‹ Dix années d'émigration. Souvenirs et correspondance du comte de NeuillyChapitre 20 sur 28 · L'ABBÉ EDGEWORTH DE FIRMONT A LA COMTESSE DE NEUILLY · texte numérisé non relu

L'ABBÉ EDGEWORTH DE FIRMONT A LA COMTESSE DE NEUILLY

Uittau, ce 27 juin i805.

» J'ai reçu, Madame la Comtesse, la lettre dont vous m'avez honoré; et j'ai saisi la première occasion que m'a fournie la Providence, pour mettre sous les yeux du Roi la détresse de votre respectable parent. Sa Majesté y a été doublement sensible, en pensant que l'état de souffrance où se trouve M. de Rey porte également sur vous, puisque vous en êtes journellement témoin; et elle s'estimeroit heureuse de pouvoir soulager deux cœurs à la fois. Malheureusement sa position ne lui permet de vous offrir que 50 ducats ; et elle me charge de vous les faire passer. Agréez, Madame, cette foible offrande d'un Maître qui ne vous a oubliée, ni vous, ni feu M. de Neuilly; et croyez que le seul regret qu'il éprouve en ce moment, est de ne pouvoir pas vous en faire une plus digne de vous, et plus digne de lui.

« Je suis, avec respect, Madame la Comtesse, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

« L'abbé Edgkworth de Firmont. »

A ce même moment, M. d'Angiviller vint aussi en aide à M. dp Rey. M"« de Neuilly lui ayant témoigné sa reconnaissance, il lui écrivait tendrement :

■ Ne me remerciez pas pour le pauvre de Rey ; n'êtes- vous donc plus mon enfant, quand je sens si bien que vous l'êtes? Et n'est-il pas votre oncle? Son état me touche autant que vous-même : il est affreux. M. Knorr a raison, il ne faut pas vous exposer, malgré votre courage, à gagner sa maladie, qui est réellement contagieuse par le contact. J'ai le même courage que vous, et ne crains aucune maladie. N'ayant jamais eu la petite vérole, j'ai gardé M 1114 du Muy sous son rideau; et sa sœur. M 0 »* de Soran, du pourpre. Mais songez où vous en seriez si, dans la position où vous êtes, vous vous trouviez atteinte d'un tel mal! J'espère qu'averti par M. Knorr, sa délicatesse préviendra la vôtre

Note 4. — M ,nc de neuilly a sa fille.

Hambourg, ce 2 juillet 1799.

« La mode est maintenant d'avoir

les cheveux coupés courts sur toute la tôte, de les pommader et poudrer, et faire tenir en l'air. Ceci est l'affaire d'une légère précaution d'habitude, qui est de peigner les cheveux de derrière en avant, au moment de se coiffer de nuit, et d'avoir soin de les contenir dans ce sens par un bonnet ou un fichu. Le matin, prendre une serviette chaude, ctse frotter les cheveux à rebrousse-poil, pour les faire revenir sur le devant et les tenir en l'air sur la tôte et des côtés. On les frise aussi de temps en temps, et l'on peut placer des fichus, des rubans, etc., et être très-bien coiffée ainsi. Toutes les jeunes femmes et les élégantes, qui ont abîmé leurs cheveux, sont comme cela ; l'ancienne mode a été pernicieuse aux belles chevelures, celle-ci est propre à réparer le mal.

« Si tu le désires, je t'enverrai un faux chignon ou deux ; avec cela, et les cheveux coupés, on s'ajuste à merveille et très-promptement. On laisse une bordure de cheveux courts et bouclés sous le faux chignon, que l'on tourne autour de sa tête. On passe fichus, rubans, perles, ce que l'on veut, sur sa tète; et l'on relève le reste du chignon, par dessus, avec un peigne.

Si l'on veut être tout en cheveux et à la grecque, on prend un second chignon, auquel on fait une natte de chaque côté, en laissant le milieu bien peigné et lisse. On pose ce second chignon sous l'attache du premier, et on le tourne sur le devant de la tète ( ce qui forme un ruban de cheveux, entouré de deux nattes), et on laisse tomber la bordure de cheveux courts et bouclés sur les tempes et le front ; seulement, on découvre les oreilles, et l'on entrouvre un peu ces cheveux courts, soit sur le côté, ou au milieu du front. Voilà comme se coiffoit toujours Fanny, qui étoit trouvée charmante. Je ne douto pas qu'avec un peu de bonne volonté, tu n'arrives bientôt à savoir te coiffer tout aussi bien. Le chignon du milieu doit faire boule, être bien retroussé, et attaché haut sur le sommet de la tête : on met un camée ou un croissant dessus, et voilà tout, h

NOTE 5. — Dans le temps où son divorce allait ôtre prononcé, la princesse Charlotte vint à Hambourg; elle voulut voir M"* de Neuilly; celle-ci a racontô, d'une manière piquante et spirituelle, comment eut lieu sa première entrevue avec la princesse.

M me DE NEUILLY A SA FILLE.

Hambourg, 10 janvier 1810.

« Notre connaissance s'est faite

assez plaisamment : la princesse ayant obtenu de sa Cour la permission de venir à Hambourg, prit le parti sur le champ de sauter à pieds joints sur toutes les étiquettes, pour se procurer du plaisir, de l'agrément et de la société. Elle tomba donc un beau matin chez M me de Bourrienne (i), et au bout d'une heure, mon nom étant tombé dans la conversation, en l'entendant prononcer, la princesse se ressouvint de toi; et s'imaginant que te connoître, c'est me connoître aussi, elle s'écrie : « Comment, ma bonne Neuilly est ici ! je la croyois en France! Eh! mon Dieu, sa ûlle et elle sont mes amies; donnez-moi son adresse pour que j'y aille, en sortant de chez vous. » — Dit et fait, avant que M me de Bourrienne put me faire prévenir. On sonne chez moi ; j'y étois toute fine seule, et fis l'office de portière. Deux femmes entrent, empaquetées dans leurs pelisses, leurs chapeaux, leurs voiles. L'une d'elles me saute au cou, m'étouffe de caresses, en me disant : h Ah ! ma chère amie! ma chère Neuilly! Eh quoi! vous êtes ici! Je vous croyois bien loin! A peine l'ai-je su, que je suis courue vous voir. Comment va Clémentine? est-elle mariée? est-elle heureuse? etc. • — Pendant ce colloque, je cherchois à me rappeler, à reconnoître le son de voix de cette amie, qui me pressoit si fort dans ses bras, que je ne pouvois pas voir le côté de son visage, que son voile laissoit à découvert. Elle me répétoit : « Eh quoi ! vous ne me reconnoissez pas! Je suis Charlotte, la pauvre Charlotte, bien malheureuse à présent. » — Je me dégage un peu, je soulève le voile, et vois un très-joli visage à moi inconnu; quoique étourdie de la visite et de la familiarité de notre amitié prétendue, je me doute de ce que c'est. Je lui exprime ma surprise, et ma reconnoissance des bontés et du souvenir qu'elle conserve pour toi, et qui me vaut une visite si agréable et si flatteuse. Elle m'apprend qu'elle sort de chez M me de Bourrienne qui lui a parlé de moi, et qu'elle s'est décidée à me venir voir sans retard. Elle reste une heure et demie avec moi, m'engage à l'aller voir. Je lui fais remarquer que ni ma toilette ni mes moyens ne me permettent de lui faire ma cour en public; elle répond qu'elle

(1) M"' de Bourrienne, femme du ministre de France k Hambourg.

no regarde pas aux habits, et qu'elle m'enverra chercher, ou viendra elle-même me prendre. C'est ce qu'elle a fait deux ou trois fois ; et les mercredis, qui sont ses jours d'assemblée, M me de Bourrienne vient prendre M. de Larcy et moi, et nous mène et ramène, à minuit. Les samedis, la princesse vient chez M me de Bourrienne passer la soirée depuis sept heures jusqu'à minuit. Nous sommes de fondation à ces soirées; une robe noire

a fait mon affaire

« Son divorce sera prononcé très-incessamment,

et son sort sera de manger sa petite pension dans quelque vieux château solitaire, si elle ne s'y soustrait en faisant quelque coup de tête qui lui coupera les vivres en totalité. Elle fait pitié de la voir pleurer, danser, se ruiner la santé, allier le désespoir et la folie, etc., etc., et au milieu de tout cela, être très-bonne enfant. »

Dans une autre lettre, M»» de Ncuilly écrit à sa fille :

« La princesse n'étoit pas aimée dans le pays (1), ni à la Cour, parce que le Roi et la Reine (2), son beau-frère (3) et ses bellessœurs (4), vouloient que le prince Christian épousât la fille du Roi (5); et tous ont été fâchés de l'amour de ce prince pour la princesse Charlotte, et du mariage qui s'en est suivi ; mariage auquel l'on n'a pas pu s'opposer, étant convenable et assorti de toute manière. 11 en est résulté qu'on a cherché à la perdre ; et elle a prêté à ce qu'on put y réussir facilement, par ses imprudences audacieuses et ses coquetteries passant les bornes. »

En 18U, lorsque M"« de Neuilly fut rentrée en France, la princesse Charlotte lui écrivit de Hambourg la lettre que voici :

« Ma bonne amie, comme il me paroît singulier de vous adresser ces lignes à Paris. Je me réjouis de votre bonheur bien sincère-

(1) Le Danemark.

(2) Le roi Frédéric VI, et sa femme, la reine, Marie-Sophie de Hesse-Cassel.

(3) Le prince Frédéric-Ferdinand, frère du prince Christian, et beau-frère de la princesse Charlotte, après qu'elle eut épousé Christian.

(4) La princesse Louise-Charlotte et la princesse Julienne-Sophie, soeurs du prince Christian et du prince Frédéric-Ferdinand.

(T>) Caroline, princesse royale de Danemark, qui n'avait alors que douze à treize ans. Le prince Christian avait vingt ans; et la princesse Charlotte, en avait vingt-deux.

ment. Dieu veuille qu'au bout de vingt-cinq ans, je puisse dire la même chose; mais hélas! encore, il n'y a guère d'espoir; au contraire, je me trouve bien à plaindre.

a Nous passons ici des tems fort triste, et surtout moi qui suis dans une angoisse perpétuelle pour la vie de mon ci-devant mari. Vous saurés sans doute qu'il a été roi de la Norwége; que les Norwégiens l'ont élu roi (1). Mais voilà Messieurs les Suédois qui font un tapage terrible, et ce maudit Ponte-Corvo (2) fait tout le mal qu'il peut. On attend tout de la Diète de Vienne (3). Nous autres Danois, nous tremblons comme des feuilles ; car nous sommes ruinés. Voilà depuis le mois de décembre, que nous avons les Russes dans le pays, et Dieu sait quand on en sera quitte, et de quelle manière !

