‹ Dix années d'émigration. Souvenirs et correspondance du comte de NeuillyChapitre 16 sur 28 · MADAME DE NEUILLY A SA FILLE · texte numérisé non relu

MADAME DE NEUILLY A SA FILLE

Vendredi 18 (M"« date).

« J'ai eu le plaisir d'avoir une

soirée du bon tuteur, que j'ai réuni à ses nièces, neveux, amis et

connoissances. Tout Je monde t'a regrettée, et moi, fille chérie, plus que tout le monde, car tu manquois bien là, et tu te serois amusée certainement. J'avois M. et M me de Finguerlin, à qui j'ai voulu rendre la soirée qu'ils m'avoient fait passer; le beau Tilly, Coppens, le marquis de Wignacourt, l'ami Dunes, Gimel, Septeuil, Achille, les six Gapellis, et des En telles, qui a paru en manière de revenant, à onze heures du soir. Nous le croyions en France ; il n'avoit été qu'à Dusseldorf. Apprenant dans cette ville, que madame sa femme ne se soucissoit plus de le revoir, et qu'un sien cher ami, dépositaire de 4,000 louis, à lui ayant appartenus, ne se soucissoit pas non plus de les lui rendre (1); il a tourné bride d'après cela, et s'est rabattu sur un général russe qui avoit voulu l'emmener avec lui, lorsqu'il étoit à Berlin ; ce qu'il avoit refusé alors, ayant le projet de rentrer. Le voilà donc près de partir avec son général, qui, sachant sa déconvenue, lui avoit donné rendez-vous à Hambourg. Il y arrive à la fermeture des portes; se décrasse un peu ; me cherche dans mon ancien logement, rôde tout le quartier, et enfin tombe au milieu de nous. Ce sont des joies sans fin de se retrouver : MM. d'Angiviller, Tilly, les Gapellis, Coppens, tout ce à quoi l'on ne s'attendoit pas ; le punch anime encore tout cela; on cause, on veille, on rit, comme si l'on étoit encore heureux.

CLÉMENTINE DE NEUILLY A SA MÈRE

« Je suis charmée que M. d'Angiviller soit à

Hambourg : c'est un grand plaisir pour toi, qui n'en a guère, ma tendre maman. J'embrasse ton bon tuteur, chère, chère maman; il étoit aussi l'ami de mon pauvre papa, je le respecte et le regarde comme mon second père.

M. d'Angiviller venait à peine de nous quitter, quand la nouvelle se répandit de l'arrivée de Léonard Bourdon, naguère un des plus scélérats terroristes, que le Directoire français envoyait à Hambourg pour une mission dont on ne disait pas

(1) II était passé en plaisanterie, dans la société de M»« de Neuilly, de dire se souemer, pour se soucier. Cela était venu après qu'on avait beaucoup ri d'un pauvre émigré, ignorant et ridicule, qui s'était avisé de professer la langue française à Hambourg. Comme il ne manquait pas dans l'occasion de dire : je me saucisse je me soucissaù etc., il enseignait cette façon de parler à ses élèves allemands.

l'objet. L'alarme fut universelle. Les Sénateurs, qui sont les premiers magistrats de la ville, firent prier les chevaliers de St. Louis de ne pas porter leur croix, et ils la quittèrent. Pendant quelques jours, on parlait de nous faire tous partir : il n'en fut rien; Bourdon s'en retourna, comme il était venu.

M m « DE NEUILLY A SA FILLE.

Hamhûura te l'indu

« Léonard Bourdon vient de repartir. Le monstre, après avoir fait peur à tout le monde, n'a fait de mal à personne : de primeabord on avait craint, que sa visite ne fût aussi funeste à la République, que celle de Sieyès l a été à la Hollande (I). »

Benecke, un de mes amis, vint un matin me prendre au lit. — Je suis oblige d'aller passer quelques jours chez mon père, qui habite une belle terre près de Magdebourg, me dit-il, et je viens vous proposer de faire cette partie-là avec moi; nous nous arrêterons à Berlin quelques jours, chez le baron Borgstaede, mon beau-frère, conseiller intime et supérieur

des finances.

