‹ Dix années d'émigration. Souvenirs et correspondance du comte de NeuillyChapitre 21 sur 28 · M. DR NEUILLY A LA VICOMTESSE DE V · texte numérisé non relu

M. DR NEUILLY A LA VICOMTESSE DE V

U»d*u, (janrier ou février 18CX)).

« Je vous ai écrit, belle Fanny, ainsi qu'à ma mère, sans recevoir de réponse, ni de vous ni d'elle. Peut-être, ma mère ayant changé de logement, n'a pas reçu ma lettre. Je viens d'échapper à une maladie terrible, qui m'a tenu pendant quinze jours aux portes du tombeau. C'est aux soins d'un docteur Weber, et à ceux de mes soldats, que je suis redevable de la vie, qu'il auroit été dur de perdre dans mon lit, quand j'ai échappé aux dangers de la guerre. Je ne suis pas extrêmement fâché d'avoir été si malade : cela m'a fait voir combien j'étois cher à mes chefs, à mes camarades, et aux soldats. Ceux-ci venoient continuellement, et se relevoient pour me veiller; et comme on désespéroit un moment de moi, ils se sont tous mis à pleurer, et sont venus me baiser les mains. Vous qui êtes aimée de tout ce qui vous approche, vous devez savoir comme il est doux de pouvoir croire à l'attachement. Mais pardonnez, je vous parle de moi, comme si je n'avois rien de mieux à vous dire. J'ai pensé mille fois à vous

« Comment vous amusez-vous à Hambourg?

Vous y avez sans doute autant de succès que partout. Il me aemble entendre parler de la belle Hollandoise. Quand vous fûtes partie, la première fois, j'arrivai ; et tous les jeunes gens me dirent que j'avois bien perdu de ne pas vous voir. Je les assurai que j'avois déjà eu le bonheur de vous connoitre, et que cela me rendoit votre départ plus douloureux; puisque, outre, votre jolie figure, j'avois connu en vous, charmante Fanny, un excellent cœur et un heureux caractère, qui vous rcndoient chère à tout ce qui vous voyoit.

« Adieu, ma belle dame, pensez un peu à moi, je vous prie ; et souvenez- vous, que parmi les personnes qui vous chérissent, il n'en est pas beaucoup d'aussi sincères quo.

« Achille. <>

Mon rétablissement fut prompt et complet ; j'avais été nommé

sous-lieutenant, et j'avais la promesse d'une lieutenance dans

la cavalerie. Mon sort mn paraissait de plus en plus heureux.

Peu de temps avant d'être nommé sous-lieutenant, M. de Neuilly écriYait a sa mère :

a Tu me demandes, chère maman, si je suis toujours au même point? Hélas oui! Dans ce service, on n'avance qu'à son tour, à moins que l'on n'ait de puissantes recommandations, et je ne suis pas assez souple pour en chercher. Je me contente de mériter la place, en faisant strictement mon devoir. C'est aux chefs à se consulter, et à voir s'ils veulent de moi. Il n'est pas dans mon caractère d'aller mendier une sotte place de sous-lieutenant, ou plutôt de la voler à ceux de mes camarades qui sont devant moi. Non.

• Je suis depuis longtemps à lu dernière place : Je n'en suis ni fâché, ni surpris, ni confus; Si je n'ai pas reçu la plus légère grâce, Je n'ai pas essuyé la honte d'un refus. »

« Et puis, moi qui sais combien je suis gauche en sollicitant pour les autres, je rougis encore plus de ma bêtise lorsque j'ai la moindre chose à demander pour moi. Croirois-tu que lorsqu'il s'agit d'une permission pour aller me divertir à une couple de lieues, j'y regarde à deux fois; et que j'aime souvent mieux m'en priver que de la demander, quoique sûr de l'obtenir. — Mon cher fils, vous êtes un sot. — C'est vrai; mais que veux-tu faire? je suis bâti comme cela ; et quoi que je puisse médire à moi-même, je ne peux pas gagner sur moi de prendre de l'assurance, même pour des bagatelles. Si je me connois bien, c'est moins par timidité que par fierté : car un refus m'humilie et m'afflige, s'il n'est pas habillé de satin ; et chez nous, on ne pèche pas par trop de compliments. On a fait à quelques officiers des remontrances, à la parade ; si pareille chose m'étoit arrivée, ou je me serois cassé la tête, ou j'aurois quitté le régiment. Aussi je suis terriblement circonspect, et j'évite les apparences d'un tort. Depuis que je suis au régiment, je n'ai goûté ni du prévôt ni des arrêts ; ce qui est vraiment beaucoup, car je n'en connois guère qui n'y aient été plusieurs fois, en moins de temps »

Le lieutenant-colonel, baron d'Eichler, qui commandait le régiment, avait pris beaucoup d'amitié pour moi; j'étais comme son aide-de-camp. Il m'avait éprouvé par quelques

commissions assez difficiles, et comme j'avais eu le bonheur de les remplir, il m'en témoignait son contentement en m'en donnant d'agréables, qui me mettaient en relation avec les généraux. Il me menait toujours avec lui en société, et me donnait des instructions sur mon métier. C'était un jeune homme de vingt-huit ans, qui s'était élevé par sa bravoure et ses talents. J'étais bien avec tous mes camarades, sans exception ; et l'ami d'un seul, qui était de bonne famille, instruit, et estimé de tout le régiment. Le colonel avait approuvé notre liaison, et nous avait recommandés l'un à l'autre. Nous étions dans la même compagnie, et tout seuls, car notre capitaine était prisonnier.

11 y avait dans notre armée beaucoup d'officiers de fortune, de ceux qu'on appelle von der pique auf (1). Entre eux et les officiers nobles, on ne faisait aucune distinction. Nous mangions, nous sortions, et nous jouions ensemble. Il n'y avait pas de bande à part entre camarades, et l'on eut été fort mal vu, si l'on se fut avisé de faire le fier. Toutefois, une éducation différente amenait des goûts différents, et chacun se liait sans affectation avec ceux qui lui convenaient. La plupart passaient leur temps hors du service à fréquenter les cafés et les jeux; quelques-uns l'employaient à étudier de bons ouvrages de stratégie ou de littérature. J'étais de ce nombre; et le soir, j'allais dans la meilleure société avec le colonel. Là, ma naissance me donnait une position que les officiers de fortune n'avaient pas, et j'étais accueilli par mes supérieurs en grade. Tous ceux qui servent dans l'armée autrichienne peuvent s'élever à tous les grades : le maréchal Kaim avait commencé par être tambour; Kaufmann, un de nos capitaines au régiment de Stain, avait été soldat, sous-officier, et sergent.

Il y avait à Lindau un chapitre de chanoinesses nobles : nous

(1) Littéralement : Qui viennent de la pique, c'est-à-dire qui sont sortis des sousofficiers. La pique, do même que la hallebarde, étant l'arme des sergents des compagnies d'infanterie.

228 SOUVENIRS DU COMTE de neuiu.y.

passions là presque toutes nos soirées. L'abbcsse était âgée, mais je me rapprochais de celles des chanoinesses qui me paraissaient les plus jolies et les plus jeunes : elles n'étaient nullement guindées. On dînait chez elles, et il y avait quelquefois plus de trente couverts. On jouait aux cartes, aux petits jeux. Je me souviens de leur avoir appris :

II a passé par ici, Le furet du bois joli.

Ces dames étaient libres de sortir; elles pouvaient se marier : mais la plupart étaient peu riches, et n'avaient guère l'espoir de s'établir. Elles étaient vêtues comme dans le monde. La seule chose qui les distinguait, était leur croix attachée sur l'épaule par un nœud de ruban.

L'abbesse vint à mourir. Elle était de haute naissance ; on lui fit des obsèques conformément à son rang princier. Tout le régiment prit les armes; nous nous mîmes en grande tenue, avec l'écharpe. Une partie des troupes entra dans l'église, le reste demeura en dehors pour faire les salves d'usage. La défunte, revêtue de son habit de chœur et d'un grand manteau de velours noir, à longues manches garnies d'hermine, reposait sur un catafalque, élevé au milieu de la nef. Elle avait sur la tête une sorte de bonnet carré en velours noir bordé d'hermine, assez semblable à un bonnet de juge ; et au-dessus de la tête, sa couronne fermée, posée sur un coussin. Ses armes étaient sur des écussons, aux quatre coins du catafalque, et sur une grande bannière qui flottait au-dessus. On distinguait de loin, dans le haut du chœur, toutes les chanoinesses, rangées dans leurs stalles : elles étaient en grand costume, vêtues comme l'abbesse. Leur manteau les enveloppait de la tête aux pieds, et leurs longues manches traînantes leur couvraient les mains. On apercevait à peine leurs visages sous leurs bonnets. C'était d'un effet bizarre et fort majestueux.

M. DE NEUILLY A SA MÈRE

Dm 19

« Je ne reçois plus de tes lettres, chère maman, et il est aussi possible que les miennes ne te parviennent pas. De grâce, donnemoi de tes nouvelles. J'en attends tous les jours, bien impatiemment

« Ma santé est bonne; je mène toujours une vie heureuse, et il n'y a pas d'officier qui serve plus agréablement que moi. Je suis de cœur et d'âme à mon devoir; j'exerce tous les jours la compagnie, et j'étudie avec un officier instruit, toutes les manœuvres. Ma peine est bien récompensée par la bienveillance que tout le monde me témoigne. Nous attendons chaque jour l'ordre de marcher. Les républicains évacuent leurs conquêtes, et nous allons les occuper.

■ Dernièrement, il est venu des prisonniers françois en quartier dans ma station ; et parmi eux, il s'est trouvé plusieurs personnes

de Neufchâtcau, Bourmont, La Marche, etc Il y avoit un certain

Henry, dont le père étoit sergent à la prévoté de Brunet-Neuilly. Il s'est souvenu de m'avoir porté sur les bras. Les deux fils de Pernin étoient officiers, et ont donné leur démission. Le fils d'Artus est sergent-major; le gendre de Morquin, le tanneur, a été tué. D'autres, de Neufchateau, connoissent l'abbé Robillot, mais ignorent où il est. Pour ce qui est des biens, ils n'ont pu me dire rien de certain. Je leur ai fait donner à boire et à manger ; et j'ai invité à dîner un capitaine, homme aimable et bien élevé, qui m'a paru fort touché d'être si bien traité par moi. Il m'a donné son nom et des renseignements pour qu'il puisse m'ètre utile. Il connoit aussi un autre capitaine à qui j'ai sauvé la vie, et qui parle de moi avec le plus vif désir de me revoir et de m'ètre utile. Dieu sait ce qui peut arriver !

« Je te prie de dire à M me de Martel mille belles choses, et que j'ai rencontré avant-hier un sien cousin, nommé l'Êpinay, qui est simple dragon dans La Tour. Je l'ai invité à souper en l'honneur de sa parente, et nous avons bu à sa santé. Ce pauvre diable est pour le moment aussi pauvre que Job, et sale comme un gentilhomme qui fait le métier du soldat

« Adieu , chère mère , donnemoi des nouvelles de tout le monde et de la chronique. J'embrasse mes oncles. Gronde Clémentine : je lui ai écrit souvent, sans réponse. Adresse tes lettres au quartier-général, elles parviennent toujours. Tu sais les nouvelles plus tôt et plus sûres que nous. La paix paroit certaine avec les François, mais on arme terriblement

en guerre : il seroit possible que notre aigle dirigeât son vol vers le nord. »

Deux de nos soldats, polonais de nation, avaient été arrêtés, désertant à l'ennemi avec armes et bagages ; ils avaient aggravé leur crime, en tirant sur nos patrouilles. A cette occasion, j'assistai pour la première fois à un Stand-recht, ou Cour prévotale militaire, qui n'est ordinairement formée qu'en temps de guerre. Je vais décrire ici cette institution, qui n'est pas connue en France.