« Je me réjouis que vous ayés pu avoir au moins quelque chose de vos biens. Avec le tems vous aurés le reste, j'en suis sûre, si les choses restent comme elles sont à présent; mais, je n'en crois rien encore. Si longue tems que N... B... (4) vit, il n'y aura point de sûreté. Grande bêtise des alliés!

« Ce que vous me dites de Giïdin, m'a fait bien de la peine ; mais c'est singulier que cette blessure a été sur la langue. On diroit que la Providence avoit aussi trouvé sa langue trop pointue, comme bien des fois je lui ai reproché ; mais c'est un de ces peu d'hommes que j'estime vraiment; faites-lui bien mes compliments, et dites lui que si Paris lui donne quelques moments de reste, qu'il veuille écrire quelques lignes seulement à Horseces, où on parle souvent

(1) Au commencement de Tannée 1813, la Norwége fut promise à la Suède comme prix de son alliance avec la Russie et l'Angleterre, contre Napoléon. Le prince royal de Suède (Bernadotte, fils adoptif du roi Charles XIII), entra en Danemark, à la téte d'une armée, et contraignit bientôt le roi Frédéric VI à signer, dans le traité de Kicl, l'abandon de la Norwége. Le prince Christian, héritier présomptif de la couronne de Danemark, protesta courageusement contre le traité, passa en Norwége, organisa le parti de la résistance, et fut proclamé roi par les Norwégiens. Après la chute de Napoléon, toutes les forces de la Suède se tournèrent contre la Norwége, et Christian, cédant à l'empire des circonstances, dut renoncer à sa royauté.

Tous les historiens qui ont parlé de ce prince ont rendu hommage à son grand caractère et à son esprit éclairé. 11 a régné, en Danemark, de 1834 à 1848.

(2) Bernadotte qui, en 1806, étant maréchal de France, avait été créé prince de Ponte-Corvo.

(3) Le congrès de Vienne.

(4) N... B..., pour Napoléon Bonapartr.

de lui. En tout encore, les agréables soirées de Mad. Bourrienne ne sont pas oubliées, et sont souvent le texte favori de notre conversation. Madame de Horn vous écrit l'incluse ci-jointe :

» Je vous conjure de m'écrire avec la po3te ordinaire; car si vous adressés mes lettres au Ministre de France, cela pourroit me procurer du désagrément. »

Voici quelques lignes à Clémentine :

« Je vous écris dans la lettre de votre tendre mère, sachant que vous n'avés point de mystère pour elle. Mille remercîments pour votre lettre ; elle m'a prouvé que les amis de jeunesse ne s'oublient jamais. Soyés sure que j'ai bien souvent pensé à vous, sachant que le théâtre de la guerre était chùs vous; mais heureusement que vous êtes bien portante. Vous me demandés si je me sens plus heureuse dans ma situation? Hélas ! il faut que je réponde : Non, nullement. Au contraire, de jour en jour, je la trouve plus abominable ici. Dieu veuille que nous pourrions émigrer ! Je sais bien que pour ma personne, je viendrois à Paris ! Faites des bons vœux pour moi, et rejouissés-moi par une lettre.

« Me voici de nouveau à vous écrire, chère Neuilly, je vais de l'une à l'autre ; écrivés moi bientôt, c'est tout ce dont je vous prie. Quand j'aurai de nouveau de vos nouvelles, veuillés m'écrire un

« Maintenant je finis ma lettre, vous serrant contre mon cœur et vous souhaitant la continuation de votre bonheur actuel. Votre amitié, vous me la conserverés, j'en suis sure, et vous pouvés compter sur la mienne.

« Chère amie,

« Adieu, ma bonne amie. •

peu aussi des modes de Paris.

« Je suis à jamais, ma chère amie, votre invariable,

« Charlotte Frederique. »

Je fus dirigé vers le régiment par Bremen, Hœxter, Cassel, Hildburghausen , et Nuremberg, où je devais trouver le commissaire-général. Willmanns, pour me rendre la route plus agréable et moins coûteuse, m'avait chargé de la conduite de cinquante recrues. En arrivant à Bremen, mon premier soin fut de rendre visite au lieutenant-colonel, baron Clément, qui me fit le meilleur accueil. Il était Lorrain, et des environs de Vrécourt. Comme un grand nombre de gentilhommes de notre province, les traditions de fidélité envers nos anciens souverains l'avaient fait entrer au service d'Autriche; moi-même, je ne faisais que reprendre l'antique religion de mes pères : j'avais un cousin de mon nom qui servait à ce titre dans l'armée impériale (1); j'y retrouvais beaucoup de noms de notre noblesse, aussi bien que de la noblesse d'Alsace.

Depuis que par le mariage du duc François avec Marie- Thérèse, la Maison de Lorraine était montée sur le trône d'Autriche, une soixantaine d'années s'étaient écoulées a peine. Le souvenir de nos anciens Ducs était encore vivant, et bon nombre de familles de notre province avaient suivi la fortune de cette vieille race, restée si chère au pays qu'elle avait gouverné pendant tant de siècles. Je pouvais en outre

(i) Le comte de Brunei, mort en 1844, lieutenant commandant deR gardes du corps (compagnie de NoaiUes).

espérer que la mémoire de mon père, mort Grand bailli d'épée de la noblesse de Neufchâtcau, me recommanderait auprès des officiers d'origine lorraine. La suite de ce récit vous montrera, ma chère nièce, que je ne me trompais pas dans ma prévision.

M me DE NEU1LLY A SA FILLE.

Hambourg, le i juillet yauuèe 1709).

« Ton frère est parti, ma chère enfant; cette séparation m'est sensible au-delà de l'expression. Je ne m'accoutume point à cette solitude, quoi que fassent mes amis pour me distraire les premiers jours, et ne pas me laisser une. minute à moi. Me voilà de nouveau en proie aux alarmes; et ce m'est un surcroît de douleur, de le voir au moment de courir les hasards d'une guerre meurtrière, dans une arme qui n'est pas la sienne. Je l'aurois mieux aimé dans la cavalerie, où il a toujours servi. 11 m'a promis de n'être ni fol ni téméraire. Faisons des vœux, ma pauvre chère, pour que. le ciel

nous le conserve intact et exempt d'accident

M. DE NEUILLY A SA MÈRE

Bremen, ce lundi/ (anuée 1799).

« Ma chère maman,

« Je suis arrivé hier au soir, après une route affreuse ; j'ai eu la pluie et le vent dans le nez, ce qui m'a empêché de dormir une minute. J'ai été sur le champ chez notre lieutenant-colonel, qui est un brave et ancien militaire. Il m'a comblé d'amitiés et m'a engagé à déjeuner et dîner et souper. Il connoît mes terres en Lorraine, étant lui-même de cette province ; il a été à Vrécourt, et étoit le grand ami des Thumery. Il me charge d'une lettre de recommandation pour le régiment, et m'a assuré que je ne resterais pas longtemps cadet.

« Je pars demain avec un transport pour Hœxter; et de là, à Cassel et Nuremberg, où il m'a recommandé de voir le prince de Nassau. Si M. de Buol vient ici dans quelques jours, prie M. d'Angiviller de lui demander de parler de moi au lieutenant-colonel. Écris un mot à celui-ci pour le remercier de l'accueil qu'il m'a fait; cela le

SOUVENIRS M.' COMTE HE NBlîll.LY.

flattera et lui fera plaisir. H connoît tous nos voisins lorrains. Si je ne me trompe, il est parent d'un M. Pelgrin, de Bourmont.

« Adieu, chère maman, je tecris à la hâte ; j écrirai à M. de Lutzow et à Clémentine dès que je pourrai.

« P. S. M. Clément vient de m'in-

terroger sur les différentes connoissances militaires que je pouvois avoir, et il a été tellement content, qu'il a écrit une lettre à l'autre lieutenant-colonel, où il lui recommande particulièrement mon avancement, et de me procurer de l'agrément. Je suis bien content d'avoir étudié pendant quelque temps la tactique pour l'infanterie, cela m'a bien servi tout a l'heure. •

llvxtfr, ce lundi) 7 juillet (antite 1799).

« Je suis arrivé en bonne santé, chère maman, et la fatigue ne m'a pas paru difficile à supporter; je me suis beaucoup amusé en route, car le pays est superbe. J'ai été à Pyrmont, la ville où nous avons couché n'en étant qu'à une demi-lieue ; et pour te prouver que je suis déjà bon marcheur, j'y ai été à pied, après avoir fait huit lieues dans la matinée.

« Les environs d'Hcexter sont superbes; la ville est antérieure à Charlemagne, qui l'a rendue célèbre par la défaite du fameux Witikind, dont on ,voit le château tout en ruine, sur une haute montagne à pic, que les troupes de Charles escaladèrent après avoir traversé le Weser, qui en baigne le pied. L'Empereur, en mémoire de sa victoire, fonda un monastère à un quart de lieue de la ville, et les premiers moines furent tirés de Corbie en Picardie. L'Abbé est prince immédiat de l'empire, et est élu à la pluralité des voix. Depuis un siècle, on a sécularisé les moines, qui sont devenus chanoines; ils doivent prouver seize quartiers. J'ai eu l'heur, en arrivant, de faire connoissance avec le chapelain du prince, qui m'a mené au château, et fait voir tout, entre autres, la bibliothèque, et la galerie de tableaux, qui renferme de bonnes pièces. Le maître de l'auberge où je loge, m'a pris en amitié, et m'a invité à sa noce pour ce soir. Le commissaire, qui est fort aimable, m'a donné à dîner aujourd'hui ; et j'ai trouvé une certaine dame de Brakel, fort jolie, qui a ses terres dans les environs, et qui m'a engagé à l'aller voir. Mais comme je pars demain, je ne profiterai pas de l'invitation.

« Les paysans sont obligés de servir six ans avant de se marier; mais ils ne sortent jamais du pays. Us portent l'uniforme autrichien, et sont payés par l'Abbé. Celui-ci e6t maintenant en voyage, autre-

ment je lui aurois été présenté. Tu vois que le temps se passe agréablement ; je n'ai pas encore eu un moment d'ennui. Tu n'as pas idée du plaisir que j'ai à me promener parmi les ruines de ces vieilles forteresses, à en examiner la structure et la distribution, qu'il est facile de suivre. M. le maréchal de Turenne a fait sauter un pont de pierre qui étoit sur le Weser; j'ai vu l'endroit où ce grand homme a campé et l'endroit où il a logé. Dans le château, Gharlemagne est représenté partout, soit en peinture, soit en sculpture; on l'y regarde comme un saint. J'ai rassemblé tout mon latin pour comprendre l'inscription qui détaille le combat de Witikind. Une peinture qui est auprès, explique cela mieux que le reste »

Mon voyage à travers l'Allemagne fut une véritable promenade, la saison était superbe, les pays que je traversais, tout nouveaux pour moi, excitaient, à chaque pas, ma curiosité et mon intérêt. Autant que possible, je m'arrangeais pour que mes séjours fussent dans les endroits que je jugeais les plus agréables; et comme j'avais des lettres de crédit, j'y touchais l'argent nécessaire pour la paie de mes hommes.