Je lui fis observer qu'il me prenait de bien court ; et que je ne pouvais improviser mes préparatifs, comme sa proposition ; que d'ailleurs, malgré le désir que j'aurais de faire un voyage aussi agréable, l'état de ma bourse ne me le permettait pas. Il

(1) Il est curieux de mettre en regard de la vérité, le langage du Moniteur de l'époque.

« Le Sénat de Hambourg n'a pas hésité un seul instant d'accorder à Léonard Bourdon toutes les demandes qu'il était chargé de lui faire au nom du Directoire exécutif.

« La présence des émigrés étant incompatible avec celle de l'envoyé de la République française, vingt-quatre heures après son arrivée, ils ont été avertis, à son do trompe, d'avoir à quitter sur-le-champ la ville, qui, jusqu'alors, avait été leur capitale. »

Le Moniteur Vniterset, 24 pluviôse, Tan 6 (1î février 1798, V. st.).

eut réponse à tout; me fit remarquer que je n'aurais aucune dépense à faire, puisque je serais logé et reçu chez ses parents. Bref, il mit tant de bonne grâce à ses instances, que je fus le premier à sentir le ridicule et la petitesse d'un refus qui eut blessé son amitié. Je me rendis.

Je ne pouvais me présenter à Berlin comme Français, les émigrés n'y étant pas admis. Il fut convenu que je prendrais un passeport comme Suisse. Nous fûmes ensemble chez l'envoyé des treize cantons, qui ne fit pas la moindre difficulté ; et nous partîmes en poste, dans une bonne calèche allemande. Nous arrivâmes promptement chez le baron de Borgstaede, où nous étions attendus.

Dès le lendemain, Benecke me fit visiter cette ville de Berlin qui, au milieu d'une plaine de sable, offre un aspect royal par la beauté des maisons et des façades, la grandeur des places ; ses statues, ses monuments ; la largeur de ses rues et ses promenades. J'étais dans l'admiration de tout ce que je voyais. En passant devant le château, je m'attendais à en voir sortir le Grand Electeur, le gros Guillaume, et le grand Frédéric, dont chaque objet me rappelait la mémoire.

Nous vîmes, ce jour même, le Roi (1) au retour de la manœuvre. Rien ne le distinguait des officiers, que son Ordre, qu'il avait de commun avec beaucoup de monde; point de suite brillante, point de livrées; rien d'extraordinaire en chevaux, et pas un air fort noble. Sa Majesté, qu'on disait fort aimée de ses sujets, prenait le grand Frédéric pour modèle, aimait le militaire, et s'y appliquait.

Le baron de Borgstœde, homme parfait, froid, profondément instruit, et littérateur, donna un grand dîner, où il nous présenta à ses amis, Benecke et moi. J'y fus placé auprès du comte Struensée, ministre des finances, qui me combla d'égards et

(I) Frédéric-Guillaume III, né en 1770, qui avait succédé, on 1797, à son père, Frédéric-Guillaume II.

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de politesses. Les fêtes et les dîners se succédèrent. Je fus présenté chez la princesse Radziwill, cousine du Roi, femme des plus aimables. J'eus l'honneur de voir chez elle, LL. MM., le Roi et la divine Reine (1). En approchant de cette princesse, on devinait, au premier abord, cette réunion de charmes, d'esprit, et de vertus, que nulle personne de son sexe n'a jamais égalée, et qui faisait d'elle l'idole de la Prusse.

La reine Louise était d'une taille moyenne, parfaitement faite; le pied et la main charmants; la peau éblouissante de blancheur et d'incarnat ; les yeux bruns, grands et expressifs ; un grand air de bonté et de douceur, qui n'excluait pas la majesté. On la voyait souvent se promener avec le Roi, Sous les Tilleuls (2); tous deux suivis d'un seul aide-de-camp et d'un valet de pied; ou bien, avec sa sœur, la princesse Louis, depuis princesse de Solms, et duchesse de Cumberland (3). La toilette de la reine et celle de la princesse étaient toujours pareilles. La Cour paraissait fort sage, peu brillante, et n'était pas nombreuse.