Dans les vingt-quatre heures de son arrestation, le prévenu doit être jugé, condamné, et exécuté, sans avoir posé la tête sous un toit. C'est habituellement à la grand'garde qu'il est détenu aux fers, sous la surveillance d'un factionnaire, qui est puni de mort, s'il s'échappe. La commission, composée d'un major président, deux capitaines, deux lieutenants, deux sous-lieutenants, deux caporaux, et deux soldats, s'assemble en plein air, formant un demi-cercle : le rapporteur, qui se nomme Yauditeur, est à la droite, à l'extrémité du demi-cercle. Aux pieds du président, est un tambour sur lequel sont croisés une épée nue et un bâton. Tout le monde est debout. On amène le prévenu libre, en face du major. La procédure, qui ne relate que le délit et ses circonstances, est écrite au crayon sur la peau d'âne d'un portefeuille. Le rapporteur en donne lecture. Le major interroge le prévenu sur son nom, son âge, son pays; puis le rapporteur lit l'article du Code militaire ou Règlement, qui spécifie la nature de la peine. On fait retirer le prévenu, et le major dit: « Que ceux qui sont d'avis de la condamnation, lèvent la main droite, le pouce en l'air. » Il compte alors quelle est la majorité. Si elle est pour la condamnation, il prend l'épée qui est sur le tambour, et la tenant la pointe en l'air, il prononce le jugement et l'heure de l'exécution. Pour l'absolution, il prend le bâton sur le tambour, et le baisse.

A cent pas du Conseil, est à cheval, le plus jeune des officiers présents au corps. Dès que le rapporteur a notifié le jugement

au condamné, il en instruit l'officier, qui doit se rendre au galop, près du colonel, et implorer la grâce, que celui-ci a le droit d'accorder, ou de commuer la peine. S'il la refuse, le régiment s'assemble, et se range sur le lieu de l'exécution, en carré, dont un des côtés n'est pas fermé : c'est celui où on place le condamné, qui se met à genoux; et un tambour lui bande les yeux. Le major, à cheval, est à sa droite, l'épée à la main. Au signe qu'il en fait, quatre hommes sortent du centre, s'avancent sans bruit, l'arme haute, à trois pas du patient. Us le mettent en joue, quand le major lève l'épée; et font feu, quand il en frappe sa botte. Deux tirent à la poitrine; un, à la tête; le quatrième, dès que le malheureux est tombé, lui casse la tête, à bout portant.

Les Français ayant paru concentrer leurs forces près de Constance, on y envoya des troupes. Mon capitaine fut nommé commandant de place à Ermatingen, et je fus détaché de la compagnie avec quarante-cinq hommes, dans un bon village, où je fus souverain seigneur. Ermatingen est une jolie petite ville, avec un port sur le lac, en face de Constance, près de Petershausen. Cette ville était la résidence actuelle de M. de Dalberg, coadjuteur de Mayence, prince-évêque de Constance, etc., depuis électeur, archichancelier de l'empire, archevêque métropolitain et primat de l'Allemagne (1).

(1) Charles-Théodore, baron de Dalberg, né en 1744, d'une très-illustre famille, i fut aux titres les plus divers, un personnage érainent : évéque, souverain, grand politique, négociateur, savant, penseur, écrivain. Une des époques les plus mémorables de sa vie a été celle de 1792 à 1804; il fut alors l'Âme de la défense des intérêts allemands et des coalitions entre les princes du corps germanique. Devenu électeur de Mayence en 1801, il assista au démembrement, puis à la reconstruction de l'électorat, dont le siège fut transféré à Ratisbonne. Lors de l'établissement de la confédération du Rhin, ce fut lui qui présida, sous le titre d'archevêque, grand-duc, prince-primat, prince souverain d'Aschaffenbourg, Francfort, Fulde, etc., les deux collèges créés par l'acte fédéral, et particulièrement le premier collège, dit collège des Rois. Après la victoire de Wagram, la ville de Ratisbonne avait été réunie à la Bavière, et le prince-primat indemnisé par le grand-duché de Francfort, dont la succession fut déclarée acquise à Eugène Bcauharnais. Francfort se souviendra toujours dos bienfaits de son gouvernement éclairé et généreux.

Ce prince, un des hommes les plus habiles, les plus lins et les plus spirituels qui aient vécu, tenait sa Cour, comme si nous eussions été en pleine paix. Cette Cour, où la sévérité ne régnait certes pas, était embellie par des femmes charmantes, que le prélat semblait préférer beaucoup à ses chanoines. Si Son Altesse n'était pas très-orthodoxe comme évôque, c'était bien le prince le plus aimable et le plus gai qu'on put voir. 11 parlait français comme à Versailles, et affectait de ne parler jamais que français. 11 connaissait une foule de personnes de la Cour.

En arrivant, je fus lui offrir mes hommages. Il me reçut d'autant plus gracieusement, qu'il avait souvent rencontré chez son parent, le comte souverain de La Leyen, mon cousin, le comte de Brunet, alors capitaine aux hulans de Schwartzenberg. La comtesse de La Leyen et la mère de M. de Brunet avaient été élevées ensemble, au couvent de Metz; elles étaient demeurées fort liées, et mon cousin était reçu avec une affection toute particulière chez la princesse. Son Altesse m'invita à dîner tous les jours au palais. Il y avait jeu à la Cour épiscopale ; et deux fois par semaine, des concerts. J'y allais le plus souvent que je pouvais.

Je ne tardai pas à adresser mes hommages a une jeune demoiselle, fille d'un chambellan, vive, accorte, plus agréable que jolie : elle était si fraîche que l'évêque l'avait surnommée M Ue Frûhling (M Ue Printemps). Son esprit tenait tout ce que promettait sa mine éveillée et spirituelle. Le feu prend vite a l'amadou. 11 me parut bientôt que je n'avais pas l'air de trop lui déplaire. Aussi, tous les moments dont je pouvais disposer, je les lui consacrais.

Nous reçûmes une recrue considérable de jeunes Bohèmes, généralement d'une figure et d'une tournure charmantes. J'en eus, pour ma part, une soixantaine. Je les traitai avec bonté et douceur; malgré cela, je remarquai que la tristesse les gagnait, et qu'ils étaient attaqués de cette fatale maladie du pays

{heimweh). J'imaginai de faire infuser des ècorces d'oranges amères dans de l'eau-de-vie, et de leur en faire avaler une cuillerée. Puis, comme j'avais parmi mes hommes plusieurs soldats qui jouaient du violon et d'autres instruments, j'organisai tous les soirs un bal, que mon tambour se chargea de pourvoir de beau sexe. J'avoue que la réunion n'était pas la fleur de la société, mais j'avais mon but, et il fut atteint. Ces demoiselles égayèrent ces pauvres enfants, et leur firent oublier leur chaumière et leur troupeau. Le mal du pays se passa ; je ne perdis pas un homme, tandis qu'il en mourut un grand nombre dans les autres compagnies.

Le capitaine m'en félicita ; mais cela me valut de sa part une mission dont je me serais bien passé. L'hôpital du régiment était à une demi-lieue, dans un ancien château, abandonné à un fermier. Il était si mal tenu, si mal dirigé, qu'il y mourait beaucoup de soldats, et que les convalescences ne finissaient pas. Le capitaine m'en nomma commandant, avec un pouvoir discrétionnaire pour en extirper les abus. 11 fallut surmonter mon ennui et mon dégoût. Je fis venir devant moi les chirurgiens et les employés, et leur donnai lecture d'un ordre du jour, relatif aux soins à donner aux malades, à la propreté, aux heures des visites et des pansements, auxquels je voulais assister. Cet ordre fut affiché à l'entrée de toutes les salles. J'établis des règles fixes, et je menaçai de punitions sévères ceux qui y contreviendraient. Enfin je fis faire des fumigations partout, blanchir et aérer les salles ; j'employai le vinaigre des Quatre- Voleurs, et j'avais toujours h la main un citron piqué de clous de girofle.

En visitant la cuisine, je crus m'apercevoir que la viande n'était pas en rapport avec le poids marqué sur les feuilles. On trouva en effet un déficit considérable. Je fis mettre au cachot l'employé qui en était coupable. Me souvenant du comte sicilien dans Gil Blas, et craignant qu'on me trompât sur la viande cuite, j'établis un planton près des marmites, lin espion que je m'étais donné, m'apprit que MM. les chirurgiens, quand la

visite du soir était faite, s'échappaient par une petite porte, et passaient la nuit en ville; je les consignai, et deux d'entre eux ayant enfreint ma défense, je les mis aux arrêts de rigueur, avec un factionnaire à leurs frais pendant huit jours. Je fus averti que le sommelier, au lieu de vin, donnait aux convalescents de l'abondance; je le fis mettre aux fers, et certes, il aurait été pendu, si j'en avais rendu compte. En très-peu de temps, tout fut en ordre : les malades guérirent et purent rejoindre. Le colonel vint avec des officiers supérieurs visiter l'établissement ; ils furent satisfaits de l'ordre, de la régularité et de la propreté qui y régnaient. Je demandai si vivement qu'on me fit relever, que quelques jours après, on envoya un autre officier, auquel on enjoignit de ne s'écarter en rien de la marche que j'avais suivie. Enchanté d'avoir mené à bien cette mission peu agréable, je revins à Ermatingen.

Depuis le commencement de la guerre, les Croates que nous avions dans l'armée avaient donné des signes de mécontentement : ces peuples sont d'ordinaire les plus fidèles sujets de l'Empereur; les griefs de ceux-ci venaient de la conduite de leurs officiers. La Croatie, par sa capitulation, était tenue de fournir à l'armée active, un certain nombre de bataillons pour servir pendant un temps déterminé ; après lequel, ils étaient relevés par d'autres contingents. Cette fois, les bataillons qu'on attendait n'étaient point arrivés, et l'on n'en avait aucune nouvelle. Les bataillons qui avaient fait leur temps, ne voulurent plus servir. On essaya vainement de tous les moyens pour les déterminer à rester en ligne : ils s'insurgèrent et partirent. On nous fit prendre les armes : infanterie, cavalerie et artillerie, et nous les rejoignîmes à dix ou douze lieues, dans les environs de Tettnang. Ils s'étaient mis régulièrement en défense, sur un monticule; nous trouvâmes moyen de les cerner. On les somma de mettre bas les armes : ils refusèrent. On les fit attaquer, et ils furent écrasés sous le nombre, après une défense dans laquelle beaucoup des nôtres furent

tués ou blessés. Les Croates qui furent pris, furent condamnés à être décimés ; ce qui a lieu ainsi :

On fait mettre les coupables en bataille : un officier supérieur passe devant eux, et les compte avec le doigt un à un, jusqu'au dizième homme, qu'il fait sortir du rang et qu'il remet entre les mains de la garde. Il recommence alors à compter jusqu'au dizième homme, et toujours ainsi. Les condamnés restent au milieu du piquet, jusqu'au moment où ils subissent leur peine, ce qui a lieu deux heures environ après la sentence. Us peuvent pendant ce temps réclamer les secours de la religion ; l'aumônier du régiment est toujours présent à l'exécution.

On fait l'appel : chaque patient arrive à son tour; on lui bande les yeux. Quatre soldats, désignés d'avance, arrivent le fusil haut, en faisant le moins de bruit possible. Ils s'arrêtent, et tirent à la distance de trois pas. On jette de côté le corps de l'homme qui vient d'être tué; on amène un autre patient, et quatre nouveaux soldats exécutent sa sentence. Il n'est pas rare de voir le condamné qu'on amène pour subir son sort, aider à enlever le corps de son camarade. Il faut avoir été témoin de cette familiarité avec la mort et de cette aisance parfaite, pour la croire possible à un pareil moment.

Les Croates, au nombre d'une vingtaine, subirent leur peine avec le plus grand sang-froid. Plusieurs avaient la pipe à la bouche, et ne la quittèrent pas en allant au supplice. L'un d'eux, un beau jeune homme qui n'avait pas plus de vingt-un ans, quand le tambour s'approcha pour lui bander les yeux, tira quelques gorgées de fumée, et lui remit sa pipe tranquillement. Il tomba l'instant après.

J'ai vu fusiller bien des soldats, en ma vie, et je les ai tous vus mourir avec ce courage passif : sans cris ni pleurs. En général, le soldat allemand ne montre pas de faiblesse. J'en ai vu qui fumaient leur pipe, pendant qu'on leur coupait le bras ou la jambe, et que le chirurgien opérait. Il fallait que l'opération fut bien douloureuse, pour leur arracher des plaintes

ou de sourds gémissements. Je n'en ai jamais entendu qui jetassent les hauts cris.

