‹ Dix années d'émigration. Souvenirs et correspondance du comte de NeuillyChapitre 22 sur 28 · A MA MÈRE · texte numérisé non relu

A MA MÈRE

Je suis sûr d'avance que ces détails t'intéresseront, puisqu'ils me regardent, et que ta tendresse m'est bien connue. Tu ne t'arrêteras pas au style, qui est celui d'un soldat. Je te raconterai ce qui m'est arrivé, simplement, et du mieux que je pourrai. Si je parle avantageusement de ma personne, c'est moins par fanfaronnade, que par fidélité dans la narration. D'ailleurs, ma plus grande satisfaction en faisant mon devoir, a été de penser que tu serais contente de moi ; et nous avons tant souffert, qu'il serait injuste de nous envier le petit plaisir de nous vanter de nos peines.

Reitling. Janvier 1801.

SOUVENIRS DU LOMTE DE NEUILI.V.

Jetais tranquillement dans mon quartier près Saint Florian, lorsque mon capitaine vint chez moi, me dire qu'on allait de nouveau tenter le sort des combats. La suspension d'armes finissait le 25 du mois (1). J'avoue que cela me parut hors de vraisemblance, connaissant l'état et l'esprit actuel de l'armée. L'ordre de partir me tira du doute. Quelque peine que cela me fit, j'embrassai mes jolies hôtesses, et tout touché de leurs adieux, je montai à cheval, et les quittai le 19, à cinq heures du matin.

La première marche fut jusqu'à Linz ; la seconde, jusqu'à Efferding. Mes quartiers furent d'autant meilleurs, que le capitaine était resté en arrière.

Le 22, nous vînmes à Peuerbach, et je logeai à une lieue de la ville, chez le père de mon domestique Piringer. Le bon vieillard, qui est un riche maître de forges, mit toute la maison sans dessus dessous, pour me recevoir convenablement. Secondé de sa femme et de ses autres enfants, il me prodigua toutes les attentions imaginables; il me remercia de mes bontés pour son fils, et me le recommanda de nouveau. C'est un brave garçon, mon Piringer : un peu maladroit, mais honnête, fidèle, attaché. Il m'a sauvé la vie par ses soins, dans ma maladie de Lindau. 11 est rare de voir un serviteur aussi désintéressé, et aussi reconnaissant de ce qu'on fait pour lui. Au reste, il est plus riche que moi, et me sert plus par attachement, que pour le peu que je lui donne.

Le 23, nous vînmes à Neukirchen, et y séjournâmes le 24. J'y fus mal logé ; et à peine si je pus avoir à dîner.

Le 25, le régiment se rassembla à une demi-lieue de Passau; et le même jour, nous traversâmes cette ville, et allâmes cou-

(1) Novembre 1800.

cher à deux mortelles lieues de là. J'eus le plaisir de voir mon cher lieutenant-colonel, qui commande un bataillon de grenadiers.

La compagnie qui était de deux cent cinquante-deux hommes, n'eut que deux mauvaises baraques où on pouvait à peine se retourner. Comme il faisait froid, je laissai coucher dans ma chambre autant de monde qu'il en pouvait tenir. Je fis cuire deux chaudières pleines de pommes de terre, et deux gamelles de soupe, pour ceux des gens qui étaient dans la maison; et je ne mangeai pas autre chose moi-môme.

Le 26, nous marchâmes depuis sept heures du matin jusqu'à près de dix heures du soir, sans repos et sans nourriture ; et pour nous réchauffer, on nous logea au milieu d'un champ labouré, à une pluie battante. J'étais d'une humeur de chien; moins à cause de ce que je souffrais, qu'à cause des malheureux soldats, qui n'avaient rien à manger ; et qui, pour de l'argent, ne trouvaient rien. Je ne fermai pas l'œil de la nuit, qui me parut d'une longueur affreuse.

Nous restâmes le lendemain, jusqu'à midi, sur cette maudite place, et en partîmes avec joie, croyant que nous serions mieux. Je crus que nous n'arriverions jamais ! Il semblait que les villages se reculaient à notre approche. Il était deux heures du matin, lorsque le spectre du régiment arriva dans la forêt qui devait être notre gîte. Je dis spectre, parce que ce qui restait de nous, n'était plus que l'ombre d'un corps. Les soldats, n'ayant rien mangé depuis deux jours, et n'ayant plus de souliers, restèrent en chemin , et se couchèrent dans la boue, sans pouvoir faire un pas de plus. De toute la compagnie, il n'y avait que moi, le sergent, un appointé, et quatre hommes. Le reste ne vint que le lendemain. Il ne fallait pas être sorcier, dans ce moment, pour prévoir nos défaites.

Le 28, nous ne fîmes qu'une demi-lieue, pour donner . le temps aux traîneurs de rejoindre. La pluie cessa; mais l'hu-

midité et la boue n'en furent pas moins grandes, jusqu'au lendemain soir, où il commença à geler.

Le 29, nous nous mîmes en marche, à six heures du matin. Nous fûmes contraints de faire halte pendant plus de deux heures, parce que Ton avait oublié de faire savoir, qui, de la cavalerie ou de nous, marcherait à la tête de la colonne. Le major Langer m'envoya pour chercher les marmites. J'eus toutes les peines du monde à les rassembler; et je n'arrivai au camp que longtemps après les autres. A peine avais-je commencé de manger, que l'on vint m'avertir que j'avais l'inspection. J'allai à la grand'garde, et j'y passai la nuit, sur une botte de paille.

Le 30, notre avant-garde ayant passé la Vils, à Vilsbiburg, et chassé l'ennemi par-delà Landshut, nous prîmes position en deçà de la rivière. Les Manteaux rouges, ayant fait plusieurs prisonniers, leur coupèrent la tête (1). Mon Piringer, que j'avais envoyé en avant, m'apporta du pain blanc, une bouteille de vin, et une oie fort grasse. Je m'en fis une soupe délicieuse, que je mangeai avec mon capitaine.

Nous espérions aller à Landshut, mais l'ordre nous vint de nous réunir à la grande armée, et d'en venir former l'aile droite.

Le 1 er du mois (2), nous marchâmes vers Dorfen; mais comme la marche était trop forte, nous n'y vînmes que le lendemain.

(1) Les Manteaux rouges (corps francs autrichiens), sonl recrutés en Valachie, en Moldavie, et sur les frontières turques. Ces corps sont toujours aux extrêmes avant-postes, et ne frayent pas avec le reste de l'armée. Ils sont mal disciplinés, et commettent souvent des horreurs. Leur nom leur vient de la couleur de leurs manteaux. Ils se frottent le corps de graisse, pour se défendre contre la vermine. On les sent d ut» quart de lieue. (Note du manuscrit des Souvenirs du comte de Neuillu).

(2) Décembre 1800.

Nous avions bien soupé et bien bu, et nous ronflions sur la paille, auprès du feu, lorsqu'à minuit, mon capitaine qui était couché près de moi, se plaignit de douleurs dans tout le corps. Comme il est d'une mauvaise santé, je lui conseillai d'aller au village, où était mon domestique, avec mes chevaux, et de voir si cela n'irait pas mieux. Il suivit mon conseil, et comme nous étions à Dorfen, je reçus de lui un billet au crayon, où il me mandait qu'il était si malade, qu'il ne pouvait plus aller avec nous, et qu'il me remettait le commandement de sa compagnie.

Le 2, nous passâmes outre Dorfen, et nous marchâmes par un chemin abominable, jusqu'à une lieue et demie de Buch, où était l'ennemi. Nous risquâmes de rester embourbés dans un marais coupé par des fossés pleins d'eau, qu'il fallut franchir. Plusieurs de mes camarades, moins bien montés que moi, firent la culbute, et pensèrent se casser le col. Mon cheval, qui est Croate de nation, est léger et adroit; il passe sur toutes les planches, et saute les haies et les fossés, comme un chevreuil. Il me revient à sept louis, et j'ai pu en avoir treize. Mais je n'en pourrais trouver un pareil à si bon compte.

La pluie commença à tomber à cinq heures de l'après-midi, et dura jusqu'au soir du jour suivant. Nous n'avions point d'abri, et le vent était fort. Nous avions faim et soif; le sommeil m'accablait. Je fis cuire de la farine, qu'un soldat me donna, avec de l'eau, du sel, et de la graisse. L'estomac rempli de ce détestable ragoût, j'avalai deux verres d'eau-devie, et je m'endormis, comme si j'avais été dans un bon lit. A une heure du matin, les soldats m'éveillèrent pour manger de leurs provisions. Ils avaient été en patrouille, et avaient ramassé du pain, des poules, et de la viande fumée. Je ne me fis pas prier, et je jouai de la mâchoire, mieux que je ne l'aurais fait à la table de l'Empereur. Je me rendormis par làdessus, jusqu'au moment du départ, qui eut lieu à cinq heures.

La fusillade commença peu après (1), et notre premier ordre de bataille en vint aux mains, que nous étions encore à plus de deux lieues en arrière. Nous avançâmes à travers la forêt, et débouchâmes. Le bataillon général, dont je suis, marchait à la tête; et le bataillon colonel avait la réserve. Nous étions au milieu du village de Buch, lorsque la cavalerie et les canons se précipitèrent sur nous dans leur fuite. C'était une confusion, qui n'eût jamais d'exemple. Je sautai dans un jardin pour ne pas être écrasé, et j'appelai mes gens après moi. Malgré les coups de canon et de fusil de l'ennemi, notre bataillon général et celui de lieutenant-colonel, sortirent sur la gauche, et tout en désordre que nous étions, nous tombâmes avec vigueur sur l'ennemi, et le repoussâmes jusqu'au second village, dont j'ignore le nom. Comme les boulets balayaient un passage étroit où on se précipitait, j'arrêtai la compagnie, et lui fis faire un détour, à la droite d'une maison, qui nous couvrit. Je m'avançai ensuite à une centaine de pas plus loin, et postai ceux que j'avais avec moi contre une haie pour arrêter la cavalerie ennemie, dont deux régiments cherchaient à nous couper. Je me doutais qu'en voyant une troupe serrée, ils ne s'aventureraient pas. Je restai en bonne posture, jusqu'à ce que notre droite, ayant été vigoureusement repoussée, nous fûmes contraints de nous retirer sur l'Isen, parce que les Français occupaient le chemin de Dorfen.

Je m'en allais tranquillement à côté du capitaine Schrœder, lorsque je reçus une balle à l'épaule. La douleur fut si vive, que je poussai un cri. Étant déjà faible, le cœur me manqua; et j'allais tomber, si un soldat ne m'avait soutenu. On m'apporta de l'eau dans un casque ; cela me remit un peu. J'avais le bras engourdi et entlé, et j'étais persuadé que la balle était restée

(1) C'est dans cette journée du 3 décembre 1800, qu'eut lieu la bataille de Hohenlindcn, « l'une des plus grandes de ve siècle, qui en a ru livrer de si extraordinaires». (Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire).

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dans la plaie; mais par bonheur, elle s'était arrêtée contre l'os. J'en fus quitte pour une contusion qui me fit souffrir plusieurs jours.

Nous nous reformâmes sur la hauteur, près d'Isen. L'ennemi était sur nos talons. Il s'était logé derrière des fermes sur la , hauteur opposée, et nous avait déjà tué quelques hommes, lorsque le général Fresnel demanda cent hommes de bonne volonté et un officier, pour reprendre ces maisons. Chacun était rendu par la faim et la fatigue, et mon bras me faisait mal. Fâché de voir que personne ne se présentait, je pris mon épée de la main gauche, et me proposai. Le colonel et les officiers majors m'applaudirent. J'appelai quelques braves de la compagnie, qui me servent comme de gardes dans chaque affaire : aussitôt, il sortit des rangs plus de monde qu'il n'en fallait. Je courus à leur tête sur l'ennemi, et le chassai, non sans peine, des fermes et même d'une partie de la forêt. J'avais quelques dragons près de moi; j'en fis partir un, ventre à terre, pour demander au général qu'il m'envoyât une division d'infanterie et de la cavalerie pour me soutenir; et sans attendre davantage, je me mis à la poursuite de l'ennemi.

La nuit me surprit au milieu du bois, et comme j'étais trop échauffé pour remarquer mon chemin, je n'eus pour m'orienter que les coups de fusil. Mes gens étaient dispersés, et je n'avais avec moi qu'une douzaine d'hommes de la compagnie, un Manteau-rouge, et un dragon de Coburg. Je suivis le chemin qui me parut nous ramener en arrière; mais je pris justement le mauvais. Il me conduisit, il est vrai, à la lisière du bois; et à peu de distance j'aperçus des feux que je pris d'abord pour ceux de nos piquets; cependant, le bruit qu'ils faisaient me les rendit suspects. Je laissai ma petite troupe dans le bois; et seul, je m'avançai à la faveur des haies, jusqu'à la maison près de laquelle était le plus fort piquet. Je me glissai jusqu'à une dizaine de pas du feu, et me tapis dans une encoignure entre la haie et un amas de bûches. J'eus une sueur froide, quand je reconnus distinctement aux voix et aux uniformes, que j'étais

tombé au milieu d'un poste de Français. Leurs discours, dont je ne perdis pas un mot, ne me rassurèrent nullement. Ils parlaient tous à la fois, et racontaient leurs exploits de la journée, tout en étant très-occupés à dépecer un veau, et à plumer des poules. L'un d'eux s'écarta, et demeura assez longtemps contre mon tas de bûches. Je retenais mon haleine. Si malheureusement j'avais toussé, ou même respiré un peu fort, j'étais perdu. Quand ce drôle fut parti, je me retirai tout doucement, par où j'étais venu, et j'évitai une patrouille qui venait de poser les petits postes. Je me coulai dans un fossé qui était aux trois quarts plein d'eau, et marchai à quatre pattes plus de cinquante pas, avant de rentrer au bois, où je rejoignis mes gens qui étaient déjà inquiets sur mon compte. Nous retournâmes sur nos pas, et nous n'avions pas fait une lieue, que nous fûmes reconnus par une troupe. C'étaient deux compagnies du régiment, et des dragons, qui venaient me chercher, et en même temps reconnaître les positions de l'ennemi. Je ne puis exprimer la joie que j'eus en me retrouvant au milieu d'eux.

Je revins avec eux sur mes pas, et chemin faisant, je racontai au capitaine ce qui m'était arrivé. Je lui proposai d'enlever ce piquet français, qui ne s'y attendait pas ; mais il ne le voulut pas, pensant que cela ne servirait qu'à donner l'alarme à l'armée, sans nous être utile. Nous visitâmes toute la chaîne des postes, et retournâmes bien fatigués à Isen.

L'armée l'avait déjà abandonné. Nous mîmes nos soldats en quartier dans les auberges, et nous nous établîmes chez M. le Curé, qui pour de bonnes paroles, nous donna à chacun une bouteille de vin, de la soupe à la semoule, et un canard rôti. Sa nièce et sa servante m'apportèrent tout ce qu'il fallait pour changer, puis elles firent bien sécher mes vêtements et mes bottes. Le bon Curé me frictionna lui-môme l'épaule avec une sorte de baume, qui me produisit un effet merveilleux.

Le 4, à six heures, nous partîmes pour Dorfen, où était le

régiment. On allait marcher, lorsque nous arrivâmes. Je trouvai la, le jeune Sercey, de Valenciennes, qui me donna deux tablettes de chocolat; et je partis avec la colonne pour Neumarkt, à sept mortelles lieues de là. Nous allâmes, un de mes camarades et moi, coucher dans un moulin, après en avoir fait déguerpir des Hongrois qui ne s'y conduisaient pas bien. Le froid était presque insupportable.

Le 5, nous vînmes à Neu-OEtting, c'est-à-dire dans un bois, près de cette ville, sur les bords de l'Isen. Les soldats avaient fait du butin en ustensiles de cuisine et provisions de bouche. Ils me traitèrent.

Le 6, on fit venir le régiment près de Mûhldorf. Le 7, nous entrâmes dans les redoutes. Les vivres étaient rares, et d'une cherté horrible. Le premier jour, j'allai diner au Cygne, mais je me promis de n'y plus retourner. Mon domestique me déterra un boulanger chez qui, un de mes camarades et moi, allâmes nous établir; c'est-à-dire y dormir une couple d'heures, pendant le jour. Pendant la nuit, nous étions sous les armes, crainte de surprise.

Le 8, je fus de service dans la batterie n° 1, et je ne fermai pas l'œil. L'ennemi était à un quart de lieue des palissades. S'il avait attaqué, c'était moi qui devais recevoir son premier effort. Outre la batterie, j'avais une traverse et le tambour à défendre, avec trois cent soixante hommes. J'avais pour me seconder l'Enseigne de ma compagnie (qui est beau-frère de celui qui a le bureau d'assurance dans le Neuwall, à Hambourg, et un sot, par dessus le marché). Presque toute la nuit, je me promenai sur le parapet, pour plus de précaution; car un officier qui se laisse surprendre, est déshonoré, ou du moins doit l'être.