Je fus invité chez le feld- maréchal de Mœllendorf, gouverneur de Rerlin, le dernier élève de Frédéric. Je visitai les établissements, les manufactures de porcelaine et de soieries. J'envoyai à ma sœur un biscuit d'un pied de haut, qui venait seulement d'être mis dans le commerce : c'était la reine en pied, appuyée sur sa sœur. Ces deux statuettes étaient d'une ressemblance frappante. Je joignis à cet envoi, une capote en taffetas, une ombrelle verte avec une guirlande de roses, et des

(1) Louise- Auguslc de Mecklembourg-Strelitz, née en 1776; mariée, en 1793, au prince héréditaire de Prusse, qui devint roi, on 1797, sou» le nom de Frédéric-Guillaume 111.

(2) .Unter don Linden, Sou* les Tilleul*, une des plus belles promenade» de Berlin.

(3) Frédérique-Caroline de Mecklembourg-Strelitz, née en 1778, mariée au prince Louis de Prusse, frère de Frédéric-Guillaume III; puis au prince de Solms-Braunfeld ; et en troisièmes noce», au duc de Cumberland, frère de George IV, roi d'Angleterre.

rubans. On fait rapidement des connaissances et des amis en Allemagne, quand on n'est point un évaporé. J'avais fort à faire pour répondre aux invitations; mais j'étais jeune, vigoureux, bien portant, et je suffisais à tout. J'ai toujours cru que mon existence pseudonyme n'était plus un mystère, et que tout le monde savait qui j'étais; car une fois il échappa au ministre Struensée, de me traiter de Heir Graf (Monsieur le Comte); je ne fis pas semblant de l'avoir entendu.

Les quinze jours que nous devions passer à Berlin s'écoulèrent comme un songe ; mais une fête que donna la princesse Radziwill, et à laquelle nous tînmes à assister, nous fit retarder notre départ de quelques jours. Je n'en fus pas fâché, comme on peut le croire.

Nous visitâmes Postdam et ses merveilles, où tout parle aux yeux et à l'âme, de l'immortel Frédéric. Tout y avait été laissé dans le même état qu'au moment de sa mort, même ses vêtements, ses pantoufles, faites avec les pieds de ses vieilles bottes; ses plumes avec l'encre au bout; une lettre commencée sur son bureau ; sa pendule, avec un Titus pour support, et cette devise : Diem pei'didi (l'aiguille était arrêtée sur l'heure où il avait expiré); ses fauteuils déchirés par ses levrettes, tout enfin : il ne manquait que ce grand homme (1).

Frédéric avait fait placer une statue de la Justice sous un berceau de charmille vis-à-vis de son cabinet d'étude; et cette statue venait se réfléchir dans un miroir qu'il avait sous les yeux, de manière que toutes ses pensées se trouvaient présidées par cette déesse : c'était son Égérie. Sous le dernier règne, cette statue s'était dégradée; la balance lui tomba des mains, et il ne lui resta plus que le glaive. Je ne sus pas si l'intention du Roi était de la faire réparer. Tout le monde l'espérait.

Nous partîmes pour Magdebourg, et nous trouvâmes, en y

(1) La mort de Frédéric 11 était encore de date récente, ne remontant qu'à l'année 1786.

arrivant, le gouverneur, parent de Benecke, qui donnait un bal, où nous dansâmes toute la nuit, pour nous délasser. Quatre ou cinq jours après, nous étions à Warmersleben.

M. DE NEUILLY A SA MERE

Ce 12 mai (1798 ou 17W).