M. DE NEUILLY A SA MÈRE

Ermalingeu, ce 15 avril {année 1800).

« Nous avons quitté Lindau, depuis environ huit semaines, chère maman, et nous marchons, dans quelques jours, à la grande armée, ce qui nous réjouit fort. M. de Kray rassemble ses forces sur deux points : un camp à Stockach, l'autre, àDonau-Eschingen. Nous présumons qu'il laissera l'ennemi attaquer le premier, et passer le Rhin; et qu'alors il prendra l'offensive. J'attends l'ouverture de la campagne avec une impatience partagée par mes camarades et nos braves soldats. Nous avons notre réputation à soutenir, et nos pertes de la Suisse à venger. D'ailleurs le plus beau jour d'un militaire, est celui d'une action, où il peut se distinguer ; et au poste que nous allons occuper, on récompensera les preux et on punira la lâcheté, car tout est en vue. Ce n'est pas comme dans les petits corps, où le brave soldat périt sans espoir d'être seulement nommé, et où le poltron, chacun combattant séparément, a plus de facilité de fuir le danger.

• Dans trois ou quatre mois, je serai lieutenant. J'ai refusé net la cavalerie, où vu l'état de mes moyens, j'aurois joué un triste rôle ; au lieu que dans l'infanterie, je figure aussi bien que les autres, grâce à l'oncle Rey, que je remercie encore, et que j'embrasse de tout mon cœur. Je suis toujours de plus en plus content et heureux. Il est dommage que chez nous, on n'avance en grade que sur les cadavres de ses amis et de ses camarades. Mais au fait, chacun y est pour soi : à l'heureux, l'heureux !

« Mon capitaine a été sensible à ta lettre, et m'en montre encore plus d'amitié, s'il est possible. Il cherche à me procurer tout le bien-être qui dépend de lui. Notre régiment est de nouveau sur un pied formidable. Nous exerçons bien, et nous avons une bonne espèce d'hommes. L'armée est magnifique, équipée et armée supérieurement. En attendant que je guerroie, je me divertis le plus possible : je chasse, je pêche, je vais dans les villes voisines, telles

que Mœrsburg, Markdorf, etc Mes chevaux se portent bien,

malgré les promenades que je leur fais faire. La seule chose qui me peine, c'est le manque de livres; mais on ne peut pas avoir tous les agréments à la foi* »

SOITVEXMS HL- fiOMTK DK NKl ll.t.V.

M. DE NEUILLY A SA MÈRE

Ermalingen, 19 avril (année 18O0).

« Le capitaine l'écrivant, ma chère maman, il ma proposé de mettre un mot pour toi dans sa lettre; et quoique je t'aie écrit un volume l'autre jour, je profite de l'offre. Les nouvelles d'Italie sont tous les jours meilleures, et pendant que nous sommes dans le repos, nos frères d'armes mettent nos ennemis en fuite. J'espère bien que, à notre tour, nous allons sortir de l'inaction. La chaleur ici commence à être insupportable. Si nous avons à comhattre pendant une journée comme celle-ci, nous serons rudement harassés. J'arrive de la chasse, et j'en rapporte un lièvre. J'ai blessé l'autre jour un chevreuil, mais je n'ai pu l'avoir, faute de chiens. Mes soldats m'apportent le plus beau poisson qu'ils pèchent; ils m'ont pris des carpes de sept à huit livres, et des tanches de trois ; beaucoup de belles truites et d'écre visses. Avec quel plaisir, je te régalerois, si tuétois auprès de moi! Tout-à-l'hcure, après l'exercice, j'irai à la pèche. C'est un bien bon métier que le mien, puisqu'il satisfait mes goûts : j'aime la pèche, la chasse, j'y vais; la bonne chère ne me manque pas. Quant aux belles, il n'y en a pas de cruelles, en quelque état que ce soit, dans le cercle de Souabe ; tout le monde le sait.

« J'ai deux bons chevaux; je suis reçu et considéré partout; aimé de mes chefs et de mes camarades, bien portant, et gai du matin au soir. Je n'ai point d'inquiétudes pour le lendemain. Si je le savois heureuse, je n'aurois rien à désirer. ■»

« Le 20. — Nous recevons l'ordre de partir demain pour Ubcrlingen. Ce lieu est rempli d'émigrés et d'émigrettes, entre autres: la vicomtesse de Mirabeau. Mon cousin de Salvert y a été longtemps.

M me DE NEUILLY A SON FILS.

Hambourg, ce 29 avril (année 1800).

« Il est doux pour moi de te savoir

montent de ton état. L'on n'est réellement heureux, que lorsque l'on croit l'être; et il est d'un bon esprit de se contenter d'un sort

médiocre mais honnête, dans un temps où aucun de nous ne se trouve plus être à sa place. Il est agréable d'être distingué de ses chefs. Pais en sorte, mon cher ami, que la bonne opinion qu'ils ont prise de toi se soutienne. L'on ne doit souvent la prévention favorable que l'on inspire, qu'à des qualités extérieures, qui n'ont tout leur prix, que lorsqu'elles sont accompagnées et soutenues par du mérite. Tu plais toujours au premier aperçu ; mais quelquefois, tes conquêtes ne sont pas de longue durée, car souvent tu ne te gènes plus, tu te livres à tes petits défauts, et tu perds le fruit de cette première prévention, qu'il te seroit si aisé d'entretenir avec tant soit peu d'attention sur toi-même, puisqu'au fond, tout ce que tu parois de bon, tu le vaux, mon cher enfant.

« Tu ne me dis pas comment il se fait que tu aies la promesse d'une lieutenance dans quelques mois, et cela m'intéresse beaucoup. 11 y a tout à gagner pour le grade, les appointements, l'agrément; et, qui plus est, pour les événements de la guerre. Mandemoi si tu as plus que de l'espérance à cet égard ?....»

Nous fûmes envoyés au camp de Donau-Eschingen, un des points sur lesquels M. de Kray avait rassemblé ses forces. Le colonel du régiment, fait prisonnier dans la dernière campagne, était remplacé par le comte Caraccioli, napolitain, brave, généreux, obligeant, mais très-vif; énormément riche et fou de musique. Dès son arrivée au régiment, il avait fait des frais considérables pour avoir des musiciens et des instruments de choix : nous avions soixante-douze musiciens d'harmonie, sans compter la musique turque (1). 11 les avait fait costumer richement et à ses frais ; et dans les villes où il séjournait, il donnait des bals et des concerts. Je lui rendis tout ce qu'un subalterne doit à son chef; mais sans empressement, préférant attendre, et me recommander par mon zèle et mon exactitude à remplir mes devoirs, sans y mettre de l'affectation.

(1) En Autriche, chaque régiment avait deux bandes de musique : la musique d'harmonie et la musique turque. L'harmonie était composée de clarinettes, basson, etc. Elle était ordinairement à l'état-major. La musique turque était composée d'instruments en cuivre : cymbales, chapeaux chinois, etc. Elle marchait avec le régiment, quand il était en entier. {Comte de S.)

Le régiment était cantonné, et les officiers, logés dans les meilleures maisons de la noblesse et du clergé. J'avais en partage un château, dont j'ai oublié le nom, aussi bien que celui du seigneur, qui, ainsi que sa châtelaine, était bon musicien. Ils me demandèrent si je l'étais? Je répondis qu'à ma honte, je ne l'étais pas.

J'avais l'habitude de chanter lorsque je m'habillais : un matin, par hasard, la dame m'entendit. Ayant trouvé ma voix juste, elle voulut chanter avec moi des duos de la Cosa rara, de la Zauber flœte, etc... Je me prêtai avec empressement, et du matin au soir, la musique devint notre principale occupation.

La fenêtre du salon où était le piano, était ouverte, un jour que mon colonel, qui venait faire une visite, défendit qu'on l'annonçât. Il nous écouta jusqu'à la fin du morceau, et étant entré, il me vit planté comme un maestro, à côté de la prima dona. — Quoi! vous chantez, me dit-il. Vous m'aviez assuré que vous ne saviez pas la musique. — Et je ne vous ai pas trompé, mon colonel, lui répondis-je. Et je lui expliquai que je n'étais qu'un perroquet. Il nous pria de recommencer, et parut si content de moi, que j'en fus honteux. Ce qui est certain, c'est que depuis lors, il ne cessa de me montrer de la bienveillance.

Nous n'attendîmes pas longtemps au camp, avant d'entrer en campagne. Le 1 er mai, nous apprîmes que Moreau avait passé le Rhin, sur plusieurs points. Ordre nous fut donné, surle-champ, de nous mettre en marche.

Nous partîmes du camp, le 2 mai, et nous arrivâmes à trois heures du matin, à la position près d'Engen.

M. DE NEUILLY A SA MÈRE

Au camp de Donan-Kschingen.

Ce 26 avril (année 1800).

« Je serai exact à t'écrire, à la

première bataille, qui sera drue, et avant peu de temps. Nous n'au-

rons pas l'avant-garde, à cause de nos pertes de l'année précédente ; mais j'espère que nous aurons part au festin ; ou du moins au dessert. Sois rassurée sur mon compte, pendant la campagne. Autant j'aurai d'ardeur à faire mon métier en homme d'honneur, autant j'aurai la prudence essentielle à un officier. Si je succombe, ce que je ne crois pas, ce sera en faisant mon devoir, et avec l'estime de ceux qui me connoîssent. Si j'en reviens, comme je l'espère, chère maman, ce sera avec un grade de plus, et peut-être deux, et une bonne conscience. L'objet de mon ambition seroit la croix de Marie-Thérèse : pour l'avoir, il ne faut que l'occasion ; sois sûre que je la saisirai , »

Le 3 mai se passa à rassembler les colonnes, et en affaires devant-postes. Le 4, à 9 heures, commença l'affaire. Nous étions de l'aile droite, et opposés à la meilleure partie des troupes des républicains. Il y avait devant notre front, de petits prés, environnés de haies; un bois, et une vallée. On demanda des volontaires , et j'eus l'honneur de les commander. Je fouillai tout, et découvris l'ennemi dans le bois. Je l'en chassai, sans pourtant oser le poursuivre, parce que je vis des tirailleurs qui gagnaient mon flanc droit, pour me couper.

Le bataillon arriva, et j'eus ordre d'aller observer les mouvements de l'ennemi sur la droite. Je gagnai la hauteur de Stauffen, et je vis les républicains, qui cherchaient à nous amuser du côté où nous étions, et faisaient filer une forte colonne, pour nous prendre en flanc. Je jugeai leur intention, et en prévins le major; je lui dis ensuite ma manière de voir, qu'il approuva. Ce que je lui avais prédit arriva : les Français mirent quatre pièces en batterie, et commencèrent à tirer dans le bois où nous étions, et forcèrent nos gens à la retraite. J'étais à mon poste avec un peloton, et fort attentif à tout. Tout d'un coup, je vis avancer l'ennemi de droite et de gauche, et que presque tous les points de retraite allaient m'être coupés. Il y avait une ferme à quelques cents pas, et déjà je songeais a m'y retrancher, lorsque mon capitaine, plein d'inquiétude pour moi, vint au grand galop, au péril de sa vie,

>m\r:Nins nt: comte de neimi.lv.

pour me sauver, me criant de rejoindre en toute diligence, et par le milieu de la montagne. 11 était plus que temps, car à peine avais-je rassemblé mes gens, que l'ennemi était à mes trousses. Je gagnai une haie, et pour arrêter ces drôles, qui me serraient de trop près, je fis faire une décharge, qui en mit quelques-uns à bas, et contint les téméraires. Je revins prendre ma place au bataillon, sans avoir perdu un seul homme. J'avais un petit morceau de pain et de saucisson dans ma poche ; je me dépêchai de le manger, parce que je me doutai que nous attaquerions bientôt.

Nous reçûmes l'ordre de marcher contre une forêt, où l'ennemi était en grand nombre. Nous partîmes par pelotons, et à deux ou trois cents pas, nous nous mîmes en bataille, et avançâmes tambour battant, jusqu'à environ cinquante pas, où on nous accueillit avec une grêle de cartouches, d'obus et de balles. Nous reçûmes ce diable de feu sans bouger, et même après deux décharges, sans y plus répondre. Nos files étaient renversées et remplacées en un clin d'œil. J'admirais la constance de nos gens. Nos deux majors furent blessés, de même que cinq à six officiers, et un monde de soldats. Je reçus une balle à mon ceinturon, mais elle ne perça pas.

