutzow, c'étoit un cas particulier. Au reste, que veux-tu, ma chère enfant, notre dévouement à nos Souverains, nos sacrifices à l'honneur, qui auroient dû être exaltés et honorés de tous les Rois, et les peuples, sont un titre de proscription auprès de presque tous. Notre propre estime est notre seule récompense; l'honneur nous reste; c'est un bien que l'injustice des hommes et des gouvernements ne peut nous ravir.

l>onheur, et je serai toujours bien charmée d'en recevoir des nouvelles, et de vous réitérer, Madame, les protestations de mon estime,

« Madame,

« Votre très-dévouée amie et servante,

« Louise D. de Mecklembourg.

• Snérin, ce 7 février 1798. »

J'étais un soir au bal masqué, en habit noir, la figure découverte, et je donnais le bras à une dame, qui, ne voulant pas être reconnue, était en chauve-souris, avec un domino qui lui couvrait les pieds et les mains. Nous avions circulé dans la salle et dans le foyer, quand un individu, qui paraissait n'avoir pas fait abstinence, s'avisa d'attaquer M m * de N..., disant qu'il la reconnaissait. Il voulut lui prendre la main, pour y écrire son nom. Je lui dis d'un ton ferme, qu'il m'obligerait de passer son chemin, et de laisser cette dame tranquille. Il insista, et porta même sa main à la barbe du masque. Révolté d'une si grossière audace, je lui donnai un soufflet à poing fermé, et le saisissant aussitôt par le bras, je lui dis à voix basse : Point d'esclandre, où je vous fais arrêter sur le champ. Si vous ne me connaissez pas, voici ma carte ; apportez-la moi demain, et je verrai si vous n'êtes pas un laquais. Il se retira en me montrant le poing. M™ de N..., plus morte que vive, pensa se trouver mal, et me pria de la ramener. Je la rassurai, en lui disant que le drôle qui l'avait insultée n'avait pu la reconnaître, et que son masque l'avait bien cachée. La crainte d'avoir été reconnue était au fond ce qui la troublait le plus.

Il faisait à peine jour, que deux jeunes gens inconnus se firent annoncer chez moi. Je me levai, et les reçus. L'un d'eux, qui n'avait guère plus de vingt ans, me dit que l'insulte qu'il avait reçue de moi la veille, exigeait du sang, et qu'il venait s'entendre pour le lieu, le temps et les armes. Je lui répondis

que l'impertinence dont il s'était rendu coupable envers une femme au bras d'un homme démasqué, aurait mérité une correction plus sévère, et que partout ailleurs, je l'aurais fait mourir sous le bâton; que lorsqu'il se serait nommé, si sa position sociale le permettait, j'étais prêt à me battre avec lui. 11 se nommait Groque, et appartenait à une bonne famille de Bordeaux. Depuis quelques jours seulement, il était arrivé à Hambourg, après une suite d'aventures qui méritent que j'en dise quelques mots.

A l'âge de quatorze ans, Groque avait été pris pour la réquisition en France* et avait fait la guerre pour la nation aux avant-postes, comme soldat, et mêlé avec le ramassis des coquins les plus fieffés; il était brave, mais il avait contracté des manières dures, grossières, et un courage farouche, dans un tel genre de vie. Son père fut guillotiné à Bordeaux. Lorsqu'il y revint après une absence de deux années, il se fit une espèce de parti, tua l'homme qui avait causé la mort de son père, et continua, avec d'autres jeunes gens, à tuer comme des bêtes fauves tous les Jacobins qu'ils pouvaient attraper. A travers cette espèce de brigandage d'une vertu féroce, il sauva des émigrés en les enlevant des mains de la gendarmerie nationale, au risque et péril de sa vie. 11 continua de la sorte jusqu'au 18 fructidor. A ce moment, sa mère, alarmée des suites d'une pareille conduite, dans un temps où les Jacobins reprenaient le dessus, l'avait envoyé à Hambourg; où il avait déjà un frère aîné, émigré, doux, honnête, bien élevé, et n'ayant pas comme lui passé ses premières années en si mauvaise compagnie, ni fait tant d'exploits, sentant un peu l'assassinat, contre les Jacobins.

