A LA COMTESSE DE NEU1LLY
Amsterdam, le 16 mars 1794.
« Éprouvant avec tant d'autres les malheurs de l'émigration, votre cœur sensible, Madame la comtesse, ne vous fera pas trouver extraordinaire que dans notre position, on fasse ressource des talents que l'on peut avoir, afin de subsister en attendant un autre ordre de choses. Ce qui pourra vous le paroitre un peu, sera de recevoir CJtte lettre de quelqu'un que vous croirez vous être inconnu ; mais si je le suis effectivement de M me la comtesse de Neuilly, je me réclamerais auprès d'elle de M l,e Rosalie de Beauchamp, et des titres que me donne une ancienne connoissance avec elle, afin d'exciter l'intérêt de M ma de Neuilly, et d'en obtenir le service que ses talents et la bonté de son cœur me donnent droit d'en attendre.
« En garnison à Antibes avec le régiment d'Angoumois où je servois alors, la passion de Monsieur votre père pour la musique, et la connoissance qu'il eût que je jouois du violoncelle, le fit m'inviter à aller le voir. Je me rendis avec plaisir à son honnêteté, et fus à Monaco avec le baron de Frondad, officier de mon même régiment, et qui était parrain de M l>0 Philippine, votre sœur. Logé au palais, je jouis, pendant les trois semaines que j'y passai, du plaisir fréquent de vous voir, et d'applaudir à vos talents déjà surprenants. Je portois alors le nom de Montaran, que je quittai quelques années après, lorsque je fus présenté à la Cour, et pris celui de ma famille, sous lequel je vous écris. Fixée vous-même à Versailles, j'eus l'avantage d'y faire quelquefois ma cour à M Ue de Beauchamp ; qui habitoit dans la rue de l'Orangerie; mais j'ai été assez malheureux pour n'avoir aucune occasion de cultiver auprès de M Œ « la C e,,e de Neuilly la connoissance de M ,,e de Beauchamp, quoique fort lié avec MM. de Vergenncs, qui l'étoient fort de M me d'Angiviller, que vous voyiez beaucoup. Mais enfin, Madame, puisque vos talents et
votre cœur n'ont point changé avec votre nom, je sollicite de votre obligeance un peu d'intérêt.
« Je suis arrivé ici, sans connoitre le pays, et avec l'intention d'y donner un concert. Mais la multitude qu'il y en a déjà eu, et qu'il y en a encore journellement, fatigue les Hollandois ; de sorte que le succès tient aux bonnes connoissanccs qu'on peut avoir, bien plus qu'au talent qu'on leur offre.
a Une de ces bonnes connoissances ici, Madame, est, à ce que l'on m'a assuré, un M. Fizeaux, qui a, m'a-t-on dit aussi, l'avantage d'être connu de vous; et pour lequel une lettre de recommandation feroit merveille. Je n'ai pu me défendre, vous connoissant, de l'espérance que vous voudriez bien m'accorder cette faveur, à laquelle votre envie d'obliger me fait penser que vous mettrez tout ce qui pourra exciter l'intérêt de M. Fizeaux. Et si vos connoissances ici ne se bornent pas à lui, Madame la comtesse, et que vous voulussiez être assez bonne pour, par d'autres lettres, me les rendre utiles, je vouspricrois de me les adresser aux Armes de Hambourg, chez Magwitz, dans le Niwendeck. Ma rcconnoissance pour ce service, Madame la comtesse, s'unira à l'admiration que vos talents m'ont inspiré toujours, et aux sentiments de l'attachement respcfcv tueux avec lequel j'ai l'honneur d'être,
« Votre très-humble et très- obéissant serviteur,
« Le G ,c de Ranchin, L». C. du Rég* de la Sarre. »
« P. S. Vous ne devez pas douter de l'inquiétude que j'ai de savoir si vous voudrez bien admettre ma requête. »
NOTE 2. — On trouve les détails suivants dans le Moniteur des 22, 28 et 29 prairial de Tan VI (10, 16 et 17 juin 1798).
Londres, 6 prairial l'an VI (25 mai 1798).
« Le lord Fitzgerald, pour l'arrestation duquel le gouvernement irlandais avait offert une récompense de 1 ,000 livres sterling, a été à la fin découvert dans une maison à Dublin. Il a fait résistance et a été blessé. Il a tiré un coup de pistolet qui a atteint le capitaine Ryan et l'aldcrman Swan, chargés de son arrestation. Le premier est, dit-on, mort de sa blessure.
« Le lord Fitzgerald a été d'abord conduit au château de Dublin, et de là, à Newgate. »
« On a trouvé chez lui, à ce qu'on
assure, le plan d'une attaque générale pour le 23 ou le 24 mai ; des uniformes, des armes, des proclamations, un manifeste, et le drapeau de la liberté. Paméla, son épouse, qui lui servait de gardien-commissaire, déguisée en jockey, était absente lors de son arrestation.
Dublin, 16 prairial an VI (ijuin 1798).
« Lord Edouard Fitzgerald est mort
dans sa prison à deux heures du matin. Quelques heures avant d'expirer, il eut un violent transport; mais il devint plus calme dans ses derniers moments. 11 témoigna le plus vif désir de voir son frère, lord Henry, sans pouvoir obtenir cette faveur. Paméla est inconsolable de la mort de son époux. Elle a reçu du gouvernement d'Irlande l'ordre d'en partir sur le champ. Elle s'est déjà rendue à Londres, d'où elle doit, dit-on, passer à Hambourg. »
7 messidor l'an VI (25 juin I71W).
« Les Irlandais-Unis ont composé un chant funèbre sur la mort du lord Édouard Fitzgerald. En voici la traduction :
« Regarde l'indomptable lord abattu : il nage dans le sang qui coule de ses larges blessures. Les destins demandaient la tête d'un tyran; un Roi a mordu la poussière.
« Erin pleurera longtemps la perte du brave et vertueux fidouard. Elle n'en verrra jamais de pareil : longtemps enivrée de sa douleur, ses montagnes répéteront ses plaintes immortelles. »
NOTE 3. — M. Deo gratias de Uey, après avoir émigré et servi dans l'armée royaliste, s'était retiré à Hambourg; il y vivait depuis plusieurs années, lorsqu'à la suite d'une longue maladie qui avait épuisé ses ressources, il se trouva dans une position des plus tristes. Sa nièce, M"» de Neuilly, s'adressa au Roi, en sa faveur. La réponse qu'elle reçut, par l'intermédiaire du vénérable abbé Edgeworth de Firmont, est doublement précieuse.