J'étais près de mon capitaine, et je lui faisais sentir la maladresse de fourrer des troupes dans la sotte position où nous étions» et je l'engageais à proposer l'attaque à la baïonnette ; mais il me dit .qu'on nous faisait rester là, jusqu'à ce qu'il y eût assez de troupes pour tenir la position plus loin. A peine achevait-il ces derniers mots, qu'une balle le frappa à la tempe droite, et le jeta roide, à mes pieds. Rien ne peut peindre la douleur que je ressentis.

Notre bataillon s'étant retiré, je ne pus me résoudre à abaudonner le corps de mon pauvre capitaine, et suivi de trois soldats sûrs, je courus le chercher. L'ennemi me tira des milliers de coups sans nous toucher, ni me faire autre mal, qu'à mon chapeau, qui fut percé. La faim, la soif, la fatigue, et surtout la chaleur, avaient ôtè les forces, mais non le cou-

rage, à nos soldats. Nous tînmes jusqu'à la brune, où les Français nous attaquèrent si vivement, que nous nous retirâmes en désordre.

Je faisais mon possible pour rallier nos gens; j'en avais déjà une vingtaine près de moi, lorsqu'un boulet vint frapper contre une grossière pierre, et m'en envoya un éclat contre la cuisse droite, au-dessus du genou. Je tombai presque sans connaissance. Pour me réchauffer, un demi escadron de Kinsky me passa sur le corps, sans me faire mal, heureusement. Je me traînai sur les cadavres, comme je pus, au moment d'être pris ou écrasé à chaque instant. Pour mon bonheur, je rencontrai deux soldats qui me cherchaient et qui me conduisirent à Engen. Rey, mon cousin, officier au régiment de Ferdinand dragon, m'y donna un peu de vin, et me fit des compresses d'eau-de-vie. Ma jambe était si engourdie, que je ne la sentais pas : je tremblais qu'il n'y eut fracture; le chirurgien me rassura, et me promit que je serais bientôt guéri.

Je passai la nuit sur la terre, auprès du feu, ayant le dos d'un soldat pour oreiller, et j'en eus une mauvaise, plutôt par le mal d'esprit, que par celui du corps. Mon infortuné capitaine était enterré à quatre pas; à peine fermais-je les yeux, que je le voyais sanglant et défiguré : je n'eus pas un instant de repos.

11 n'y avait point de charriots pour transporter les blessés, et tout se retirait : je pris mon parti, et fis une lieue et demie sur mes jambes, appuyé sur deux soldats. Arrivé à Lieptingen, je grimpai sur une mauvaise charrette, et me fis conduire à Tuttlingen. Je me croyais là en sûreté; point du tout. Je venais à peine d'y arriver, que les chasseurs français y entraient. Je gagnai, avec mes soldats, un bois qui était proche, et je me rendis clopin-clopant jusqu'au village prochain; où, d'autorité, je pris une voiture. Pendant quatre jours, j'eus toujours ces Messieurs à mes trousses, car l'armée avait pris un autre chemin.

Je n'ai parlé que de mon régiment ; les autres firent aussi, supérieurement leur devoir : toutes nos troupes combattirent

avec une valeur au-dessus de tout éloge, mais il y eut de grandes fautes de la part de nos chefs. Le major me loua sur la manière dont je m'étais conduit, mais il ajouta qu'une autre fois, je ne marchasse qu'à mon tour. Cela vint, de ce qu'au moment où l'on avait demandé des enfants perdus, j'étais sorti de ma place le premier : ce qui n'est pas d'usage; car les officiers sont tous censés de bonne volonté, et ils ne doivent marcher qu'à leur tour.

M me DE NEUILLY A SA FILLE.

Ce 19 moij (année 18UO).

J'ai reçu des nouvelles d'Achille hier au soir, ma chère enfant. Il m'apprend qu'il a été blessé au-dessus du genou d'un éclat de boulet, qui l'a renversé, et qu'un escadron de Kinsky lui a passé sur le corps, sans lui faire heureusement aucun mal. Son capitaine, celui qu'il aimoit tant, avec juste raison, a été tué en lui parlant ; cette perte l'afflige plus que sa blessure. Il m'écrit d'Ulm, qu'il se rend à Augsbourg avec le jeune Finguerlin , blessé aussi ; et que le chirurgien croit que les bains lui seront nécessaires. Ainsi, peutêtre, ira-t^il à Carlsbad. L'aîné Finguerlin, qui sort d'ici, me dit que son frère ayant des parents et des amis à Augsbourg, Achille y seroit bien traité : c'est une grande consolation pour nous, que de le savoir bien accompagné, et bien recommandé.

Je ne puis pas m'affliger beaucoup d'une blessure qui n'a pas de grands dangers, et qui le met hors de portée d'en courir de plus grands. Au contraire, je me sens dans un soulagement véritable : nous allons avoir tous un peu de répit : lui aux périls et aux

fatigues; nous, à l'inquiétude

11 faut convenir que ton frère a du

malheur, quoiqu'il se regarde comme heureux de sortir à si bon marché d'affaires si chaudes et si meurtrières. Dieu veuille que cette blessure le tienne en échec le reste de la campagne ! le désir immodéré de gagner la croix de Marie-Thérèse, le porte à s'exposer au-delà de son devoir, et me jette en d'inexprimables tourments.

Notre retraite se fit lentement; les attaques de l'ennemi bien que réitérées, ne nous forçaient point à hâter notre marche. Nous arrivâmes sous Ulm, où nous prîmes une forte position.

On nous y laissa respirer quelques jours, quoique nous eussions très-fréquemment des attaques à repousser. Ce fut dans une de ces sorties, que j'arrivai en aide fort à propos à mon cousin de Rey, le même qui m'avait donné des soins après la journée de Engen. Mais je ne vous ai pas encore dit où ni comment nous nous étions rencontrés.

Je savais depuis longtemps qu'un des cousins de ma mère, neveu de son oncle Deo gratias de Rey, était officier dans les dragons de l'archiduc Ferdinand. Je m'étais informé de lui plusieurs fois, et j'avais fini par savoir qu'il guerroyait en Italie. J'étais alors en garnison à Lindau ou à Ermatingen. Les hostilités ayant repris du côté du Rhin, son régiment fit partie de l'armée de l'archiduc Jean, en Souabe : j'espérais, dès-lors, que je le rencontrerais.

Après la bataille de Biberach, je vis passer, près de notre bivouac, un détachement des dragons de Ferdinand. Je m'approchai de l'officier qui le commandait, et lui demandai si le lieutenant de Rey était à proximité. 11 me répondit que dans deux heures, son escadron serait là. J'attendis, et enfin, on me le fit voir. C'était un beau garçon, grand, bien fait; la figure martiale, les cheveux et les sourcils d'un noir prononcé. Je me fis connaître: il mit pied à terre ; nous nous embrassâmes; nous causâmes beaucoup; nous soupâmes ensemble, et nous nous promîmes de nous revoir, quand l'occasion s'en présenterait. Effectivement, nous nous retrouvâmes cinq ou six fois pendant cette campagne.

Après que l'armée se fut repliée sur Ulm, les Français nous serrant de près, le feld-maréchal-lieutenant de Kray, se décida à les attaquer. Nous partîmes d'Ulm à onze heures du soir, et nous nous portâmes dans la vallée d'Illerdissen, non loin du monastère de ce nom. Nous fîmes halte pour nous reposer, et à la pointe du jour, nous attaquâmes l'ennemi qui occupait les bois couronnant les hauteurs. Nous l'en délogeâmes, et le poursuivîmes vivement. Je fus détaché sur notre gauche avec deux cents hommes environ, pour observer une troupe que nous

ne distinguions pas bien. Dans le même moment, j'aperçus un corps de cavalerie que je reconnus pour être des nôtres. Il était très-mal mené par un gros de cavalerie française, en nombre supérieur. Voyant qu'il était extrêmement pressé, je n'hésitai pas, et volai à son secours. Je descendis dans la plaine; et à la faveur d'un ravin, je pus m'avancer assez près de l'ennemi, sans être aperçu. Au moment où j'arrivai, nos dragons allaient se débander. Je recommandai à mes gens de viser au ventre des chevaux et aux jambes des cavaliers, et je fis faire une décharge qui fit rouler beaucoup d'hommes et de chevaux. Je continuai par un feu de file bien nourri, qui mit le désordre parmi les ennemis. Nos dragons ayant repris courage par ce secours inattendu, chargèrent. à leur tour, reprirent l'avantage, et firent beaucoup de prisonniers. C'étaient les dragons de Ferdinand. Mon cousin se trouvait parmi leurs officiers. J'eus peine à le reconnaître : noirci par la poudre, les vêtements en désordre, couvert de sang, les cheveux dénoués et ramenés sur ses épaules, autour de son casque. Je n'étais guère moins défiguré que lui. 11 fut étonné de s'entendre appeler par son nom. Je me nommai ; il sauta à bas de son cheval, et m'embrassa, en s'écriant que je l'avais sauvé.

Ce même Rey, la paix étant faite, rentra dans sa garnison de Bohême, fit connaissance ou retrouva une jeune demoiselle dont je ne me rappelle pas le nom, et finit par l'épouser. Elle lui apporta une très-grande fortune, et deux terres, entre autres, qui le firent siéger aux États, et lui donnèrent deux voix. J'ignore pour quel motif il fut à Hambourg. Il y vit ma mère, chez laquelle il logea. Il lui parla beaucoup de moi, et lui raconta ce qui avait eu lieu lors de notre dernière rencontre, en la priant de me dire qu'il ne l'oublierait jamais.

Nous étions rentrés dans Ulm; l'adjudant vint me prévenir que le colonel me voulait parler, le lendemain matin, à six heures. Je me rendis près de lui. Il me fit asseoir près d'une table sur laquelle était étendue une carte, et me dit que

M. de Kray, notre général en chef, lui avait fait part du désir qu'il avait d'envoyer un corps de partisans sur les derrières de l'armée ennemie pour l'inquiéter, détruire les convois, intercepter les correspondances, etc., etc. Qu'il lui avait demandé s'il avait à lui donner un ofticier qui eut les qualités nécessaires pour remplir cette mission. - J'ai pensé à vous, me dit-il, et ne vous dissimule pas les fatigues et les dangers qui vous attendent. Je compte toutefois que vous ne démentirez pas le bien que j'ai dit de vous. — - Cette marque de confiance était trop flatteuse pour ne m'en pas montrer reconnaissant. 11 me conduisit chez M. de Kray, qui me fit connaître ses intentions, me donna ses instructions et un chiffre, en cas que j'eusse à lui faire des communications. Il me donna une carte, où ma marche était indiquée à l'encre rouge, et les endroits où je pourrais me rallier aux autres corps de partisans, en cas de besoin. — Au surplus, me dit-il, votre intelligence suppléera à ce que je ne puis prévoir ; je vous laisse carte blanche pour les modifications à apporter à mes instructions.

Je devais prendre deux cents hommes d'élite, et vingt-cinq dragons. Les curés, les baillis, devaient me fournir des vivres et des renseignements, enfin me prêter aide et assistance. Tout le pays était pour nous, les espions ne devaient pas me manquer.