Le général Cavassini, qui était de jour, vint, à trois heures du malin, me trouver, et demander si un de mes gens savait le

chemin de Vieux-Mùhldorf, où étaient nos postes avancés. Je lui dis que je le connaissais d'autant mieux, que trois mois auparavant, j'y avais campé, et y avais été commandé pour faire des abattis. Il me pria de vouloir bien conduire son aidede-camp chez le colonel de Coburg dragons, qui commandait les avantrpostes, pour s'informer si le rapport qu'on avait envoyé concernant les mouvements de l'ennemi, était juste. J'allai avec mon compagnon, jusqu'aux sentinelles ennemies, et de là, chez le colonel. Il nous dit que la veille, les Français avaient fait beaucoup de mouvements; qu'on les avait vu courir dans la forêt; et qu'on avait entendu presque tout le jour la musique turque. Il ajouta qu'il ne croyait pas cependant à une attaque.

Nous rendîmes compte au général de notre course, et il nous lit déjeuner avec lui. Je fus relevé à trois heures après-midi; et j'allai me décrasser dans la ville, et dormir quelques moments.

Le 10, le général français Ney, dont le frère, dit-on, est à notre service, fit demander un pourparler par un trompette.

Les Français ayant passé l'Inn, à Wasserburg, nous fûmes contraints de nous retirer, et d'abandonner les ouvrages de Mûhldorf, le 11, à cinq heures du matin. Nous vînmes, le même jour, à Burghausen, où nous fûmes mis en quartier. J'eus mon billet chez un apothicaire, qui se montra « extrêmement hon- « nête. » La fille de la maison était fort jolie, et toute la famille me traita bien. Nous espérions rester plusieurs jours dans cette ville; mais le lendemain, à midi, nous en partîmes pour Laufen. 11 resta pour garnison notre 3 e bataillon, avec le major Langer.

Le 12, nous n'arrivâmes qu'à onze heures du soir à notre gîte qui était un bois plein de neige; et à quatre heures du matin, il s'agit de marcher vers Salzburg.

Le 13, le bataillon général reçut ordre de prendre la position de Montigelberg; et le bataillon colonel, celle de Bergheim . Le lieutenant-colonel Lind, commandait le bataillon général, dont je suis. Il alla reconnaître le terrain , et nous plaça en plein champ dans la neige jusqu'à mi-jambe. Je fis nettoyer une place contre un arbre, faire un abri avec de la paille, et un bon feu, près duquel je m'étendis avec quelques-uns de mes camarades. Nous nous endormîmes une couple d'heures, et nous fîmes ensuite un cent de piquet.

Depuis le 12, on se battait continuellement vers notre gauche, et les Français tentaient les efforts les plus vigoureux pour emporter les passes de Reichenhall. Nos troupes se défendaient avec bravoure. Le canon de gros calibre et la mousqueterie faisaient un tel fracas dans les montagnes, qu'il y avait de quoi rendre fou : c'était comme les éclats et le roulement du tonnerre, renvoyés sans fin par les échos des gorges et des rochers. Les chamois, perchés sur la pointe des pics, s'en précipitaient, et se jetaient à travers nos bataillons, comme s'ils avaient été poursuivis par le cor d'Astolphe. Les soldats en tuèrent plusieurs.

Le 14, vers midi, nous croyions l'ennemi battu, quand tout à coup on vint nous avertir que le régiment de Gemmingen s'était laissé surprendre à Laufen, et que l'ennemi avait passé la Salza avec une division; et que dans un moment nous allions l'avoir sur les bras. Notre bataillon colonel eut ordre de marcher, et soutint le combat assez longtemps. Ne croyant pas que nous devions prendre si vite part à l'action, je commençai une partie de piquet. A peine les cartes étaient-elles données, que le lieutenant-colonel arriva au grand galop, et me dit : « Mon cher Brunet, prenez votre compagnie, et suivez-moi. » Mes gens étaient rassemblés, aussi je fus bientôt prêt. 11 s'agissait de repousser les tirailleurs ennemis qui s'étaient logés dans le bois, et cherchaient à gagner notre droite, pour nous couper.

Notre position n'était pas des plus agréables. A notre gauche,

SOUVKMRS DU COMTE DE NEU1LLY

la Salza ; derrière nous, une autre petite rivière nommée la Saal ; sur notre flanc droit, une chaîne de montagnes, couverte de bois. L'ennemi avait une partie de la forêt et toute la plaine jusqu'à un hameau, qui couvrait notre front et était garni de nos flanqueurs. Je reconnus vite l'endroit où je devais attaquer; et auparavant, je détachai un caporal et vingt hommes, pour couvrir ma droite, et j'en envoyai un autre avec quelques volontaires pour cacher ma marche. J'exhortai la compagnie à me faire honneur, et à se bien conduire : jamais je n'ai vu une meilleure contenance que celle de la compagnie. J'avançai au pas redoublé jusqu'à environ quarante pas de l'ennemi, et mes soldats restèrent serrés comme à l'exercice, malgré le feu qui était des plus vifs. Je fis donner une décharge, et je fonçai à là baïonnette sur un bataillon de chasseurs. Ces gaillards s'ouvrirent pour me laisser passer, et me prendre au milieu d'eux; mais heureusement, je pénétrai leur dessein. Je fis faire une conversion à droite, et me jetai contre la montagne, ne croyant pas possible à des hommes d'y grimper. J'arrêtai l'ennemi près d'un quart-d'heure; mais il envoya un détachement, qui vint par des chemins impraticables se loger au-dessus de moi, et me fusiller. Dans ce moment, notre gauche plia, et me laissa presque environné. Ne me voyant plus en état de résister, je songeai à la retraite.

J'entrai dans le bois, et en me serrant, autant que possible, contre la montagne, je voulus chercher à rejoindre le bataillon* Le capitaine Weiss survint avec une poignée de monde, et se joignit à moi. Il me dit que l'ennemi avait le village et la route, et que notre retraite était coupée. Je n'étais pas d'humeur à me rendre sans combat. Je proposai au capitaine de gagner la crête des montagnes, et d'aller sur Matt-See ; mais il me pria en grâce de n'en rien faire; et je crois qu'il ne lui aurait pas été possible de me suivre, à cause de son embonpoint, et des rochers qu'il fallait gravir.

Nous suivîmes donc le chemin frayé dans les bois. Nous espérions être sauvés, quand nous vîmes venir à nous un peloton

de cavalerie ennemie, et une quantité d'infanterie qui nous barrait le chemin. Je ne balançai pas, et je gagnai la montagne, suivi du peu de monde qui me restait. Les Français nous saluèrent d'une décharge, et tuèrent deux hommes et le capitaine. Pour me tirer des pattes de la cavalerie, je me fourrai dans le taillis, mais les balles sifflaient toujours. Une d'elles me frappa au genou, mais comme sa violence fut amortie par les petites branches, elle ne pénétra pas. En gravissant les rochers à quatre pattes, je m'écorchai les mains, et je parvins enfin à la crête du sommet; où je ne fus pas peu désappointé, en voyant que je me trouvais au bord d'une ouverture large et profonde qui séparait deux montagnes.

' Je tins conseil avec mes gens; et nous résolûmes de tenter le saut périlleux, plutôt que de nous rendre. Je me laissai glisser sur le derrière jusqu'en bas, et j'en fus quitte pour une rude secousse; mais un soldat n'ayant pas bien pris ses mesures, et étant chargé de son fusil et de son sac, se rompit le col en tombant.

Le versant de l'autre côté, était moins rapide, et nous pûmes le gravir sans beaucoup de peine. Ayant ce rempart naturel entre les Français et nous, nous nous reposâmes un peu. Mais les tirailleurs étaient à notre poursuite; ils furent bientôt à l'endroit dont nous venions de partir. Aucun ne se hasarda à franchir ce passage si difficile. Ils se contentèrent de nous tirer plusieurs coups, que nous leur rendîmes avec usure; après quoi, ils s'éloignèrent, et nous laissèrent tranquilles. Cependant, comme je craignais qu'ils ne vinssent à passer plus loin, je reformai mes gens, et les conduisis, par le haut de la montagne, jusqu'à une hauteur pelée, d'où j'aperçus notre armée qui avait fait halte, et avait arrêté l'ennemi.

Je vis que pour rejoindre le gros, il me fallait passer un ruisseau ; et qu'il n'était pas bien sûr que la cavalerie ennemie ne me coupât pas le chemin, si elle m'apercevait. Tout en cherchant un moyen de tirer ma troupe et moi de ce mauvais pas,

je jetai les yeux vers une petite vallée derrière moi, et j'aperçus »

une maison qui me parut habitée. J'y portai mes pas, et après avoir frappé à plusieurs reprises, voyant qu'on ne m'ouvrait point, je fis enfoncer la porte. Aussitôt des cris partirent de la chambre. Je m'avançai pour rassurer ces malheureux. Quand ils virent tant de soldats, couverts de crotte et de sang, et dans une toilette facile à s'imaginer, ils crurent leur dernière heure venue. Ils se jetèrent à mes genoux et me demandèrent pitié. Je les relevai et les rassurai de mon mieux. Le langage de ces pauvres gardeurs de chèvres était un jargon comme celui des Iroquois; je ne les entendais guère, et ils eurent assez de peine à me comprendre. Je promis une récompense à celui qui me conduirait, par des chemins détournés, aux avant-postes autrichiens. Le plus jeune garçon, un joli enfant de treize à quatorze ans, dit qu'il me mènerait à Bergheim, sans être rencontré de personne. Ces bonnes gens donnèrent à mes soldats du pain et du lait; et à moi, me firent cuire une couple d'œufs.

Sous la conduite de mon petit guide, je m'avançai, avec mes gens, par un chemin où, avant nous, il n'était jamais passé de soldats. Nous traversâmes plusieurs précipices sur des ponts tremblants; et à la brune, nous passâmes à gué le petit ruisseau, non loin duquel nous trouvâmes le premier poste autrichien. Je donnai un petit écu à mon guide, et le renvoyai fort content.

Il y avait au piquet, un capitaine des hussards de Ferdinand, avec une division. Comme il n'avait point d'infanterie, il me pria de rester auprès de lui. J'y consentis d'autant plus volontiers, que j'étais trop fatigué pour rejoindre le régiment.

Nous mîmes des vivres en réquisition. Ma compagnie eut un veau, un demi cochon, sept miches de pain, trente-six pots de vin, et huit d'eau-de-vie. J'eus, pour ma part, de l'anisette, du kirchwasser, et du genièvre, autant que j'en voulus ; j'en remplis deux cruches, que j'emportai. Nous fîmes rôtir une oie, le capitaine et moi ; et mangeâmes une omelette au lard. Nous

bûmes comme des outres ; et nous nous endormîmes, après avoir visité nos postes.

A minuit, deux coups de fusil partirent, qui m'éveillèrent. J'envoyai une patrouille, qui me rapporta que quelques chasseurs à cheval étaient venus par hasard donner contre nos vedettes, et que dès qu'on les avait reconnus, ils s'étaient enfuis à toutes jambes. Je me recouchai tranquillement sur la paille, auprès du feu, et me rendormis profondément.

Vers trois heures, l'ordre vint de rejoindre nos régiments respectifs. Je pris un guide, qui me mena à un quart de lieue de Bergheim, où était le bataillon général. Chemin faisant, je rencontrai le général Wolfskehl, qui me demanda mon régiment et mon nom. L'ayant satisfait : — Monsieur le comte, me dit-il, on a beaucoup parlé de vous chez le lieutenant-général, prince de Lichtenstein ; on y a fait votre éloge, et le prince vous témoignera son contentement, dès qu'il vous verra. Adieu, mon cher comte, je suis charmé d'avoir fait votre connaissance. Puis s'adressant à mes gens : — Mes amis , vous vous êtes bravement conduits, et si toute l'armée en avait fait autant, cela irait mieux. — Je traduis littéralement ses propres paroles.

On me croyait pris ou tué, lorsque j'arrivai au bataillon. Le lieutenant-colonel après s'être assuré que c'était bien moi, se débarrassa de ses couvertures, et m'embrassa à plusieurs reprises. — Vous voilà, me dit-il ; je me console de la perte des autres! — Il fut bien surpris quand je lui dis que je lui amenais tout mon monde. Il vint les voir, les fit avancer près des feux, et m'ayant mené au sien, me fit coucher à côté de lui sur la paille. Nous vidâmes, avec quelques officiers, une de mes cruches, et mangeâmes un morceau du cochon, et le quart de l'oie, que j'avais prudemment empaquetée.

Le lendemain 15, nous fîmes l'arrière-garde. Comme j'avais envoyé mon cheval à Frankenmarkt, je fus obligé de faire le chemin à pied. Mais trop fatigué de la veille, je m'étendis sur

un canon, et m'y endormis. La voiture était dure; pourtant, je ne me réveillai qu'en arrivant.

Nous vînmes camper à demi-lieue de Neumarkt. Je me fis faire une panade en arrivant, et distribuai le prêt aux soldats ; après quoi, je m'enveloppai dans mon manteau, et dormis sur la neige; comme un prélat, sur le duvet.

Le 16, le brouillard était froid et si épais, qu'on ne voyait pas à quatre pas devant soi. Mais la marche ne fut pas très-longue, et nous passâmes la journée assez tranquillement.

Le 17, dans la matinée, l'ordre vint que l'arrière-garde, commandée par le général Leppert, ayant élé battue, nous eussions à nous tenir prêts à nous mettre en bataille, au premier coup de fusil. Une heure après, le canon commença à ronfler; et nous allâmes prendre position au-delà de Frankenmarkt , qui fut pillé par nos maraudeurs. Nous restâmes dans le bois, jusqu'à ce que l'ennemi fût très -près; puis nous nous rangeâmes en avant d'un hameau entouré d'une plaine peu considérable, et terminée de tout côté par des bois.

On fit la faute de ne pas assez garnir notre droite, et les chasseurs s'y glissèrent. Je ne sais par la faute de qui, notre front se trouva tout d'un coup découvert. Une cinquantaine de Français entreprenants, s'en vinrent nous tirailler à quarante pas, et nous tuer du monde dans nos rangs. Le jeune archiduc Ferdinand était au milieu de nous; je me trouvais justement être le plus près de lui. Il fut un peu surpris d'entendre siffler les balles. Son Mentor, le colonel Bianchi, me demanda s'il n'y avait personne devant notre front. Je répondis que je ne le croyais pas. — Comment, Monsieur, vous voyez cette faute, et n'y remédiez pas ! — Mon colonel, répondis-je, quand il y a des officiers supérieurs, un subalterne n'a qu'à obéir aveuglement. Si S. A. R. me l'ordonne, je suis prêt à attaquer. — Le jeune prince me dit : — Allez, mais vite ! — Je commandai :

286 souvemiis du comte de neuilly.

Marche! et je marchai à grands pas vers la forêt, où était environ un bataillon.

A ma première décharge, l'ennemi ne tint pas, et se retira en désordre. Je me mis à sa poursuite, et j'avais déjà gagné un petit vallon, quand, en me retournant, je ne vis plus près de moi qu'une poignée d'hommes. Les autres n'ayant pas mangé depuis plusieurs jours, et sans souliers, n'avaient pu me suivre. J'envoyai le sergent pour les faire hâter; et avec le peu que j'avais, je tiraillai, jusqu'à ce qu'une forte colonne ennemie se glissa sur ma droite. J'allais être fait prisonnier, si je n'avais gagné au pied. J'avais cette grosse capote, que j'ai apportée de Hambourg, et les pieds enflés et sanglants; néanmoins, je regagnai la lisière du bois avec la légèreté d'un daim. Mon sergent fut pris avec deux hommes, et il y en eut quelques-uns de tués.

Je reçus un petit renfort, et j'avançai de nouveau, en faisant un feu roulant. Un jeune officier de chasseurs perdit la vie. Mes gens lui prirent sa montre et son argent. Il avait sur lui un paquet de lettres et de chansons assez jolies, qui furent mon partage. Je courus un grand danger dans ce moment : un chasseur français, qui était posté derrière un arbre, me laissa approcher jusqu'à la portée de pistolet; et comme j'étais en avant de mes gens, il eut le temps de m'ajuster. Il tira, et sa balle me frisa la poitrine. Comme il se sauvait, le pied lui manqua, et il tomba sur le nez. Alors un soldat s'élança sur lui, et le tua d'un coup de crosse. '

Peu de moments après, j'entendis tirer derrière moi ; je crus que j'étais coupé, et n'osai remonter par le même chemin où j'étais venu. Je me jetai à gauche, et cherchai à sortir du bois, pour rejoindre le régiment. J'attrappai un mauvais passage, car je me trouvai justement devant deux de nos canons. Les chasseurs qui me poursuivaient, sortirent du bois, presque en même temps que moi ; et les canonniers les voyant, tirèrent un coup à boulet, qui ne me fit rien ; et un à mitraille, qui me couvrit de terre, et tua plusieurs ennemis. Je criai de toutes

mes forces à l'artillerie de ne plus tirer; mais le vacarme était si grand, que Ton n'aurait pas entendu tonner. 11 faHut me résigner à mon sort. Je puis assurer que j'étais si fatigué, que la mort me paraissait un bien.

