‹ Dix années d'émigration. Souvenirs et correspondance du comte de NeuillyChapitre 17 sur 28 · HT · texte numérisé non relu

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qu'il avait pris, et qu'il méritait bien, par le culte qu'il rendait à la mémoire de Louis XVI. La dame chez laquelle il était logé, avait une charmante fille de seize a dix-sept ans. M. d'Angiviller, d'une vertu sévère et d'une gravité à l'avenant, n'était point habitué à la familiarité qui existe dans plusieurs contrées de l'Allemagne, entre les jeunes gens des deux sexes. Me voyant causer et rire avec sa jeune hôtesse, il me soupçonna de projets hostiles contre sa vertu. Un matin, il me fît comparaître devant lui, me tint en enfilade pendant une heure entière, et me fit une morale tellement soignée, que j'en demeurai d'abord interdit. Je lui protestai que j'étais incapable de porter le trouble dans une famille respectable, au sein de laquelle il avait fixé sa demeure. Il parut rassuré sur ma sagesse; cependant, pour le tranquilliser lout-à-fait, je le quittai au bout de deux jours, malgré les instances que sa tendresse lui inspira pour me retenir.

La vie que menait l'excellent tuteur de ma mère était triste et mélancolique; j'en fus impressionné très-péniblement. Depuis le départ de ses nièces, M™» de Nadaillac et de Capellis, retournées en France avec leurs enfants, ses jours s'écoulaient dans une solitude que le poids de l'âge rendait accablante. Son cœur se tournait sans cesse vers le lieu que ma mère habitait ; mais lorsqu'il s'agissait de quitter sa retraite et de venir se fixer près d'elle, il se rencontrait mille obstacles et toutes sortes d'empêchements, qui le retenaient.

M. d'Angiviller écrivait à M— de Neuilly, quelques jours après le dépari de M-» de Capellis.

« Vous me parlez des regrets de

ma nièce, de ne m'avoir pas vu jusqu'au dernier instant. Si les miens n'eussent pas été plus vifs encore, je n'aurois pas sacrifié ces derniers moments. Mais, je vous l'avoue, mon cœur étoit brisé. J'ai toujours aimé tendrement cette nièce, qui, de son côté, me témoignoit un véritable et tendre attachement. Ses enfants sont des plus intéressants, et ils ont été élevés et appris à m'aimer. Je ne puis vous dire ce que j'ai souffert à cette séparation. Elle n'est pas

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la même pour elle. Elle va revoir un père et une mère ; un père, vieillard respectable, et qu'elle aime. Elle va retrouver un enfant que Ton dit charmant, et qu'elle ne connoîtpas. Son cœur sera toujours ouvert, et le mien est serré pour ne plus s'ouvrir. En les voyant retourner en France, je les perds pour jamais. J'ai cru sentir l'univers se dépeupler pour moi ; il ne me'reste plus un parent, ni un ami. Quand j'étois riche, je m'en faisois de tous ceux à qui je faisois du bien. Je les aimois, ils m'avoient fait jouir; je ne leur demandois pas autre chose ; leur reconnoissance, je la trouvois dans mon propre cœur. Grâce au ciel, je n'avois pas besoin de lire dans le leur pour être satisfait; j'aurois trouvé bien du mécompte. L'encre de la reconnoissance est légère, elle s'évapore et se dissipe aisément; et la substance qui la fait revivre est encore un secret à découvrir ; je doute que la découverte soit réservée à notre siècle. Devenu pauvre, je n'ai plus cette ressource; et de toutes les privations, c'est celle que je sens avec le plus d'amertume. . . »

Grâce à quelques restes de son immense fortune, M. d'Angiviller vivait dans, un intérieur serré, sans contredit, mais du moins à l'abri du dénuement et des privations auxquelles se trouvaient réduits un si grand nombre d'émigrés. Cependant, il était pauvre, par suite de sa générosité; et après qu'il avait tout donné, il sentait cruellement le chagrin de ne pouvoir soulager encore l'infortune qui se révélait à lui. Bien qu'il fût le vieillard le plus aimable, le plus soigneux à cacher ce qui l'affligeait, il était poursuivi de la crainte d'ennuyer et d'être à charge. Il refusa toujours de se rendre aux instances que firent auprès de lui plusieurs personnes qui lui étaient fort attachées, et qui le pressaient de se réunir à elles. M m * de Tessé y échoua, malgré les droits de l'amitié la plus ancienne; le comte et la comtesse de Reventlow, le comte et la comtesse de Stolberg, n'y eurent pas plus de succès. Ni la comtesse de Mûnster, qu'il aimait comme si elle eut été sa propre fille, ni ma mère elle-même, ne purent triompher de ses scrupules; sa vie se consumait dans une lutte cruelle entre une délicatesse excessive et le désir qu'il aurait eu de céder à des offres, 4ui eussent fait la douceur de ses derniers jours. Après bien