En passant par les résidences des petits princes d'Allemagne, je me faisais présenter, quand je le pouvais. J'étais arrivé tard à Hildburghausen, et ne songeant pas, je ne sais plus pourquoi, à chercher l'occasion de faire ma cour au duc régnant, je partis à pied, de très-bon matin, pour aller visiter la maison de plaisance du prince, et un très-grand et beau jardin anglais, qui, disait-on, ne le cédait guère à celui de Dessau. Bien que je ne fusse pas encore habillé comme je devais l'être au régiment, j'avais une certaine tenue militaire; mon uniforme me servant de carte d'entrée, on m'introduisit sans difficulté.

J'arpentai ce magnifique jardin, dans toutes ses parties; et je remarquai qu'on avait négligé un beau point de vue qu'on aurait obtenu en faisant une trouée à travers un petit bois. Comme je me disposais à m'en aller, je me trouvai nez à nez avec un gros papa, vêtu d'une redingote brune, que je jugeai riche à la finesse de ses vêtements et de son linge; sur-

tout à deux gros diamants qu'il portait, l'un au doigt, l'autre au jabot. Nous nous saluâmes ; et en m'abordant, il me demanda si je trouvais ce jardin de mon goût? Je lui répondis que dans son genre, il me plaisait autant que celui de Dessau, mais que si j'en étais le maître, je ménagerais un des plus beaux points de vue, qu'on avait négligé, pour l'amour de quelques arbres, sans doute. Il me pria de l'y conduire, et il fut de mon avis. J'avais prolongé ma promenade, parce que la conversation de ce Monsieur me plaisait : je m'inclinai f pour prendre congé de lui. Il me demanda comment j'étais venu? Je lui dis que c'était à pied, et que j'allais m'en retourner de même. Il m'offrit alors une place dans sa voiture ; ce que, volontiers, j'acceptai.

Me précédant de quelques pas, tout en causant avec moi, il me fit passer par l'intérieur du château; et comme nous sortions par la principale porte, sur la cour, où ses gens l'attendaient, le factionnaire cria : aux armes ! et tout le poste sortit, et le tambour battit aux champs. Ce qui m'étonnait, c'était qu'un homme qui paraissait si poli, passât le premier à toutes les portes.

J'avoue ma simplicité ; je crus que c'était à moi, comme à un officier de distinction, que la garde rendait ces honneurs. J'avais beau leur faire signe de cesser, le tambour et le fifre allaient leur train, et les soldats présentaient les armes. Je me retournai vers mon compagnon, et lui dis que les troupes ducales étaient d'une politesse embarrassante, et qu'une autre fois, j'aurais soin d'éviter les postes. Il sourit. Un valet de pied s'étant avancé à la portière, son maître lui parla; et le mot de Durchlaucht ( Altesse ) ayant frappé mon oreille, je connus que mon Monsieur n'était autre que le duc régnant (1). Sans me démonter, je lui témoignai toute ma confusion de ma méprise. — Monseigneur, lui dis-je, je supplie votre Altesse de m'excuser si je me suis permis de lui parler avec cette fami-

(I) Frédéric, duc de Saxe-Hildburghausen, né en 1763; marié, à Charlotte- Louise de Mecklembourg-Strelitz, née on 1769.

liarité. — Il me répondit, et le répéta à deux reprises : J'ai été charmé de votre conversation ; vous m'avez fait beaucoup de plaisir. —Je lui exprimai mes très-humbles remercîments de ses bontés et de son indulgence, et j'allais me retirer, lorsqu'il me dit:— Comment, Monsieur l'officier, vous avez donc oublié que vous avez accepté une place dans ma voiture! — J'y montai donc, et comme c'était un coupé, je dus m'asseoir à côté de lui.

Nous causâmes sur toutes sortes de sujets, et il jugea que ce n'était pas la première fois que je me trouvais avec un souverain. Il m'invita à dîner, et me dit qu'à quatre heures, une voiture viendrait me prendre pour me conduire au château. A l'heure dite, le maréchal de la Cour se fit annoncer, et nous partîmes. Ma présentation se fit dans les règles. Le soir, je fis le reversi de la duchesse. Je fis ce qui dépendait de moi pour être bien vu, et il parut que j'avais réussi ; car au moment où j'allais me retirer, le prince me dit : — Comte, je vous garde demain. — Je lui répondis que j'étais confus de ses bontés, mais que mon devoir ne me permettait pas de lui obéir ; quelque regret que j'eusse de m'éloigner d'un prince dont l'accueil me pénétrait de reconnaissance. — Vous direz ce que vous voudrez, mon cher comte, reprit-il ; mais vous êtes ici dans mes états, et j'use de ma prérogative. Vous êtes mon prisonnier pour deux jours encore. Mes ordres sont donnés pour que vos hommes soient bien traités, et s'il en est besoin, quand vous me quitterez, je vous donnerai une lettre qui vous servira d'excuse près de votre colonel. — Je n'eus qu'à protester de mon obéissance.

Le lendemain, nous courûmes un cerf, que nous primes. Le jour suivant, il y eut un tiré, où je tuai énormément de gibier, surtout des faisans. Je fus toujours traité avec la même affabilité et la même distinction ; et quand je pris congé, LL. A A. SS. daignèrent me dire qu'elles étaient charmées de me connaître, et qu'en tout temps, elles me verraient avec plaisir, quand je me présenterais à leur Cour.

J'étais parti de Hambourg dans les premiers jours de juillet;

il ne me fallut pas moins de trois semaines pour faire la route jusqu'au régiment, que je trouvai campé sur les hauteurs qui bordent le lac de Zurich. Je fus reçu par le colonel baron de Schœnthal, avec grâce et amitié; de leur côté, les officiers m'accueillirent comme quelqu'un qui devait être bientôt leur camarade. Le capitaine, nommé Behrmann, était Brabançon, et fort aimable.

On ne se figure pas la hauteur des montagnes que nous occupions; la tête tournait quand on regardait en bas. J'étais dans l'étonnement en voyant nos gros soldats grimper avec assez de légèreté et d'assurance, là où des chèvres à peine pouvaient monter. La vue qui s'étendait en face de nous et à nos pieds, était admirable. Notre front faisait face à l'Albis sur lequel était établie l'armée française dont, à l'aide d'une lunette, nous distinguions tous les mouvements, et jusqu'aux factionnaires. A droite, sur le même plan, la ville de Zurich ; et au-delà, un horizon à perte de vue; en nous contournant, son beau lac, avec ses bords élégants, garnis de jolies petites villes, de villages et de villas entourées de vignobles adossés à une colline qui se prolongeait au loin. De notre côté, nous dominions suides monticules, et des vallées gracieuses, ornées d'une manière pittoresque, de fermes éparses et de troupeaux de toute espèce. La population de tout âge était superbe. Les jeunes tilles, avec leurs jupons courts et leur coiffure coquette, leurs longues tresses, leur costume national, étaient généralement charmantes et peu farouches. Elles nous apportaient au camp des fraises champêtres et parfumées, et du lait délicieux. A un quart de lieue, entre deux rochers, nous avions un torrent rempli des meilleures truites.

Le régiment était dispersé par compagnies sur ces montagnes. Je voulus, en arrivant, coucher au camp. Le colonel, plein de bonté, s'y opposa. — Vous êtes jeune, me dit-il, il vous faut du repos, aussi je veux que vous ayez un quartier, au moins jusqu'à ce que vos habits soient faits. Il me fit habiller avec du drap d'officier. Je mangeais avec ceux-ci, et

j'y logeais. Il nous en coûtait par jour 12 kreutzer, équivalant à 9 sols de France, et nous étions bien. Je me remis à faire la cuisine, c'est-à-dire à la diriger. J'avais un soldat à qui je donnais par mois 48 sols de France, et qui me servait beaucoup mieux que le meilleur valet de chambre. Il ne me quittait pas; on avait l'attention de le commander toujours de service avec moi. C'était au bon colonel Clément que je devais l'accueil que j'avais reçu et l'avancement que j'espérais. Je n'en étais que plus impatient de voir arriver la première affaire, pour montrer au colonel que je méritais sa distinction ; et à nos braves soldats, que j'étais digne d'être leur compagnon d'armes.

En peu de jours, je fus bien équipé et chaussé. On m'avait cherché dans la compagnie le fusil le plus léger, et le meilleur sabre de bas-officier. Je me fis faire pour la prochaine attaque, des grappins de fer pour les pieds et les mains, afin d'arriver avec moins de peine aux endroits où il faudrait grimper à quatre pattes, le fusil sur le dos.

Le jour même de mon arrivée au camp, le colonel avait dit tout haut que je serais bientôt officier : il me tint parole, et beaucoup plus tôt que je n'eusse osé l'espérer. Effectivement, il n'y avait guère plus de huit jours que j'étais au régiment, qu'il me fit appeler pour m'annoncer qu'il venait de me nommer Enseigne, et que j'eusse à me procurer le plus tôt possible l'argent nécessaire pour faire mon équipage. J'écrivis aussitôt à ma mère pour lui donner la surprise d'une nouvelle si heureuse, et lui demander de me trouver les fonds nécessaires. Je fis aussi part de mon avancement au baron Clément, l'attribuant à la faveur de sa recommandation, et lui disant qu'il s'était acquis des droits éternels à ma reconnaissance.

M m< DE NEUILLY A SA PILLE.

Hambourg, ce 16 août (année 1799).

« Ton frère D'à été cadet que neuf jours : le voilà officier. J'ai

reçu coup sur coup deux lettres de lui. Arrivé bien portant à sa destination, et satisfait de l'accueil que ses chefs et ses camarades lui ont fait. Par sa seconde lettre, écrite de l'ordre de son colonel, il me mande que celui-ci l'a fait appeler pour le prévenir qu'il seroit fait officier, et qu'il eût à se munir d'argent pour son équipage en cette qualité. Cet avancement est d'autant plus flatteur, qu'il marque une préférence, en ce qu'il y a beaucoup de cadets plus anciens que lui au corps. Il est un peu enflé de ses succès ; jo souhaite qu'il les justifie, sans s'exposer témérairement, et aussi par sa conduite particulière.