Je m'en tirai cependant, grâce à mon bonheur inouï à la guerre. Pendant que nous nous amusions à brûler de la poudre, l'ennemi avait pris les devants; et gagnait à droite' et à gauche, par la forêt, les deux côtés de la route par où nous devions nous retirer. On s'aperçut trop tard de la sottise qu'on avait faite, de ne pas mieux garder nos flancs, et la retraite ne fut qu'une fuite véritable.

Je m'en allai au pas ordinaire avec quelques braves gens qui ne m'avaient pas abandonné. Si j'avais suivi la môme route que les autres, il m'aurait fallu courir comme un Basque, ou bien j'aurais été pris. Mais la fatigue et la faim m'avaient presque ôté les forces. J'avalai un verre d'eau-de-vie, qu'un soldat me donna, et je continuai ma roule, par un petit sentier qui me conduisit, sans rencontre d'ennemis, jusqu'aux environs de Vœlabrûck, où je cherchai un gite.

11 était nuit. Toutes les portes étaient fermées, crainte de pillage. Je frappai inutilement à plusieurs. Enfin, j'entendis parler deux femmes, à peu de distance, et je m'adressai à elles pour avoir un coin où je pusse me réchauffer. Elles* furent d'abord effrayées; mais quand je leur eus dit qui j'étais, elles m'engagèrent poliment à les suivre. Nous traversâmes un joli jardin, et parvînmes à une maison fort propre.

J'étais fait comme un diable, et je fus stupéfait d'entrer dans une chambre bien meublée. Un homme de cinquante ans, et une femme encore jeune, qu'une de mes conductrices avait appelée, me firent asseoir, et me présentèrent du vin, en me priant de prendre patience jusqu'au souper. Quoique je pusse faire ou dire, il fallut me laisser tirer mes bottes par la servante. On me donna une chemise blanche, des bas et des pantoufles, et on m'apporta de l'eau^et du savon. Cela me rendit une nouvelle vie.

Nous discourions de guerre, et mes hôtes m'écoutaient avec intérêt, quand quatre ou cinq maraudeurs croates frappèrent. On leur ouvrit sans défiance, parce que j'étais dans la maison avec mes soldats. Ces coquins se précipitèrent vers la cave et la cuisine, et voulurent enlever ce qui y était. La servante poussa les hauts cris. Je sautai sur mon épée, et j'accourus. Ils ne se dérangèrent pas pour moi ; et comme je leur ordonnai, en mauvais polonais, de sortir, ils me répondirent qu'ils avaient faim et soif aussi bien que moi, et qu'ils voulaient rester. La colère me saisit, et je criai à mes gens, qui étaient en haut, de descendre. Je saisis moi-même un de ces messieurs par le bras, et le poussai. Il fit mine de se défendre ; alors, je tirai mon épée, et lui en allongeai un coup sur le visage, qui fut couvert de sang. Mes soldats, sans savoir de quoi il s'agissait, sautèrent sur les Croates, et à coups de crosse, les jetèrent dehors.

Ainsi, un bienfait n'est jamais perdu. Si ces honnêtes bourgeois ne m'avaient pas reçu, ils auraient été pillés, comme tant d'autres.

Je dormis comme on peut croire; et le lendemain, bien remis de ma fatigue, je fis mes adieux et mes remercîments à mes hôtes, qui tout en pleurs, me souhaitèrent un bon voyage.

Le 18, j'appris, chemin faisant, par un caporal de la compagnie, que le régiment campait près de Schwanstadt. Je m'acheminai vers cette petite ville, où je rencontrai mon fidèle Piringer, qui, fort inquiet de moi, me cherchait partout. Il me conduisit chez un de ses parents, où je fus soigné on ne peut mieux.

Nous ne restâmes pas longtemps à Schwanstadt, car vers deux heures après midi, l'arrière-garde ayant été de nouveau mise en déroute, nous fûmes contraints de nous retirer lestement, et de gagner Lambach, malgré les charriots et les canons qui embarrassaient la route, et dont la plupart tombèrent entre

les mains des ennemis. Nous traversâmes la ville, et repassâmes la Traun, a onze heures du soir.

Mon sergent ayant été pris à l'affaire du 17, je fus obligé de faire toutes les écritures de la compagnie ; et presque seul, tout le service; d'autant qu'il ne me restait que deux bas-officiers, et qui ne savaient ni lire ni écrire.

Le prince Schwartzenberg, qui commandait l'arrière-garde, le 19, ayant été vivement poussé, perdit canons et bagages. Par une faute impardonnable, ceux qui étaient préposés pour brûler le pont de Lambach, allumèrent à la hâte les matières combustibles; et sans s'inquiéter si elles prendraient feu ou non, décampèrent à toutes jambes, en voyant les premiers ennemis. A cause de l'humidité, le pont ne brûla point ; et l'avant-garde française se trouva sur notre dos, à deux heures après midi, sans que nous nous en doutassions. Peu s'en fallut que la moitié de l'armée ne fut prise. Nous nous retirâmes en désordre deux lieues plus loin; et le lendemain, nous marchâmes audelà de Kremsmùnster.

Le 20, pendant la nuit, les Français prirent les devants ; et se trouvèrent sur notre passage, vers les quatre heures après midi. Heureusement, qu'ils n'étaient pas en force, car ils nous auraient totalement coupés. On canonna et on fusilla de part et d'autre. Vers le soir, il y eut une espèce de suspension d'armes ; et les avant-postes des deux partis burent ensemble aux dépens des moines de Kremsmùnster. Sur le soir, ils devinrent si tendres, qu'ils s'embrassèrent.

Nous marchâmes toute la nuit et le jour suivant, 21, où nous traversâmes la ville de Steyer. On fit un traité avec l'ennemi, dont j'ignore les clauses (1); mais depuis ce jour, on ne tira

(i) L'armistice fut signé à Steyer, entre l'archiduc Charles, qui venait de recevoir le commandement de l'armée impériale, et le général Moreau.

plus un coup de fusil. Nous nous retirions chaque jour; et l'ennemi venait coucher à l'endroit dont nous étions partis.

Le 22, nous vînmes à Amstetten ; et le 23, à Strengberg. Nous souffrîmes extrêmement du froid, et le brouillard était si épais, que plusieurs soldats perdirent la colonne. Nous passâmes comme à l'ordinaire la nuit dans le bois. A peine si je pus fermer l'œil, quoique les soldats m'eussent fait un abri avec des branches et de la paille. Ils firent rôtir la moitié d'un gros cochon, et une bonne soupe, avec des oies et des poulets; et nous mangeâmes jusqu'à minuit.

J'avais du vin et de l'eau-de-vie qui me soutinrent, car j'aurais été gelé sans cela. Mon chapeau, pendant que je dormais, tomba dans le feu, et fut entièrement consumé. Je fus contraint de prendre un casque de soldat. Je brûlai aussi un pan de ma redingote et toute une manche de mon manteau.

Le 24, la marche fut d'une longueur terrible; et l'officier de l'état-major général ayant fait une confusion, nous fûmes obligés de marcher deux heures de plus, avant de trouver notre camp. Nous passâmes la nuit, sans paille, et presque sans feu, dans un bois peu fourré; de manière que nous avions le vent et la fumée de tous côtés.

Le 25, nous campâmes sur une montagne de plus d'un quart de lieue de hauteur, près de Mœlk.

Le 26, nous passâmes près de Saint-Pœllen, et allâmes dans le bois de Juttendorff, qui appartient au comte de Piis. Nous y restâmes jusqu'au premier de l'an, jour où nous rentrâmes dans de mauvais cantonnements, mais toujours préférables à d'excellents bois.

Cette campagne me coûta six bas-officiers, et quatre-vingtdix-sept soldats.

Une suspension d'armes ayant eu lieu pour entamer les préliminaires de la paix, nous allâmes à Steycr, où nous restâmes quinze jours, que nous employâmes à rétablir Tordre, réparer les armes, vêtements et chaussures, et à nous décrasser, ce qui n'était pas superflu. De là, nous fûmes envoyés en cantonnements le long du Danube : l'ètat-major et le premier bataillon à Krems; les deux autres furent distribués par compagnies dans de gros villages.

Il était temps que cette campagne se terminât; les officiers étaient dégoûtés, les soldats exténués, et si elle eut duré encore un mois, l'armée aurait été fondue. Le lieutenant-colonel qui avait pour moi autant d'amitié que de confiance, m'ouvrait son cœur, et me contait en français ses appréhensions et ses ennuis; il ajoutait qu'il voudrait qu'un boulet y mit fin. Je cherchais dans l'avenir une lueur d'espérance, que je ne trouvais pas. Par bonheur, la paix se fit, et nous pûmes respirer.

M. DE NEUILLY A SA MÈRE

Heiiling, à 10 lieues de Vienne, ce 3 janvier lflOI.

« Actuellement, je suis tranquille,

mes peines sont oubliées, et je ne songe qu'à jouir du présent. J'ai un excellent quartier : du repos sans désœuvrement, l'esprit tranquille et paisible. J'ai des livres, et tout va le mieux du monde.

Avoue cependant qu'il n'y a pas d'état au monde, où il y ait des contrastes aussi forts que dans le mien. C'est là ce qui me le rend cher. Aujourd'hui, nous sommes réduits à envier le sort d'un misérable, qui repose au moins tranquillement la nuit ; le lendemain, nous nous trouvons traités, logés, couchés, comme des princes. Parfois, nous nous arrachons les aliments les plus vils et les plus détestables ; d'autres fois, nous nageons dans une abondance digne d'un vrai Sardanapale. La gaîté assaisonne notre genre de vie ; et dans des moments où d'autres seroient dans le désespoir, nous rions et chantons. Groirois-tu qu'environné presque de tous côtés, et ne voyant devant moi que la prison ou la mort, je chantois une chanson militaire. Les soldats me voyant si gai, ne soupçonnoient pas leur position. On s'accoutume à l'idée de la destruction, de manière à marcher à la mort d'un air serein et sans battement de cœur. Mon bonheur est inouï à la guerre. J'ose dire que peu ont risqué autant que moi, et que pas un n'a eu des blessures si heureuses.

On croit à la paix; et moi, je crois la guerre impossible : j'ai mes raisons. Je crois l'Empereur trop raisonnable pour hasarder une campagne avec des troupes épuisées par la fatigue et les revers. On ne s'imagineroit jamais ce que nous avons tous souffert. Les troupes ont manqué de pain et d'argent pendant plusieurs jours ; elles étoient rendues parles marches forcées; la plupart n'ayant ni souliers, ni manteaux, ni guêtres; et beaucoup, point de culottes. Combien de fois n'avons -nous pas invoqué l'archiduc Charles, comme le seul Dieu tutélaire en état de remédier à nos maux ! En effet, à peine a-t il paru à l'armée, qu'il y a eu de l'ordre dans les marches ; on a pourvu à la nourriture et à l'habillement des troupes. Enfin, chère maman, l'ange sauveur de la monarchie a paru, et les soldats ont cessé les murmures.

« Si une cabale de Cour n'avoit pas mis Kray à la place de l'archiduc, nous n'aurions jamais essuyé ces revers, et nous n'aurions pas l'humiliation d'être aux portes de Vienne, comme nous y voici aujourd'hui. D'un autre côté, Kray ayant été mieux secondé en Italie, auroit rendu de bons services. On parle de beaucoup de fautes qui ont causé la perte de la bataille de Hohenlinden, le 3 décembre; mais je ne veux pas porter un jugement téméraire sur mes chefs. Si nous nous revoyons un jour, je pourrai te parler plus à cœur ouvert.

« Presse encore M. de Buol; il peut tout par l'archiduc. La place de capitaine est une des plus agréables : ils sont souverains de leur compagnie, et ont beaucoup de prérogatives. La différence des appointements est peu sensible jusqu'à la compagnie.

rations

flor. kreutz. de pain

L'enseigne 20 ... 20 .... 2

Le lieutenant 23 ... 20 .... 2

Le premier lieutenant. . 27 ... 40 .... 2

Le capitaine-lieutenant. 40 . . . » .... 3

Le capitaino en pied. . 75 ... 20 .... 3

« Outre cola, le capitaine a tant par mois, pour entretenir l'armature et les souliers de chaque soldat, et d'autres revenantbons, qui demandent trop de détails pour t'en instruire.

a (Il faut 9 florins pour 1 louis. 60 kreutzer font 1 florin. Ainsi, juge s'il faut de l'économie pour vivre).

J'étais logé chez un riche meunier, qui avait une très-belle maison, près de ses moulins, et douze ou quinze garçons pour les exploiter, sans compter la domesticité de sa maison. J'avais un appartement de trois pièces bien meublées, bien claires, et avec une jolie vue. Mon hôte ne voulut pas entendre parler de paiement pour ma nourriture; alors, je lui déclarai que je mangerais à sa table; ce qui le flatta infiniment, à cause de mon titre.

Je me remis à exercer ma compagnie ; et peu de temps après, j'aurais pu rentrer en campagne. 11 est vrai que j'étais bien secondé par les autres officiers, avec lesquels je vivais, hors du service, comme avec des frères.

Un matin, je reçus l'ordre de faire préparer des logements pour une vingtaine d'officiers prisonniers, qui, ayant été échangés, retournaient en France. Je résolus de leur donner à dîner, et j'en parlai à mes hôtes, qui s'y prêtèrent de la meilleure grâce du monde; j'obtins, non sans peine, de payer ce qui ne ferait pas partie des provisions du ménage. Je lis prendre les armes a ma compagnie, et je fus, en promenade militaire, audevant de mes convives. Je les rencontrai à trois quarts de lieue, et leur fis mon invitation, qu'ils acceptèrent avec empressement; on les conduisit a leurs logements, où ils se mirent dans la meilleure tenue que leur dénuement leur permettait.

Nous ertmes un couvert très-propre et un dincr excellent,

rations de fourrage

par tète.

abondant et bien servi. On mangea beaucoup, on but de même, et on fut très-gai, surtout au dessert. Je fis les honneurs de mon mieux, un air d'entente cordiale était répandu sur toutes les figures. Ayant demandé à un vieux chef de bataillon s'il avait servi avant la révolution, il me répondit que oui, dans les chasseurs du Gévaudan, où par suite de rémigration des officiers, il était devenu capitaine. — J'ai combattu, lui dis-je, contre votre régiment, en Belgique, à la bataille de Rouvroy, à telles enseignes que j'y fus blessé. — Serviez-vous dans votre régiment actuel ? — Non, j'étais dans les hussards.

Cet officier me fixa attentivement — N'avez-vous pas sauvé

la vie à un officier de mon régiment? — Oui, je l'ai même fait échanger par le crédit d'un général hollandais. — A ces mots, il se leva de table, se précipita à mon cou, en me nommant son sauveur. Il se tourna vers ses camarades, leur raconta avec feu ce que j'avais fait pour lui ; puis m'embrassant de nouveau : — Que de fois j'ai parlé de vous, s'écria-t-il ! Ma femme et mes enfants vous bénissent, et j'ai toujours demandé à Dieu de vous revoir, avant de mourir, pour vous dire que vous n'avez pas obligé un ingrat!

Cette scène nous avait tous attendris, et les compliments m'assaillirent de tous côtés. — Nous allons boire à notre heureuse rencontre, après tant d'années et de dangers, lui dis-je, en donnant ordre d'apporter le café et les liqueurs, et de préparer du punch. Nous prolongeâmes le festin, bien avant dans la nuit, et je fis promettre au commandant Legrand que nous déjeunerions ensemble, le lendemain, avant son départ. Tous ces messieurs vinrent prendre congé de moi, et me remercier de mon bon accueil, en m'assurant qu'ils ne m'oublieraient jamais. Legrand ne se sépara de moi, qu'en versant des larmes. Je lui offris de l'argent, mais il refusa, en disant qu'il en avait assez pour sa route, et que d'ailleurs il m'en devait déjà. Je connus alors combien il est doux de faire du bien à qui a le cœur reconnaissant.

Le colonel me manda à Krems, et me dit qu'il m'avait choisi

SOUVENinS DU COMTE DE NECII.LY. 59.'i

pour aller dans le Bannat de Temeswar prendre le commandement d'un transport de trois à quatre mille prisonniers, pour les conduire à la frontière de France, ou jusqu'à l'endroit où je rencontrerais les troupes françaises. L'escorte devait m'étre fournie par les garnisons qui se trouveraient sur ma route; après quoi, je prendrais quatre cents hommes du régiment, pour aller jusqu'au but.

Je me mis en route, et voyageai aussi rapidement que me le permirent des chevaux de réquisition. Les ordres étaient arrivés avant moi à Temeswar, et je trouvai tout disposé pour le départ. Mes étapes étaient fixées, et ce qui me fit grand plaisir fut d'avoir séjour à Presbourg. On ne peut se figurer combien les denrées étaient à bon marché en Hongrie. Pour quinze sols (monnaie de France), je fis un repas succulent, dans la première auberge de la ville.