des années d'incertitude, il vint se fixer près de ma mère, ou plutôt il vint y mourir; ce fut elle qui lui ferma les yeux.

LETTRE DE M. D'ANGIVILLER A M me DE NEUILLY.

« J'admire votre philosophie, ma chère

enfant; ce n'est pas en plaisantant, c'est très-sérieusement que je vous le dis ; mais tout en l'admirant, je ne vous trouve pas trop juste sur la mienne. Quoique ma position n'ait rien de bien plaisant, je suis quelquefois tenté de rire en voyant comment on la juge. Mon grand malheur, mon enfant, est de n'être point occupé, et de ne pouvoir me faire une occupation qui m'intéresse, n'en ayant point qui m'assujettisse et m'oblige. Je regrette une occupation qui m'eut imposé des devoirs; car j'ai toujours pensé dans tous les temps, et je pense plus que jamais, que l'homme a besoin d'en avoir de forcés, qui lui imposent la nécessité d'agir, et qui aient un objet et un but. 11 lui faut une chaîne; il la faut légère, mais il en faut une, qui retienne et qui fixe sans peser : celles qu'on se forge pour soi-même sont toujours trop lâches, et d'ailleurs la facilité de les détacher, fait que ce ne sont plus des chaînes.

• Mes soirées commencent de bonne heure et se prolongent fort tard : je les réserve pour mes lectures; ce que je lis est immense, mais la tête s'y fatigue et s'y use. Je ne sais rien faire de mes mains, au moyen de quoi, je suis dans une imbécillité absolue tout le long du jour, et surtout le soir. J'ai une horreur insurmontable pour être à charge à mon prochain. Dans cet état, j'aime mieux soufTrir seul, et n'ennuyer que moi. J'avois la ressource de me faire joueur ; je n'ai point d'argent; je suis honnête homme, et j'ai cet état en horreur, comme état. Que faire donc? En vérité, ma chère enfant, on y est bien embarrassé, et toute la philosophie du monde est bien inutile, quand on ne sait que faire de soi »

« En vous importunant de mes

incertitudes, de mes inquiétudes, je ne vous ai jamais dit toutes mes peines, parce que je n'en voyois pas le remède ; je les renferme encore en vous les disant.

« Vous ne vous étiez pas trompée : j'ai pensé un moment à Schwerin, où un de mes amis de Holstcin a parlé au Duc de moi, de ce que j'ai été, de ce qu'il croit que je peux mériter d'intérêt, sans en être chargé ni prié; j'ai permission d'aller. Je sais qu'il a l'âme noble

et généreuse; mais avec ma fortune et mon caractère, sa Cour ne me serait point de ressource; et .d'ailleurs, à mon âge, il faut se rendre justice. Je puis être, avec ce qui me reste, supportable dans le courant, et aimable par instant avec l'amitié, qui, mémorative du passé, se rend indulgente pour le présent, et ferme les yeux sur le dégoût. Mais les miens sont ouverts sur moi-même.

« Vous connoissez ma tendre amitié pour la comtesse de Munster : ce qu'elle est à mon cœur ressemble à ce que vous m'êtes vousmême; c'est à la fois la sœur en qui on a la confiance la plus abandonnée, la fille la plus tendrement chérie, même adorée, l'amie la plus vénérée et la plus aimée. Les lumières, la modestie, les talents en tous genres, l'esprit, la vertu la plus délicate, une douceur angélique, lui ont assujetti tous ses amis, qui sont les miens, et parmi lesquels, malheureuse et infortunée elle-même, le malheur m'avoit distingué. J'ai espéré quelque temps, unir nos infortunes, et les rendre moins pénibles l'une et l'autre ; près d'elle, j'aurais abandonné ma vie pour la vivre et en jouir dans un doux oubli du passé, du présent même, et de l'avenir ; pour vivro seulement et sentir la vie. Ajoutez à cela, que son enfant, qui m'est tendrement chère, et qui a déjà plus de quinze ans, m'auroit donné facilement tout le radotage si doux d'un grand-père. Si j'avois eu de la fortune, ayant renoncé à toute la France, hors à ma nièce de Capellis et à vous dehors, elle aurait été pour Elles, hors ce que j'en aurais séparé pour vous deux. Mais j'étois dans ces doux projets avec si peu de personnalité et d'aveuglement, que j'ai contribué moi-même à me ravir cette douceur et ce bien.