Mes préparatifs ne furent pas longs, et on crut que j'allais escorter un convoi. Je pris la route d'Augsbourg, puis tournant à droite, je me dirigeai par le Tyrol, le Voralberg. Une fois dans le pays envahi par l'ennemi, je ne marchai plus que la nuit. Je fus prévenu qu'un convoi d'eau-de-vie et d'habillements devait loger dans une petite ville, à quelque distance de Bludenz. J'en étais à cinq ou six lieues. Dès la nuit suivante, je fus me poster dans un bois, à une demi-lieue de la ville, dont le maire vint me trouver; j'allai reconnaître les lieux avec lui, et il fut convenu entre nous de tout ce qu'il y avait à faire. Nous restâmes tout le jour dans le bois, et nous entendîmes distinctement arriver le convoi, dont les charrettes furent rangées sur

la place. L'escorte n'était pas nombreuse, et ne craignant pas d'être attaquée, elle s'était bornée à avoir un poste pour la garde des bagages. Je fis investir la ville, dès que je crus les Français endormis; trente à quarante habitants armés, qui s'étaient joints à moi, se chargèrent de veiller sur les issues, et d'arrêter ceux qui m'échapperaient. Mes instructions données, je m'avançai doucement avec cinq à six hommes vers la place. La nuit était noire. Le factionnaire m'entendant, cria : Qui vive ? Au même instant, un de mes gens s'élançant sur lui, le jeta à terre d'un coup de baïonnette. Ceux qui me suivaient se précipitèrent dans le corps-de-garde, et prirent tout ce qui y était. Il ne nous fut pas difficile de faire prisonnier le reste de l'escorte dans ses logements. Après avoir pris toutes les précautions de sûreté, j'attendis le jour. Je distribuai raisonnablement de l'eau-de-vie à ma troupe, qui prit en fait d'habillements, ce qu'il lui plût. J'abandonnai le reste aux habitants.

Quant aux prisonniers, il y eut controverse entre les autres officiers et moi. Les uns voulaient les faire détenir par les habitants pendant quelques jours, et les relâcher après ; d'autres prétendaient qu'on fit main basse sur eux, pour éviter qu'ils ne compromissent les habitants, et n'attirassent sur nous des forces supérieures. Je repoussai ces deux opinions. L'une était odieuse, l'autre n'était pas praticable. H fut décidé que j'enverrais les prisonniers sous escorte à un de nos corps de partisans, qui à son tour les ferait filer sur un autre corps, et ainsi de suite jusqu'aux États héréditaires. Pour n'être pas obligé de détacher trop de monde pour leur conduite, j'eus recours à un moyen qui ne manque pas son effet : ce fut de leur faire couper la ceinture de leurs culottes. Un homme est bien vite mis au pas, quand il est forcé de tenir son haut-de-chausses à deux mains, pour qu'il ne lui tombe pas sur les talons. Cela fait, je n'eus plus à craindre que mes prisonniers voulussent s'échapper; toutefois, je les prévins, à leur départ, que le premier qui se détacherait de la colonne serait fusillé sans

pitié. Je fis beaucoup de prises d'équipages, et la destruction s'ensuivait immédiatement. Ne pouvant emmener tous les chevaux, nous abattions ceux qui ne nous convenaient pas.

Mes espies se hâtèrent de me faire savoir que l'ennemi, averti de nos courses sur ses derrières, venait de détacher un corps de troupes, bien supérieur à nous, pour nous poursuivre. J'en donnai proraptement avis aux nôtres, et nous reprîmes le chemin du Tyrol, où nous arrivâmes sans malencontre. Nous rejoignîmes ensuite le régiment. Mon rapport satisfit M. de Kray et mon colonel.

Nous nous battîmes près d'Illerdissen, et je pensai y être tué. J'avais une excellente lorgnette, et pour suivre les mouvements de l'ennemi, je changeai de place avec un soldat, qui, cinq minutes après, fut coupé en deux par un boulet.

Nous eûmes une autre affaire près de Dillingen, et le régiment fut envoyé en Franconie. Je fus mis en cantonnement dans un gros bourg, non loin duquel se trouvait un couvent de dames bénédictines; mon logement y fut marqué. J'avais un très-bel appartement dans le bâtiment des hôtes, qui touchait à la mensc abbatiale. On vint prendre mes ordres pour les heures de mes repas, et je chargeai la Sœur de demander à M me l'abbesse la permission de lui présenter moi-même mon respectueux hommage. Cette faveur me fut accordée. Après mon dîner, ayant fait une toilette, je me rendis à la mense.

Je m'attendais à trouver une vénérable dame, bien ridée, bien froide, bien guindée : jugez de mon étonnement, quand sous une guimpe, je vis non une femme mais un ange de beauté, qui semblait avoir à peine vingt ans. Je ne l'aurais jamais crue dignitaire, si je n'avais remarqué sa croix pectorale. Je restai interdit à sa vue. La cause de mon trouble, qui ne lui échappa point, ne me parut pas la mécontenter. Je me remis promptement, et nous causâmes avec aisance. Elle m'offrit de passer la soirée chez elle, où vinrent plusieurs Sœurs, dont quelques-unes étaient jeunes et jolies. Je fis tout ce que je pus pour plaire à la divine abbesse, qui, me dit uno des

Sœurs, n'avait guère plus de vingt-cinq ans. Elle m'invita à dîner pour le lendemain. Vous pensez bien que je n'y manquai pas.

Après le repas, qui fut très-gai, nous nous promenâmes dans les jardins. J'étais seul avec l'abbesse : nous causâmes sur toutes sortes de sujets, même sur l'amour. Elle avait beaucoup d'esprit, et des connaissances en littérature. Je parus étonné qu'avec tant de grâce et de beauté, lorsque la nature semblait l'avoir faite pour briller dans le monde, elle se fut confinée dans un couvent. Elle m'avoua que sa famille n'avait point consulté sa vocation, et qu'il n'y avait pas longtemps qu'elle s'était résignée à son sort. Même la dignité d'abbesse, dont elle avait été revêtue depuis deux années, n'avait que faiblement contribué à lui faire prendre son parti. Elle était née comtesse de Gemmingen, et n'était pas peu fière de sa naissance. Elle me dit un jour, que sa famille descendait d'une Maison romaine, les Geminius. Afin qu'elle ne crut pas déroger avec moi, j'appelai le Tasse à mon aide, et me fit descendre de je ne sais plus quel chevalier, mort sous les murs de Jérusalem. Je mangeais tous les jours à sa table, et je puis dire que j'y étais choyé comme Vert-Vert, par toutes les Sœurs jeunes et vieilles.

L'abbaye relevait de l'èvêché de Bamberg. La comtesse de Gemmingen n'avait de compte à rendre à personne : elle était comme souveraine. Une des premières fois que je la vis, je lui demandai : — Comment vous appellerai-je ? Ma mère? ce titre serait mal séant : j'ai plutôt l'air d'être votre grandpère. — Appelez-moi, ma sœur, me dit-elle. — Ma sœur, ce ne serait pas assez respectueux ! — Appelez-moi donc Madame. — Oui, Madame ; gneedige frau, gracieuse dame; c'est ainsi que l'aumônier et ceux du dehors l'appelaient.

Elle aimait beaucoup les fleurs, et elle en avait tout autour d'elle, de rares et de belles, dans des vases, des caisses, sur les consoles, partout. Le salon où elle recevait était très-vaste, avec les murs en stuc. 11 y avait tout à Tentour, de grandes

statues des saints, d'un aspect imposant. L'ameublement était sévère et simple.

La table était servie avec élégance : le linge magnifique , toute la vaisselle en argent, la chair excellente, et les vins choisis. L'aumônier assistait toujours aux repas, ainsi que sept à huit religieuses. Nous étions servis par des Sœurs converses. Ce bon aumônier, qui pouvait avoir une cinquantaine d'années, était gai comme un pinson. Je lui dis un jour, au dessert : — Mon cher abbé, je voudrais vous voir aumônier du régiment : le nôtre est fatigué ; on va l'envoyer curé quelque part, il faut que vous preniez sa place. — Non pas, s'il vous plaît ! s'écria-t-il ; je ne quitterai pas le service de ces dames, pour aller avec vous, qui me feriez mourir de faim. Si je vous suivais, je n'aurais pas longtemps le teint fleuri. — N'en craignez rien, l'abbé, nous vous ferions bien vivre ; vous n'auriez pas tant d'occupation qu'ici : il n'y a que moi, qui vous en donnerait. — Vous, vous, fit-il en riant; vous m'avez bien une mine a cela ! vous me faites l'effet d'un fameux pénitent ! — Venez avec nous, mon cher abbé; vous me mettrez à l'épreuve. Nous ne sommes pas aussi diables, que nous sommes noirs. — L'abbesse riait beaucoup de la peur de son aumônier. — Si vous acceptez les propositions du comte, lui dit-elle, je m'adresserai à Monseigneur, et j'appuierai sa demande.

Le soir, on jouait aux cartes, on contait des histoires de revenants, de voleurs, de voyages. Je racontai un jour les merveilles que j'avais vues dans le trésor de je ne sais trop quel monastère : Salmansweiler, Isny, ou Notre-Dame-des-Ermites. C'étaient toutes sortes d'objets précieux de la plus haute antiquité : des chasses couvertes de pierreries, des reliquaires en filigrane, des ornements pour dire la messe, chargés de broderies en relief représentant des emblèmes et des figures de saints. Les Sœurs m'écoutaient avec beaucoup d'intérêt. A chaque objet que je décrivais, c'étaient des cris : — Dieu que c'est beau! Ah! si nous avions cela! — Je suis désolé, leur dis-je, de n'être pas venu ici avant d'aller visiter toutes

ces curiosités. Si j'avais su le plaisir que j'aurais pu vous faire, j'aurais volé pour vous un de ces beaux reliquaires couverts de pierreries, bien qu'ils fussent un peu massifs. L'abbé! vous m'auriez donné l'absolution, en faveur de l'intention.

Je vous conte ces enfantillages, ma chère nièce, pour vous montrer l'innocence de ce qu'on appelle des plaisanteries de couvent.

Trois semaines s'étaient écoulées comme un songe, lorsque je reçus des nouvelles de mon capitaine : ses blessures s'étaient rouvertes, sa santé déclinait. Je compris qu'on allait me rappeler au régiment. Quand l'ordre de partir arriva, je l'apportai à la comtesse.— Voilà, m'écriai-je, en le lui montrant, voilà une chose qui me désespère ! — Elle me témoigna son regret de me voir partir. Et comme j'essayais de lui exprimer ma reconnaissance de ses bontés, et le chagrin que j'éprouvais : J'emporterai d'ici, lui dis-je, de bien doux souvenirs! — Et vous en laisserez, me dit-elle.

Notre armée s'était concentrée près de Nœrdlingen. Je crus qu'il y aurait une affaire sanglante sur le terrain illustré par Gustave-Adolphe et par le grand Condé. Nous étions en bataille sur les hauteurs au sud de ,1a ville, et les tirailleurs étaient en besogne. Le général de Klinglin m'ayant aperçu, m'invita à déjeuner avec lui. Nous voyions distinctement les lignes de l'ennemi, et la plaine présentait un spectacle curieux et animé. Nous fûmes surpris de voir tout à coup les tirailleurs des deux partis courir de côté et d'autre comme des fous, en poussant des cris qui ressemblaient bien plus à de la gatté qu'à de la fureur. C'était un pauvre renard, qui, débusqué de sa retraite, s'était élancé au milieu des soldats, qui des deux côtés resserraient le cercle pour le prendre. Pendant cette chasse improvisée, qui dura assez longtemps, on n'aurait pas cru que ces hommes allaient bientôt après songer à s'exterminer. On envoya, départ et d'autre, des officiers, qui neréus-

sirent à faire finir cette plaisanterie, que quand le renard fut pris.

On allait commencer tout de bon à se battre, quand le baron de Kray, notre général en chef, envoya un aide-de-camp au général qui commandait le corps d'armée ennemie (je ne sais plus qui, je crois fort que c'était Ney), pour le prévenir que les préliminaires de la paix ayant été signés, ainsi qu'il venait d'en recevoir l'avis, il l'invitait à suspendre l'effusion du sang, jusqu'à ce que le même avis lui fut parvenu. On convint qu'il y aurait suspension d'armes, et que les deux armées resteraient dans leurs positions respectives. Le bruit de l'armistice se répandit promptement; on le salua par des cris de joie. Les officiers et les soldats français se mêlèrent à nous; on roula des barriques de vin et de bière sur le terrain neutre, et on but ensemble de bonne amitié. Nous causâmes beaucoup entre officiers, et il s'établit des parties de passe-dix.