«....„ Magdeltourg est une ville extrêmement forte, défendue par l'Elbe, et par une bonne citadelle, où La Fayette a été enfermé. On montre aussi le cachot d'où le baron de Trenck s'est sauvé. La ville a été prise par les Autrichiens dans la guerre de Trente Ans, et a été détruite presque entièrement. Elle est parfaitement rétablie, et assez bien bâtie, mais triste. La cathédrale est fort belle et très-ancienne. On y voit encore les brèches que les boulets y ont faites ; elle est surmontée de deux clochers qui portaient chacun une couronne de métal; mais une des deux a été emportée d'un coup de canon. Le pays de Magdebourg est charmant, fertile, et bien cultivé ; tout y respire l'aisance et le bonheur. Ou s'aperçoit de cette prospérité, au caractère bon et hospitalier des habitants. La franchise et la loyauté, chassée du reste de la terre, paroit s'être réfugiée dans ce petit canton. Les femmes y sont jolies, et les hommes laids. Bonne aubaine!

« Nous avons eu hier, ici, une assemblée de savants, qui ont bu et mangé comme des poètes. Les savants allemands ne paient pas de mine, mais ils sont bonnes gens ; ils ont fumé et discuté honnêtement. Je me suis trouvé à côté d'un certain M. Annexius, qui a parcouru presque toute l'Europe : sa conversation est aisée et agréable; il m'a beaucoup intéressé; je lui ai fait une foule de questions sur les pays qu'il a vus ; il a répondu à toutes, et m'a paru prendre plaisir à ma conversation, car il m'a prié de me mettre à table à côté de lui. Les sociétés finissent de bonne heure dans ce pays-ci ; il n'étoit pas dix heures et demie, que tout le monde étoit

retiré

Le père de Benecke, sa mère et ses deux très-jolies sœurs montrèrent la joie la plus vive à notre arrivée; on aurait juré que j'étais de la famille. Dès les premiers jours, ces gentilles

lHt) SOUVENIRS DU COMTE DE NEUILLY.

personnes s'emparèrent de moi, avec une liberté qui attestait leur candeur et leur innocence ; il fallait chanter en allemand et en français, valser, écrire sur leurs albums, y peindre des fleurs et des papillons. Nous faisions des promenades à pied, à cheval et en voiture. Nous péchions des écrevisses. Mais ce qui me contrariait un peu, c'est que M. de Benecke ne voulait pas que je tuasse ses lièvres, qui étaient si confiants, qu'ils ne se levaient pas quand on en approchait. Les dénominations de Monsieur et de Mademoiselle furent bientôt bannies entre nous, et nous ne nous appelions que par nos noms de baptême. Elles me nommaient Karl, de préférence à Achille. J'aurais fini par oublier le monde entier pour cette terre de Warmersleben !

Une coutume toute allemande, qui ne me déplut pas, c'est que, le matin et le soir, quand on se retrouve et quand on se quitte, on se baise sur la bouche. C'est à merveille, quand les lèvres sont purpurines; mais le correctif est qu'il faut se résigner lorsqu'on a affaire à un ancêtre ou à un laideron. La première fois que je me vis admis à ces innocentes tendresses, cela me fit un singulier effet.

Toute chose a un terme, surtout le bonheur : il fallut quitter cette famille; ce ne fut pas sans larmes, et les bons parents n'avaient pas les yeux plus secs que nous.

Nous repassâmes par Berlin, où je revis avec plaisir mes connaissances. C'était le moment où on parlait beaucoup du général Bonaparte, et Borgstœde témoigna le désir d'avoir une gravure qui lui ressemblât. De retour à Hambourg, j'en découvris une fort belle et fort grande, qui le représentait à cheval. J'écrivis au bas : Je souhaite qu'il n'entre jamais à Berlin, qu'en peinture. Cette gravure était encore dans le salon de Borgstaede, en 18U, à ce que m'a dit son fils, que j'ai vu à Paris, aide-de-camp de Mùffling.

Je fus passer quelques jours à Kiel, chez le comte d'Angiviller, ou pour mieux dire, chez M. Trueman : c'est le nom

SOUVENIRS DU COMTE DE XEU1LLY.

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