« En ce moment, les affaires politiques prennent une tournure propre à réveiller un peu nos espérances. Monsieur, frère du Roi (1), a quitté Édimbourg; il va se rendre en Suisse; l'Angleterre soldera 20,000 Suisses et autant de François, sous les ordres de Pichegru ; si celui-ci, par ses intelligences dans l'intérieur, parvient à les réunir ; ce sur quoi il paroit compter. Enfin nos Princes vont jouer un rôle, et les Puissances paroissent vouloir, de bonne foi, rétablir la tranquillité de l'Europe, en anéantissant notre exécrable révolution ! »

Nous n'étions pas oisifs au camp, bien que pas un coup de fusil ne fût tiré de part ni d'autre. Nous exercions nos hommes, et nous avions de forts piquets peu éloignés de ceux de l'ennemi, en étant toujours sur le qui-vive. L'armée brûlait de combattre, les soldats étaient on ne peut mieux disposés; les paysans aussi étaient excellents : ils devaient, dès que nous aurions reçu l'ordre d'attaquer, sonner le tocsin et se joindre à nous.

J'étais très-curieux de connaître le célèbre pasteur Lavater, de Zurich, et je demandai une permission pour aller à cette ville. J'y arrivai en peu d'heures, un samedi; et je fus faire une visite à cet homme célèbre, qui ne parlait que le suisse, le latin et le grec. J'étais déjà assez habitué, grâce au beau sexe de la montagne, à la langue du pays, et il comprenait l'allemand, dont elle dérive; de sorte que nous nous comprîmes. Il devait prononcer le lendemain son sermon de rentrée; il

(1) Monsieur, comte rt" Artois.

m'invita a y assister, et à un dîner qu'il donnait après; j'avais avec moi un camarade, qu'il m'engagea à amener. Je perdis quelque chose à son sermon, mais j'en compris assez pour en être très-satisfait. 11 ne payait pas de mine, le digne homme : il était petit, maigre, et laid ; si on peut l'être, avec une physionomie douce et expressive, et des yeux pétillants d'esprit et de génie.

Je fus très- tenté de mettre à l'essai sa science physiologique ; mais je ne savais comment m'y prendre. Je tournai autour du pot, et émis des doutes sur les rapports des traits du visage avec les qualités de l'âme ou ses défauts, au point de les faire reconnaître. Il soutint sa thèse, et l'appuya sur des explications spécieuses.— Pour me convaincre, lui dis-je, il me faudrait un exemple, et je ne connais ici personne sur qui vous puissiez faire votre thème; mais mon camarade, que vous avez beaucoup examiné, ainsi que moi, pourrait vous servir; car je n'ose me proposer. Je le connais à fond, et je pourrai juger si votre art est réel ou conjectural. — Il y consentit; me dit sur mon camarade des choses qui me surprirent et que je n'avais connues qu'à la suite d'une étroite fréquentation, et en ajouta que je fus forcé de reconnaître plus d'un an après. Je le quittai en lui témoignant combien je serais heureux de le revoir, et lui dis, en riant, que je tremblerais quand je verrais ses yeux fixés sur moi, parce que je n'étais pas un des sept Sages. — Vous n'avez rien à craindre, me dit-il. Vous avez des passions vives, des défauts; qui n'en a pas? Mais je ne vois rien dont vous ayez à rougir dans le sens du monde (1).

Notre aile droite était appuyée au lac de Zurich, près

(I) La visite que M. de Ncuilly fit à Lavater, précéda de quelques jours la catastrophe, qui mit tin à la carrière de cet homme bon et illustre. En effet, le £> septembre 1799, l'armée française, commandée par Massèna, vint attaquer Zurich. La ville fut prise et occupée après plusieurs jours d'une lutte acharnée : on se battit dans les rues; et Lavater fut frappé d uue balle, devant le seuil do sa maison. Il mourut de sa blessure, mais après plusieurs mois de souffrances affreuses. 11 était né à Zurich, en 1741.

Richtenschwyl, el notre gauche à Schwitz : celle-ci s'étendait même jusqu'à un village sur le lac des Quatre cantons. Nos forces consistaient en deux bataillons de Kaiser, deux de Kaunitz, trois de Stain, un de Peterwaradin, six cents chasseurs Suisses, et quelques divisions de Croates ; environ huit à neuf mille hommes. Notre artillerie consistait en treize pièces de canon. Le général Jcllachich, croate de nation, nous commandait.

Le 13 août, au soir, j'étais officier d'inspection, quand une ordonnance arriva, et un moment après, le colonel nous manda tous chez lui; c'est-à-dire les officiers du bataillon général, car les autres bataillons étaient encore assez éloignés. 11 nous dit qu'il recevait un avis, que les Français attaqueraient le lendemain; qu'en conséquence nous eussions à tout préparer, à faire l'inspection des armes, et tenir nos gens habillés, etc. Dès que j'eus fini cette besogne, j'allai souper avec mes deux camarades d'ordinaire, puis je me retirai dans ma tente. J'avais donné l'ordre au bas-officier de service de m'éveiller au premier coup de fusil. A trois heures, il ouvrit ma tente, et m'avertit qu'il entendait tirer du côté de nos Croates, qui étaient à une demi-lieue en avant de nous. Je courus chez le colonel ; un instant après, survint un dragon de Modena, qui venait nous chercher. En dix minutes, notre bataillon fut sous les armes, et nous allâmes, par compagnies, occuper nos positions respectives : le pays était tellement coupé, qu'il était impossible d'agir autrement que par détachements.

Le feu devenait plus vif, et les balles pleuvaient déjà sur nous avant que nous vissions l'ennemi. Le capitaine me détacha avec quarante hommes, pour empêcher les Français de passer le torrent de la Sihl, qui était à notre gauche. Je me portai devant le gué, et j'étendis mon front le plus qu'il me fut possible. Voyant que j'avais du temps, je fis faire un petit abattis, où je postai dix de mes meilleurs tireurs. Dès que j'eus fini mes dispositions, les ennemis parurent; ils me

tirèrent quelques coups de fusil, et me dirent beaucoup d'in-

jures ; je défendis à mes gens de leur répondre, ni de tirer, avant qu'ils fussent sur le bord. Ces gaillards, voyant mes dispositions, et qu'ils ne pouvaient passer sans perdre beaucoup de monde, se retirèrent d'eux-mêmes. Alors, je fis faire feu par mes dix hommes, et ils hâtèrent la retraite de l'ennemi en lui tuant quelques conscrits.

Je reçus ordre, au même moment, de rejoindre la compagnie, qui se trouvait seule, obligée d'en soutenir une autre et un canon. L'ennemi attaquait avec fureur; notre canon se retira après que les canonniers eurent été blessés pour la plupart. Notre piquet descendit de la montagne appelée Rosemberg, et les républicains après nous, poussant des cris affreux. Gomme j'étais le seul officier près de là, le capitaine me détacha encore, et me dit : « Mon cher Brunet, au nom de Dieu, repoussez l'ennemi, et reprenez le poste, ou nos affaires sont perdues (1) ! » Je ne répondis qu'en commandant : Marche ! la baïonnette en avant, sans tirer, sous peine de la vie. Je sautai le premier dans l'ouverture d'une haie, que les Français garnissaient de feu, et j'eus deux ou trois hommes tués. L'ennemi nous voyant arriver si résolument, prit la fuite. Nous les poursuivîmes l'épée dans les reins, et nous en fîmes un carnage affreux. Ceux que nous travaillions si bien étaient des conscrits ; mais au milieu de la côte, il y avait encore une haie derrière laquelle étaient de vieux scélérats qui servaient depuis longtemps, et qui me le firent bien voir : leur feu fut si vif et si bien servi, que de mes quarante hommes, ils m'en tuèrent ou blessèrent plus de trente. Le capitaine, qui était en bas, fut blessé grièvement, et un autre Enseigne tué. Alors, tout le feu se dirigea sur moi. J'étais à jeun et fatigué ; je fis

(1) Mon père portait dans les actes le nom de comte de Brunet de Neuilly ; mais on avait fini, à la Cour, par ne lui donner que ce dernier nom. Lorsque je me présentai au colonel du régiment de Stain, et qu'il m'eut demandé mon nom, je lui dis que je me nommais le comte de Brunet Neuilly. Il me fit observer que ces deux noms étaient un peu longs, et il m'engagea à me contenter du premier. J'y consentis sans peine, parce que c'est mon nom de famille ; en outre, les allemands avaient une grande difficulté à prononcer Neuilly.

SOUVENIRS DU COMTE DK NEUII.LY. iO.S

cependant un dernier effort, et je montai encore quelques pas, au bout desquels je reçus une balle dans la cuisse droite ; et presqu'à la môme minute, une autre balle dans la cuisse gauche. Je tombai ; mais presqif aussitôt, je fus relevé par deux de mes soldats, qui me prirent chacun sous le bras, et m'entraînèrent au bas de la montagne, aussi vite qu'ils purent. A ce moment, ma redingote fut percée de coups de feu, et un des hommes qui me soutenaient fut blessé. Si les Français avaient osé, ils auraient pu me prendre, car ils virent fort bien que j'étais blessé. Je les entendis qui disaient : « Tiens, voilà encore un

de ces b d'officiers qui a le tapin ! etc. »

Mes soldats m'assirent sur leurs bras; j'avais les miens passés sur leur cou. Nous nous acheminâmes ainsi vers l'ambulance, qui était derrière la maison où avait logé le colonel. Je ne sais comment cela se fit, mais nos gens ne tardèrent pas à perdre du terrain, et les Français ayant repris la première hauteur, comme j'en étais à peine descendu, leurs balles me sifflaient aux oreilles. 11 en vint une, qui me passa sous le bras droit, et cassa la nuque au soldat qui me portait. Il tomba mort, et m'entraîna dans sa chute, ainsi que son camarade, que je n'avais pas lâché. Le seul homme qui me restait, chargé de ses armes et de son sac, ne pouvait me porter seul ; mes blessures me cuisaient horriblement, et je ne pouvais marcher.

Par bonheur, un handlanger (servant d'artillerie), vint a passer près de moi. Je lui ordonnai de venir, et d'aider à me porter. Il s'y refusa, je ne sais plus sous quel prétexte : je dis à mon soldat de le tuer, s'il n'obéissait pas. Avec ces façons-là» on obtient tout.

Ils formèrent une espèce de civière avec deux fusils, les couvrirent de leurs capotes, pour que ce fût moins dur, et je voyageai comme Virginie avec ses nègres. Le chirurgien-major se mit après moi, et pour débrider les quatre trous faits par les balles, il me fit huit incisions très-profondes. Comme il me pansait, on apporta un de mes camarades, qui avait été tué

20t) SOUVENIRS DU COMTE DE NEUILLY.

d'une balle, et un autre Enseigne mortellement blessé, qui était frère de mon ami, le capitaine Willmanns.

L'appareil posé, on garnit une civière d'une botte de paille et de deux oreillers, et comme il n'y avait nul moyen d'user d'une charrette, dont il y a très-peu dans cette contrée, quatre jeunes et vigoureuses paysannes me chargèrent sur leurs épaules, et nous partîmes lestement pour Schindellegi, où je devais être embarqué, afin de traverser le lac.