« J'ai refusé constamment tout cet hiver les offres touchantes de sou amie, de la mienne, de sa mère, la comtesse Louise de Stolberg ; d'abord, parce qu'elle ne voudrait pas de pension, et qu'elle est peu riche; ensuite, parce que pour être moins serrée, et surtout son vertueux et digne mari, si on lui offre un prix avantageux de sa terre, elle la vendra; et il y a des offres en ce moment, où l'enchère est à toutes les terres. Enfin, parce que les étés, elle les passe dans sa famille, en visites. Gomment un étranger, qui peut déplaire, que l'on connoît peu ou point, et auquel on croit qu'il est dû quelque considération, irait-il s'exposer aux risques d'être à charge? Ces motifs n'ont besoin que d'être exposés à une âme telle que la vôtre. >»

« Le duc de Mecklembourg m'a fait assurer d'un asile à Schwerin. On a bien de la peine à trouver où mourir ! Mais je m'inquiète moins pour moi que pour vous, qui ne vous inquiétez guère, quoi-

que vous ayez plus à vous inquiéter que moi, qui ai bien moins à vivre. Mais je m'inquiète pour deux, parce que je ne sépare pas aisément mon intérêt du vôtre. Vous êtes trop bien établie dans mon pauvre cœur, pour que cette séparation me soit facile. »

u 11 faut que je vous ennuie encore

de ces fastidieux détails. Je n'ai pas un meuble, je n'ai pas d'avances. Je puis bien emprunter cent louis au comte de Reventlow; je suis sûr de lui faire plaisir ; mais ce seroit le premier emprunt que j'aurois fait de ma vie, et ce pas me coûte. Je pourrois bien demander au duc de Sérent la permission de prendre un lit, un fauteuil, quelques chaises, etc., à Wittmold, qui n'en seroit pas vendu un sol de moins ; mais j'ai une extrême répugnance à faire une demande que ni lui ni Monsieur ne pourraient pas refuser, quand l'un et l'autre ne penseroient pas comme ils font sur mon compte (1). Si j'avois un intermédiaire, comme lorsque le duc d'Havré étoit ici, je l'aurois mis dans ma confidence, et je me serois monté : mais

demander ! Adieu, ma chère enfant, en voici bien long

sur le même sujet. Pardon, et Dieu vous garde d'un homme qui n'a qu'une affaire! mais la mienne est bien grande. Je mens, j'en ai deux; mais l'autre est bien ancienne: c'est de vous aimer comme je vous embrasse, et de vous embrasser comme je vous aime. »

« Mon enfant, je me porte mal depuis trois ou quatre jours, c'est-à-dire plus mal : j'ai eu des maux de cœur, une pesanteur de

(I) La terre de Wittmold, après avoir appartenu pendant quelques années à la comtesse de Tessé, fut achetée, dans l'été de 1H0£, par le comte d'Angiviller, qui en fit l'acquisition pour le duc de Sérent, lequel, en cette occasion, servit de prête-nom à Monsieur, comte d'Artois. Trois ans plus tard, M. le comte d'Artois revendit Wittmold, par la même entremise de M. d'Angiviller, qui, a l'époque de cette vente, écrivait à M"« de Neuilly : « J'ai reçu une lettre de l'abbé de X*", qui (très entre nous), Je crois, a fait une spéculation pour la vente de Wittmold. Il me prie de lui en faire avoir l'état, parce qu'il a un acheteur, qui connoit la terre, mais qui n'en sait pas assez la valeur pour conclure. Il me prie aussi d'écrire au duc de Sérent, et de lui demander combien on est déterminé à perdre sur le prix de l'acquisition, et que le secret en restera entre lui et moi. Je sais comme tous les traités se font dans ce pays-ci : on se fait payer par le vendeur et par l'acquéreur; et des gens qu'on appelle comme il faut, et que vous et moi appelons comme il ne faut pas, ne se font pas de scrupule do cette honteuse pratique. On n'a pas rougi de me la proposer; mais je puis vous assurer que si on n'a pas rougi en faisant la proposition, il faut que la peau soit bien épaisse, si la rougeur n'a pas paru après l'avoir faite. »

tète continuelle; en tout, un grand malaise; et comme disoit M. de Fontenelle, une grande difficulté d'être.