Je trouvai en arrivant à Linz, les quatre cents hommes du régiment, que je devais prendre avec moi ; et je profitai des quatre jours de repos, pour organiser mon transport. J'avais feint pendant toute la route, de ne pas entendre un mot de français, pour mieux étudier ceux à qui j'avais affaire. Je divisai les prisonniers par compagnies et par escouades, et je choisis parmi les plus intelligents ceux qui devaient commander aux autres, et me répondre de leur conduite. Je nommai pour adjudant un Franc-comtois nommé Mottet, qui était de Vauvillers. Il parlait allemand, et me servait de trucheman dans mes rapports avec tous les autres. Je fis un ordre du jour trèssévère, que je lui donnai à traduire en français, et à lire trois jours de suite aux prisonniers. Je leur annonçais mon intention de les bien traiter, et veiller à ce que rien ne leur fit défaut en route; et j'ajoutais que ceux qui manqueraient à l'ordre ou à la discipline seraient sévèrement punis, attendu que j'avais sur eux un pouvoir discrétionnaire, qui allait môme jusqu'à faire fusiller ceux qui se permettraient le vol, les voies de fait, et la rébellion. Je fis part à mon colonel, qui vint me voir, de mes dispositions, et il les approuva.

J'avais ma compagnie, et une autre commandée par un de mes amis ; et nous voyageâmes commodément dans une calèche, avec des chevaux de réquisition. Comme nous avions nos chevaux de selle, que nos domestiques menaient en main, nous cheminions alternativement sur le flanc de la colonne, précédée, suivie et flanquée, par nos soldats. Cela avait Pair d'une petite armée, et personne ne pouvait quitter son rang, surtout pendant la marche, sans permission. Je faisais observer la plus sévère discipline : ceux qui se permettaient d'y manquer étaient punis aussitôt. Ces gaillards-là n'étaient point à plaindre; en arrivant au logement, ils trouvaient tous leur souper prêt, et des chaussures lorsqu'ils en manquaient. J'en vins bientôt au point de les connaître tous; en général, ils étaient gais et jaseurs. Lorsque je cheminais à côté de la colonne, j'étais quelquefois forcé de me tenir à quatre, pour m'empêcher de rire de leurs lazzis et de leurs chansons grivoises. Un certain jour, l'un d'eux s'érigea en orateur, et se mit à narrer un épisode de la révolution , dans lequel il se vantait d'avoir joué un rôle. J'écoutai avec grande attention, tout en ayant l'air de penser à autre chose,

En 1790, le Gévaudan était dans un état d'exaltation effrayant. On attaquait, on incendiait, les châteaux; on massacrait les nobles. Un de ceux-ci, dont le château avait été pillé, M. d'Escayrac, s'était réfugié chez son ami, M. de Clarac, à quelques lieues de chez lui, lorsqu'une horde de brigands se présenta chez ce dernier, et le somma d'ouvrir ses portes au peuple. Au lieu de cela, M. de Clarac, confiant dans ses préparatifs de défense, leur conseilla de se retirer pour éviter les malheurs qui pourraient leur arriver. Furieux, ces démons commençèrent à ébranler les grilles et les portes, en faisant feu sur les fenêtres, d'où on leur résistait. La lutte durait depuis quelque temps, lorsqu'il arriva un renfort considérable aux assaillants, qui avaient vu tomber beaucoup des leurs, sans être découragés. Le château fut investi de toutes parts, et le petit nombre de ses défenseurs ne leur permit pas de faire face

partout. Les servitudes brûlaient, et une des portes ayant cédé aux coups de hache et aux pièces de bois dont ils se servaient comme de béliers, ces messieurs se réfugièrent dans un caveau dont ils barricadèrent la porte, de manière à être sûrs qu'elle ne pouvait être enfoncée.

L'œuvre de pillage commença, et une partie des scélérats se mit à la recherche de M. de Clarac, qu'ils savaient n'avoir pu échapper. Ils fouillèrent le chAteau du haut en bas, sans rien trouver; mais quelques-uns qui étaient descendus dans les caves, avisèrent la porte du caveau et ne pouvant l'ébranler, appelèrent leurs complices. Leurs efforts furent vains; ils eurent alors l'idée d'y mettre le feu, et ils apportèrent de la paille avec des fagots. M. de Clarac se flattait que l'humidité empêcherait cette porte de brûler; mais l'ardeur du feu était telle que bientôt il s'y fit une large ouverture. Dès que les brigands aperçurent ces messieurs, ils leur crièrent de se rendre, et qu'ils auraient la vie sauve.

M. de Clarac accepta la capitulation, et sortit avec M. d'Escayrac, dès qu'on leur eût frayé un passage. On les désarma, et Jes ayant entraînés dans la cour, on leur fit subir mille tortures avant de les tuer. Quand ils furent morts, on les coupa en morceaux, qui furent jetés sur des charbons, et dévorés par ces cannibales. Le conteur se vanta du rôle actif qu'il avait joué dans cette horrible tragédie, et ajouta qu'il n'y avait rien de si bon qu'une grillade d'aristocrate. La plupart de ses auditeurs, il faut leur rendre justice, parurent révoltés de cette histoire, et le témoignèrent hautement. J'eus peine à me contenir; mais je me promis qu'avant de nous séparer, ce coquin-là serait puni. Je crois me souvenir qu'il se nommait Florial. Je l'examinai attentivement, de manière à le bien reconnaître.

A deux jours de là, nous avions couché dans une petite ville de Bavière, et j'avais donné l'ordre qu'à six heures du matin tout le monde fut rendu sur la place, pour faire l'appel avant le départ. Les six autres officiers et moi, étions à cheval, pour surveiller l'appel. L'adjudant Mottet me fit rapport que deux

hommes de telle compagnie, telle escouade, manquaient à l'appel. Je lui dis de s'informer si quelqu'un de leurs camarades pouvait dire où ils étaient. On les avaient vus entrer dans un cabaret borgne, où j'envoyai sur le champ un caporal autrichien et quatre hommes, pour me les amener. Ils eurent l'air de narguer le caporal, et l'envoyèrent paître. Pour le gouailler, ils lui présentèrent un verre de vin, dans lequel l'un d'eux jeta du tabac et du poivre. Le bas-officier renversa le verre avec le bout de son bâton. Alors le plus méchant des deux lui lança à la tête une bouteille, qui fut se broyer contre la muraille. Les soldats se jetèrent sur eux, les garottèrent et les conduisirent devant moi.

Le rapport fait, je fis dire à ces deux drôles, que si je suivais a la lettre mes instructions, je les ferais fusiller ; mais que celui qui avait lancé la bouteille, recevrait cent coups de bâton, et l'autre vingt-cinq ; qu'en outre, ils seraient enchaînés et rivés à une charrette, jusqu'aux premiers corps de l'armée française. Au premier coup-d'œil, j'avais reconnu cet infâme Florial, et c'est ce qui m'avait guidé dans le choix de la punition.

Je fis à l'instant môme former le carré par les prisonniers, en arrrière desquels mes hommes étaient espacés, les armes chargées. On apporta deux bottes de paille sur lesquelles les coupables furent étendus et maintenus, malgré leurs imprécations contre Dieu et contre moi. Une douzaine de caporaux leur appliquèrent sur les fesses le nombre de coups déterminé. J'avançai ensuite au milieu du carré, et je rappelai aux prisonniers mon ordre du jour, et les soins que j'avais pris pour que rien ne leur manquât en route; qu'il était pénible pour moi d'être contraint de sévir à la fin du voyage, mais que je ne me relâcherais pas de ma sévérité, tant qu'ils seraient sous mes ordres. Qu'au reste, je ferais connaître plus tard la cause de ma rigueur. Cette allocution, que je fis en allemand, fut traduite en français par Mottet, qui montrait autant de zèle, que de dévouement à ma personne.

Le reste du voyage se passa sans aucun incident remar-

quable. Nous voyagions d'une manière fort paisible et agréable; et comme j'avais passé ou séjourné dans tout le pays, à peu près, le long de la route que je suivais, j'avais le plaisir de rencontrer des personnes qui ne m'étaient pas étrangères : à Braunau, à Mûhldorf, et a Munich, je retrouvai môme plusieurs de mes anciens camarades et de mes amis.

M. DE NEUILLY A SA MÈRE

Munich, ce 23 avril {auucc 1801).

« Depuis près de cinq mois, chère maman, je n'ai pas reçu de tes nouvelles ; et quoi que je puisse me dire, je n'en suis pas moins inquiet sur ta santé.

« Tu seras étonnée de me savoir dans la capitale de la Bavière ; mais j'ai quitté le régiment depuis cinq semaines pour conduire un transport de prisonniers de guerre franeois, jusqu'aux premiers postes. J'ignore où je rencontrerai l'armée, et si même je ne serai pas contraint de les mener jusqu'à Strasbourg. Le voyage est assez agréable, d'autant qu'il me procure le plaisir de revoirmes connoissances en Souabc et en Bavière. Je jouis toujours d'une bonne santé et d'un parfait contentement. Je t'en désire autant de tout mon cœur.

« Il y a dans mon transport une infinité de Lorrains, qui connoissent mon nom, et ont tout de suite prononcé que j'étois François d'origine; mais quand ils m'ont vu écrire et parler l'allemand aussi facilement, cela les a déroutés. Du reste, je n'ai pas sujet de me plaindre de tous ces républicains; et même, je puis me flatter d'avoir gagné leur attachement. On nous met sur le pied de paix maintenant, et on change totalement la hiérarchie militaire qui vraiment étoit par trop vicieuse. 11 y a deux colonels, un lieutenant-colonel, et d'autres officiers, cassés avec infamie pour n'avoir pas fait leur devoir; mais on a donné de bonnes pensions aux généraux, qui, par leur scélératesse, leur ineptie, et leur ignorance, ont causé la perte de la campagne et ont mis l'État à deux doigts de sa ruine. C'est bien le cas de citer le vers de La Fontaine : « Où la guêpe a passé, le moucheron demeure. »

a J'ai lu dernièrement dans un gros livre, que jamais la Maison d'Autriche ne termineroit heureusement ses guerres, à cause du vice de son gouvernement ; et ensuite, parce qu elle ne sait jamais

MO

le moment de faire la paix. C'est en Empire, pis que jadis en France. La reine de Naples dirige sa fille, qui dirige son époux ( 1 ), qui est dirigé par tous les coquins du conseil de la guerre et par tous les ministres à la solde de l'Angleterre; enfin l'on se seroit retiré au-delà de la Hongrie, si le Dieu tutélaire de l'Allemagne, l'archiduc Charles, n'avoit paru , et n'eût, par la prépondérance que lui donnent sa valeur, ses talents et sa loyauté, su gagner l'estime et l'amour des François, comme de nous tous. C'est avec lui seul, que Buonaparte et Moreau ont voulu traiter, et non avec tous ces petits vermisseaux de cabinet, qui ne font consister la politique que dans un jeu de mots ; et qui par le moyen d'une virgule, donnent un sens étranger aux phrases, et se jouent de tous les traités. Tout le monde pensant est animé contre l'impératrice et ses ayantcause. Si l'attachement traditionnel de ces peuples envers leurs souverains, n'écartoit toute idée de révolution, il y en auroit eu une terrible à cause d'elle; mais par bonheur, ce qui arrêta la construction de la tour de Babel, a préservé la monarchie d'un bouleversement total : je veux diro, la différence des idiomes, et la haine des Pays héréditaires les uns pour les autres. Le peuple de Vienne ni l'armée ne voient, n'adorent que Charles. L'empereur est un être nul, que l'on ne hait, ni n'aime. En revanche, sa moitié a eu le talent, comme le bouc d'Israël, de se faire charger des malédictions de tout le monde, et elle les partage avec le sieur Thugut, qui, ainsi qu'elle, est accusé d'être l'auteur de la guerre et de la disgrâce de l'archiduc. Il est bien heureux que ce dernier soit honnête homme, car il n 'auroit qu'à dire un mot, et nous serions tous à ses ordres »

Arrivé à quelques lieues d'Augsbourg, j'appris que je trouverais une garnison française dont le commandant recevrait mon transport, et m'en donnerait décharge. Je lui écrivis pour m'entendre avec lui. Il fut convenu qu'il mettrait sa troupe en bataille sur le glacis, et qu'en arrivant, je rangerais mon trans 1 port en face.

(I) La reine de S aptes, Marie-Caroline, archiduchesse d'Autriche, fille de Marie- Thérèse, et femme de Ferdinand II, roi de Naples. Sa fille, Marie-Thérèst - Caroline, princesse de Naples, impératrice d'Allemagne. Son époux, l'empereur François I* r . Empereur d'Autriche, en 1804, sous le nom de François II.

Marie-Thérèse-Caroline était la seconde femme de cet empereur, qui devint veuf trois fois, et se remaria en quatrièmes noces, en 1816.

Le commandant de cette arrière-garde, était M. Lafond, colonel du sixième régiment de chasseurs à cheval. Nous nous abouchâmes, et je lui remis un contrôle, pour qu'il pût suivre l'appel général, que j'ordonnai à Mottet de faire.

L'opération faite, avant le défilé, je dis au commandant, à haute voix, et en bon français, que je n'avais eu qu'à me louer de la conduite des hommes que je lui remettais; qu'il y en avait cependant deux, contre lesquels j'avais dû sévir rigoureusement; et je lui contai ce dont s'était vanté ce scélérat de Florial, et la voie de fait dont son camarade et lui s'étaient rendus coupables envers mon caporal. 11 me remercia de mes soins pour ses compatriotes, et m'assura que les deux hommes que j'avais si justement punis, seraient conduits enchaînés jusqu'à Strasbourg, où il serait statué sur eux par l'autorité supérieure.

Vous devez vous figurer l'étonnement de tout ce monde, en m'entendant m'exprimer en français, eux qui croyaient que je n'en entendais pas un mot. Je ne pus m'empêcher d'en rire, et la surprise de ce pauvre Mottet m'amusa encore plus que celle des autres.

Pour en finir avec ce brave garçon, je vous dirai, qu'indépendamment de cinquante francs que je lui donnai, avec une redingote dont il avait grand besoin, je le recommandai d'une manière toute particulière au colonel Lafond, qui me promit de s'intéresser à lui, et de lui rendre service. Quelques années après, Mottet, qui avait pris l'étude de son père, notaire à Vauvillers, ayant appris que j'étais à Vrécourt, chez Millot, vint m'y voir et me répéter sa reconnaissance. Son fils, sous la Restauration, vint après sa mort, me trouver à Paris. Je fis en sorte d'être utile à sa mère, dans une affaire dont je ne me souviens plus.

Le colonel nous invita, tous les officiers et moi, à accepter sa table, pendant notre séjour à Augsbourg. J'hésitais par discrétion, à accepter cette gracieuseté. Mais je sus dès le même jour, que nous serions traités aux frais de la ville. Nous accep-

souvenirs dd comte de neuilly.

tâmes donc, et nous disposâmes à bien vivre, aux dépens des bons bourgeois, qui n'en pouvaient mais.

M. DE NEUILLY A SA MÈRE

Augubauru, ce \ mai 1801.

« Ma chère maman ,

a Nous avons remis le transport de prisonniers de guerre françois entre les mains de leurs compatriotes. Le jour de notre arrivée, nous allâmes nous annoncer chez le sieur Lafond, colonel du 6 e régiment de chasseurs à cheval, commandant de la ville. Il nous reçut on ne peut mieux, et nous engagea à diner. Le repas fut d'autant plus splendide que c'étoit aux dépens de la ville. Nous soupâmes chez le commissaire-ordonnateur des guerres, un jeune homme fort aimable. Enfin, nous n'avons eu qu'à nous louer de tous ces citoyens, qui m'ont particulièrement comblé d'amitiés. A leur départ, je suis monté à cheval, et les ai accompagnés une lieue. J'ai été très-content du ton qui règne parmi les officiers, et de la discipline qu'ils maintiennent parmi leurs soldats. Ce régiment peut passer partout pour un très-beau corps.

« Il paroît qu'il y a les plus grandes facilités à retourner en Frauce. Si je n'avois pas mon sort assuré, je ne balancerois pas à y aller tenter la fortune. L'armée de Condé est dissoute, et se rend en foule aux frontières. J'ai chargé quelqu'un, *ur qui je peux me fier, de s'informer de ma tante de Vomas; et d'aller à Vrécourt, savoir qui y demeure, et à qui cela appartient. Buonaparte ne s'inquiète guère de ce qui rentre, pourvu que l'on soit tranquille. Beaucoup de Lorrains, au service de l'Empereur, veulent demander une permission au conseil de la guerre pour aller faire un tour au pays. Si je puis avoir des finances, je me joindrai à eux, quand ce ne seroit que pour voir les visages. Quant au risque, il n'y en aurait aucun, en y allant de cette façon-là. Réponds-moi ce que tu en penses. D'ailleurs, cela peut tarder plusieurs mois. Le colonel, à qui j'ai dit qui j'étois, m'a fort conseillé de rentrer, au moins pour tâcher de ravoir une parcelle de mes biens ; quitte, m'a-t-il dit, à m'en retourner, si je ne me plaisois pas en France. Je ferai en tout cas, comme le plus grand nombre des officiers lorrains et alsaciens qui sont au service de S. M. I. « Je te prie, chère maman, de ne pas me laisser si longtemps

sans me donner de tes nouvelles. Et ma sœur, qui ne m'a pas écrit depuis plus de huit mois ! Fais-lui en des reproches. Donne-moi

des nouvelles de tout le monde

« Je suis fâché que Hambourg soit

aussi loin ; s'il n'y avoit qu'une distance raisonnable, j'irois te faire une visite; mais il n'y a pas moyen de faire trois cents lieues, sans beaucoup d'argent. Les François en ont emporté beaucoup, et ont équipé leur armée à neuf, aux dépens du pays. Outre les contributions, chaque général, chef de corps, ou même simple officier, s'est fait une bourse bien garnie, et n'a dépensé un sol, ni pour la nourriture, ni pour son habillement. C'est une manière assez agréable de faire la guerre ! •

Nous restâmes quatre jours à Augsbourg, après lesquels nous nous en retournâmes, en faisant de petites journées, comme nous étions venus. Ce voyage dura près de huit semaines, tant pour aller que pour nous en revenir. En arrivant à Braunau, je trouvai l'ordre de laisser ma compagnie à Effer- . ding, et d'aller à Lintz trouver le colonel, et régler mes comptes à la chancellerie du régiment. Cette affaire terminée, je trouvai que ma mission m'avait valu 500 florins, toutes dépenses faites.