Je n'étais pas assez accablé pour ne pas remarquer la figure de mes porteuses : une surtout, celle qui était à ma droite, était d'une beauté remarquable. Je commençai à jaser et rire avec elles; et elles n'en revenaient pas, que blessé comme je l'étais, je pusse être aussi gaî. — Quel dommage, dit celle que j'avais remarquée, qu'un jeune et joli officier doive mourir sitôt! — Comment, de par tous les diables! m'écriai-je, je ne compte pas mourir tout-à-l'heure. — Oh! que si, reprit-elle; il est bien sûr que vous n'en reviendrez pas, car mon cousin Franz, blessé de la même manière, n'a pas vécu huit jours. — Sois tranquille, ma belle enfant, avant peu je serai guéri, et viendrai te prouver que tu te trompes. — Je continuai mes agaceries, et après quelques haltes, nous arrivâmes à Pfaffikon, où on me guinda dans une charrette. J'embrassai mes porteuses, qui ne firent pas les bégueules.

Un bateau, préparé par mon domestique Piringer, m'attendait. En peu de temps, je me trouvai sur le port de Rapperschwyl. Le couvent des capucins avait été destiné à recevoir les blessés: deux Frères étaient sur le port avec une civière noire, embellie de têtes de morts et d'ossements en croix, blancs. On m'étendit dessus, avec un mauvais matelas aussi dur que les planches, du contact desquelles il devait me préserver.

Une fois dans la capucinière, on me hissa dans une chambre au premier, dans laquelle était un grabat, que Piringer trouva moyen de rendre supportable, avec du foin. Ce prétendu lit était en face de la fenêtre, d'où, quoique couché, je pouvais

distinguer le superbe amphithéâtre de l'autre côté du lac, qui s'élevait graduellement jusqu'aux plus hautes montagnes.

La bataille durait toujours. De mon lit, je distinguais les mouvements, par le feu des décharges générales et partielles. Nos troupes eurent du pire; et se replièrent lentement, en suivant le bord de la Sihl, jusqu'au pont, qu'elles traversèrent, et rompirent deux jours après.

Échauffé par les événements de la journée, tracassé par mes blessures, et surtout inquiet de ce qui se passait au régiment, je m'endormis très-tard et d'un sommeil agité. Vers minuit, je fus réveillé par des démangeaisons épouvantables; j'appelai Piringer, couché sur une paillasse auprès de mon grabat. 11 m'apporta de la lumière, et je frémis d'horreur, en me voyant couvert de gros poux, dont il paraissait que les bons Pères avaient un fort approvisionnement, puisqu'ils en donnaient si libéralement à leurs hôtes. Nous passâmes le reste de la nuit à faire la chasse; et au point du jour, j'envoyai à l'hôtel-de-ville demander un autre logement.

M ,m ' DE NEUILLY A SA FILLE.

Hambourg, ce 31 août (année 171*9).

« J'ai reçu, chère amie, une longue lettre écrite de la main d'Achille, par laquelle il me fait le détail de l'affaire du 1-4 au 15 de ce mois, où il s'est trouvé, et où il a été blessé de deux balles.

« Je suis forcée de regarder ce

malheur comme une preuve du bonheur de ton frère; car l'affaire a été si vive, si chaude, son régiment a tant perdu de monde, que sans cette blessure qni l'a mis heureusement hors de combat le 14, il auroit été tué ou pris infailliblement. Rendons grâces à Dieu, mon enfant; nous lui en devons, de nous avoir épargné de plus grands sujets de douleur et d'inquiétude.

« Imagine-toi que son régiment, de 3,500 hommes, est réduit à 350, au plus. Tout le surplus est blessé grièvement, tué, ou pris. Le colonel est du nombre de ces derniers, ainsi que le major, etc. De tout le corps, il ne reste intact que trois officiers. Son bataillon

est réduit à moins de 100 hommes ; et de toute la compagnie dont il étoit, il ne reste que 8 hommes au lieu de 129. Sa lettre, datée de St. Gall, où on l'a transporté, est écrite des 16, 17 et 19. 11 me rassure, et me demande de te rassurer; et en effet, cette lettre est très-rassurante; elle est gaîe, courageuse, et bien attentive pour moi ; car ce n'est qu'à la troisième page, qu'il parle de lui et de ses blessures, sans se faire valoir, et sans s'apitoyer sur lui-même. Au contraire, il me dit qu'il est bien logé, bien servi, chez un docteur aisé, qui a voyagé, et qui a deux nièces aimables, qui lui tiennent compagnie toute la journée

« Quoique tout le monde me

dise que je dois me réjouir, en ce que rien n'est plus beau que d'être blessé quand il n'y a pas danger pour la vie, et en ce que le voilà à l'abri pour longtemps, je trouve qu'il seroit bien plus réjouissant, qu'il fût du nombre des trois élus qui n'ont rien attrapé de fâcheux. Mais enfin, il faut se soumettre à sa destinée; et regarder comme un bonheur, le mal qui ne nous arrive pas.

L'oncle Rey m'a remis pour ton frère les 25 louis qu'il lui avoit promis pour l'aider à s'équiper. Cet événement l'a ému extrêmement. J'ai reçu des visites de tout le monde, et il est impossible de recevoir plus de marques d'intérêt qu'on ne m'en a donné. . . .

« Adieu, ma bonne enfant, bien

vite et bien tendrement. Il est tard, je t'embrasse comme je te chéris.de tout mon cœur, mille et mille fois, et suis à toi de toute mon âme. »

Je ne restai pas longtemps à Rapperschwyl , car Tordre arriva d'évacuer les blessés sur St. Gall. J'y fus transporté par une voiture douce, sur laquelle on m'avait pratiqué un lit où j'étais fort à mon aise. On me logea chez le docteur W..., savant naturaliste, et tout-à-fait bonhomme, quoique pédant et assez ennuyeux. Il avait sa femme et deux nièces, fort laides, mais excellentes personnes, qui eurent de moi tous les soins imaginables. Tant que je gardai la chambre, elles n'en bougeaient : elles y avaient fait porter leur piano et leur métier, et me faisaient tour à tour la lecture. Mes blessures, quoique graves, guérissaient à vue d'œil, et déjà je pouvais marcher à l'aide d'un bras et d'une béquille.

M. DE NEUILLY A SA MÈRE

Si. Gall, re iO août (année 1799).

« Mes blessures vont à ravir; je suis plus heureux que le capitaine qui est avec moi, car on sera obligé de le taillader. On a beau dire, l'état militaire est le plus beau que je counoisse. Nous avons de la peine, il est vrai, mais aussi du plaisir; et un moment de bonheur nous fait oublier un jour de fatigue et de misère. Moi, par exemple, je suis un pauvre diable, étendu sur un bon lit, bien logé, bien soigné, mais je ne puis remuer. Malgré cela, j'oublie mes incommodités lorsque je vois les deux nièces de mon hôte, qui sont assez aimables pour venir s'asseoir près de mon lit, et passer une grande partie de la journée avec moi. Je fais mon possible peur les divertir, soit en leur contant des histoires, soit en chantant, etc. Quand j'y pourrai employer tous mes talents, j'espère les amuser davantage. En attendant, je ressemble au général Van der Duyn, mais je ne retarderai pas, comme lui, ma guérison. Nous avons une cuisinière aussi bonne que celle du licencié Sédillo, ses ragoûts entretiennent ma gourmandise et l'excitent. J'ai un appétit d'enragé, mais on me tient.

« 11 n'est point arrivé de nouvelles, sinon que la droite de l'ennemi s'est encore avancée de quelques lieues. Je ne fermerai ma lettre que ce soir très-tard, ou demain matin, pour attendre les nouvelles. Je veux, en attendant, te conter une anecdote qui te prouvera combien les Suisses ont dégénéré de la valeur de leurs ancêtres (j'en excepte les 600 chasseurs enrégimentés, qui se sont battus avec nous, et qui se battent bien). En quittant le gué que j'avois défendu, je traversai un pont de bois, au sortir duquel je rencontrai soixante paysans, en habit des dimanches, armés parfaitement, avec un tambour et des officiers. Je les arrêtai, et leur demandai où ils couroient si vite. Ils me répondirent qu'ils ne pouvoient plus tenir à leur poste, et qu'ils avoient déjà perdu trois hommes. Je saisis le capitaine au collet, et je fis mettre sa troupe en joue par nos gens, en les menaçant de les exterminer, s'ils ne retournoient vivement au feu. En même temps, pour plus de persuasion, je me mis à donner des coups de plat d'épée au capitaine, jusqu'à ce que sa troupe fut en marche, tambour battant. Cette momerie amusa mes gens à ravir, et leur donna de l'ardeur.

« J'apprends que la dernière division russe vient d'arriver à Schaffouse. Il semble que la privation d'une chose nous en donne

plus d'envie. Je suis on ne peut pas mieux, eh bien ! je désire marcher. Dans ce moment, j'aurois beau faire, je ne serais pas capable d'un voyage autour de ma chambre.

« Je suis fâché et bien aise que Mandavy n'ait pas été avec moi : j'aurois eu le plaisir de le voir, et s'il avoit survécu, il serait officier, mais il est plus- probable que j'aurois eu à regretter sa perte. Adieu, ma chère maman, écris moi promptement; je t'embrasse mille fois tendrement.

« Achille, le vulnérable.

« Je te sais mauvais gré de ne m'avoir pas trempé dans le Styx! »

Je m'aperçus que je n'étais pas indifférent à M 1,e Lischen W.... et j'en fus désolé, parce que je ne me sentais pas de force à répondre à ses sentiments. Dès que je pus marcher seul, je songeai à quitter St. Gall, quelque bien que j'y fusse ; et sans en parler à mes hôtes, j'en sollicitai l'autorisation.

M. DE NEUILLY A SA MÈRE

St Gall, 16 septembre {année i799).

a Ta lettre, chère maman, a été un baume pour moi, qui depuis si longtemps soupirais après tes nouvelles. Loin de me plaindre de mes blessures, je leur ai une grande obligation pour l'intérêt qu'on a pris à moi, quoique indigne. Des quatre ouvertures, trois s'approchent de la guérison, mais la quatrième est celle qui me retiendra le plus longtemps, parce qu'il y a dans la plaie une quantité de linge et de drap qui l'envenime. Je marche sans trop de peine, mais je ne puis rester une demi-heure debout. Dès que j'ai pu sortir, j'ai reçu des invitations de droite et de gauche, et j'ai été introduit dans les sociétés les plus agréables. Ma redingote a été tellement déchirée par les balles, que je n'ai pu m'en servir davantage, en qualité de redingote; j'en ai fait faire un frac, qui est fort bien, à quelques coutures près. J'ai dîné chez le prince (1), qui est un brave et digne homme, mais il fait mauvaise chère et l'on s'ennuie chez lui; aussi malgré ses invitations réitérées, j'ai trouvé des prétextes

(I) Le Prince Abbé de St. Gall.

pour n'y plus manger. Je suis bien fâché de ne pas me trouver à l'affaire qui va avoir lieu, et qu'on attend dans cinq ou six jours. Si mes maudites blessures vouloient se fermer d'ici là, je ne manquerais pas à la fête. Mais le chirurgien me l'a défendu, sous peine d'inflammation et autre accident. Il faut donc prendre mon parti le plus gaîment possible. Le régiment manque d'officiers; pourtant je ne crois pas qu'il soit possible que je sois avancé, parce qu'il n'y a point de passe-droit chez nous. On suit à la queue, et on parvient à son tour ; à moins qu'on ne fasse une action transcendante ; mais moi, je n'ai fait que mon devoir.