« Mais ne soyez pas inquiète, cela n'en vaut pas la peine ; et à la moindre chose, je vous écrirois.

« Je vous embrasse, vous chéris, vous aime et vous aimerai jusqu'à la mort; je vous le promets et vous le jure. Adieu, mon enfant, très-cher, très-aimé. Adieu.

« Trouvez-moi, s'il se peut, un gîte, je vous en prie. »

Je lis à Kiel une trouvaille à laquelle je ne m'attendais nullement : étant à ma fenêtre, je vis passer une figure qui ne m'était pas inconnue ; j'y fis plus d'attention, et je reconnus le comte de Holck, qui m'avait fait honnêteté à Hambourg, plus d'un an auparavant. Notre reconnaissance se fit dans les règles, et après quelque discours, le comte me proposa de venir avec lui, en voiture, voir les environs; ce que j'acceptai. Il vint me prendre, me mena voir les plus jolies maisons de campagne, et en revenant me présenta dans deux maisons : l'une allemande, et l'autre chez un Anglais, marié à une Française charmante. M. d'Angiviller y soupait presque tous les soirs, et l'on m'engagea à y venir tant que je voudrais.

Le comte de Holck était un seigneur danois qui avait été le favori du roi de Danemark (1), et était venu avec lui en France, en 1769. Il s'y était fort amusé, et en avait conservé de l'amitié pour les Français. Lorsque le ministre Struensée eut pris sur la jeune reine Caroline-Mathilde l'influence qui devint si funeste à lui et à cette princesse, le comte de Holck, qui avait pris parti pour la reine-mère, tomba en disgrâce. Il joua un grand rôle dans la révolution qui amena la mort de Struensée et l'exil de la jeune et malheureuse reine. A l'époque où je le vis, il semblait beaucoup plus occupé de plaisirs que d'affaires; on le disait fort dépensier, et il avait mangé une fortune immense.

(1) Christian VII, né en 1749; marié, en 1766, à Caroline-Mathilde, sœur de Georges III, roi d'Angleterre. Christian VII mourut en 1808, et régna de nom jusqu'à cette époque ; mais son fils, Frédéric, prince royal, régnait de fait, de* puis le coup d'état de 1784.

U était affilié à la secte des Illuminés, fort répandue alors dans le nord de l'Allemagne, et fit des tentatives pour m'y enrôler. J'eus le bon esprit de ne pas m'y laisser prendre.

On était très-sociable et très-aimable dans ce pays de Holstein ; la vie y était facile, et le prix des denrées fort modique. Pour vous donner une idée du bon marché de certaines choses, il y avait à Kiel des chaises à porteur qui ne coûtaient que 3 sols la course. La ville était petite, mais jolie ; sa position au bord de la mer la rendait fort agréable.

J'avais formé quelque liaison à Hambourg avec le capitaine Willmanns, du régiment de Stain , employé au recrutement autrichien dans les villes anséatiques et le cercle de la Basse-Saxe. H eut connaissance du désir que j'avais d'entrer au service de Russie, et vint chez moi tout exprès pour me parler de mon projet, qu'il blâma. Il me fit observer, qu'en Russie, un officier n'était pas sûr de sa carrière, et que la mauvaise humeur d'un chef pouvait non-seulement en faire un soldat, mais encore l'envoyer dans une des horribles garnisons dont il y a tant dans ce pays-là. U me fit, en outre, un tableau si sombre de l'état militaire dans cette contrée hyperboréenne, qu'il m'en dégoûta tout-à-fait, et me disposa à entrer comme Cadet ex propriis, au service d'Autriche, dans son régiment, dès qu'il y aurait une vacance. Sitôt que j'y eus consenti, il écrivit à son colonel, qui m'agréa, et répondit que je serais nommé dans le courant de février : c'était un délai de quatre à cinq mois, et cent fois plus qu'il ne m'en fallait pour apprendre l'exercice autrichien, les commandements, et même le règlement, que je me proposais d'étudier.