A la nuit, un coup de canon et la musique annoncèrent la retraite. On se sépara amicalement, en se promettant de se revoir le lendemain. Des feux nombreux furent allumés sur les deux lignes, et nous nous étendîmes par terre pour prendre quelque repos. Il n'y avait pas une heure que je dormais, quand nous fûmes réveillés, avec ordre de prendre les armes, en observant le plus grand silence. Nous décampâmes, en laissant du monde pour entretenir les feux et pousser les cris de veille, de trois minutes en trois minutes, d'après l'ordonnance. Nous marchâmes toute la nuit et la journée suivante, de sorte que nous gagnâmes deux marches sur l'ennemi. J'ai toujours pensé que ce bruit de paix n'était qu'une ruse, pour donner le temps à nos colonnes attardées de regagner la ligne d'opération.

Nous prîmes une bonne position près de Neuburg, et eûmes une journée de repos, en nous disposant à passer une revue le lendemain ; mais l'ennemi ne nous le permit pas. Vers neuf heures du matin, au moment où les soldats venaient de manger la soupe, il fallut prendre les armes. Le lieutenant-colonel, qui

SOUVBSinS DU COMTE DE NEUILLY.

commandait en l'absence du colonel, me dit de monter à cheval, pour lui servir d'aide-de-camp. Nous nous portâmes rapidement en avant, ayant à notre droite un régiment d'infanterie bavarois, qui fit admirablement une attaque oblique à files ouvertes. Nous enlevâmes le plateau ; mais ce ne fut pas sans perdre beaucoup de monde. Mon sous-lieutenant Dombrowitz fut tué ; et deux de mes meilleurs amis, les comtes Prias et Inzaghy, furent blessés.

De la hauteur où nous étions, et où on établissait des batteries, nous découvrîmes une masse d'infanterie ennemie qui venait sur nous. Elle était fort loin encore, et avait à traverser une plaine, avant de nous attaquer. Nous manquions de cavalerie. Le lieutenant-colonel me fit partir au galop pour aller en demander au général en chef, qui était à un quart de lieue en arrière. Je fus arrêté par un marais qui m'aurait obligé à faire un long détour, si je n'avais eu le bonheur de reconnaître, par la nature de l'herbe, une ancienne chaussée au niveau du sol. J'avançai avec précaution, et parvins sans accident à l'autre bord. En quelques minutes, je pus exposer ma mission au général Kray.

Un vieil officier d'état-major lui représenta que le temps qu'il faudrait pour tourner le marais, qu'il jugeait impraticable, ne permettrait pas aux escadrons que je demandais d'arriver assez vîte. Je pris alors la parole, et dis qu'ayant moi-même traversé le marais, je répondais sur ma tête d'y faire passer la cavalerie. Mon assurance inspira de la confiance au général, qui me donna quatre escadrons de dragons et deux de lanciers. Nous traversâmes le marais sans événement, et les escadrons s'étant formés en marche, je les conduisis, suivant les instructions démon lieutenant-colonel, sur le flanede la colonne ennemie, au moment même où elle se portait sur notre plateau au pas de charge. Notre cavalerie y jeta le désordre, avant que cette infanterie eut eu le temps de se former en bataillon carré. Elle fut mise en déroute complète.

Le combat ne cessa que vers dix heures du soir, et mon

cheval, qui avait reçu une balle à la fesse, étant aussi fatigué que moi, je fus m'étendre par terre sous quelques arbres qui n'avaient pas été épargnés par les boulets. Au bout d'un instant, je m'endormis d'un sommeil si profond, que l'explosion d'un caisson, qui eut lieu à peu de distance, ne me réveilla pas. Je m'étais enveloppé dans mon manteau, et j'avais appuyé ma tête sur quelque chose. Cet oreiller était un mort ; je m'en aperçus le lendemain.

Nous continuâmes notre retraite sur Ingolstadt, que les ennemis investirent, et nous fûmes à Mùhldorf, où il fut formé un camp régulier. Les Français, maîtres de la Bavière, s'y installèrent.

M. HE NBUILLY A SA MÈRE

Hdklihrf, ce 16 juillet (année IMM).

« Ma chère maman,

« Tu connois trop mon exactitude à t'écrire, pour ne pas douter de la peine que mon silence m'a fait à moi-même ; mais des marches forcées, et des affaires presque continuelles, m'ont tellement fatigué, que je n'ai eu ni le courage ni la force de courir pour trouver du papier et une poste qui reçut mes lettres. J'ai eu un moment agréable pour moi dans nos malheurs : le lieutenantcolonel m'a témoigné une confiance qui m'a donné une nouvelle vigueur. A l'affaire de Neuburg, il vint me trouver et me dit de monter à cheval, et de lui servir d'aide-de-camp. Pendant l'affaire, il me consulta plusieurs fois, et fut si content de mes réponses, qu'il redoubla d'amitié et de bonnes manières pour moi. J'ai eu beaucoup de bonheur, mais j'ai perdu deux amis dont la mort m'afflige encore : celle de mon malheureux capitaine me chagrine toujours extrêmement.

« Auguste Finguerlin se porte bien; il est venu souper et coucher chez moi, hier; et ce matin, il retourne à son régiment. Je lui ai fait faire aussi bonne chère qu'il m'étoit possible, et il s'en est bien trouvé; car ils meurent de faim aux avant-postes. Le capitaine de ma compagnie me dédommage autant qu'il peut de la perte du pauvre Perremans. Nous sommes très-liés ensemble, et il

me paroî t avoir beaucoup d'amitié pour moi. J'ai reçu une réponse du frère de Perremans : elle est fort honnête, touchante, et peint la tendresse et l'union qui existoit entre les deux frères.

t J'ai couru beaucoup de dangers pendant les derniers combats, mais le bonheur m'en a toujours préservé; je crois que c'est parce que je n'y pensois pas, ayant autre chose à m'occuper. J'ai toujours le goût du métier, et fais exactement mon devoir. Je suis heureux et content; j'ai des amis; je jouis de la paix intérieure et d'une bonne réputation. Au reste, quoique je sois toujours, comme je te le dis, heureux et content, je ne crains point le dénouement, et ce n'est pas par forfanterie. Je t'assure que je l'ai vu de près, sans éprouver un frémissement. Le seul moment où le cœur bat, c'est pendant la marche; mais cette sensation n'est même pas désagréable.

« J'ai été d'ordonnance, pendant huit jours, chez le lieutenantgénéral comte de Baillet, qui m'a témoigné beaucoup de bienveillance. J'ai parlé au prince de Lambesc, qui m'a fait fort bon accueil. M. de Kray a des entrevues avec Moreau; et je crois que cela nous mènera à une trêve, en attendant plus. Nous partons demain pour Alt-QEtting; adresse-moi tes lettres au quartier-général. Aie la bonté de dire à Clémentine, que j'ai à peine le temps de t'écrire un mot.

« Adieu, très-chère maman, je t'embrasse mille fois, et te prie de m'écrire souvent, toi qui as du temps de reste. Donne de mes nouvelles à ma sœur. J'embrasse mes oncles. Mes compliments et amitiés à tous ceux qui veulent bien se souvenir de moi. J'espère que tu vois M. et M mc de Finguerlin ; je te prie de leur présenter mes respects et de leur dire que je n'ai pas oublié leurs bontés pour moi. Dis-leur aussi, que j'ai bien soin de m'informer d'Auguste, et que tout le monde fait son éloge. Gustave est enfermé dans lngolstadt, mais on ne tire pas. J'ai diné avec les deux frères, qui m'ont fait amitié à mon passage à travers cette ville. Le fils du baron de Kurzrock est cadet chez nous; il est assez joli garçon. J'ai parlé en sa faveur au lieutenant-colonel; j'espère que ma recommandation contribuera à le faire placer. »

Des négociations furent entamées, et on nous laissa tranquillement travailler à une forte tête de pont sur Tlnn. Malgré qu'il fût question de paix, les préparatifs de guerre continuèrent sur un pied formidable. Le commandement de Tannée, retiré à M. de Kray, fut donné à l'archiduc Jean.

M. DE NEUILLY A SA MÈRE

Au camp de Scha-rding, ce 30 ao&l {année 1800).

« En revenant de présider au travail des redoutes, on m'a remis tes lettres du 6 août, ma chère maman. Peu de jours auparavant, j'avois reçu ton billet par le père Clément. On parle aussi de paix dans nos parages, et on la désire, parce qu'on voit qu'on ne peut pas faire la guerre avec avantage, tant que le cabine f dirigera nos mouvements, et que la jalousie régnera parmi nos chefs. L'un contre-carre l'autre; et le second se réjouit de l'humiliation du premier. Affreuse campagne! Je compte plus tard te donner le détail des sottises du plan, et des âneries dont j'ai été témoin. Plus à portée de juger qu'un autre, employé souvent, comme je l'ai été, hors des rangs; c'est-à-dire avec un commandement détaché, et ayant la liberté de courir à droite et à gauche.

« En ce qui me regarde, comme je te l'ai toujours répété, je suis content et heureux : à cela près, des ressources pécuniaires, qui, à cause de la cherté excessive, sont assez basses. J'ai le bonheur d'avoir un excellent cheval. Ayant vendu l'autre avec profit, j'ai racheté celui-ci pour 14 ducats; et j'en aurois trouvé déjà 30. J'ai en outre un vieux cheval de bât alezan, qui a bien soutenu la retraite. Nous sommes assez tranquilles ici, et pas trop mal, sauf la crotte et la poussière qu'il fait continuellement. J'ai fait bâtir une jolie maison couverte en paille, comme l'ermitage de Vrécourt; et je m'amuse beaucoup d'une basse-cour d'une douzaine de poulets que j'élève autour de ma maison, qui est environnée d'arbres et de feuillage. Nous nous rassemblons tous les jours entre camarades, et nous apportons chacun nos dîners et soupers, pour pouvoir faire la conversation.

« J'attends avec impatience la fin de la trêve, pour savoir si nous nous battrons, ou si nous ne nous battrons pas (I). Pour le bien général, je t'avoue que je désire la paix; et pour le mien, la guerre. L'armée de l'Empereur n'est plus en comparaison de ce qu'elle fut jadis. Les recrues que nous recevons, sont des enfants hauts comme des bottes; et l'esprit est passablement mauvais. Plus parmi les officiers, que parmi les soldats. Ils sont las de la guerre ; et j'en pourrais citer quelques-uns qui m'auroient, je crois, dévi-

(1) Les hostilités étaient suspendues depuis l'armistice de Parsdorf, signé entre le général Moreau et M. de Kray, le 15 juillet 1800 (26 messidor, an IX).

sagé, parce que je montrois le désir de réparer nos revers et nos pertes.

« Il y a de bien grands vices dans notre service. Ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'ils sautent aux yeux de tout le monde, et qu'on ne veut pas les corriger; parce que l'on tient aux vieilles coutumes, et que personne ne veut être le premier à ouvrir la bouche. Ceux qui dirigent la machine sont un tas de vieilles perruques, qui croient que s'ils faisoient autrement qu'il y a deux cents ans, cela iroit tout de travers. Quoiqu'on soit assuré que notre tactique est vicieuse, par rapport à celle de nos ennemis, c'est égal; on ne la change pas. Les républicains, avec cent hommes, nous en tiennent en respect plus de mille, malgré la bravoure des chefs et de nos soldats; parce qu'ils savent étendre leurs gens, les disperser à propos, et toujours gagner nos flancs. Nous autres, nous ne savons que rester serrés comme des harengs, recevoir le feu de l'ennemi, et n'aller jamais que droit devant nous. Notre méthode étoit bonne jadis avec les Prussiens; mais maintenant, nous avons du désavantage, et beaucoup. Nous manquons de troupes légères à pied, et nous avons trop de cuirassiers, qui nous gênent plus qu'ils ne nous servent. On ne les emploie que rarement; et dans ces occasions, comme Messieurs les officiers de l'état-major ne sont pas toujours à leur place, pour éclairer les colonnes, ils n'ont qu'à rencontrer un marais ou un ravin, ils sont perdus. C'est ce qui leur est arrivé à Dillingen, cette année. Il n'en faut qu'un qui culbute, pour renverser les autres; et comme ils sont chargés de fer, ils ne peuvent plus se relever, et sont obligés de se rendre prisonniers.

« Quand je suis détaché avec une troupe, je n'en garde que le tiers réuni; et encore, je place sur deux rangs. J'éparpille les autres, autant pour dérober la connoissance de ma force aux ennemis, que pour me mettre à l'abri de ses surprises et de ses coups, qui deviennent incertains, n'étant pas dirigés contre une masse serrée. C'est ce qui m'a réussi à la bataille d'Engen, le 3 mai. Sans cette précaution et celle de garder mes flancs, j'aurois été infailliblement tué ou pris, au lieu que je n'ai pas perdu un homme.