« Il y a ici beaucoup de personnes, et surtout de dames, qui ont ont été élevées en France, et je connois beaucoup d'icelles. Elles sont remplies de talents et d'amabilité : j'y vais familièrement, parce que c'est le ton ici, et je me partage autant que possible pour arrêter les langues, qui sont aussi piquantes à St. Gall, qu'en aucune petite ville que ce soit. Il a passé l'autre jour un frère ou un cousin de l'oncle Deo gratias, qui est officier autrichien : mais je ne l'ai su qu'après son départ; il est allé en Italie (1). J'ai eu des nouvelles du marquis et delà marquise de Ville; ils se portent fort bien, l'un sourd à St. Ouen, et l'autre à Nancy. M. de Tillancourt est mort, et M. de Riocourt, et le vieux La Trciche, aussi. J'ai su d'un prisonnier, que Vrécourt n'est pas vendu ; mais bien Beauffremont et Morvilliers, mais je ne sais qui les a. Pour la plupart de nos terres, ce sont les anciens fermiers qui les régissent. Les bois sont en bon état. On a enlevé la grille de fer de Vrécourt et pris les orangers. Le prisonnier qui m'a raconté cela, est de Damblain, et a quitté la Lorraine, il y a peu de temps. Je n'ai pas eu le temps de le questionner beaucoup, parce qu'ils étoient en pleine marche. Il

(1) Ainsi qu'on le verra, M. de Neuilly retrouva son cousin dé Rey, plus tard, à la bataille de Biberach; mais avant ce temps, 11 était entré en correspondance avec lui. Dans une lettre, datée du 4 Janvier f 800, M- de Neuilly écrit à son fils.

« Fais mes amitiés à Rey; je l'ai vu bien petit garçon, si je l'ai vu. J'étois bien petite fille, quand je tins un enfant sur les fonts, avec son père, qui me donna un beau bouquet, un plus beau bal, et un excellent goûté. Je n'ai point de commission* pour l'Italie, autre que s'il rencontre les fils de ma tante de Massa- Carrara, et les sœurs de l'oncle Rey (dont une mariée à Gênes, et l'autre h Bologne, à un des quarante), il me rappelle à leur souvenir. Je ne pense pas qu'il ose passer à Monaco; mais dans le cas où il le pourrait, je voudrons savoir ce qu'est devenue la famille d'Adhémar. Je n'ai jamais cessé d'aimer ces chers parents-là, et il m'en coûte d'ignorer jusqu'à leur existence, et celle des enfants de ma sœur de Millo. »

étoit si misérable, que je lui ai donné un florin, pour ses nouvelles.

a . . . . Adieu, chère maman, répète bien aux personnes que tu m'as nommées, mes remercîments et ma reconnoissance, et que j'espère à mon retour à l'armée mériter davantage leurs éloges que cette fois, pour laquelle il n'y a pas de quoi se vanter. J'écrirai aux oncles et à Clémentine par le courrier prochain. Veuxtu faire lire ceci à l'oncle Rey?

« Mille et mille remercîments, très-cher oncle, pour le sacrifice que vous me faites; soyez sûr que j'en sens tout le prix. Je souhaite bien sincèrement de me trouver à même de le reconnoître par la suite. En attendant, rendez-moi la justice de croire que mon amitié et mon attachement pour vous n'avoient pas besoin de ce nouveau service pour être extrêmes. Adieu, cher prince, je vous embrasse tendrement, et vous charge d'en faire autant à maman.

« Achille. »

Les magistrats de St. Gall donnèrent un banquet à une cinquantaine d'officiers blessés, et autres, qui étaient dans la ville. Je pus y assister. Le couvert, de plus de cent personnes, était mis dans une immense salle de rhôtel-de-ville, parfaitement décorée, et garnie de buffets chargés d'une quantité de pièces d'une argenterie antique, qui semblait avoir été prise dans le camp du duc de Bourgogne. La chère était exquise, et les vins choisis. Ce qui me frappa le plus, fut un poisson de près de six pieds de long, gros et large à proportion, nommé Rheinlang, pris dans le lac de Constance, et cuit dans son entier ; puis des pièces montées en pâtisserie, représentant des châteaux forts, des animaux, etc. ; tellement volumineuses, qu'il avait fallu pour les cuire un four à la Gargantua. Nous fîmes honneur au festin et aux vins. Après le repas, des voitures nous transportèrent à une petite lieue, pour prendre le café dans une Landhaus, au milieu d'un superbe jardin, appartenant à la ville. Nous fûmes reconduits fort tard, chacun chez nous, bien lestés, et fort contents de notre journée.

J'avais fait une visite au Prince Abbé de St. Gall, dont le couvent est entouré de murs et fortifié. Il touche à la ville,

toute protestante, sur laquelle l'Abbé n'a aucune juridiction. La ville est libre, elle se gouverne par ses magistrats. La souveraineté du prince ne s'étendait que sur la campagne. Il m'invita à dîner ; mais je m'y ennuyai tant, que je n'y retournai plus.

Je reçus l'ordre de me rendre à Arbon, où se trouvaient trois à quatre cents blessés, dont le commandement fut donné à un des capitaines du régiment, qui avait été blessé en même temps que moi.

Arbon est une jolie petite ville sur le lac de Constance. La famille de mon ami Finguerlin l'habitait, et je fus logé chez elle. Les Finguerlin me connaissaient comme lié avec Henri, et ne lui ayant jamais donné que de bons conseils. J'appris d'eux

que non content d'être l'amant heureux de M me M , il l'avait

enlevée à son mari, et voulait l'épouser après son divorce. Je le connaissais capable de faire une sottise, mais non de la pousser à ce point là. Ses parents en étaient désolés; ils ne cessaient pas leurs questions sur le commencement et sur l'objet de cette liaison. Personne mieux que moi ne pouvait les satisfaire. Les deux frères de Henri Finguerlin étaient entrés au service d'Autriche : Gustave, l'aîné, dans les hulans de Schwarzenberg ; et Auguste, dans les cuirasssiers de Mack.

J'espérais achever ma guérison dans cette bonne maison, où j'étais regardé comme un quatrième fils ; mais le sort en avait décidé autrement. Un soir, pendant que je jouais au piquet avec M. de Finguerlin et le capitaine, il arriva une estafette qui remit à ce dernier une lettre du colonel, annonçant que le général Korsakoff avait été battu complètement à Zurich, et son armée mise en déroute. La division autrichienne* dont le régiment faisait partie, avait failli être prise ; mais heureusement, elle avait pu se retirer à travers les montagnes ; et elle se dirigeait vers Reineck, pour y passer le Rhin et s'étendre sur le littoral du lac. Le colonel ajoutait que le régiment devait tenir garnison à Lindau, et il donnait des

ordres pour que tous les blesses y fussent transportés immédiatement.

Le capitaine était loin d'être guéri de ses blessures, comme je Pétais des miennes. Il jugea fort sagement qu'il ferait bien de ne pas retarder sa guérison en se donnant un mouvement et une fatigue dont il pouvait se décharger sur moi, sans aucun inconvénient. Je fus donc chargé d'agir à sa place, et il me laissa pleins pouvoirs pour prendre les mesures que je jugerais nécessaires.

Nous avions environ une centaine d'hommes dont les blessures étaient légères ou guéries. Je leur fis prendre les armes, et me transportai avec eux sur le port,, où je requis une dizaine de grandes barques pour porter tout le monde à Lindau, qui est à trois ou quatre lieues, en face d'Arbon, et baigné par le lac. Je mis un poste sur chacun de mes bateaux, et je revins au logis, pour ordonner le transport et l'embarquement immédiat de ceux qui ne pouvaient marcher.

Pendant ma courte absence, la nouvelle de la défaite de Korsakoff s'était répandue, et avait porté la stupeur dans toutes les âmes. On ne parlait que des atrocités commises par les Russes dans leur fuite : ils pillaient, massacraient, incendiaient partout; et ce qu'ils épargnaient, faute de temps, n'était pas mieux traité par les Français» Déjà beaucoup d'habitants riches prenaient des mesures pour sauver leurs personnes et leurs effets précieux. Le père Finguerlin avait complètement perdu la tête : il allait et venait dans sa maison, sans savoir que résoudre. Sa femme se jetait à mon cou, en s'écriant : « Sauvez-nous, nous sommes perdus! »

Je pris de suite mon parti. Aussitôt que mes blessés invalides furent embarqués et partis, je fus prendre mes blessés guéris, ne laissant que la garde pour veiller sur mes bateaux de réserve. Aidés d'eux, je fis enlever, sous la direction du caissier, la caisse, les registres et tous les papiers* puis les meubles, l'argenterie, les glaces, enfin tout Quand il ne resta plus que les quatre murs, et que tout fut casé sur mes bateaux,

j'emmenai M. et M"»* de Finguerlin, tous leurs domestiques, et jusqu'à leurs chevaux; et nous levâmes l'ancre. Mon domestique, qui était parti avec mes effets, par le premier convoi, avait eu Tordre de faire le logement de la famille, dans une bonne auberge, où je la conduisis, aussitôt que nous eûmes pris terre. Le mari et la femme étaient dans un tel état de stupeur, qu'ils ne voyaient, ni n'entendaient, et qu'ils se laissèrent conduire, sans savoir pourquoi ni comment. Je les quittai quand ils furent couchés, et m'en retournai aux bateaux, où je recommandai bonne garde. Après quoi, je fus prendre du repos dont j'avais grand besoin.