Lorsque ma sœur nous avait quittés, elle avait fait promettre à ma mère de ne pas rester longtemps sans venir la voir. Après quelques mois de séparation, elle insista pour lui demander de lui tenir sa promesse; la pressant, au nom de M. et de M 0,e de Lutzow, de faire une visite à Tessin, où ils

soDvKNins nu comti: dk neitilly.

m'engageaient à venir aussi. Par suite de divers empêchements, ma mère se trouva dans l'impossibilité de s'éloigner de Hambourg ; elle chercha à consoler Clémentine, et à tromper ses propres regrets, en m'envoyant auprès d'elle. Je fis donc seul ce voyage, que nous avions compté faire ensemble, etdont elle aurait bien joui, car elle aurait vu l'affection et les tendres soins dont on entourait sa fille. Quels gens que ces Lutzow père, mère, et enfants! Quelle bonté, quelle douceur, quelle noblesse d'amc ! Ma sœur était choyée et chérie comme l'enfant de la maison.

Clémentine exprime dans toutes ses lettres à sa mère son attachement et sa reconnaissance pour ceux qu'elle appelle ses bons parents d'adoption ; on on jugera par les lignes suivantes :

Tessia, ce 12 May (1798 ou 1799).

« Tu sais , maman , que je suis

bien heureuse; il est bien doux d'être aimée, et il ne manque ù mon bonheur que de voir ma chère maman à portée de jouir de l'amitié qu'on me témoigne, comme des louanges qu'on me donne ; au moins, tu peux dire que si je vaux quelque chose, c'est toi qui me le fais valoir. Que serois-je devenue, si je n'avois pas eu une si bonne et tendre maman!

Tessiu, ce 4 août 1799

« M me la baronne do IJehr, la mère

de M mc de Lutzow, arrive la semaine prochaine; c'est une nouvelle connoissance qui me reste à faire ; mais je n'ai pas peur, parce qu'elle sait que sa fille favorite me regarde comme son enfant. Que je suis heureuse d'avoir rencontré une si bonne amie, qui avec de l'esprit a tant d'indulgence pour mes petits défauts, car j'espère ne pas trop me flatter, en te disant que je n'en ai point d'essentiels. Elle me prouve encore plus de confiance et plus d'amitié depuis quelque temps : elle me fait part de tout ce qui l'intéresse. Que ne peut-elle lire dans mon cœur, elle le verrait plein de reconnoissance et d'amitié pour elle ! »

Tmi», ce 2 uorembre 1800.

« M. de Lutzow m'a dit hier, qu'il

avoit lu dans les gazettes, que toutes les personnes qui avoient été attachées a la Cour, ne pourraient jamais rentrer; et il a ajouta qu'il ne pou voit que se réjouir de cette nouvelle, puisque cela lui donnoit l'espérance que je resterais toujours à Tessin. Cet excellent homme cherche toutes les occasions pour me dire des choses agréables; on dirait vraiment que c'est moi qui lui fais grâce en restant ici. Aussi, je t'assure, que je l'aime et le respecte comme mon père. Si je m'ennuie quelquefois, à part mon chagrin d'être séparée de ma chère maman, il me semble que c'est bien pardonnable à mon âge, de penser avec regret aux amusements dont on peut profiter l'hiver en ville. Je crois que toute jeune personne à ma place en dirait autant si elle étoit franche. Cela n'affaiblira jamais la reconnoissance et la tendresse qui demeurera éternellement au fond de mon cœur pour mes bons parents adoptifs. »

Je vous ai entretenue, ma très-chère nièce, d'une foule de personnes qui vous sont plus ou moins étrangères ; et maintenant je m'aperçois, qu'il est bien temps que je vous fasse connaître celle qui devait être un jour la mère de votre mari, mon aimable neveu. Mais vous n'avez pas attendu jusqu'à ce jour pour apprendre à l'aimer, chère Hélène ; je me bornerai donc à vous tracer son portrait, telle qu'elle était lorsque je la retrouvai à Tessin.