« Une chose qui t'étonneroit parmi nous, c'est l'indifférence avec laquelle on se laisse prendre. Avant l'affaire, la moitié des officiers songent où ils fourreront leurs espèces, en cas qu'ils soient pris: les uns les cousent dans la doublure, d'autres les font couler dans leurs bottes etc., etc. C'est une adresse, ce me semble, de la part des républicains, de bien traiter nos prisonniers, parce que d'un côté, ils n'ont pas une longue résistance à redouter; et de l'autre, ils

espèrent que nous leur rendrons la pareille. Il seroit, je crois, utile d'examiner, dans un conseil de guerre, de quelle manière chaque officier a été pris; et d'infliger des punitions infamantes à ceux qui seraient convaincus de n'avoir pas fait humainement tout ce qu'il ètoit possible. Croirois-tu, qu'après l'affaire de Memmingen, il y avoit, au quartier-général de Moreau, plus de 133 officiers autrichiens prisonniers! Je ne crains pas plus d'être pris qu'un autre, sûr de ne courir aucun danger ; mais je ne le serai que lorsque je verrai qu'une résistance plus longue ne me servirait qu'à faire massacrer mes gens, sans me tirer du péril, et sans pouvoir me faire un chemin au travers des ennemis. Il y a de mes camarades qui ont été pris jusqu'à quatre fois dans cette guerre, et qui n'ont pas fait toutes les campagnes, à beaucoup près.

» Dans la guerre avec les Turcs, c'étoit un phénomène qu'un officier se rendit; parce qu'on savoit qu'il en coûtoit la tête, et qu'aucun n'étoit jaloux de figurer sans tronc à Constantinople. Mais comme les François sont plus gracieux, et que leur pays est agréable, qu'on y vit presque pour rien, on se dit ; * Si je suis pris, on m'échangera un jour; en attendant, je passerai bien mon temps. » Voilà une des nombreuses causes qui nous valent des échecs si fréquents. Il y en a bien d'autres qui sautent aux yeux. Quand on voudra parler, on n'aura pas de peine à les dire ; mais l'amour du bien public n'est guère éloquent; ou du moins, sa voix est si basse, qu'on ne l'entend plus, ou qu'on prend ce qu'il dit pour des radotages. Adieu, chère maman ; ceci n'est qu'un petit aperçu d'une partie de ce que j'ai vu, et que je te conterai, quand nous nous retrouverons »

L'Empereur vint nous passer en revue, et sa présence au milieu de nous, anima le courage de Tannée. Étant d'ordonnance près de lui, j'eus l'honneur de manger à sa table. Le roi actuel de Wurtemberg (1), fils du prince héréditaire, s'y trouvait, ainsi que les généraux, les colonels, les officiers supérieurs, etc. La table était dressée sous une tente immense, et n'avait point de luxe; le service n'eut rien de brillant: c'était un dîner militaire.- Le café et les liqueurs furent servis sur une

(1) A l'époque où ceci a été écrit, c'était le roi Guillaume, qui régnait en Wurtemberg. Ce prince, né en 1781, avait succédé, en 1816, à Frédéric, son père, dernier duc et premier roi de Wurtemberg.

longue table étroite, qu'on avait pour la desserte, et qui fut apprêtée à la hâte. On s'y tint debout; l'Empereur, de sa grosse voix, causant avec ceux qui étaient proche de lui.

Nous avions tous été choyés et accueillis dans les châteaux des environs. Le colonel désira répondre à cette bonne réception par une fête aux châtelaines. On construisit en bois un bâtiment à trois compartiments : pour le bal, le jeu, et le souper. Un de nos camarades qui avait été à l'école de Theresienstadt, se chargea de diriger les travaux, avec tous nos sapeurs, au nombre de quarante. D'autres s'occupèrent de la décoration ; d'autres, enfin, du souper et de la police. Je faisais partie de ces derniers. Sans m'amuser à retracer ici tous les détails, je dirai seulement que la fête fut charmante, nombreuse, et que tout le monde fut satisfait. Le canon donna le signal de toutes les péripéties ; les tables étaient numérotées, et servies par des grenadiers ayant le même numéro sur leur buffleterie. Nous étions douze commissaires, avec un ruban au bras, pour qu'on nous reconnut.

J'ai omis de vous dire une anecdote : le souvenir de cette fête me la remet à l'esprit. Mais pour vous la conter, il me faut retourner à plusieurs mois en arrière.

Le comte Carraccioli, comme je l'ai dit, était très-riche, garçon, et ne reculait devant aucune dépense pour se divertir. L'archiduc Charles était au château de Donau-Eschingen, chez le prince de Furstenberg ; mon régiment n'en était qu'à une demi-lieue. Le colonel conçut, pour le carnaval, le projet d'une grande et belle mascarade, et il demanda l'agrément de S. A. I., qui daigna l'accorder, et y jouer un rôle. C'était une ambassade que S. H. Sultan Selim III, envoyait à l'archiduc, pour le féliciter sur ses hauts faits. Le colonel, qui devait être le pacha, fit confectionner à Vienne tous les costumes de la plus grande exactitude : le sien surtout était magnifique, et les nôtres très-convenables, suivant les grades. Rien n'avait été oublié : les queues de cheval, les petites flammes, etc. Cinquante de nos plus beaux grenadiers avaient été choisis pour

janissaires; la petite musique, avec ses divers instruments, accompagnait notre marche. Le drogman était un de nos chirurgiens, nommé Domitsch, né à Constantinoplc, et parlant le turc.

Nous nous costumâmes dans une grande maison, que le prince de Furstenberg nous avait assignée. Nous en partîmes dans le plus bel ordre, au son de la musique, et nous nous acheminâmes vers le château. Une foule immense garnissait les rues et les fenêtres.

L'archiduc, en grand uniforme, entouré de son état-major, nous attendait dans la grande salle des chevaliers [Rittersaal). Le pacha, sans omettre aucune cérémonie, remit à S. A. I. une lettre du Padischa, et fit, en turc, une harangue, que l'interprète traduisit. Tout se passa avec gravité, de part et d'autre. L'archiduc répondit, et invita l'ambassadeur à dîner, avec les officiers de sa suite. La salle était entourée de gradins, garnis de dames venues exprès, de plus de dix lieues à la ronde. Nous fûmes quitter nos costumes et nos barbes; et le soir, il y eut un bal magnifique, où le majordome de S. A. I. n'avait pas épargné les rafraîchissements. Ce fut notre musique qui joua pendant le dîner et le bal. Elle fut bien régalée, ainsi que les janissaires. Cette fête, dit-on, coûta au colonel plus de 10,000 livres, et je n'en fus pas surpris. Aussi fit-elle longtemps du bruit; non-seulement dans la contrée, mais à Vienne et en Allemagne.

Étrange contraste de la destinée des hommes de guerre, cl de tout l'éclat d'une fête, au sort promis à la plupart de ceux qui embrassent notre glorieux état! Quelques semaines venaient de s'écouler à peine, que le comte Carraccioli était tué d'une balle au front, à la tête du régiment.

Je reprends le fil des événements, line forte garnison fut laissée à Mùhldorf, et mon régiment fut envoyé en Haute- Autriche : le premier bataillon à Linz, notre ville de garnison ; les deux autres furent cantonnés. Ma compagnie fut placée

dans le district de Saint Florian, abbaye superbe et nouvellement bâtie. L'église et les escaliers étaient garnis de statues; les caves, de vins excellents. On conservait dans les caveaux funéraires, la meule de moulin à laquelle avait été attaché le saint patron, lorsqu'il avait été martyrisé.

J'étais logé dans une grosse censé, à demi-lieue du château de Tillysburg, bâti par le fameux comte de Tilly, rival de Gustave-Adolphe, dans la guerre de Trente Ans. Les panneaux de tous les appartements étaient couverts de tableaux ;représentant ses hauts faits. 11 y était peint partout, à pied ou à cheval, avec une toque, surmontée d'une grande plume rouge qui retombait jusque sur son épaule. Son pourpoint tailladé était de velours ou de satin vert pomme, ou bleu clair. Sa figure maigre, effilée, ses petits yeux vifs, sa barbe pointue, son nez déprimé et long, l'ensemble de sa physionomie, ne démentaient pas la férocité qu'on lui reprochait, et dont il a donné des preuves au sac de Magdebourg.

Le pays, quoique montagneux, était fertile et bien cultivé; il y faisait bon vivre, de toutes les manières. Le soir, les paysans, en revenant du travail, chantaient en partie des Landlerische ou chants nationaux, dont l'un ou l'autre d'entre eux improvisait le motif. Je ne me lassais pas de les entendre. Le dimanche j'allais à la messe avec mon hôte et les riches habitants. L'assemblée accompagnait l'office, pendant toute sa durée, de chants à demi voix, d'une harmonie ravissante.

M. DE NEUILLY A SA MÈRE

St. Florian, ce 26 octobre (année 1800).

« Si notre métier est parfois fatigant, parfois aussi il n'y a pas de chanoines qui soient aussi paisibles que nous. Dans ce moment-ci, par exemple, nous n'avons pas la moindre chose à faire, qu'à nous divertir ou à nous ennuyer, suivant que chacun a des dispositions à l'un ou à l'autre. Quant à moi, je mélange si bien mon temps, que je suis toutétonné à la fin du jour, qu'il soit l'heure de se coucher ; il me semble toujours, que s'il y avoit encore deux heures à passer,

je n'en serois que plus content. Je ne sors cependant pas de mon cantonnement, qui, comme je te l'ai marqué, est d'environ deux lieues de circonférence ; aussi à présent, il n'y a pas d'habitant du pays qui connoisse mieux que moi les sentiers, les buissons, et, pour ainsi dire, jusqu'aux arbres. Les paysans sont bonnes gens : ils s'accordent bien avec nous ; et quoique nous leur soyons un peu à charge, je suis persuadé qu'ils seroient fâchés si nous partions.

« Il y a, à une demi -lieue de chez moi, un château qui appartenoit jadis au fameux comte de Tilly, qui après l avoir fait bâtir, le trouva trop petit, et le vendit. De main' en main, il est venu aux chanoines de Saint Florian, qui n'y habitent pas ; et il sert présentement à une de nos manufactures de fusils. J'y ai été avant-hier : ce n'est qu'une enfilade de pièces, qui font le tour d'un carré parfait, flanqué par quatre tourelles. La situation est charmante, ainsi que le pays des environs. J'en ai vu peu d'aussi bien cultivé et d'aussi agréable. Il n'y a pas un pouce de terre perdu.

m Je t'assure, qu'au milieu des plaisirs et des divertissements de Hambourg, je n'ai jamais été si gai ni si content qu'à présent. Je me lève le matin sans inquiétude et me couche de môme. L'exercice et la sobriété m'entretiennent en santé; et loin de me fuir moi-même, je n'ai, quand je suis seul, que des pensers agréables. Quand je m'approche des soldats, je ne vois pas chez eux cet air froid et guindé, qu'ils ont vis-à-vis des autres officiers, et qui ressemble plus à la crainte et à l'éloignement, qu'au respect. Au contraire, sachant que je les aime et que j'ai du plaisir à causer avec eux, ils ne sont plus contraints quand je viens chez eux. Us ne se cachent pas de moi, parce que j'ai leur confiance ; et je suis sûr que lorsque j'ai le dos tourné, ils ne disent pas du mal de moi, parce que je ne leur fais que du bien. J'ai fait cesser la tyrannie des bas-officiers, qui n'agissoient qu'à coups de bâton : il n'y a dans la compagnie, que le voleur et le raisonneur qui en reçoivent; parce que l'un et l'autre sont indignes d'être soldats.