Nous convînmes de nous trouver à Wandsbeck à une heure après midi, avec nos témoins et des pistolets (1). J'embrassai

(1) Wandsbeck est un petit village du Hototein, à peu de distance de Hambourg. Entouré de bois et dans une situation charmante, ce lieu est un but de promenade pour Tes habitants de la vflte.

ma mère, en lui disant de ne pas compter sur moi de la journée parce que j'allais à la campagne; j'ajoutai que je ne reviendrais peut-être pas coucher. Cela ne lui parut pas extraordinaire.

Je pris Mandavy, qui avait épousé une sœur de ma mère, et Finguerlin. Mon adversaire arriva à l'heure dite. On compta trente pas ; nous devions marcher l'un sur l'autre, et tirer a volonté. L'attitude de Croque me fit juger qu'il avait l'habitude des duels; et ne me fiant pas à son caractère, je résolus d'essuyer son feu avant de tirer, pour ne pas courir le risque d'être assassiné. Je m'avançai effacé, et couvert de mon arme. 11 ne bougeait pas, et m'ajustait. Son coup partit, la balle me frappa à gauche du menton. Je chancelai, sans tomber. Je tirai mon mouchoir, et le mis de la main gauche sur ma blessure, en faisant signe que chacun restât à sa place. Je marchai sur Groque, la bouche du pistolet dirigée sur lui, de sorte qu'il se crut mort. Il pâlit, laissa tomber ses bras, et attendit. Je lui tins l'arme sur la poitrine pendant quelques instants, et lâchai mon coup en l'air.

Mon sang coulait fort, et nous n'avions pas amené de chirurgien. Nous remontâmes en voiture, et ce ne fut qu'à Hambourg qu'on me pansa, au logis de mon oncle de Rey (1). J'avais demandé qu'on me déposât chez lui, de peur d'inquiéter ma mère. Quoique la balle eut frisé l'artère, le chirurgien m'assura que je ne garderais pas longtemps le coin du feu.

On Ht ce qui sait à la sixième page d'une lettre de M** de Neuilly, commencée le 12 février et interrompue Jusqu'au Î7 (1).

« Hélas 1 mon enfant, un malheur

auquel je ne m'attendois guère m'a empêchée vendredi dernier de fermer cette lettre. Ton pauvre frère a eu ce même jour une

(1) Deo gratias de Rey, grand-oncle de M. de Neuilly, était le dernier des trente-deux enfants de M. de Rey, grand-père de M-« de Neuilly, duquel il a été parlé au commencement de ces récits. Avant la révolution, M. Deo gratias de Rey était officier au service de France.— Voir IV, note 3,

(1) Février de l'année 1798.

affaire, et a reçu un coup de pistolet. Ne t'effraie pas : il va aussi bien qu'il se puisse dans son état, et il n'y a pas de danger pour sa vie, grâce au ciel! mais c'est un terrible malheur, et bien effrayant pour une mère. Ma consolation est que ton frère ne l'a pas mérité, et qu'il s'est conduit avec une bravoure et un sangfroid , qui lui fait le plus grand honneur, et qui lui vaut les marques générales de sensibilité et d'intérêt de toute la bonne compagnie

