AVANT-PROPOS. VII
de Neuilly ; il avait écrit sur les enveloppes : Correspondance de M. d'Angiviller avec Jf™ de Neuilly; de M™ de Neuilly avec ses enfants, etc., etc. J'entrepris de lire toutes ces lettres, et j'y découvris des pages inestimables pour moi : M. d'Angiviller, cet incomparable honnête homme, si ferme contre le malheur, si tendre ami pour les miens; ma grand'mère, avec son esprit prime* sautier, son courage indomptable, son rare bon sens; ma mère, la grâce et le naturel mêmes ; mon oncle, gai, brillant, confiant dans 6a destinée ; les Amerongen, les Lutzow, ces généreux étrangers, noblement secourables à nos infortunes, et tant d'autres témoins de ces temps néfastes, revivaient à mes yeux. La pensée me vint alors de choisir dans ces correspondances les passages les plus curieux pour la peinture des mœurs et pour l'histoire de cette époque, et de les rapporter dans les Mémoires à la place qui leur convenait.
Je fis part à mon oncle de la découverte que j'avais faite ; il en fut aussi surpris que charmé: il ignorait que ces correspondances eussent été conservées après tant d'années et d'événements.
C'est ainsi, et avec l'assentiment de M. de Neuilly, qui, à plusieurs reprises, me donna toute liberté de les publier ultérieurement, que ces Mémoires ont reçu la forme sous laquelle ils sont imprimés aujourd'hui.
J'ai hésité longtemps, je l'avoue, avant de livrer a la publicité des Mémoires qui n'étaient pas destinés d'abord à sortir du cercle de la famille et de l'intimité. La cause pour laquelle souffrirent les personnages qui figurent dans ces récits, n'a pas les faveurs de la fortune; l'émigration et les émigrés sont accablés depuis plus de cinquante ans sous l'impopularité que tout a contribué à déverser sur eux. 11 est même de mode chez un certain public, de les envelopper dans l'anathème de quelques phrases banales, qui dispen-
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sent de toute discussion et de tout examen. Cependant, par une contradiction singulière, ce public, si rigoureux pour les émigrés de 91, n'a pas de sévérités pour des hommes, qui, cent ans plus tôt, sous l'empire de semblables nécessités, quittèrent leur patrie ; et, par une conséquence à laquelle une classe proscrite, aigrie par le malheur, a su rarement résister, furent amenés à tenir la même conduite que celle qu'on reproche aux émigrés royalistes français. Je veux parler des réfugiés prolestants français de 1685, des catholiques irlandais et des jacobites anglais de 1688. L'opinion de notre siècle est indulgente, je dirais presque, sympathique, aux Schomberg, aux Ruvigny, aux Ligonier, à ces milliers de fugitifs qui firent à la France une guerre implacable, les armes ou la plume à la main ; elle n'oserait se montrer moins favorable aux Berwick, aux Melford, à ces gentilshommes qui suivirent le roi Jacques, et à ces valeureuses brigades irlandaises dont les descendants, sous les noms de Lally, Macdonald, Dillon, Mac-Mahon, pour ne citer que les plus illustres, font honneur à notre pays. Pourquoi cette faveur pour les uns, et cette sévérité pour les autres? L'histoire impartiale, telle que nos neveux pourront l'écrire, quand les passions qui obscurcissent encore notre jugement seront amorties, se chargera de répondre à cette question.
Certes, je le reconnais, et cela sans vaine recherche de l'ai*— probation du vulgaire, l'émigration fut une faute, une faute politique surtout. Une lutte engagée sur le sol national, tranchons le mot, une guerre civile, comme fut, quatre ans plus tard, le soulèvement de la Vendée, eût été mille fois préférable au parti qu'on adopta de former sur la rive droite du Rhin, en territoire étranger, le foyer de la résistance armée aux premiers excès de la révolution. Mais en présence de la si regrettable faiblesse du pouvoir royal et du désarroi de toutes choses à partir de 1790, l'émigration