Je revins à Efferding, jolie petite ville, où il n'y avait pas de noblesse, mais de la bonne bourgeoisie. J'y fis des connaissances agréables, entre autres, la famille Mûller, composée du père, de la mère, d'un fils, et de trois très-jolies filles. C'étaient les meilleures gens du monde. Je me trouvais trèsagréablement à Efferding.

Pour mes péchés, nous avions pour commandant du bataillon, le major Langer. Il sortait du génie, et n'avait pas la moindre notion des manœuvres de l'infanterie. Plusieurs fois, pendant la dernière campagne, il avait eu recours à moi, ne sachant quel mouvement il devait commander, W avait près de cinquante ans, avec l'air rogue, et un fonds de méchanceté. Jamais il n'était plus heureux que quand il pouvait punir officier ou soldat, aussi était-il cordialement détesté de tout le monde.

Il venait quelquefois chez les Mûller, qui se seraient bien

passés de ses visites. La seconde des sœurs, qui était la plus agréable à mon gré, avait fixé son attention ; il roucoulait près d'elle, quoiqu'elle lui fit une mine de chien. Quand il me rencontrait dans cette maison, il semblait contrarié, sans que je m'en inquiétasse.

On avait l'habitude d'aller tirer a la cible, dans des auberges hors de la ville, dans l'après-midi des dimanches. On jouait une poule, et j'y gagnai souvent. Les Mûller ne manquaient guère d'y venir, et le major s'y rendait aussi, pour les y rencontrer.

Nous avions (je parle des jeunes officiers) adopté un bonnet de police de fantaisie, rouge, brodé en or, plus ou moins richement, avec un galon noir et or au bord. Nous portions nos bonnets, quand nous n'étions pas de service, même sous les yeux du colonel, qui en avait un lui-même. Le mien qui avait été fait à Vienne, était riche et de bon goût.

Un dimanche, j'avais été prendre les Mûller, et nous étions . partis tous ensemble pour aller à la cible. Je donnais le bras à M ,,e Gretchen,qui riait beaucoup de ce que je lui contais, lorsque nous rencontrâmes le major. Il salua, et passa son chemin.

La famille se mit à une table, et nous primes des rafraîchissements. Je les quittais pour aller tirer à mon tour, et revenais m'asseoir près d'eux. Nous vîmes apparaître le major, qui prit une chaise, et s'assit de l'autre côté de Gretchen. Pendant que je tirais, elle s'avisa de parler de mon bonnet, et de dire qu'elle le trouvait charmant. — Regardez-le bien, s'écria-t-il, car vous ne le reverrez plus ! — Cet arrêt déconcerta tout le monde ; et l'on ne soufflait pas le mot, quand je revins tout joyeux d'avoir gagné la poule, qui était de cent cinquante florins. Le vieux major voyant qu'on lui répondait à peine, quitta la place, et s'en fut. On me rapporta son exclamation, et je ne m'en souciai guère.

Le lendemain, il fit lire à la parade, un ordre du jour, qui défendait à tout officier de paraître dans la rue, même hors du

service, autrement qu'avec une coiffure uniforme. 11 fallut bien s'y conformer. Un matin, un de mes camarades, qui venait de Linz, et allait à Branau, s'arrêta chez moi. En le reconduisant, je restai sur le seuil de la porte, sans mettre le pied dans la rue; j'avais mon bonnet sur ma tête, et le major, qui logeait en face de moi, me vit. 11 n'en fallut pas davantage; un quart d'heure après, l'adjudant vint me signifier les arrêts, pour quinze jours. Cela me peina d'autant plus, que je n'avais jamais été puni depuis que j'étais au régiment. Furieux de cette injustice, je pris la plume et je rendis compte au colonel de ce qui s'était passé. Le colonel, qui n'aimait pas ce damné de Langer, lui envoya ordre de lever mes arrêts, d'effacer mon nom du registre des punitions, et de révoquer son ordre relatif aux bonnets. Ma joie fut grande, et je courus chez les Mûller, mon bonnet sur l'oreille.

A quelque temps de là, le maudit major envoya ma compagnie à Beyerbach, où je fus mal, avec défense de venir à Efferding, sans y être mandé.

Rien ne tente comme le fruit défendu ; aussi ne m'en fis-je pas faute. Je partais à cheval, après l'appel, et passant par les derrières de la ville, je me rendais en bourgeois chez les Muller, où je restais jusqu'à dix heures et demie ou onze heures; puis, allant reprendre mon cheval, en un quart d'heure j'étais chez moi.

La pensée d'aller faire un tour en France était entrée dans mon esprit, depuis quelques mois, et n'en sortait plus. J'en avais fait part à ma mère, la priant de me guider de ses conseils, et de me donner son avis sur mon projet. Les jours et les semaines s'écoulaient, et je ne recevais d'elle aucune réponse, ni aucune nouvelle. Ce silence m'effrayait et me tourmentait d'autant plus, que depuis la campagne d'hiver, rien ne m'était parvenu, ni de Hambourg, ni de Tessin. Je me perdais en conjectures, et je ne savais à quoi m'arrêter.

M. DE NEUILLY A SA MÈRE

Efferdiug, ce Wjuin 1801.

« Ma chère maman,

« Je commence à croire qu'on me trompe à la chancellerie du régiment, et qu'on me retient mes lettres, car je n'ai pas reçu une ligne de personne, depuis le 19 novembre 1800. Pour tirer au clair tout ceci, et que je sache si par hasard tu m'as écrit depuis, adresse tes [lettres à M. le maître de poste d'Efîerding, en Haute- Autriche, ou à M. Ruemner, hôte de l'Agneau, à Eûerding. Quand même je ne serois pas ici, ils me feraient passer sûrement mes lettres.

« Tous les officiers françois au service de l'Empereur, reçoivent des permissions pour aller en France ; si tu crois que ma présence y puisse être utile, je suis prêt à partir, et j'espère en trouver les moyens. Je désirerais savoir ceux de mes parents qui existent, et les personnes qui pourraient me donner des renseignements. Allant en uniforme, je ne risque ni insulte, ni emprisonnement.

« Je te prie de me répondre en grand détail sur cet article, car je suis décidé à toutes les démarches possibles. J'ai écrit à M me de Verpillières, par une personne qui alloit dans ses environs, et j'en aurais fait autant à M me de Vomas, si j a vois su où elle existe. Ce serait une folie d'espérer trop, mais il est fort possible de ravoir quelque chose; du moins, je le pense, en ayant des exemples, non-seulement dans l'armée, mais même dans le régiment.

« Si tu crois ce parti le meilleur, j'irai; et je serai peut-être assez heureux pour t'ouvrir le chemin; ou du moins, pour améliorer ton sort. Ne me fais pas attendre après ta réponse, je t'en prie; et pèse bien le pour et le contre. Quant au danger, il n'y en a pas l'ombre, grâce à ma cocarde. J'ai des connoissances dans l'armée françoise, qui sont en Lorraine et en Alsace, et je puis compter sur eux. Si tu pouvois m'envoyer quelque argent, en cas que tu fusses de l'avis du voyage, ce sera bon; sinon, je m'en passerai, et je suis presque sûr d'en trouver ici. Au reste, la forlune ne m'a jamais abandonné jusqu'à présent; cette folle aime les jeunes gens entreprenants.

« Adieu, très-chère maman, je t'embrasse; écris-moi sous enveloppe à une des deux adresses que je l'ai données; et marque-moi

si tu m'as écrit auparavant, et combien de fois environ. Bien des choses tendres à ma sœur, je te prie. Je t'embrasse encore mille fois.

Efferding, le 29 juillet 1801.

• Ma chère maman,

« Mon parti est pris, je pars pour la France ; j'ai pesé le pour et le contre, et j'ai vu que je ne risquois rien, pour gagner quelque chose. Je demande un congé de six mois à l'archiduc, et je m'annonce au commandement du régiment pour ma permission; j'espère que dans trois semaines je serai en état de partir.

« J'ai en ma possession environ vingt-cinq louis; j'en trouverai peut-être encore autant, et je m'en vais droit en Lorraine chercher l'abbé Robillot, M me8 de Vomas et de Verpillières, m'informer à droite et à gauche des démarches nécessaires, et les faire sans perdre de temps. Je me repose sur mon bonheur, et sur mon adresse à profiter des circonstances favorables. Enfin, comme je te l'ai mandé, je n'ai rien à risquer. C'est donc une chose décidée. Je voudrais bien, avant de partir, avoir de toi les renseignements nécessaires; mais si tu ne m'écris pas, comme je commence à craindre que tu n'en aies pris la résolution, il faudra bien que je parte tout de môme. J'ai une connoissance à Strasbourg qui me sera utile : c'est le colonel du 2 e régiment de chasseurs à cheval, qui m'a témoigné de l'amitié, et offert ses services. J'ai ma confiance dans ma bonne fortune, qui ne m'a jamais abandonné; et qui, j'espère, me suivra dans un des moments les plus décisifs de ma vie. Si je suis assez heureux pour ravoir si peu que ce soit, quelle sera ma joie de pouvoir rendre ton sort plus agréable! Je ne me fais pas le chemin plus beau ni plus uni qu'il n'est ; mais le proverbe dit : « Qui risque gagne; » et ce ne sera pas en restant les bras croisés en Autriche, que je rattraperai quelque chose.

« Écris-moi, je t'en prie, pour qu'avant mon départ, j'aie au moins la consolation d'avoir de tes nouvelles, et de savoir que ta santé et celle de ma sœur sont bonnes.

« Adieu, chère maman ; il faut que j'aille à l'exercice, et je crois

que la poste va partir. Je te quitte à la hâte et t'embrasse tendrement.

Écris-moi comme ceci, sous cette enveloppe :

A Monsieur

Monsieur RUEMNER,

Hôte de V Agneau ,

Efferding, en Haute- Autriche.

Effeidimj, ce \" août 1801.

« Ma chère maman.

« J'ai enfin reçu ta lettre que j'attendois depuis si longtemps, et avec une si grande impatience; je t'en remercie de tout mon cœur. Tu recevras dans peu la lettre où je te marque ma promenade en France. Ce n'est, je te prie de croire, ni un coup de tête, ni une entreprise téméraire. Je ne vais point en Lorraine avec un but bien décidé ; les circonstances et les personnes que je verrai me guideront dans mes démarches. J'y vais sous le nom de Brunet; et si je ne réussis à rien, je ne gâterai rien, et je m'en reviendrai comme je suis allé. C'est un voyage de curiosité. Voilà deux ans que je suis au régiment sans avoir été en congé, et je veux un peu me divertir. Je pourrois aller à Hambourg, et j'en aurais bien le désir pour me procurer le bonheur de te voir; mais d'autre part, je ne retirerais

rien de ce voyage, au lieu qu'en France qui sait? Une bonne

aventure Au reste, je ne risque absolument rien. Comme

je te le dis, c'est un voyage de plaisir, qui peut tourner à mon profit.

« Je te supplie de ne pas chercher à me détourner, parce que mon parti est pris, et que j'ai déjà écrit au bureau delà guerre pour une permission de quelques mois. J'ignore encore si je l'obtiendrai. Songe aussi qu'à mon âge beaucoup de choses paraissent, et sont en effet, plus faciles qu'à un âge plus avancé ; et que si je n'avois pas mes raisons, je ne me serais pas décidé.

« Beaucoup de mes camarades lorrains et alsaciens sont déjà partis ; et j'ai lu les lettres qu'ils ont écrites, où ils marquent qu'ils sont chez eux comme ici, et à Nancy et Strasbourg, moins gênés

qu'à Vienne. En outre, un jeune officier françois du 2* régiment de chasseurs à cheval, et un capitaine de la 63« demi-brigade, à qui j'ai rendu un service signalé, m'ont écrit tous deux de Strasbourg, et, sans se connoître, mandé la même chose ; qui est que je puis aller, venir, comme bon me semble. Je vais donc, si j'obtiens la permission, faire un tour, voir moi-même ce qui se passe, et revenir.

« Je suis persuade que tu vas me blâmer de ma légèreté ; mais je t'assure que je n'écris sur un ton aussi leste que parce que j'ai mûrement réfléchi, et que, s'il y avoit quelque chose à craindre, je ne serois pas assez sot pour aller m'y exposer. Je ne me ferai connoître qu'à qui bon me semblera; je suis trop changé depuis dix ans pour que le plus fin me remette. Je ne puis pas te dire : je ferai, ou ne ferai pas telle chose, parce que j'ignore moi-même ce que je pourrai ou devrai faire ; mais tu seras instruite, à mesure, de tout.. Guide-moi par tes conseils, que je serai toujours disposé à suivre, persuadé qu'ils ne peuvent tendre qu'à mon intérêt et à mon bonheur. Écris-moi un peu en détail sur tout ce que tu sais de France, et quelles personnes tu connois soit à Paris, soit en Lorraine, et où on peut les trouver. Adresse toujours tes lettres sous enveloppe à M. Ruemner, hôte de l'Agneau, à Efferding. C'est un brave et galant homme, qui m'est fort attaché.

« 11 me paroît que tu n'as pas reçu la moitié de mes lettres, ni celle où je te marque que dans la campagne d'hiver, j'ai commandé la compagnie; que je me suis distingué deux fois, et ai été loué par les officiers généraux et majors; et que j'ai reçu deux blessures légères, l'une à l'épaule, et l'autre au genou, mais que je suis toujours resté à la compagnie. L'avancement est arrêté chez nous depuis la paix, parce que nous avons 5 à 6,000 officiers surnuméraires. Que je sois en route ou ici, c'est la même chose pour mon avancement; il n'en ira ni plus vite ni plus doucement.

« Fais mes compliments et mes adieux à mes connoissances, et reçois les miens. Mes tendres amitiés à ma sœur. Mon absence sera ou très-courte, ou bien je resterai trois à quatre mois, suivant que je trouverai ou non quelque chose à faire. Je laisse ici une partie de mes effets, et je n'emporte que ce dont je ne puis me passer.

• Adieu, chère maman, je t'embrassemillefois,et je te prie encore de ne pas chercher à me détourner, parce que je suis décidé à la promenade ; mais sois sans inquiétude sur mon sort : j'ai assez de tête, de courage et de présence d'esprit, pour ne pas faire de sottises ni m'exposer inutilement.

Efferding, ce 19 août 1801.

« Ma chère maman,

« Le colonel m'a écrit qu'il ne pou voit solliciter de congé pour moi, jusqu'à ce que je n'aie un attestât comme quoi ma présence est nécessaire en France, et j'ai écrit à ma tante, pour lui en demander un. J'ai tourné ma lettre aussi gracieusement que possible, et j'en attends un assez bon effet. Je t'enverrai la copie de la réponse. Par tous ces retards, cela pourra durer encore quelque temps avant que je ne parte. Mais mon parti est inébranlable, et j'irai aussitôt que je pourrai. Tu auras exactement de mes nouvelles et de mes progrès.

« Je troûve que tu as fort sagement agi en ôtant l'idée du voyage delà tête de Clémentine. Quand j'aurai été moi-même sur les lieux, je jugerai d'après mes foibles lumières, et je consulterai les gens de mérite, et qui connoissent les affaires ; et alors je pourrai lui dire ce qui sera le plus sage et le plus utile. Qu'elle demeure tranquille en attendant; car se remuer à présent serait une imprudence et une folie.

« Il y a beaucoup d'exemples d'officiers autrichiens rentrés soit en France, soit en Brabant, et que personne ne s'avise d'inquiéter; parce qu'il n'en faudrait pas davantage pour ramener la guerre entre les deux puissances, qui en sont fatiguées. On voit aussi dans nos pays et en Empire, beaucoup d'officiers françois à qui l'on ne dit rien. Pourquoi nous tourmenteroit-on en France, quand nous y sommes tranquilles? D'ailleurs, j'ai des connoissances à Strasbourg, par où je passerai, qui me guideront dans mes premiers pas. Dieu veuille, chère maman, que je réussisse!