Dès le matin, je fus chez les Finguerlin, qui s'éveillaient à peine. — Ah! mon ami, s'écria le mari, quelle perte! c'est comme celle de Lyon ! mais dans ce temps-là, j'étais jeune ! — Je sais, lui dis-je, que vous avez été volé de trois à quatre cent mille francs, au commencement de la révolution, mais cette fois-ci, vous n'avez rien perdu. Si vous voulez vous lever, et venir au port, vous verrez que tous vos effets sont intacts. Je ne regrette que de n'avoir pu emporter aussi la maison. — II ne pouvait se le persuader. Ce ne fut que lorsqu'il eut vu son caissier couché près de sa caisse, avec toutes ses paperasses, ses meubles, et le reste, très en bon ordre, qu'il me sauta au cou, en me nommant son sauveur. Il me remit cent cinquante ou deux cents florins pour mes soldats, et me fit à moi toutes les offres de service. Sa femme ne fut pas moins reconnaissante. Ils insistèrent tellement, pour que je leur disse comment ils pourraient me prouver leur gratitude, que je me déterminai. J'y fus poussé surtout par la pensée du service que je pourrais rendre à ma mère. Elle se trouvait en ce moment dans une position fort pénible. Je priai M. Finguerlin de lui ouvrir un crédit d'un millier de marks. A l'instant, il prit la plume, et écrivit à M. Tanner, son associé, de lui en ouvrir un de quatre mille marks, sans autre garantie que la mienne.

Le départ d'un grand nombre d'émigrés, qui cherchaient à reatrer en France, avait sensiblement réduit le genre d'affaires

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dont ma mère subsistait. Pour comble de malheur, elle avait été volée indignement, par un scélérat de domestique qu'elle avait pris en guise de servante; parce qu'on le lui avait recommandé comme très-honnête, et qu'il était, ou paraissait, tout confit en Dieu. Le misérable avait fait son coup avec une audace incroyable, un soir, comme ma mère, qui sortait à peine de dîner, était occupée à écrire. Il avait fait main basse sur tout son linge et toute sa garde-robe, si bien qu'il ne lui était resté absolument que ce qu'elle avait sur son corps, sur la table, et dans son lit. Tout cela n'était ni considérable ni beau, mais c'était pourtant une grande perte, car tout est relatif. Le crédit que M. Finguerlin ouvrit pour elle, lui arriva comme un secours providentiel.

Ce fut le vieux tuteur de M-« de Neuilly qui lui vint le premier en aide après son désastre : toute la délicatesse de son cœur, toute sa tendresse et sa générosité se peignent dans les lettres qu'il lui écrivit à ce moment-là.

Kiel, ce lundy (septembre ou octobre 1799).

« Mon Dieu, mon enfant, quelle triste et cruelle aventure que ce vol! Toutes les circonstances en sont bien cruelles et restent bien inquiétantes. Je vous admire de la manière dont vous prenez ce malheur; tandis qu'à votre place, M. de R.... ou Sept...., auraient fait retentir tout Hambourg de leurs gémissements

« Écoutez-moi bien, et qu'il ne

vous échappe pas un seul mot, de quelque nature que ce soit, d'excuse, de refus, de remerciaient, en réponse à ceci. Je ne veux rien entendre de quelque espèce que ce soit. Silence absolu, obéissance, soumission; et ce silence, je l'exige envers l'univers entier, comme envers moi. Je l'exige, je Yordonne. Ce ton est permis avec celle qu'on appelle son enfant.

« J'ai oublié mon portefeuille où sont mes billets, à Kiel; et je suis encore à Wittmold, avec mon imbécille; mais j'ai écrit à une personne de mes amies, à Kiel, de mettre sur le champ un billet de 50 écus, sous enveloppe, avec votre adresse, en lui disant que c'est une dette que j'acquitte. C'en est une en effet, puisque c'en est une de mon cœur. Vous me blesseriez cruellement si vous ajoutez un seul mot à celui-ci : j'ai reçu. Je vous préviens encore qu'il vous en arrivera un de somme pareille. Regardez-le comme

reçu. Je pouvois ie joindre sans me gêner en rien: mais comme j'attends sous peu quelque argent de plus, j'ai pensé que vous aviez bien crédit pour un mois, et que vous prendriez sur le champ ce qu'il vous faut. 20 louis sont bien peu de chose en garde-robe, mais enfin, vous aurez des chemises, quelques jupons, quelque robe simple. Je vous déclare que je ne veux ni représentations, ni excuses, ni remercîments; pas un seul mot. Je vous déclare de plus, et sur mon honneur, que si vous faites la plus petite difficulté, la moindre représentation, je ne vous prie plus d'aucune commission pour moi, que vous laisserez par là dans l'abandou le plus absolu. Employez sur le champ ces 100 écus, sans en parler à qui que ce soit »

11 est vraisemblable que H B( de Neuilly ne put prendre sur elle d'obéir de point en point à son tuteur; un silence absolu eut été trop pénible pour un cœur sensible et reconnaissant comme le sien dut l'être. Ce qui est certain, c'est qu'elle supplia M. d'Angiviller de ne plus rien ajouter à son premier don. Voici la réponse qu'il fit à cette prière :

Ce 14 an soir (septembre ou novembre 1799).

« Je vous plains infiniment sous tous les rapports, ma chère enfant; il n'y a rien de plus fâcheux que la position dans laquelle vous vous trouvez, et je conçois que vous devez être accablée de fatigue et d'ennui ; mais ce dont je vous plains plus que de tout le reste, c'est d'être devenue une bête. Le repos vient après la fatigue ; elle passe, et elle ajoute même, par le souvenir de ce qu'on a souffert, un prix au repos que l'on goûte ; au lieu que la bêtise reste ; et si par hasard on se souvient qu'on a eu un peu de bon sens et d'esprit, ce n'est que pour se trouver plus sot encore; et il n'y a l>as le moindre plaisir à cela.

« Écoutez-moi bien, et souvenez- vous que dans l'état de bêtise où vous êtes maintenant, vous ne pourriez me répondre qu'une sottise, ce qui n'est le brin du monde amusant à lire: taisez-vous donc, mais écoutez-moi. Vous aviez grande raison de me dire que s'il se mêle quelquefois de l'amertume aux plus grands plaisirs, de même il se mêle des consolations aux malheurs que nous éprouvons. N'est-ce pas là ce que vous me mandiez? Je crois l'avoir lu bien positivement. Mais le fait est, que vous avez raison. Hier, jeudi 25, vous saurez donc que j'ai reçu deux tierçals de ma pension arriérée, qui me causoit si justement tant d'inquiétude ; qu'aujourd'hui 26, j'envoie à MM. Mattiescn et Silem, par qui je l'apprends, deux quit-

tances comme ils me les demandent pour m'en faire passer le montant en billets par la caisse d'Altona, si je le veux, et je le veux; qu'ils recevront ma lettre, le lundi 30; que s'ils sont bien empressés, je recevrai la somme, le mardi 1 er ; et dans ce cas, que vous recevrez, le vendredi -4, un billet de 50 rixdallers ; auquel dit cas, vous n'aurez pas le temps de débiter vos bêtises ; qu'au cas contraire, je ne les lirais pas, ce qui doit vous dispenser de la peine de les écrire, et qu'alors vous recevriez le susdit billet, le lundi 7.

« Ceci posé en fait, vous aurez la bonté, sous peine de ma malédiction, d'employer de ce très-peu, ce qui vous procurera un petit soulagement de propreté, ou d'aisance; et pas un mot d'excuse, et pas un mot de refus. N'affligez pas mon cœur inutilement, laissezmoi jouir de mon petit bonheur d'avoir reçu si juste ce qui m'inquiétoit. Je vous jura que je crois le devoir à votre malheur : le bon Dieu a voulu m'en consoler, en m'envoya nt cette aiçance. N'en parlons plus, n'y songeons plus. Vous ne réparerez pas encore tout pour votre ménage. Ne me dites pas que vous ne me parlerez plus de vos malheurs, je veux tout savoir, jusqu'à vos moindres amertumes. 11 faut que vous vous souveniez toujours qu'au plus léger embarras, vous me devez de le dire à celui auquel vous avez donné le droit de père »

Le mouvement que je m'étais donné, en partant d'Arbon, avait irrité mes blessures; et le colonel, qui arriva le lendemain, ne voulut pas me laisser reprendre mon service. Il m'envoya, avec deux de mes camarades et un aide-major, nous soigner à l'abbaye d'Isny, en Souabe, à peu de distance de là.

Nous y fûmes traités à merveille ; la table de l'abbé était fort bonne ; nous y mangions avec les dignitaires. Le soir, on jouait. J'étais assis à table près du Père Augustin, bibliothécaire, homme d'une profonde érudition. 11 m'attaqua sur différents sujets, et il reconnut que j'avais un vif désir de suppléer aux connaissances qui me manquaient, par suite de la lacune que les événements avaient faite dans mon éducation. Il me proposa de passer tous les jours, quelques heures avec lui dans la bibliothèque ; et j'acceptai avec empressement. Je travaillai sous lui avec ardeur, en allemand et en latin ; c'est à

ses soins que je dois l'habitude d'analyser, que j'ai toujours pratiquée depuis. Il me prouva la mauvaise foi des philosophes du siècle, et la fausseté de leurs citations en combattant la religion et les anciennes institutions. Il ouvrit Voltaire, dans son histoire générale, ses questions sur Pencyclopédie; et les textes à la main, il me prouva qu'ils avaient été falsifiés, dénaturés, et faussement interprétés. Ses adeptes continuent maintenant son œuvre avec la môme bonne foi. Les cinq semaines que j'ai passées avec ce savant bénédictin m'ont été bien utiles, et ma pensée s'y reporte souvent.

Souwarow, battu dans les petits Cantons, où il comptait nous trouver, fut obligé de se retirer par les Grisons, avec son armée décimée mais non découragée (1). Nous nous portâmes au-devant de lui avec des vivres, des munitions, et des vêtements. C'est là que je vis pour la première fois cet homme si énergique, qui faisait ployer sous sa volonté de fer une armée qui l'adorait et se faisait tuer au premier signe. Je m'étais attendu à voir une de ces figures distinguées dans leur laideur, une force musculaire, une physionomie caractérisée, une empreinte vigoureuse. Au lieu de cela, je vis un petit vieillard maigre, chétif, d'une mine repoussante ; vêtu d'un sarrau de toile, malgré la rigueur de la saison; affectant le langage d'un inspiré, et ayant parfois l'air de ne pas jouir de la plénitude de sa raison. Il prenait tous les jours un bain froid ; buvait de l'eau pendant des semaines entières ; pendant d'autres, il avalait des liqueurs fortes, sans que ce changement de boisson parut lui faire de l'effet. Il faisait sans cesse le signe de la croix ; et dès qu'il rencontrait un prêtre de quelque religion qu'il fût, il se jetait à genoux, et lui demandait sa bénédiction. Avec cela, quand un de ses popes commettait une

(1) L'armée française, commandée par Masséna, battit à Zurich les corps russes de Korsakoflf. Après cette défaite, Souwarow, général en chef, se décida à opérer sa retraite. Le mouvement rétrograde dç l'armée russe commença le 30 septembre 1799.

faute grave, il lui faisait appliquer le knout, ou lui donnait un soufflet. Il se mettait quelquefois, sans aucun propos," en grand uniforme de feld-maréchal, brodé sur toutes les coutures, avec des plaques et des cordons qui le couvraient des deux côtés. Parfois il s'asseyait par terre avec les soldats, et mangeait de leur pitance, en présence de son état-major, et même de nous. Un de ses généraux ayant manqué à son service, il le fit venir, le gourmanda longuement, lui fit prendre le bonnet de cuivre, le fusil, la buffleterie d'un grenadier, et le mit pendant deux heures en faction à sa porte. J'en ai été témoin.