Cette sœur unique et chérie, la compagne de ma jeunesse, l'amie de toute ma vie, l'objet désormais d'ineffaçables regrets, Clémentine, qui pouvait avoir alors dix-sept à dix-huit ans, était une petite personne mignonne, gracieuse, et toute faite pour plaire : les yeux bleus, pleins d'esprit et plus encore de douceur; une belle peau, de la fraîcheur, un sourire charmant, de jolies dents, une forêt de cheveux d'un blond cendré, qu'elle arrangeait dans la perfection (1); le nez un peu busqué, ce qui ajoutait à la distinction de son visage et de toute sa personne, et complétait sa parfaite ressemblance avec mon

(1) Les coiffures de la fin du dernier siècle étaient loin d'être simples; il en faut lire la description dans une lettre <te M-» de Neuilly à sa fille. — Voir IV, note 4, page 188.

SOUVENIRS DU COMTE DE NEUlLÎ.Y.

père. Elle n'avait de ma mère, que la voix douce et pénétrante, la main et le pied, qui étaient les plus jolis qu'on pût voir.

La timidité qui lui était naturelle ajoutait aux charmes de sa figure, car elle s'alliait à un air de gaîté, de franchise, et môme de confiance, avec ceux qui se montraient bienveillants pour elle. Quand elle se trouvait à son aise, elle était fort rieuse, et se serait volontiers laissée aller à de légères malices sur le compte de son prochain, si elle n'avait été retenue par la crainte de faire de la peine. Toutefois, elle avait le parler franc, comme ma mère, avec le même fond de droiture, de netteté dans l'esprit, de fermeté dans le caractère. Joignez à cela toutes les qualités d'un cœur bon, aimant, sensible, et dévoué au plus haut degré.

Elle eut un succès infini en Mecklembourg ; c'était a qui lui^ témoignerait de l'amitié et lui ferait fête. Quand je fus à Tessin, je vis que tous ceux qui y venaient l'accablaient, les femmes, de caresses ; les hommes, de compliments. Et comme je l'en félicitais, me trouvant un jour seul avec elle, elle me dit : « Je n'y comprends rien moi-môme, et je commence à croire que c'est une mode, d'être aimable pour moi. »

Elle avait été présentée à la cour, où l'on était on ne peut plus gracieux pour elle : le jeune prince Charles, surtout, passait pour son admirateur. 11 n'eût tenu qu'à elle de se fixer à jamais dans ce pays, en épousant un neveu du baron de Lutzow; mais elle se refusa à ce mariage, s'étant promis qu'elle n'épouserait qu'un Français. On peut dire que cette résolution, et le refus qui s'ensuivit, fut le seul chagrin qu'elle donna à ses amis, dans les quatre années qu'elle passa près d'eux (1).

(1) H. Mandé Bailly de Barberey, que Clémentine de Neuilly épousa, appartenait à une bonne et ancienne famille de Champagne. En 1791, il venait d'avoir seize ans, lorsque son père le fit sortir de l'école militaire de Brienne, pour l'envoyer à CoblenU, où se formait l'armée des Princes. Il fit la campagne de 1792 dans les chevaux légers, avec le grade de lieutenant de cavalerie; et servit, après le licenciement, dans le régiment de Vioméni) infanterie, puis dans la cavalerie noble de l'armée de Condé. Revenu d'émigration vers le même temps que M ,u de Neuilly, il l'avait rencontrée chez sa tante, M»» de Neuilly de Verpillières, et n'avait pas tardé à ressentir pour elle un sentiment vif et profond.

Le prince héréditaire et le prince Charles vinrent passer trois jours à Tessin, pendant que j'y étais (1) : ce ne furent, du matin au soir, que fêtes, chasses, danses, promenades, jeux de toute espèce, colin-maillard, etc. On ne s'asseyait plus que pour manger : c'était charmant et amusant. Quand les princes furent partis, les jeunes Lutzow se trouvèrent très-déconcertés, ainsi que nous, d'entendre M me » de Klein, de Rantzau, de Schultz, et les autres vieux parents, qui disaient que tout ce mouvement les avait rendus de fatigue.

Plusieurs fêtes se succédèrent : un charmant petit bal chez M me de Moltke ; des dîners et parties de chasse à Gress, chez le grand écuyer de Rantzau ; une comédie chez le comte de Hardemberg; une redoute à Schwerin, et pour terminer le tout, une fort jolie fête dansante donnée par M n,e de Schilden, pour le jour de naissance de la jeune M mc de Lutzow.