« Tu seras un peu étonnée, que n'ayant jamais reçu d'argent, je me trouve en état de faire une si longue route, et que je n'aie pas un sol de dette. D'abord, j'ai épargné pas mal dans les cantonnements, l'automne dernier, et j'ai toujours vécu avec économie, depuis longtemps, que j'ai eu ce projet en tête. Je commande la compagnie dans ce moment-ci ; mais mon empire ne sera plus de longue durée, car j'attends le capitaine, à chaque instant. Je vais à la chasse, à la pêche; je fais des courses dans le voisinage, je danse de temps en temps. J'ai des livres, de mauvaises couleurs, et j'écris beaucoup. Aussi le temps coule avec une rapidité surprenante. Ma santé est des meilleures : je vis bien, et suis gai et content. Je n'ai pas l'ombre d'inquiétude, et je me réjouis d'avance

de revoir mon pays et mes parents. Il passe une quantité de Condé par mon cantonnement. J'ai trouvé quelques connoissances parmi eux. Dis à l'oncle, que Destouches se porte bien; je l'attends à chaque moment, et je lui donnerai à dîner chez Ruemncr. Mes compliments âmes connoissances de Hambourg; je me recommande à leur amitié et à leur souvenir. Quant à toi, chère maman, je désirerois bien vivement t'embrasser avant mon départ; mais j'espère qu'un jour mon voyage nous mettra en état de nous réunir. J'embrasse ma sœur, et l'assure de ne pas oublier ce dont elle m'a chargé. Adieu, chère, très-chère maman, je t'embrasse mille fois, et suis pour la vie, avec tout l'attachement et le respect possible, ton fils.

h Achille. »

Je t'envoie une relation, écrite depuis plusieurs mois, de ce qui m'est arrivé pendant la campagne d'hiver, car il me semble qu'il y a eu beaucoup de lettres perdues.

M-« de Neuilly envisageait à un autre point de vue que son fils, la situation et les démarches de ceux des émigrés qui rentraient en France. Ce qu'elle lui répondit alors, n'a pas été conservé ; mais on le devine aisément, en lisant quelques fragments des lettres qui furent échangées à cette époque, et quelques mois auparavant, entre elle et sa fille.

CLÉMENTINE DE NEUILLY A SA MÈKE

Tmi», ce 23 mars (auitre 18U0).

« J'ai fait connoissance avec un

jeune neveu de M. de Lutzow, qui est chambellan du roi de Prusse. Il est fort aimable, et m'a parlé de ma position avec beaucoup d'intérêt. Il m'a appris que le prince de Béthune étoit rentré en possession de ses biens, par la protection du roi de Prusse ; et il m'a dit que si tu faisois quelques démarches, il seroit possible que tn parvinsses à rattraper quelque chose. Je te prie, et t'exhorte, bonne et tendre maman, à ne négliger aucune des choses qui pourraient te faire ravoir un peu de notre fortune passée. Dieu sait que ce n'est pas pour moi que je la désire, cette fortune si inconstante ; mais mon cœur seroit soulagé d'un poids énorme, si je savois que ma bonne mère eût quelque chose d'assuré . . »

M me DE NEUILLY A SA FILLE.

Hambourg, ce 30 murs {aunee 1N00).

« M. le chambellan est mal informé

touchant M. de Béthune : le roi de Prusse et sa protection ne lui a servi de rien ; il est rentré un moment dans ses propriétés, comme Brabançon, mais il en est chassé de rechef. Je le tiens de M me d'Asfeld, dont il a épousé la belle-fille ; et aussi, d'autre part. Tous les rayés provisoirement, et sortis par ordre, le 18 fructidor, ne touchent rien, et n'ont rien (1). Il n'y a de moins malheureux,

(1) La liste de confiscation, de proscription, et do mort, dite liste des émigrés, avait été formée, d'après les ordres de la Convention, au moyen de listes partielles dressées par les autorités locales, dans toute l'étendue du territoire de la république. D'après un rapport de Fouché, ministre de la police (vendémiaire an IX, octobre 1800), la liste générale des émigrés ne comprenait pas moins de 145,000 noms. La persécution, la cupidité, l'étourderie, y avaient fait entrer une foule d'inscriptions arbitraires: un nombre incroyable de noms d'artisans, de laboureurs, d'ouvriers, de simples citoyens, dont l'unique crime avait été une absence momentanée, et souvent fortuite, de leur domicile habituel. Sous la désignation d'enfants ou d'héritiers des émigrés, on y avait porté une quantité d'inscriptions collectives, atteignant des groupes d'individus, à peine désignés, en nombre illimité. Tous les habitants des villes insurgées, telles que Lyon, Toulon, etc., y étaient inscrits en masse. Depuis le moindre citoyen convaincu d'avoir correspondu avec un émigré, ou de lui avoir fait passer des secours, jusqu'à ces milliers de prêtres proscrits et déportés par décret, le nombre est inouï des catégories d'individus résidant en France, qui furent assimilés aux émigrés, dépossédés comme eux, mis hors la loi, privés de tous leurs droits civils.

Cependant les divers gouvernements qui s'étaient succédés depuis 1794, avaient rayé ou éliminé de la liste des milliers de personnes : les radiations pour la plupart se faisaient avec une légèreté égale à celle qui avait présidé aux inscriptions. Après la réaction anti-royaliste du 18 fructidor an V (4 septembre 1797), les mesures de rigueur avaient repris le dessus; mais ce mouvement n'avait pas duré.

A la lin de l'année 1800, les consuls firent adopter une loi destinée à clore la liste des émigrés. Par un bienfait rétroactif de celte loi, tout fait d'absence antérieur au 4 nivose an VIU (25 décembre 1799), cessa d'être qualifié d'émigration, et poursuivi des mêmes peines : confiscation, emprisonnement, etc. Pendant dix ans, s'absenter du territoire de la République, avait été un crime : la liberté d'aller et de venir fut rendue aux Français. Une autre disposition de la loi, déféra aux tribunaux ordinaires, c'est-à-dire au jury, l'examen des circonstances constituant réellement ce qu'on appelait le délit d'émigration. L'autorité administrative fut admise à se prononcer sur la situation des individus qui

que ceux qui ont, en France, père, mère, femme, ou mari, à qui il reste quelque chose ; et qui soient assez bien intentionnés, pour partager avec ceux des leurs qui sont émigrés ; et cela même est rare, parce que peu ont de quoi vivre eux-mêmes ; et peu encore, veulent bien faire quelques sacrifices aux absents. Il faut songer, ma chère, que toutes les fortunes ont changé de maîtres. Nous apprenons tous les jours, que des gens puissamment riches autrefois, sont dans la plus grande misère maintenant, quoique n'ayant pas quitté leur patrie. Ceci est l'exacte vérité ; le reste, des contes que l'on fait à tous les malheureux dont on veut se débarrasser, en les engageant à rentrer. Quant à présent, il n'y a rien à espérer, et je doute que nous ayions jamais un meilleur sort à attendre. 11 faut donc chercher notre malheureuse existence, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de nous retirer de ce monde, où nul bonheur n'est plus pour nous, sans un miracle inattendu, dont nous ne devons pas nous flatter. Mets-toi bien cette triste vérité dans la tète, ma pauvre enfant, et agis en conséquence, pour faire le miracle toimême, autant que les circonstances y prêteront •

Hambourg, 19 mai {année

« M nic de Martel part pour France,

et M"'* de Sainte-Aulaire, très-incessamment aussi. C'est une épidémie. La société se réduit tous les jours, mais non pas des plus sages. Falaiseau et Château-Thierry ont été arrêtés à Paris comme conspirateurs. Ce sont deux pauvres bêtes, qui n'ont jamais conspiré que contre le bon sens. La pauvre Trotinette est dans le chagrin, et il y a de quoi, car si ces messieurs ont besoin de conspirations, ils peuvent avoir besoin de victimes. Malheur à celui sur qui le

ayant été indûment inscrits sur les listes, demandaient à être radiés (ou rayés). Il fut permis aux émigrés qui voulaient obtenir leur radiation, de rentrer en France, sous la surveillance de la haute police. Dès-lors, ce fut assez que d'obtenir ce qu'on appelait une surveillance, pour revenir d'émigration et devancer le moment d'être rayé. Et pour être rayé, ce fut assez que de présenter un certificat rétrospectif de résidence sur un point quelconque du territoire. Ces certificats, souvent faux, étaient délivrés pour la plupart à prix d'argent, et par complaisance.

A l'égard des biens des émigrés, rentrés et radiés, la même loi arrêta, que ce qui avait été vendu, était irrévocablement vendu. Ceux-là seuls dont les biens étaient séquestrés et non vendus, pouvaient aspirer à se les faire rendre.

31 i SOUVENIRS DU COMTE DE NEUILLY.

sort tombe ! Mais qu'alloient-ils faire dans cette maudite galère?

Hambourg, 9 juin (année 1800).

...... Dame Gimblette part demain sans faute, et

M me de Martel aussi, avec le doucereux. M me de Monnéys est partie; presque tout le monde s'en va. On raye à bord et à bâbord, et à tribord, à Paris, le tout pour de l'argent, et sans rien rendre. Ceux dont une portion des biens n'est pas vendue, restent grevés des impôts, comme s'ils jouissoient de la ci-devant totalité des biens et de toutes les créances en môme quantité, de sorte qu'ils sont de malheureux fermiers, sujets à être vexés de toutes parts, et plus misérables que jamais. Au reste, que je sache, personne ne jouit encore de rien, même .parmi les plus protégés. Ces rayures semblent un dernier moyen de dépouiller ceux à qui il restoit au dehors un peu d'argent comptant. M me de Gimel est dans un cas particulier; sa mère, ne lui donnant qu'une pension depuis son mariage, ne la lui pouvoit plus payer depuis la révolution ; mais elle lui propose de la loger, nourrir, elle et sa fille, à la campagne, où elle vit. Dame Gimel n'ayant point eu de propriétés apparentes, n'étoit point sur la liste fatale ; elle va donc avoir son existence, et cessera d'être à charge à son mari. Si sa mère meurt, elle héritera sans contradiction du peu qui reste. M. et M me de Martel sont dans le même cas ; mais il y en a une foule qui vont là, comme des corneilles qui abattent des noix, qui ne savent comment faire pour rester ni s'en aller; et qui seront trop heureux, s'ils peuvent reprendre les métiers qu'ils faisoient ici ou ailleurs, pour vivre. Or, j'aime mieux faire ce que je fais ici, que d'aller m'humilier là-bas, et demander l'aumône à la porte du coquin qui jouit de mon bien.

« La fille de la comtesse de Fougières, celle de Budos, qui ne sont pas sorties de France, à qui la nation a adjugé à l'une 100,000 écus, à l'autre, 200,000 livres, sur le bien de leurs pères, n'ont jamais touché un écu ; et sont à la charité de tantes, qui les logent et les nourrissent, comme elles peuvent. »

Hambourg, 18 juillet (année 1800).

« M n,e de Gimel écrit à son mari, que plusieurs de ceux et celles qu'elle rencontre à Paris, et qu'elle avoit vus à Hambourg, regret-

tent cette ville. La manie de rentrer dure encore, malgré que l'on ne fasse rien en France. Tels dont les biens ou les maisons ne se vendoient pas, les voient vendre, à peine on les sait rentrés, et pendant qu'ils sont en radiation. D'autres n'obtiennent cette radiation inutile, qu'au prix du peu d'argent qu'ils rapportent. Malgré ces exemples, les chimères qui remplissent la tète des François, leur inconstance naturelle et la versatilité de leurs opinions, les précipite à rentrer en foule.

« M. de Poterat m'a écrit que nous étions vendus par milliers de petites portions ; et qu'il ne resteroit d'autre espoir, que les bois audessus de trois cents arpents, qui n'ont pu être aliénés. Quelques personnes me conseillent de réclamer comme étrangère la portion qui m'étoit dévolue par contrat de mariage et testament de M. de Neuilly. L'on prétend qu'il y a quelques exemples favorables pour ma cause. Mais non-seulement ces démarches me répugnent, mais je n'ai pas la moindre idée qu'elles eussent du succès.

* Falaiseau et Château-Thierry sont sortis de prison. Le chevalier de Coigny vient d'être arrêté, et mis au Temple. Ce dernier étoit resté en France, et n'est point prévenu d'émigration. »

CLÉMENTINE DE NEUILLY A SA MÈRE

Ttuia, ce M juillet 1800.

« Puisqu'il y a quelques exemples

de familles émigrées qui sont rentrées dans la possession de leurs biens, pourquoi ne pas espérer que nous aurons ce bonheur? Il est bien temps que nous en ayons un peu. Je t'en conjure, ma chère, très-chère maman, agis, et songe que ces démarches qui te répugnent, si elles étoient couronnées par le succès, en faisant ton bonheur, ajouteroient beaucoup à celui de ton enfant. . . . »

M" iC DE NEUILLY A SA FILLE.

Hambourg, I" août (année 1800).

« Je t'assure qu'il n'y au roi t eu

que le désir de sauver pour ton frère et toi quelque débris de notre

fortune passée, qui auroit pu vaincre mon extrême répugnance à avoir affaire même indirectement à ces scélérats; mais il n'y faut pas songer seulement. Pour l'instant, on ne raye qui que ce soit, et personne ne l'est qu'en espérance, et au prix du peu d'argent que l'on a versé dans les bureaux, et que les chefs se partagent. Il y a mille prétextes pour un, de ne rien finir ; et le très-petit nombre des rayés n'obtient aucune portion de sts biens, après la cérémonie. Car dès l'instant que l'on se met sur les rangs, et que l'on a toutes les données favorables pour soi, ceux de vos biens invendus, et qui n'étaient qu'en séquestre, se vendent comme par enchantement, tout de suite ; de sorte que l'on n'a rien, et que l'on se trouve plus léger du peu d'argent qu'on avoit rapporté. Cette rayure n'est bonne que pour ceux qui ont des héritages en perspective ou des arrangements particuliers de famille à faire. On arrête, on déporte, on fait des règlements contre les émigrés; et, par dessous main, pour de l'argent, les agents mêmes du gouvernement leur facilitent les moyens de rentrer. Il paroît que la politique est de les arracher à la cause du Roi et à la leur, de les avilir par cette conduite, et de faire en sorte qu'on joigne le mépris à leur misère.

« Le prince de Léon est au Temple. Son beau-frère, le chevalier de Montmorency, m'a raconté qu'il a voulu y être enfermé, et être jugé ; parce qu'il n'étoit rentré en France qu'avec une passe du gouvernement, et qu'en conséquence, on avoit tort de le vouloir déporter. A sa place, je ne me serais pas tant fait prier pour m'en aller »

Hambourg, U septembre {année 1800).

« Personne n'avance ses affaires

en France. Il y a huit à neuf cents personnes arrêtées et au Temple ; d'autres emprisonnés sur les frontières. Malgré cela, on rentre. On épluche les uns, et l'on ne dit rien aux autres. Les jolies femmes, les intrigants, ou les gens riches encore, se tirent d'affaire ; ensuite les négociants et les artistes, et les marins, qui peuvent être utiles.

« Mesmond est toujours en prison. L'empereur de Russie a pris fait et cause pour lui, car il a retiré son ministre d'ici, à son sujet, dit-on. Le Sénat a voulu faire sa cour au gouvernement françois, qui n'a pas mis une grande attache à la punition du coupable; et il se fait une querelle d'un autre côté. »

SOUVKNIRS DU COMTK DK NEUILLY.

CLÉMENTINE DE NEUILLY A SA MÈRE

Tessin, ce S7 octobre (année 1800).

« As-tu lu dans les gazettes, qu'on a

rendu un décret qui permet aux femmes et enfants émigrés de rentrer, et qu'au bout de dix ans, ils pourront rentrer en possession de leurs biens? Je regarde cela comme un moyen que Ruonaparte a imaginé pour faire circuler en France le peu d'argent que les pauvres émigrés ont gagné en pays étranger »

M mp DE NEUILLY A SA FILLE.

Hambourg, ce '.\ novembre (année 1800)

«• Buonaparte tourne toutes les tètes

avec ses belles paroles, avant que l'on sache si les effets suivront. Au reste, ceux et celles qui s'en vont, ont de quoi faire des voyages : ce sont les belles et les richards »

Hambourg, ce 11 décembre (année 1800).

t II m'est venu ici, par une voie presque inconnue, une lettre pour ton frère, de ma belle-sœur de Neuilly de Verpillières, que je croyois morte depuis tous les événements désastreux de la révolution. 11 parolt que quelqu'un qui a vu ton frère ici, et qui ne nous connoissoit pas, a dit à ta tante, au hasard, qu'Achille étoit à Hambourg ; car elle lui demande de nos nouvelles, et où nous sommes. La pauvre femme marque qu'elle a été bien malheureuse; ayant pourri dans les cachots pêle-mêle avec des malfaiteurs, pendant un temps infini, et qu'elle avoit mis le pied sur la fatale charrette, pour aller à la mort, quand la France fut délivrée du monstre qui l'ensanglantoit. Elle se dit ruinée, et manquant souvent du nécessaire, sur ses vieux ans. Cependant je vois, par la date de sa lettre, qu'elle est toujours à Verpillières, terre que ton oncle avoit laissée à Achille. Y est-elle comme propriétaire, ou comme fermière ; de la nation? c'est ce qu'elle ne dit pas. Je lui ai répondu (non pas par la même voie que m'est parvenue sa lettre, car celui qui l'a envoyée ne donne pas son adresse), mais par une de mes connoissances qui est partie pour France, hier, et qui mettra ma lettre a la poste à Paris. Elle montre le désir d'embrasser ton frère,

avant de mourir. Je la prie de s'informer de l'état de Vrécourt, et s'il y a quelque espérance ; et de faire pour vous deux ce qui se pourra. Je lui demande aussi, si M me de Vomas existe, de lui parler de nous, et de la charger d'aller aux informations. »

Hambourg, ce 9 janvier (année 1801).