L'empereur Paul (1), ayant rappelé son armée en Russie, elle se mit en marche par différentes routes, pour ne pas fouler le pays. A chaque colonne, fut attaché un officier au service d'Autriche, sachant le français, afin de servir d'interprète ; assurer, de concert avec les autorités locales, les logements et les subsistances; aplanir les difficultés, et veiller à ce qu'il n'y eût pas de collision entre les Russes et les gens du pays. Je fus chargé de ces fonctions près de la division commandée par le comte Chéréméteff , homme spirituel, instruit, mais absolu dans ses volontés, et disposé à la violence, quand les choses n'allaient pas à son gré. Je ne fus pas long à juger mon homme, et je fis mon thème en conséquence. Tout en causant, je dressai mon pavillon, et fixai la nature de nos relations ; me montrant bien décidé à ne pas laisser empiéter d'une ligne sur mes attributions. Je fis entendre très poliment que je n'avais aucun ordre à recevoir de lui ; et que tous les rapports qu'il désirerait avoir officiellement avec les autorités, devaient avoir lieu par mon intermédiaire. Gela posé, nous fûmes très-bien ensemble. J'avais sous mes ordres trois cents de nos soldats, que j'avais grand soin d'isoler des Russes.

Les corps commandés par Chéréméteff étaient de l'artillerie, traînant caissons et canons, pour lesquels il fallait cher-

(1) Paul Petrowitz, fils de Pierre III et de Catherine H, né en 1754, empereur de Russie en 1796.

cher des chevaux de réquisition tout le long de la roule. Les gens du pays s'y prêtaient de fort mauvaise grâce. Les Russes étaient en horreur. Partout où ils passaient, on se barricadait à leur approche. Ces prétendus héros du Nord n'avaient apporté en Suisse qu'un estomac vide et des mains crochues. 11 n'y avait pas au monde de plus grands pillards; leurs généraux n'étaient pas à l'abri de leurs vols. On ne pouvait quitter ni son bagage, ni ses chevaux, sans quoi tout était escamoté lestement. Les soldats avaient des figures épouvantables, et un costume essentiellement ridicule, puisque c'était celui des Prussiens pendant la guerre de Sept Ans ; à la différence, que le costume des Russes était vert, et que celui des Prussiens était bleu. Rien n'était aussi grotesque que leurs chapeaux : les deux cornes de côté, leur tombant sur les épaules, et la corne du milieu écrasée, à peine saillante. Ils paraissaient assez propres à l'extérieur; mais le dessous était d'une saleté extrême. Les corps d'élite de la cavalerie étaient mieux tenus.

Arrivés à Trauchburg, qui appartenait au comte de Truchsess, Chéréméteff et moi, logions au château, dont Voberamtmann (1) nous faisait les honneurs. Nous devions y passer deux jours. Les Russes étaient campés hors de la ville, et mes gens avaient des logements, avec ordre d'être toujours prêts à prendre les armes.

Trois soldats russes, malgré la consigne, sortirent du camp, et s'en furent à une lieue de là, dans un assez gros village, où ils exigèrent à boire et à manger, et voulurent attenter à la pudeur d'une femme, qui n'ayant pas trouvé leurs manières galantes de son goût, jeta les hauts cris, qui attirèrent bon nombre de paysans. Les Russes tirèrent leurs sabres, en blessèrent quelques-uns, mais ils furent accablés par le nombre. Deux furent tués; le troisième s'échappa. Arrivé au camp, il raconta l'histoire à sa manière. Le rapport en fut fait à Chéré-

(î) OberamtmanH, grand bailli.

méteff, qui prit feu à l'instant, et entra dans ma chambre, ta figure toute bouleversée. — On assassine mes soldats, s'écria-til, mais leur mort sera vengée! Je vais faire mettre ce repaire de brigands à feu et a sang, et je compte sur votre concours. — Je le laissai exhaler sa furie pour songer à ce que je devais faire. — Général, lui dis-je, une exécution militaire n'est pas tolérable, et je m'y opposerai tant que j'aurai uue goutte de sang dans les veines. Deux de vos hommes ont été assassinés, dites-vous; je vous réponds sur mon honneur, que vous aurez satisfaction. Nous sommes dans un pays régi par des lois, et c'est en nous y conformant, que nous mettrons notre responsabilité à couvert. — En ce moment entra Yoberamtmann avec une figure longue et altérée. La fureur du général ne connut plus de bornes. Mais comme l'un parlait en russe, et «l'autre en allemand, ils ne s'entendaient pas.

Je jugeai qu'il était temps d'intervenir. — Comte, dis-je, vous en revenez à l'exécution militaire, aux massacres et à l'incendie, et je vous déclare ici que je ne le souffrirai pas. Je n'ai que trois cents hommes, et vous en avez cinq mille; mais à deux lieues, il y a quatre régiments d'infanterie et un de cuirassiers, et je tiendrai jusqu'à ce qu'ils arrivent. En les attendant, je ferai sonner le tocsin, et tous les paysans se lèveront en Landsturm (t). Qu'arrivera-t-il ? C'est que cette collision n'ayant eu lieu que par votre emportement, le comte de Truchsess, qui est puissant à Vienne, fera agir la Cour impériale; et le comte Chéréméteff pourra bien aller tuer des renards bleus en Sibérie. Si au contraire, vous me laissez agir, je vais ordonner une enquête. Après quoi, je formerai une commission mixte, composée de mes deux officiers et des juges seigneuriaux, que je présiderai; et soyez certain que le jugement, quel qu'il soit, sera motivé de manière à ce que personne ne pourra raisonnablement se plaindre. — Faites donc comme vous l'entendrez, dit le général, en gagnant la porte. — Un

[\) le Landsturm est la levée en masse, le ban général.

SOUVENIRS OU COMTE DE NEL'ILLY. --'"J'i

moment, lui criai-je! veuillez douner les ordres les plus sévères pour que personne ne sorte de votre camp, officiers ni soldats. Je vais envoyer un officier avec cinquante hommes, occuper le village en question, et pour le reste, je vais m'entendre avec Voberamtmann.

Notre conversation avait eu lieu en français, que celui-ci n'entendait pas : aussi était-il dans un état de consternation, que la physionomie féroce du Russe n'avait pas calmée. Je lui expliquai ce qui était convenu, et il me baisa les mains avec transport.

La commission s'assembla. Les témoins, au nombre de plus de soixante, furent entendus , en présence du général et de beaucoup d'officiers russes, dont quelques-uns comprenaient l'allemand. Il fut prouvé que les trois soldats s'étaient échappés du camp pour aller piller, et qu'ils avaient été les agresseurs, ainsi que l'avoua celui d'entre eux qui s'était sauvé. Mais attendu que les paysans avaient tué deux hommes au lieu de les saisir, comme ils eussent du et pu le faire, quatre d'entre eux furent condamnés à recevoir sur les fesses chacun cent coups de bâton, et à quelques mois de prison. L'exécution fut fixée au lendemain, mes caporaux en furent chargés. Je leur recommandai de frapper légèrement, et VoberanUmann se chargea de faire rembourrer les culottes des paysans, de manière à ce qu'ils n'éprouvassent pas de mal. A chaque coup, ils devaient faire des contorsions. Je mis une sorte de solennité à cette exécution, si bien que tout le monde fut content. Le comte de Truchsess m'adressa une lettre de remerciments; et ma conduite, dans celte aflaire délicate, fut approuvée de mon colonel et de nos généraux.

Le comte Chéréméteff avait amené de Russie quatre lévriers de Sibérie d'une taille extraordinaire : au long poil gris et dur, et à la mâchoire garnie de dents longues comme le doigt. Ces animaux étaient tellement forts et lestes, qu'un loup qui débouchait dans la plaine, était pris, bousculé, étranglé, en un

moment. Nous faisions souvent des chasses, et les soldats russes nous servaient de traqueurs. Un jour, Chéréméteff me proposa une partie pour le lendemain. Je ne sais plus pour quelle raison je lui dis que mon cheval ne pourrait pas faire cette course. Il m'offrit de m'en donner un. Comme nous sortions de déjeuner, on m'amena un cheval qui ressemblait à celui de l'Apocalypse. Je ne pus m'empêcher d'en rire. — Ah î bien ! vous en riez, fit Chéréméteff. Allez ! montez là dessus ; vous arriverez le premier à l'hallali. — A la garde de Dieu! J'enfourchai cet horrible animal, et je voulus l'attaquer d'après les règles de l'équitation ; mais en vain ; il ne me fut pas possible de le mettre en mouvement. Chéréméteff regardait, riant comme un fou. Il prononça un mot, et le cheval partit comme une flèche. Je voulus l'arrêter, le modérer. Impossible : c'était comme si je lui avais mis la bride sous la queue. Le comte, qui me suivait de près, galopant derrière moi, lâcha un mot; et ce cheval, lancé à me couper la respiration, s'arrêta tout à coup. Je fus jeté sur l'encolure, et la maudite bête redevint immobile, les quatre pieds fixés par terre, comme avant le départ. Je trouvai la plaisanterie fort peu de mon goût, et je fus au moment de me fâcher. — Je voulais seulement vous faire connaître nos chevaux cosaques, me dit Chéréméteff ; vous ne les estimiez pas à la mine, maintenant vous voyez bien ce qu'ils font. — Je vous remercie, lui dis-je ; mais de ma vie, je ne monterai une espèce d'animal comme celui-là. — Il me fit alors donner un autre cheval, une bête raisonnable.

J'escortai nos amis les Russes jusqu'à Ulm, où, grâce à Dieu, je fus relevé, et revins à Lindau.

M. et M me de Finguerlin s'y étaient installés tout-à-fait : ce fut un bonheur pour moi, car peu de jours après mon arrivée, je tombai gravement malade, et ils me soignèrent tous deux comme leur fils. Le bon docteur W..., qui m'avait soigné dans mes blessures, et ses deux filles, apprenant ma maladie, s'empressèrent de m'envoyer un de leurs parents pour me garder.

Tant de soins et d'attentions me touchèrent profondément; et dans ma triste situation, je me trouvai heureux d'avoir intéressé des êtres aussi sensibles et aussi obligeants.

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