CLÉMENTINE DE NEUILLY A SA MÈRE

Tessin, ce SO janvier (1799 on 1800).

« Le prince héréditaire et le prince Charles partent vendredi pour la Russie ; ce dernier a beaucoup prié M. de Lutzow de m'engager à venir à la redoute jeudi, pour qu'il s'acquitte, à ce qu'il dit, de la promesse qu'il m'a faite de danser avec moi cet hiver. Je trouve que le prince a une fort bonne mémoire, car la mienne ne se souvient plus du tout de ceci. M. de Lutzow ne veut pas que je manque la fête : tu imagines bien comme je suis contente ; d'autant plus que je n'espérois pas aller au bal cet hiver. Maintenant, chère maman, il faut que je te conte comment je serai habillée : alors tu croiras m'avoir vue. Je mettrai une robe de tarlatane claire brodée à petits bouquets; les manches, la ceinture, et ce qui est autour de la gorge sera garni de rubans roses. Sur la tête, une espèce de bandeau avec du velours, du ruban rose, et des plumes noires; sur les épaules, un

(i) Frédéric-Louis, prince héréditaire de Mecklembourg-Schwerin, né en 1778; et Charips-Auguste, son frère, né en 1782.

manteau de taffetas noir à la vénitienne; des yeux en blonde noire, des souliers roses, et des bas blancs à coins roses. Ne serai-je pas bien jolie, chère maman? J'ai déjà essayé toute ma parure; et, prévention à part, je t'assure que cela me va fort bien. »

Tettsin, ce lundy 27 janvier 1800.

« On attend le prince et la princesse héréditaire le 15 du mois prochain ; on prépare des fêtes charmantes, pour les bien recevoir (1). La comédie françoise viendra à Suérin pendant quelque temps ; on lui paiera mille écus par semaine. J'irai à une redoute et à quelques comédies. Je ne songe pas à la Cour cet hiver ; il faudroit trop de dépenses pour y paroitre convenablement. Ma bonne amie (2) m'a promis que nous irions cet été passer quelque temps à Ludwigslust (3) ; et là, si le cœur m'en dit, je pourrai aller à la Cour, tous les jours : une simple robe blanche est tout ce qu'il faut. Il n'en est pas de même pour les fêtes d'hiver; ce sont de ces choses auxquelles il faut qu'une émigrette renonce, et ce ne sont pas là, ma bonne maman, les privations qui coûtent le plus. . .

Peut-être n'aurai-je plus occasion de vous parler du Mecklembourg; je vous dirai donc maintenant, qu'au second voyage que j'y fis, je fus présenté à la famille grand-ducale, et y jouai la

(1) Le prince héréditaire venait d'épouser Hélène, grande-duchesse de Russie, fille de l'empereur Paul I". Clémentine de Neuilly appelle cette princesse « un ange de bonté et de beauté. » Elle mourut, à l'âge de dix-neuf ans, après trois ans de mariage, laissant un fils, le prince Paul-Frédéric, et une fille. Le prince héréditaire ne régna pas; il mourut à l'âge de quarante-un ans, en 1819; et ce fut son fils, le prince Paul-Frédéric, qui succéda, en 1837, au grand-duc Frédéric-François, son aïeul.

Le prince héréditaire, après sept années de veuvage, s'était remarié à la princesse Caroline de Saxe-Weimar, qu'il perdit, toute jeune, au bout de quelques années. En 1818, il avait épousé, en troisièmes noces, la princesse Auguste de Hesse-Hombourg. Cette princesse était plus âgée que lui. Devenue bientôt veuve, elle servit de mère aux deux enfants que le prince avait eus de la princesse Caroline; c'étaient un fils, qui mourut jeune, et une fille, la princesse Hélène, qui devint, en 1887, la duchesse d'Orléans. «

(2) Nom d'affection que Clémentine de Neuilly donnait à M— la baronno de Lutzow.

(3) Petite ville, où se trouve le château grand ducal ; alors comme aujourd'hui, résidence favorite des princes souverains de Mecklcmbourg-Schwerin.

comédie. Faute d'autre sujet, on m'avait appris, comme à un perroquet, le rôle du mélomane, dans la Mélomanie; je ne m'en tirai pas trop mal, à ce qu'on prétendit. La princesse Charlotte jouait la soubrette (1), et le prince, son frère, Saint Réal.