« On parle de l'assassinat de Buona-

parte par les Jacobins, on le dit blessé. Si on l'eut tué, la posture des rentrés n'auroit pas été bonne! J'apprends que la nouvelle n'est pas vraie, et que Sa Majesté Buonaparte se porte bien. . .

CLÉMENTINE DE NEUILLY A SA MÈRE

Tessin, ce 8 janvier {année 1801).

« La manière horrible dont on a

voulu attenter à la vie du roi Buonaparte fait vraiment frémir. Je suis bien aise qu'il en soit sorti sain et sauf. Jusqu'à présent, il se conduit en honnête homme, et autant vaut cette Majesté-là, qu'une autre »

M n,t ' DE NEUILLY A SA FILLE.

Hambourg, ce 29 avril (année 1801).

» . . . , Les nouvelles que l'on m'a données de France sont meilleures en apparence qu'en réalité. 11 est possible que des gens obscurs, ayant de petites propriétés non seigneuriales, soient rentrés en possession de leur petit avoir, par des circonstances particulières; mais ce qu'il y a de certain, c'est que j'ai mille exemples que la présence des grands propriétaires, en état de réclamation, rayés provisoirement, munis de surveillance, etc., etc., a nui à leurs intérêts, plutôt qu'à les servir. C'està-dire, que l'on a vendu sous leurs yeux, successivement, tout ce qui étoit resté en séquestre jusqu'à leur arrivée. A M me la duchesse de Montmorency, par exemple, 400,000 livres de rente; à M. d'Hargicourt, son hôtel ; et au marquis deChastenay, tout ce qu'il possédoit, et sur quoi il comptoit rentrer, quand il est parti d'ici, rempli des plus belles et des plus justes espérances. Romance écrit

que le pauvre malheureux s'en meurt de chagrin ; et que tout ce qui nous a quitté, il y a quinze a dix-huit mois, n'est pas plus avancé que le premier jour, et moins encore.

M. de la Millière a écrit au marquis de Dunes, par le dernier courrier, qu'il s'étoit assuré que nous étions tous trois inscrits sur la liste des éliminés, fondés à l'être par la loi ; et que nous serons compris dans le travail, si tant est que ce travail finisse ; car on l'attend depuis des siècles. Du moins, il ne nous en coûtera ni mensonge, ni bassesse, ni corruption. Nous devons être rayés de droit, si l'on raye ; parce que nous avons été inscrits sans nos noms, prénoms et qualifications; moi, veuve Brunet-Neuilly-Vrécourt; et vous deux, les enfants, les héritiers. Cette forme employée dans le temps, par mépris, nous sert mieux que tout ce que l'on auroit pu dire et faire. Au reste, la raison veut que nous restions tous où nous sommes, jusqu'à ce que Buonaparte ait apposé sa signature au travail. A cette époque, s'il reste quelque chose, on le rattrapera sans difficulté »

Hambourg, ÎO avril (année 1801).

« J'ai reçu une lettre de France, de la part d'un ci-devant avocat de Chaumont en Bassigny, homme d'affaire et de confiance de feu ton oncle, le chevalier de Neuilly (et de sa veuve), qui paroit être resté honnête homme, malgré le temps, le lieu, les circonstances, et l'habit qu'il portoit. Cet homme, que j'ai vu jadis une fois ou deux, mais dont je me souviens que j'ai entendu dire du bien à ma bellesœur et à ton père, lorsqu'il alla à Verpillières pour prendre connoissance de la portion de cette terre, que ton oncle avoit laissée à Achille, m'écrit pour me faire part que ton élimination, celle de ton frère, et môme la mienne, dessus la fatale liste de proscription, ne doit souffrir aucune difficulté, d'après les lois qu'il me cite, et qu'il doit connoître, étant employé dans les tribunaux. Il paroît vouloir se charger d'office de nos intérêts à cet égard. Il fait plus; d'après les renseignements qu'il s'est procurés sur les lieux, il me fait l'énumération des foibles objets échappés au naufrage, qui ne sont que séquestrés, et dans lesquels l'élimination, c'est-à-dire la radiation, nous mettroit dans le cas de rentrer. Ces restes formeroient un revenu de 5 à 6,000 livres par an. Il prétend aussi, que l'acquéreur des forges et fourneaux est disposé à nous en faire la cession à notre rentrée ; et il ajoute, qu'il aime à croire que cet exemple seroit suivi par quelques-uns des autres acquéreurs, au moins. Les différentes communes, dit-il, se sont emparées de

tout ce qui étoit à leur convenance, dans les temps de brigandage et d'anarchie. Il ne sera pas impossible de revenir sur ces objets, mais cela ne peut être que contentieux et long, et l'affaire du temps, de l'opinion, etc. Mais il ne met pas cela en ligne de compte.

Le legs de ton oncle à Achille subsiste, puisque, pour son bonheur, sa tante vit. Verpillières est beaucoup diminué de revenu par la révolution ; mais il lui restera A à 5,000 livres de rente et une jolie habitation; on sera peut-être obligé de vendre, mais enfin, il aura cela. Avec cet espoir même, vous serez fort peu riches, mes pauvres enfants, mais c'est beaucoup encore, et tout le monde n'en a point autant. Ce bon monsieur me paraît très-satisfait de me donner ces bonnes nouvelles. Tout cela est fort beau sur le papier ; mais de fait, aucuns des rentrés de notre connoissance à tous, ne sont rayés définitivement depuis dix-huit mois ; et personne ne rentre dans ses biens encore. Il faut donc des ressources dans le sein de sa famille, pour attendre l'heureux moment de ramasser les miettes de sa fortune; ou sinon, que faire? Mendier à la porte des voleurs! cela est bien dur. »

M mc DE NEUILLY DE VERPILLIÈRES A LA COMTESSE DE NEUILLY.

De Yerpillière*, ce 23 avril (année 18M).

« Combien j'ai éprouvé de surprise et de joie, ma chère bonne amie, lorsque j'ai reçu votre lettre, laquelle je n'avois pas lieu d'espérer, n'ayant pu découvrir jusqu'à présent votre demeure. Je vous aurais plus tôt marqué ma joie et ma sensibilité, sans les cruelles infirmités que j'ai eues tout cet hiver, occasionnées par mes années.

a Mais, ma bonne amie, vous n'en avez pas moins occupé mon cœur et mon esprit, pour prendre les renseignements que vous désirez avoir. Étant éloignée, je me suis adressée à quelqu'un qui a des connoissances dans tous les pays où vous avez besoin de prendre des renseignements sûrs, et il en a chargé une personne qui vous connoît, et qui paraît vous être attachée et s'intéresser à votre malheureux sort. Par les découvertes déjà faites, il paraît, ma bonne amie, qu'en rentrant en France, il vous restera une fortune honnête, par ce qui n'a pas été vendu. Et c'est beaucoup, d'après le tableau déchirant que vous me faites de ce que vous avez souffert, qui ne peut qu'affecter une âme sensible.

« D'après ce tableau, je ne peux plus vous parler de ce que j'ai éprouvé, ni de ce que je souffre, qui est bien au-dessous de votre

situation. Cela ne m'empêche pas, ma bonne amie, de ménager quelques petites choses pour Achille. Je serois cependant dans une gène extrême et fort à plaindre sur mes vieux jours, si les choses restoient encore longtemps dans l'état qu'elles sont. Ayant jusqu'à présent bataillé avec la nation pour différer un partage, qui ne peut qu'être très-onéreux pour moi, comme pour votre fils. Partage dont la nation a déjà fait faire les avances par des expertises, que j'ai payées ; et qui, cependant, me deviendra nécessaire, si d'ici à trois mois, Achille n'étoit pas de retour (1). Je suis dans une extrême impatience qu'il vienne, quand ce ne seroit que pour prendre ensemble des arrangements; parce qu'étant d'un âge où la mort peut m'enlever d'un moment à l'autre, et n'ayant que des collatéraux, je veux mettre ordre à mes affaires.

• Quant aux formalités, elles sont bien aisées à remplir, en prenant un passeport. M. Cottenet, qui a été exécuteur testamentaire de mon mari, homme honnête, et tout dévoué à notre nom, m'a dit qu'il se faisoit fort de vous faire avoir une surveillance, sitôt que vous m'auriez marqué que vous êtes décidé à venir; ne voulant pas faire une démarche sans avoir une certitude de votre part.

« Clémentine, dès son enfance, promettoit d'être une charmante personne, et par conséquent chérie et aimée de tous ceux qui la connoîtroient. Je ne suis pas surprise, d'après cela, de ce que vous me mandez sur elle ; ni de son bonheur présent, qui fait bien un adoucissement à votre sort; mais, ma bonne amie, ce n'en est pas un pour elle.

« Que ne venez-vous donc, ma chère bonne amie, voir une sœur qui vous chérit et qui vous offre un asile tout prêt à vous recevoir tous? et qui n'aura de vraie jouissance que lorsqu'elle pourra vous tenir dans ses bras, et vous exprimer de vive voix sa joie et son tendre attachement pour sa bonne amie.

« Berthelier de Neuilly. »

(1) Aux termes de la loi dite de présuccession, la nation, déjà spoliatrice des biens actuels des émigrés, s'emparait encore de leur part d'héritage dans les successions auxquelles ils pouvaient un jour prétendre. Chaque père, mère, aïeul, ou autre ascendant, dont un émigré se trouvait être héritier présomptif, était tenu de faire la déclaration de tous ses biens au directoire du district de son domicile; après quoi, la nation en faisait le partage entre l'ascendant et ses futurs successeurs non émigrés. Tout émigré, étant frappé de mort civile, la portion qui lui était attribuée dans la succession de l'ascendant présuccédé, était réunie au domaine national. C'est à un partage de ce genre, que fait allusion M a * de Nouilly de Verpillières. Elle avait réussi jusqu'alors à en faire différer l'exécution; et elle pensait qu'elle l'écarterait tout-à-fait, si son neveu, rentré en France, demandait à être rayé de la liste des émigrés.

P. S. — M me de Vomas, avec laquelle je n'ai pas l'honneur d'être en correspondance, a su que l'on faisoit des recherches pour vous ; et a donné à entendre qu elle regrettoit qu'une autre qu'elle, s'occupât de vos affaires. Elle a demandé votre adresse.

CLÉMENTINE DE NEUILLY A SA MÈRE

Tessin, ce. 27 avril (année 1801 1.

« Les espérances que ta lettre me donne, ma chère maman, me paroissent si extraordinaires, que la première chose que j'ai faite ce matin en me réveillant, a été de la relire, croyant que j'avois rêvé tout ce que tu m'écris. Je regarde tout ceci comme une faveur particulière du ciel. Il est presque incroyable que nous, depuis neuf ans absents de France, qui n'avons jamais fait une démarche pour y rentrer, nous trouvions une bonne tante décidée à faire pour nous ce qui lui est possible, et un honnête homme, qui se donne gratuitement de la peine pour nos affaires. Dans quelle province est Vcrpillières? Une chose que je ne puis comprendre, c'est que ce bon monsieur, dont j'ignore le nom, se flatte de pouvoir faire rayer et rentrer Achille, qui a servi depuis le commencement de la révolution. Certainement, si cela arrive, il ne faut désespérer de rien dans le monde.

« J'espère que tu as déjà répondu à sa lettre, ma chère maman, et que dans peu de temps nous aurons d'autres nouvelles tout aussi satisfaisantes que celles-ci. Toute mon ambition, ma bonne et tendre maman, se borne à te voir passer ta vie dans l'aisance. Que cela soit, et je ne demande rien de plus. Peut-être aussi, que si nous étions une fois sur les lieux, il seroit moins difficile de retrouver quelque chose de notre ci-devant fortune. Au reste, après une émigration de neuf ans, nous saurions nous contenter de peu. »

Tessin, ce ii juin (année 1801).

« Le duc de Parme (1) fait rêver

tout le monde, ici, comme à Hambourg. Comme on est très-avide

(I) bon Louis, infant d'Espagne, duc de Parme, appelé par le premier consul à régner sur la Toscane, transformée en royaume d'Étrurie.

de nouvelles, et qu'on en sait très-peu, je te prie de me mander quelques-unes de celles que l'on débite. Les gazettes nous ont appris, hier, que le roi d'Étrurie étoit toujours fêté à Paris, et qu'on avoit beaucoup applaudi au théâtre, à ce vers d'ÛEdipe : « Je fais des rois, et n'ai pas voulu l'être. » Pour moi, je me borne à souhaiter que si on change encore la forme du gouvernement en France, cela se fasse sans effusion de sang »

M n,e DE NEUILLY A SA FILLE.

Hambourg, ce M juin (année 1801).

» Je ne puis rien te dire du roi

de la façon de Buonaparte ; car je ne sais des gazettes que ce que le marquis me dit. Le hasard m'a fait apprendre hier, que M me Ducrest apprend un rôle pour le jouer à une fête que donne M m « de Montesson, sa tante (veuve du duc d'Orléans, père d'Égalité). Cette dame a toujours aimé, joué, composé, des comédies; elle étoit liée avec M me de Beauharnais, dans un temps où peu de dames la voyoient, à cause de son état équivoque. La femme du premier consul a continué de la voir, lui a rendu tous les services de l'amitié; et celle-ci fête le roi d'Etrurie. Au reste, la Ducrest mande qu'elle voit chez cette tante bonne compagnie ; qu'elle l'habille, la nourrit, l'amuse bien; mais qu'elle n'a pas un écu dans sa poche, ni ne voit jour à en avoir, malgré tout le crédit de sa chère tante ; et qu'elle vit au jour le jour, tout comme en émigration. . . »

Hambourg, iù juillet (année 1801).

« S'il y avoit eu des nouvelles de

France, je t'en aurois donné. Je n'en sais que de celles qui arrivent aux uns, aux autres, et qui ne sont pas satisfaisantes. On dit les éliminations de femmes signées, mais aucunes ne sont délivrées; de sorte que chacun ignore son sort, et aucune affaire ne se fait. La misère est des plus grandes ; les arrestations en grand nombre ; l'inquiétude d'un changement quelconque porte la crainte et l'effroi dans toutes les âmes.

« Le comte d'Agoult, aide-major de cour, frère du marquis, des gardes-françoiscs, un de mes bons amis, a été arrêté, et mis à Sainte-Pélagie. Il étoit à Paris depuis trois ans; et maintenant, on

prétend qu'il n'est pas en règle, et étoit là sans autorisation. Le vicomte de Vergennes est revenu, après huit mois passés à Bruxelles chez son ami Pontécoulant, qui est préfet, sans avoir jamais pu obtenir d'aller à Paris légalement; ne voulant pas risquer» comme tant d'autres, d'y aller illégalement, pour être coffré un beau jour. D'Espinchal, dont j'ai lu une lettre hier au soir, dit que l'on voit des choses bien étranges; que rien ne se fait; que la misère est grande, et qu'elle doit faire nécessairement des progrès, vu l'état des choses. M me sa parente, malgré toutes ses intrigues, n'est pas plus avancée que nous.

• Il y a des moments où l'on voit tout en beau, lorsque le calme a succédé à de grands orages. M. Cottcnet avoit jugé apparemment ainsi ; et voyant que ses espérances n'étoient pas prêtes à se réaliser, il attend un moment plus propice pour écrire; et garde le silence, pour ne pas détruire l'espoir qu'il nous avoit donné.

« M. de la Salle devoit partir aujourd'hui; on lui a écrit d'attendre. Comarque est accroché aussi, et plusieurs autres.

« M me de Finguerlin te fait ses compliments; elle quitte ce paysci vers la fin du mois prochain, pour s'établir à Munich, ne trouvant ni la France ni la Suisse assez tranquilles pour risquer d'y aller. M m * de Buol, qui quitte Hambourg, la détermine à aller attendre les événements à Munich avec elle. »

Hambourg, 27 juillet (année 1801).

« M me de Laugier médit, dans une

lettre datée du 14, que rien n'avance pour les rentrés : qu'ils sont tous au même point que lorsqu'ils sont partis d'ici. Elle a frère et oncle dans ce même cas. Les certificats d'élimination ne sont délivrés à qui que ce soit. Chacun ignore son sort ; et pendant ce tempslà, les séquestres ne sont pas levés, et l'on vend les biens tant qu'on peut, ou le gouvernement en retire les fruits. On ne peut raisonnablement prendre de parti, ma chère, que quand ce système de pillage et d'injustice cessera de bonne foi; et que l'on voudra bien laisser quelques miettes à ceux que l'on autorise à rentrer, pour qu'ils ne soient pas réduits au bout de quelques mois, à devenir à charge à ceux qui les ont recueillis, ou à mourir de faim.