Jeudi matin, Achille, en sortant, me prit la main

qu'il me serra beaucoup, en me disant : Adieu, petite maman, adieu, ne m'attends pas pour dîner, car je vais faire un bon déjeuner à la campagne. Il passa chez son oncle (4). et puis il vint me demander ce que je ferois le soir. Je dis que j'irois chez M rac de Vergennes. — Va chez M mc d'Asfeld, plutôt ; il y a longtemps que tu n'y es allée ; j'irai aussi, moi, si tu y vas; fais moi ce plaisir- là. —Je dis oui, et il me remercia. En effet, il vint le soir chez M me d'Asfeld, soupa bien, gagna à la bouillotte quelques marks, et fut très-gai. Il était allé à Vandsbeck, où ces messieurs ne s'étoient pas rendus, trouvant les portes fermées pour une assemblée de bourgeois, qui avoit eu lieu. Le lendemain, vendredi, fut pris. Il sortit de très-grand matin avec son oncle; comme cela lui arrive souvent, je n'y fis pas attention. La journée se passa comme à l'ordinaire, et le soir je fus chez M mft de Schulembourg. Vers dix heures , le comte revient de la comédie, où il avoit appris qu'Achille avoit eu une affaire, et où on lui avoit fait l'éloge de son sang-froid, de sa bravoure ; et ajouté, que le pistolet de son adversaire étant mal chargé, la balle ne lui avoit fait qu'une légère contusion au menton, et étoit tombée à ses pieds. Il entre, me voit, se précipite vers moi, tout touché, me faisant compliment sur le bonheur de mon fils et sa conduite; persuadé que, puisque j'étois chez sa femme, le coup étoit moins que rien. Il me causa une épouvante, que je ne puis t'exprimer, et à la pauvre comtesse. M. d'Hargicourt alors convint qu'il savoit tout par un des témoins, et me dit d'être tranquille ; que la blessure ne seroit pas dangereuse ; qu'il m'en donnoit sa parole ; qu'il savoit que ses deux oncles étoient près de lui, que l'on en prenoit le plus grand

soin, etc On ne put m'ôter mes mortelles appréhensions. En

rapprochant ce que l'on me disoit, je vis que les autres étoient rentrés en ville, avant deux heures ; et qu'à sept heures du soir,

(1) M. de Rcy.

et les portes fermées, Achille n'étoit point à la maison ; qu'il n'y avoit ni lettre, ni rien, de la part de Rey ni de Mandavy : donc la blessure étoit considérable, puisqu'il étoit à Wandsbeck. Je passai de cruelles heures ; jusqu'à ce que mon beau-frère rentra à minuit; et là, me dit qu'Achille étoit blessé, et chez son oncle Rey, comme

plus proche

Il me donna sa parole

que Rouyer disoit que c'étoit un coup unique pour le bonheur; qu'il n'y avoit pas de danger, rien de fracassé ; que le pauvre blessé avoit un homme pour le garder, qu'il étoit dans le lit de l'oncle, qui se reposoit sur un matelas, et que je ne devois absolument pas aller l'a nuit le troubler ; qu'on le préviendroit le lendemain, avant que j'y fusse. Tu sens, ma chère enfant, quelle nuit je passai !

Enfin, je le vis le matin, plein de force et de courage ; la balle est entrée près du menton, a frisé l'os de la mâchoire, et est ressorti par le cou ; car lorsqu'on l'a déshabillé, elle est tombée en deux morceaux

Ton frère ne fut pas renversé du

coup, et ne perdit ni sa contenance ni sa tranquillité avec le sang dont il était inondé! Tous l'embrassèrent avec des marques d'attendrissement. Tout-à-coup, le voilà qui se met à chanter, pour savoir s'il n'avoit pas le gosier endommagé. 11 a marché plus d'une demi-heure pour sortir du bois, monté à cheval, et ensuite en voiture, toujours perdant beaucoup de sang. Ses oncles, fort inquiets, pressés d'avoir du secours, craignant ma douleur, le déposèrent chez Rey, et furent occupés toute la journée à avoir le chirurgien, les remèdes, le linge, enfin tout ce qu'il lui falloit. Il est bien, mais il ne doit pas parler du tout, et l'on ne pourra le transporter, d'ici à quelques jours. J'y vais du matin au soir. Voilà, ma pauvre enfant, une épreuve bien douloureuse, un surcroît de peine , de dérangement et de dépense, cruel dans ma situation. Dieu Ta voulu ainsi : il faut le vouloir de même, et se résigner. Fais part à M. de Lutzow de ce malheureux événement. Je me suis levée avant le jour pour te donner ces détails : je t'embrasse, et vais m'enfermer avec ton frère. Adieu, ma chère enfant. »

Le 6 mars.