Je me trouvai à Gress, chez le comte de Rantzau, un jour que le duc régnant et le prince héréditaire y vinrent dîner. Son Altesse, qui avait déjà vu plusieurs fois ma mère, vint me demander de ses nouvelles, et m'annonça son intention d'aller la voir lorsqu'il serait à Hambourg. 11 y vint à deux ou trois jours de là, accompagné du frère de M. de Lutzow et du baron de Schilden. Ma mère, sachant que je devais voir le prince à la comédie, me chargea de le prier avec ces Messieurs de lui faire l'honneur de passer la soirée chez elle. Il eût la grâce d'accepter, et de lui laisser vingt-quatre heures pour se préparer. Elle ne voulait pas avoir l'air de donner un souper, parce que ni sa bourse, ni son local, ni ses accessoires, ne le lui permettaient; il fallait garder un juste milieu, et ne donner qu'une collation simple et sans apprêt : ne pas inviter trop de monde pour ne pas avoir l'air cohue, et en avoir assez pour s'amuser, jouer et souper. Ma mère y réussit à merveille, et toute sa société s'empressa de la seconder. Le prince ;fut charmant, poli, honnête, gracieux et spirituel. Il n'ouvrit la bouche que pour adresser des choses agréables. Il parut content de tout, et qui plus est, amusé; rien n'est aimable comme cela; aussi enleva-t-il tous les suffrages. Peu de jours après, Son Altesse

(1) Charlotte-Frédérique de Mecklerabourg-Schwerin, née en 1784, mariée en 1806, à Christian-Frédéric, prince de Danemark, cousin du roi Frédéric V, et roi lui-même en 1839, sous le nom de Christian VIII. Ce prince avait divorcé d'avec la princesse Charlotte, en 1810. Deux ans auparavant, elle lui avait donné un fiU, Frédéric-Christian-Charles, qui devint roi en 1848, sous le nom de Frédéric VU. Christian VIII n'eut jamais d'autre enfant que ce fils; le mariage qu'il contracta après son divorce, étant demeuré stérile.

Frédéric VII, qui se maria et qui divorça deux fois, est mort sans enfants, en 1863. La princesse Charlotte n'a pas vu le règne de son fils; elle est morte en 1814, à Rome, où elle s'était retirée. On pourra lire plus loin des lettres d'elle, et de singuliers détails où son caractère se dépeint. — Voir IV, noie 5, page 188.

envoya à ma mère un joli service en porcelaine, orné de fleurs.

M"" de Neuilly, dans une lettre où elle raconte cette soirée à sa fille, finit ainsi :

« Le prince a tant fait notre conquête,. que nous nous sommes tous réunis pour le prier, le supplier, de faire le même honneur à M me d'Asfeld qu'à moi, le lundy suivant. C'était sa fête, toute la société devoit se réunir chez elle, et nous désirions tous faire partager à nos compatriotes notre admiration et notre contentement. Le prince s'est rendu à nos instances avec la bonté et la grâce qu'il met à tout ce qu'il fait; nous étions plus de cinquante, chez M ra « d'Asfeld. Le prince a été là, comme ailleurs, parfait sous tous les rapports. Le marquis de Rochemorc, qui avoit fait des couplets pour M"" d'Asfeld, en a fait un sur le champ pour cet aimable prince, qui nous a tourné la tète à tous. Il est impossible d'allier plus de complaisance à tant de grâce et de dignité. M de Lutzow nous a paru un homme du plus grand mérite; M. de Schilden est d'une figure distinguée, aussi aimable que joli garçon ; le troisième cavalier est celui qui parle le moins bien françois; nous lui avons su gré de se plaire avec nous, ou du moins d'en avoir l'air. Le prince a eu l'honnêteté de me demander mes commissions pour toi, et de regretter que je n'eusse pas profité de ses offres à cet égard. J'ai eu trop à faire et à défaire dans ce peu de moments pour t'écrire ; d'ailleurs, il m'auroit semblé un peu trop familier d'user de sa complaisance. Nous autres François, apprécions les bontés des princes, sans en mésuser. Je ne sais si celui-ci a été réellement content de nous; nous l'avons traité comme nous aurions fait M. le comte d'Artois. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il nous a laissés enchantés de lui, et formant le vœu, pour le bonheur des peuples, que tous les princes lui ressemblent. »

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