« Je t'assure, qu'il ne dépend que de l'officier, et des moyens qu'il emploie, de faire ce qu'il veut du soldat. Je n'ai qu'un mot à dire, ou même un signe à faire, et tout s'exécute. Pourquoi? J'ai étudié le caractère de chaque homme, et j'ai connu ce dont chacun étoit capable. Loin de les abrutir par des mots grossiers ou de mauvais traitements, je les élève à leurs propres yeux, et leur persuade qu'étant plus que les autres hommes, ils doivent aussi plus être attachés à leurs devoirs et à leur honneur. J'ai trouvé moyen, sans heurter les droits du capitaine, de purger la compagnie, pour ainsi dire; et d'en bannir ce qui nuisoit à l'accomplis-

sèment de mon plan, qui n'est pas encore parfait, si tu Yeux, mais qui approche de la perfection. Du moins, depuis que je suis à cette compagnie, personne ne peut se plaindre d'avoir été puni injustement, et le nombre des punitions, depuis plus d'un an, ne monte pas à cinq ou à six.

« Il y a beaucoup d'autres officiers à la compagnie; mais quoique leurs principes fussent différents des miens, j'ai toujours su les y amener, par des moyens aisés, et proportionnés à l'intelligence de chacun. J'ai peu d'amis, mais je suis bien avec tout le monde. J'évite, par aucune légèreté, de donner la moindre prise sur ma conduite. Je fuis les sociétés des joueurs et des buveurs, quoique j'aime le vin et le jeu, pour ne pas me trouver entraîné dans de vilaines affaires, ou à faire des dettes. Voilà, ma chère maman) et ma conduite et ma façon de penser, du moins quant à ce qui t'intéresse. J'ai le bonheur d'avoir l'estime de mes chefs et de mes camarades, tant par rapport à ma conduite devant l'ennemi, que dans l'intérieur du service, et avec cela un bon témoignage de ma conscience. C'est là le secret de mon bonheur et de mon contentement i.

Un jour, au rapport, le sergent me dit que six soldats logés dans une ferme demandaient à être changes. Comme le logement était bon, je fus étonné, et je m'enquis du motif qu'ils alléguaient. Le sergent me répondit qu'ils se plaignaient d'être troublés, presque toutes les nuits, par un revenant. Je partis d'un éclat de rire; mais reprenant mon sérieux, j'ordonnai au sergent de m'amener ces hommes. Les ayant interrogés, ils me contèrent que dès que l'horloge de Saint Florian sonnait minuit, un fantôme blanc, couvert de chaînes qu'il secouait, paraissait au bout de la haie de clôture, et s'avançait vers la maison, où il disparaissait. Mes soldats étaient nés en Bohême, pays de traditions et superstitieux par essence. Je me fis donner par eux tous les détails, et leur promis de leur faire marquer un autre logement, si le revenant se présentait encore.

Eux partis, je dis à mon sergent de venir me trouver le soir, à onze heures. 11 vint, et nous fûmes nous coucher le long de la haie en question, avec nos armes blanches et nos cannes. A l'heure précise de minuit, nous entendîmes un bruit de

SOUVENIRS DU COMTE DE NEUILLY. 2t>5

ferraille, et la lune qui nous éclairait, nous fit apercevoir une figure blanche de la tête aux pieds. Nous la laissâmes approcher à vingt pas, et quittant notre embuscade, nous courûmes dessus Tépée haute. Voyant qu'il avait beau secouer ses chaînes, et que nous ne nous arrêtions pas, l'esprit prit la la fuite. Au bout de quelques pas, il s'entortilla dans son linceul, et tomba le nez en terre. Je lui labourai le dos à grands coups de plat d'épée. Il demanda grâce, et je lui ordonnai de me dire pourquoi il s'amusait à tourmenter mes soldats? Le pauvre diable me répondit en pleurnichant, qu'il était d'intelligence avec une des filles de la maison qu'il ne pouvait voir que la nuit, depuis qu'il y avait garnison dans la ferme; et que s'étant aperçu que les soldats croyaient aux esprits, il en avait joué le rôle, pour les faire déloger.

Vers la mi-octobre, j'avais été invité à un grand dîner et à un bal, dans un château voisin ; lorsque, dans le temps que je m'en donnais à cœur joie, il m'arriva une Ordonnance, qui ne m'ayant pas trouvé à mon logement, était venu me chercher où j'étais. C'était un ordre de me trouver le lendemain à Linz, à onze heures du matin, avec du linge et des vêtements de rechange. Je n'avais pas de temps à perdre pour faire mes dispositions, et je quittai bien à regret cette agréable réunion, ainsi que les autres officiers.

Le régiment se mit en marche pour Braunau, d'où je fus expédié avec une mission pour le général Morcau, qui était à Munich. Je montai dans une calèche allemande avec Piringer, et me hâtai autant que le permettait des chevaux de réquisition, faute d'autres.

Moreau avait son quartier-général, non à Munich, mais à Nimphenburg, maison de plaisance de l'Electeur de Bavière, à environ une lieue de la capitale. Il me reçut poliment; me dit que je ne pourrais repartir que dans deux jours, pendant lesquels il m'offrait la table et le logement, que j'acceptai. Moreau était d'une taille ordinaire; il avait un air de douceur,

quoique froid ; la figure pleine, l'œil vif et spirituel. Ses yeux étaient pleins d'expression. Au demeurant, sans être bel homme et sans traits distingués, il était agréable. Il portait une lévite bleue à grand collet, avec une broderie en or sur le bord ; et quand il sortait, il mettait une écharpe tricolore.

M'ayant proposé de faire une promenade avec lui, il me donna un de ses chevaux. Il passa en revue une demi-brigade arrivée de la veille. Je ne gardai pas mes yeux dans ma poche. La cavalerie que je vis, était bien tenue; mais l'infanterie me parut misérable.

Le général avait à dîner quinze ou seize personnes, il me plaça près de lui. Les autres convives étaient les généraux Ney, Lecourbe, Richepanse, Decaën, et d'autres moins élevés en grade. Ces braves gens se tutoyaient, et quand les officiers leur adressaient la parole, ils les traitaient de Citoyen général. Je trouvais cela fort bizarre; d'autant que deux ou trois fois, on s'oublia jusqu'à me parler ainsi. Du reste, je n'eus qu'à me louer des prévenances et des attentions de tout ce monde-là.

Le dîner était splendide, et les vins fins n'y furent pas épargnés. Je crois bien qu'ils provenaient des caves électorales. Moreau me sembla plus sobre que les autres. Son langage était pur, mais parfois légèrement ampoulé. J'avais toujours parlé français avec lui et avec les autres; et ils avaient paru surpris qu'un Allemand connut si bien leur langue. Moreau soupçonna ce que j'étais; et pour s'assurer si j'étais réellement un Germain, il me mit aux prises avec un officier supérieur de hussards, avec lequel je causai longtemps. Je parlais l'allemand plus purement que lui; et comme, sans me vanter, j'étais moins obtus, je l'éblouis complètement. Il me crut plus tudesque qu'un Viennois; et assura au général que je parlais comme un prince.

Après le café, le général Moreau me prit dans l'embrasure d'une fenêtre, et me tenant sous le bras, me dit : — Ah ! ça, nous sommes seuls, et je vais vous avouer que je ne vous crois pas plus Autrichien que moi : vous êtes Français. Votre

figure, votre façon d'être et de parler, votre ton, tout, me persuade que nous sommes compatriotes. N'attribuez pas à la curiosité la question que je vous fais, mais au désir de vous être utile. Si vous êtes émigré, comme je le crois, ouvrez-vous à moi ; et si vous voulez revoir votre patrie, je vous en donnerai les moyens ; vous ne serez pas le premier à qui j'aurai rendu ce service.

Nous étions trop près des temps où une confidence imprudemment faite, avait coûté la vie à une foule de braves gens, dans une situation semblable à la mienne ; aussi, bien que je ne doutasse en aucune façon de la loyauté du général, je jugeai à propos de lui répondre d'une manière êvasive : il en prit ce qu'il voulut. Du reste, je le remerciai beaucoup de ses offres obligeantes, et l'assurai qu'étant officier au service d'Autriche, et tout entier à mon métier, la pensée de faire un voyage en France ne s'était jamais offerte a mon esprit. - Je n'insiste pas, me dit-il, en secouant la tête, car croyant mériter la confiance, je ne l'arrache pas. Mais si jamais l'envie vous prend de faire un voyage chez nous, soit pour vous promener, soit pour vous occuper des intérêts que vous pouvez y avoir (si ce que je suppose est vrai), écrivez-moi, ma réponse ne se fera pas attendre, non plus que tout ce qui vous sera nécessaire pour faire sûrement ce voyage, qui peut-être vous effraie, après tout ce qui s'est passé dans ce malheureux pays. Heureusement les temps sont changés, et l'on ne fusille plus les émigrés, pris même les armes à la main. Si le sort de la guerre vous faisait tomber en notre pouvoir, réclamez-vous du général Moreau : vous trouverez en lui un ami. — Cette bonté et cette franchise me touchèrent jusqu'au fond du cœur. Je lui pressai la main qu'il me présenta, et l'assurai de tous les sentiments que j'éprouvais.

Pendant mon court séjour au quartier-général, je fis plusieurs connaissances, entre autres celle de La Biffe, aimable jeune homme, aide-de-camp du général Decaën.

Je rapportai à l'archiduc Jean les dépêches du général

Moreau, et répondis à toutes ses questions, ainsi qu'à celles du général Laûer, son quartier maître général. Je gardai seulement le silence sur les propositions qui m'avaient été faites.

J'avais à peine rejoint le régiment, que nous reçûmes l'ordre du départ. Nous marchâmes par un temps affreux, pour nous approcher de l'ennemi, dont les avant-postes étaient à sept ou huit lieues en avant de Munich. L'armée était sur trois colonnes, et avait une forte réserve de grenadiers. Mon régiment faisait partie de la droite (1).

(1) Les négociations entamées depuis plusieurs mois, pour amener la paix entre la France et l'Autriche, ayant échoué définitivement vers le milieu du mois de novembre 1800, l'armistice avait été rompu. Les hostilités reprirent immédiatement en Allemagne, entre l'archiduc Jean, à la téte de l'armée impériale, et le général Moreau, commandant en chef de l'armée dite du Danube (28 novembre 1800, 7 frimaire an IX).

Le manuscrit des Souvenirs du comte de Neuilly contient de nombreuses pages consacrées à la campagne des deux derniers mois de l'année 1800. C'est après avoir hésité longtemps, que je me suis décidé à les laisser de côté pour leur substituer la relation que le jeune officier écrivit pour sa mère, au lendemain de la campagne. M«» de Neuilly avait conservé ce petit cahier, qu'elle ne dût pas recevoir sans émotion. 11 est jauni par le temps; l'écriture en est grosse et courante, et ne rappelle que de loin les lignes élégantes du manuscrit des Souvenir8, tracées de l'écriture fine, correcte, et presque féminine, que M. de Neuilly a conservée jusqu'à plus de quatre-vingts ans.

Cette relation, M. de Neuilly ne l'avait point relue lorsqu'il rédigea ses Souvenirs. Ce qui le fait voir aisément, c'est l'omission de certains détails, de légères interversions dans les faits, et le silence gardé sur quelques incidents (une blessure entre autres). A ces différences près, la fidélité essentielle du récit, composé dans la vieillesse de l'auteur, éclate à chaque page. Disons encore que H. de Neuilly, dans ses Souvenirs, est toujours resté en deçà de la vérité, quand il s'est agi de raconter ses périls à la guerre et ses actions d'éclat. En le comparant avec lui-même, à cinquante ans de distance, on le trouve plutôt disposé à diminuer qu'à exagérer ce qui lui fit honneur. Il est vrai qu'en dédiant sa relation à sa mère, il lui a promis qu'i\ se vanterait de tout.

Le lecteur y trouvera des faits de peu d'importance; cependant, j'ai cru devoir les conserver : si à l'époque où cette relation fut écrite, les moindres détails intéressèrent le cœur d'une mère, le temps écoulé leur donne aujourd'hui cette qualité qu'on prise si fort sous le nom de couleur locale. Us font bien connaître les vicissitudes de la vie militaire, et montrent sous leur aspect réel la misère, les privations, les traverses d'une armée maltraitée par la fortune. Quelque vivante que fût la narration écrite un demi-siècle plus tard, elle ne pouvait avoir ce caractère de la vérité prise sur le fait, et ce coloris jeune et vif qui fait le charme d'un récit. (M. de B.).

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