« Je suis bien affligée, mon cher cœur, que tu te sois effrayée, au

point de t'en rendre malade, de l'accident de ton frère. Je t'avois mandé qu'il n'y avoit aucun danger, et qu'il étoit aussi bien que possible. En effet, sa force et sa constitution lui ont sauvé jusqu'à la fièvre. Il a peu souffert, relativement à l'enflure de son cou, sa tête, et sa poitrine : tout cela va de mieux en mieux : car ce qu'il y avoit à craindre avant-hier, qui étoit qu'il ne se formât un dépôt au-dessus et au-dessous des deux plaies, n'aura, j'espère, pas lieu.

Il se lève un peu tous les jours, et nous faisons le

petit piquet; tranquillise-toi donc, ma bonne amie; cet événement très-malheureux sans doute, fait honneur à son sang-froid, à son courage ; et s'étant montré comme il a fait, personne ne lui cherchera plus querelle.

Ma blessure, suivant le pronostic du chirurgien, fut promptcment guérie, et je repris mon genre de vie. On jouait gros jeu au quinze et à la bouillotte. Mes finances me prescrivaient de hasarder peu; mais la fortune me favorisa tellement, que je gagnai près de 2,000 marks (3,200 fr.).

M. d'Angiviller vint à Hambourg pour y passer quelques semaines auprès de ma mère. Tous deux pleurèrent de joie de se revoir. 11 s'ennuyait à mourir à Kiel ; le séjour de Hambourg lui parut beaucoup plus agréable, et nous fîmes tout au monde pour le lui faire paraître tel.

Les lettres que M. d'Angiviller écrivait à cette époque expriment moins encore l'ennui, que la profonde tristesse de son isolement. Peu de jours avant de partir pour Hambourg, il écrivait à M"« de Neuilly :

« Bientôt je vous embrasserai ; je

vous serrerai tendrement et tristement contre mon cœur; mais j'espère que ma tristesse restera en dedans. Vous ne savez pas de combien d'idées cette tristesse se compose. Il faudrait être dans mon cœur, qui a besoin du bonheur d'autrui ; oh ! mon enfant, qui en vérité a besoin du vôtre, auquel je suis et me désespère d'être si inutile. Je ne veux pas me laisser aller ; car les cœurs expansifs et sensibles ne savent pas s'arrêter; et de plus, je le sens très-bien, la vieillesse s'appesantit sur ses peines.

Adieu, mon enfant, ma chère,

à jamais chère enfant; jjc voua presse et vous serre étroitement, en vous embrassant, contre mon cœur. Mes tendresses à vos enfants; et mes amitiés, où il faut : le nombre n'en est pas grand. »

Oh ! mon enfant, si vous voyiez

toutes mes pensées, vous les verriez plus sombres que noires, plus douloureuses que tristes. Mon âme n'a rien perdu de l'énergie naturelle qui, au sein du malheur, m'a conservé la gai té quand je suis avec des personnes que j'aime, et avec lesquelles mon cœur est à l'aise et content. Avec qui l'est-il autant qu'avec vous? . »

- Toutes ces sombres idées, on les

chasse, elles reviennent; la philosophie est bien vaine et impuissante à les repousser. Elle apprend à supporter son propre malheur, mais jamais elle n'a appris, qu'aux cœurs insensibles et durs, à supporter ceux d'autrui; et dans ce cas-ci, cet autrui, c'est le monde, ou du moins tout ce qui reste d'honnête encore en ce monde. Mon enfant, mon âme est profondément douloureuse et flétrie, il n'y a qu'avec vous qu'elle se sente bien !

« Je vous verrai donc bientôt, ma chère, et mille fois chère enfant; ma santé est bien dérangée, elle se rétablira auprès de vous, dans le sein de l'amitié. Mille choses à vos amis. Mes tendresses à votre fils. A vous, mon cœur entier, et mes plus tendres embrassements contre mon cœur. »

Au mérite le plus rare, M. d'Angiviller joignait une amabilité remarquable et toutes les grâces de la conversation, dont le goût s'était conservé chez lui, malgré qu'il eut bien peu d'occasions de s'y livrer. Il fut recherché avec autant d'empressement que de distinction, par les émigrés français, et par les ministres étrangers, qui discernèrent aisément le mérite, la dignité, et l'esprit, dont il était si bien pourvu.

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