« M. d'Angiviller vient à la fin de la semaine pour dire adieu à Septeuil, qui part avec une grande tristesse de quitter le certain pour l'incertain. Il laisse ses fonds ici, si peu il a de confiance. Les

arrestations sont fréquentes. Il n'est pas permis aux papiers publics d'en faire mention; on les sait par les lettres particulières. Le neveu de Romance, fils du comte de la Chapelle, ministre du Roi, est un de ceux qui ont été arrêtés à Baireuth.

« Tilly est parti, Coppens part, Go m arque s'en va à Amsterdam ; M B,e de Milon revient, faute de pouvoir vivre à Paris. »

Hambourg, ce 3 septembre (année 1801).

« Tu sais que nos espérances en France étoient fondées, ainsi que celles de plusieurs autres, sur les parties de bois au-dessus de trois cents arpents, que Ton avoit décidé, par un décret, ne devoir pas être vendus et rester sous le séquestre. Eh bien ! par une nouvelle loi des consuls, la nation s'empare de ces biens, et se réserve d'indemniser ceux qu'elle jugera avoir le droit de l'être; c'està-dire, de les inscrire sur le grand Livre ; ce qui veut dire, à peu près zéro. Voilà, sans doute, pourquoi on tardoit tant à délivrer les certificats d'élimination ; c'étoit pour consommer ce dernier acte de justice. Maintenant qu'ils ne laissent aux rentrés et à ceux qui s'arrangeoient pour rentrer, que les yeux pour pleurer, ils ne seront pas si difficiles pour donner ce beau chiffon de papier.

« Septeuil est furieux. Il avoit une terre toute en bois, sur laquelle il comptoit, l'en voilà frustré : au reste, ce n'est pas lui qui est à plaindre, il peut s'en passer; mais je crois qu'il regrette un peu, tout l'argent qu'il a donné pour sa radiation, dont il ne tient pas encore l'acte. Il doit partir néanmoins, car toujours espérant, il s'est défait de sa maison, de ses meubles, et coucheroità l'auberge, s'il restoit. Il me charge de mille belles choses pour toi. M. d'Angiviller est reparti pour sa solitude, et m'a chargée de t'embrasser, commission dont je m 'acquitterai s avec plus de plaisir de près que de loin, ma pauvre enfant.

« Si ton frère obtient un congé, il ira faire un tour en France. Je le charge de voir si l'asile que ta tante t'offre, pourroit avoir quelque agrément et quelque douceur; et si sa santé peut faire espérer de la conserver quelques années, terme qu'il faudra avoir devant soi, pour rattraper quelques bribes de sa fortune. Je vois ce que tu désires, et je souhaite que tu aies toute satisfaction dans tes désirs. Mais avant que d'y souscrire, il faut s'assurer que tu ne changeras pas un état doux et paisible, contre un état mille fois moins heureux ; où tu trouverais désenchantement et ennui ; avec

SOUVENinS DU COMTE DE NEU1LLY.

une vieille tante, respectable et excellente personne, sans contredit, mais dont toi ni moi ne connoissons le caractère dans son intérieur; qui est dans une petite terrotte au fond de la province, vivant en franche campagnarde, etqui, si elle venoit à mourir, te laisserait isolée et sans appui, comme sans fortune; puisque la part de bien qui lui reste, ses intérêts étant séparés de ceux de ton frère, est réversible à ses parents. Attendons donc quelques nouveaux renseignements, que nous pourrons aisément plus tard avoir par ton frère, avant de nous creuser la tête sur ce que nous ferons. D'après eux, mon enfant, je me dévouerai à faire le sacrifice du bonheur de t'avoir près de moi, pour ton utilité, si je l'aperçois le moins du monde. »

Le désarroi de tous les services pendant une guerre malheureuse, mes changements de cantonnements, mon voyage, et, plus encore, un* concours de circonstances malencontreuses, avaient interrompu ma correspondance avec Hambourg et Tessin. Enfin, vers le milieu de l'été, je reçus une lettre de ma mère, avec un énorme paquet d'effets et d'objets de toute sorte, qu'elle m'envoyait pour réparer les désastres de ma dernière campagne. Grâce au ciel, les nouvelles qu'elle me donnait d'elle et de ma sœur étaient bonnes, et rien de fâcheux ne leur était survenu ni à l'une ni à l'autre, pendant ce long intervalle. Elle me parlait cependant avec tristesse du vide qui se faisait chaque jour autour d'elle, par suite du départ d'une foule de ses compatriotes qui quittaient Hambourg pour retourner en France. « La mode est maintenant de « rentrer, comme jadis de sortir, me disait-elle. 11 ne restera « bientôt plus que des Hambourgcois à Hambourg. La société « des Français se réduit à rien, et l'autre est nulle pour « moi. »

La société des émigrés fut de 1795 à 1800 très-nombreuse, et relativement assez brillante, à Hambourg. Par sa situation et par ses gonts, M«« de Neuilly y avait d'étroites relations.

Il ne sera pas sans intérêt pour ceux qui recherchent les anciens souvenir?,

SOUVENIRS DU CONTE DK KEl'ILI.Y.

de trouver ici comme une liste n>s noms qui apparaissent dans sa correspondance avec ses enfants et avec M. d'Angiviller.

Le vicomte d'Abzac, la marquise d'Ambert, il"» Nina d'Ambert (1), la comtesse d'Asfeld, le marquis d'Ambly, M. d'Agoult, évèque de Pamiers, le vicomte d'Agoult, son frère; le marquis d'Asnières, le marquis et la marquise d'Argens, M. d'Aché, M. d'Amécourt, M. d'Apchon, M. d'Autichamp, le duc d'Aumont.

Le chevalier de Boubers, le baron de Breteuil, M. de la Belinaye, M. et M-» de Bloquart, M"» de Biencourt, M. de la Bourdonnaye, le marquis de Bouzolz, M. et M- de Bury, M. et M"« de Bosredon, M- de Bermond, M»' de Belleport, M»« de Bouqueval, le baron de Budos, M- de Bois-d'Enemetx, le chevalier de Beaumont, M. de Béthunc, le vicomte de Beaune, M. de Bongars, le marquis de Bonnay, le chevalier de Barry, l'abbé de Broglie, M. Boutelaud.

Le marquis de Chastenay, M. de Comarque, M. de Colleville, M. de Chastellux, M. de Coppens, M. de Caupenne, M»« de Carondelet, M. de Château-Thierry, M. M- et MM»» de Capellis, M- et M<>» de Choisy, M. de Conzié, évêque d'Arras, Cléry (le valet de chambre de Louis XVI).

M. et MM 11 ** de Douai, le marquis et la marquis Ducrest, le marquis de Dunes, l'abbé Dclmas, H. Dauger, M. Duplessis d'Argentré, évêque de Séez.

L'abbé d'Esparbès, M. et M»« d'Espinchal, le comte d'Escars.

Le baron de Flotte, le baron de Fénelon, M. Fizeaux, M. et M a * de Falaiscau, M. de Fontbrune, le baron de Foix-Candale, le duc de Fleury, M. de la Ferté.

M. de Gruel, le comte et la comtesse de Gimel, le chevalier de Gremion, M. de Ganay.

M. d'Hédouville, le marquis d'Havrincourt, le marquis d'Hargicourt, le duc d'Havré, le chevalier d'Hoffelize.

M. de Kersalaun.

La comtesse de Lowendal (M 11 * de Bourbon, fille légitimée du comte de Charolais), la comtesse de Lussan, le comte de Langeac, M. Le Roy, M™ de Louvigny, M. et M" de Launay, l'abbé Le Monnier, M. Le Changeur, M. de Larcy, M. du Liscouet.

H a < de Martel, M. et M"* de Milon, le marquis de Mesmond, H. de la Minière, la comtesse de Mailly, le chevalier de Montmorency, M. de Morel, M. Monnot, le comte de Muneret, M. de Mazancourt, la comtesse de More (tille du maréchal de Vaux), M"* de Matignon (fille du baron de Breteuil), M. de Mandavy, le marquis et la marquise de Moneys, M. de Montigny, M. de Marcillac, M. de Montfleury, M. Maréchal, M. et M** de Montullé, le chevalier de Maupas, le chevalier Marin, la marquise de Montagu, le comte de Muu.

(h Voir VIII, note 1. •

La comtesse de Narbonne.

M. Orry, M. d'Osseville.

M. de Prouville, M. Picot, M. Planlier, le duc de Polignac, M. de Pindray, H. de la Palu, le duc de Piennes.

M. et M»* de Quatrebarbes.

. M. de Renneville, M. de Rey, le marquis de Romance, le marquis de Rochemore, M. de Rivarol, M. Rainville, le prince de Robecq.

M. de Saint-Hilaire, M. de Saint-Souplet, M- do Sainte- Aulaire, l'abbé de Saint-Albin et l'abbé de Saint-Phar (tous deux fils du duc d'Orléans, père de Philippe-Égalité, et d'une fille de théâtre, M"* Marquise), M. de Septeuil, M. et M-* de la Salle, M. de Sautereau, M»« de Spada, le duc de Sérent, M. et M" de Saint-Mauris.

M. et M— de Toustain, M. de la Treyche, M. et M-« de la Tour, le comte de Tilly, la comtesse de Tessé, M. de Thauvenay, M"* de la Tour-d'Auvergne.

Le vicomte de Verthamon, M. du Vergne, le chevalier de Vesc, le marquis de Vertillac, M. du Vivier, la comtesse de Vergennes, le comte et la comtesse de Vergennes, le vicomte et la vicomtesse de Vergennes, M. de Vaudremont, le chevalier de la Villefranche, le comte do Vérac, M. de Valori.

Le marquis de Wignacourt.

Parmi les émigrés hollandais à Hambourg :

Le général Van der Duyn, M»« de Nellesteyn, M"* Lœscius (depuis vicomtesse de Villemur), les Heemskerck, les Growestins, M. Persoons.

Depuis que je Pavais quittée, ma mère avait perdu plusieurs de ses amies, dont la perte lui causait un profond chagrin : c'étaient MM œM de Lussan, de Quatrebarbes et de Belsunce. Toutes les dames de Vergennes avaient aussi disparu. Hambourg leur avait été également funeste. De quatre qu'elles étaient, aucune n'avait survécu. Je fus affligé en apprenant ces nouvelles, d'autant plus que ma mère, tout en s'attristant de la solitude où la laissaient tant de pertes successives, me marquait sa résolution bien arrêtée de ne pas quitter Hambourg. Les départs se joignaient à la mort pour faire le vide autour d'elle, mais elle voulait résister à l'entraînement général, dûtelle être la seule à n'y pas céder, avec M. d'Angiviller, son tuteur. Je déplorai alors ce que j'avais souvent regretté pour

elle, c'est qu'elle se fût peu à peu retirée de la société allemande, qui Pavait si fort recherchée, et qu'elle avait goûtée beaucoup, dans les premiers temps.

De toutes les personnes qu'elle avait connues à l'époque de son arrivée, elle ne voyait plus que la comtesse de Schulembourg, M me de Hahn, et la bonne Auguste de Grote, qui, malgré la différence de leurs âges, fut toujours charmante et constante dans sa tendre amitié.

L'aimable personne dont il est ici question, était M»* de Hahn, mariée fort jeune au baron de Grote, ministre de Prusse, veuf, et âgé de plus de cinquante ans. C'est en parlant d'elle, que M»» do Ncuilly écrivait à sa fille, quelques années plus tard. — Avril 1809.

« La bonne Grote est comtesse,

au lieu de baronne. Le roi de Prusse, ne pouvant guère récompenser ses fidèles serviteurs autrement que par des titres, a donné celui-ci à M. de Grote, qui est de trop bonne maison pour que cela y fasse quelque chose. Depuis que tous les saute-ruisseau sont chevaliers, comtes, ducs, princes, et rois, je trouve que les gens de qualité sont heureux de n'avoir plus de titres qui les confondent avec ces gens-là «

Quant à la société allemande, M-« de Neuilly l'avait beaucoup vue dans lès premiers temps de son séjour à Hambourg; mais elle n'avait pas tardé ù s'en éloigner par des motifs qu'elle a exprimés dans ces lignes adressées à sa fille. - 1799-1800.

« Toutes les amitiés des dames de

ce pays-ci sont si passagères, qu'il n'y faut guère compter; celles qu'on croit les plus solides ne passent guère les deux ou trois ans. L'empire de l'habitude, qui étoit pour nous une espèce de sentiment, qui acquéroit des droits sur notre cœur, n'a aucune prise sur elles. Elles nous aiment d'abord par le seul attrait de la nouveauté, et se dégoûtent de nous, comme de leur chat, ou de la mode qui vieillit. Cette vérité est triste, mais il faut se flatter qu'il n'y a pas de règle sans exception »

Tous les gens de ces pays- ci

sont d'une inconstance et d'une légèreté extraordinaire. Ils ne voient le monde que comme l'on voit la lanterne magique. Plus les objets passent et se multiplient, plus Us sont contents. Nous n'étions pas ainsi en France : nos sociétés nous devenoient d'autant plus chères, qu'elles étoient plus anciennes. Il en naissoit des affections purement d'habitude, auxquelles l'on tenoit presque autant qu'à l'amitié. Des étrangers, des passants, gênoient la société, au lieu d'en faire tout l'agrément, comme dans ces pays-ci : l'on n'étoit jamais mieux qu'entre soi ; c'étoit un besoin que de se réunir et se voir tous les jours, pendant la vie entière ; c'est tout le contraire

chez les gens de ce pays. Voir ces St , d'abord, ces Ben.... cela

a été tous les Russes d'ici, puis nous, dont ils ne pouvoient se passer; l'on auroit cru qu'ils nous aimoient à la folie. A propos de rien, ils nous ont laissés là, et se sont jetés à la tête de cette maussade coterie hollandoise; puis ils ont passé en revue quelques François; puis ils en font autant des Cappadoce (1), des Bury, des Dinars; et puis ils quittent tout cela, comme leur chien ou leur perroquet, et sont, au bout des années, sans amis, sans société, et toujours à recommencer sur nouveaux frais »

Vers la Pentecôte, j'obtins une permission pour aller à Vienne, avec le baron Herz, un de nos lieutenants, qui y avait sa famille. Sa mère était une juive convertie, filleule et protégée de l'immortelle Marie-Thérèse. J'y fus reçu comme un autre enfant, et on me procura tous les divertissements de la saison.

J'assistai le jour de la fête, à la superbe procession qui a lieu tous les ans, à cette époque. Il est impossible de voir une plus belle cérémonie. Leurs Majestés Impériales et toute leur famille, étaient en grand costume, et couverts de diamants. Les gardes nobles allemande et hongroise, en grande tenue, étaient sous les armes, ainsi que toute la garnison. Celui qui me frappa le plus par la richesse de son costume, fut le prince Esterhazy, qui commandait la garde noble hongroise, dont l'uniforme de hussard est rouge et argent. Toutes les tresses et les broderies

(1) Les Cappadoce étaient des juifs portugais, émigrés d'Amsterdam, d'où ils avaient sauvé beaucoup de fortune. (Comlt' île S.)

du prince étaient en diamants, du haut en bas, de même que le sabre, la sabretache, jusqu'aux éperons. Au lieu de pelisses pareilles aux nôtres, ces gardes avaient une peau de tigre dont le muffle et les griffes se réunissaient sur l'épaule gauche. Celle du prince avait dos yeux, des dents, et des griffes, en diamants. Son kolbach était surmonté d'un esprit, à la base duquel tournait l'aile d'un aigle. Il montait un cheval gris, de ses haras ; et au lieu de ces petites coquilles, nommées, je crois, peaux de lièvre, qui garnissaient le harnais des chevaux des gardes, le harnais du sien était couvert de cailloux du Rhin, taillés à facettes. Les yeux étaient éblouis de cette magnificence orientale. On prétend que l'aîné des princes Esterhazy jouit par substitution de huit millions de valeur en pierreries; et que chacun d'eux se fait une gloire de les augmenter.

Je rencontrai par hasard le baron de Buol-Schauenstein, ambassadeur d'Autriche à Munich, et auparavant, ministre plénipotentiaire à Hambourg, où je l'avais beaucoup vu. Il me fit tout plein d'amitiés, et les offres les plus obligeantes de recommandation pour mon avancement. Je le remerciai d'autant plus, que je savais que sa bienveillance ne s'en tenait pas seulement aux paroles, et qu'à une époque antérieure il m'avait chaudement recommandé aux deux archiducs. Mais cette fois, comme je n'avais autre chose en tête, que le désir d'obtenir mon congé et d'aller faire mon voyage en France, je me bornai à lui exprimer ma reconnaissance, sans accepter ce qu'il m'offrait.

Mes moyens étaient trop minces pour me permettre de jouir longtemps des plaisirs qu'on pouvait se procurer à Vienne ; d'ailleurs, je tenais à les ménager. Tout était hors de prix dans la capitale de l'empire, et l'on y était écorché d'une manière atroce. J'y abrégeai mon séjour, et je retournai à mon cantonnement, où n'ayant de tentation d'aucune sorte, je me plaisais beaucoup plus.

Le licenciement des troupes des Cercles, qui avaiènt recruté pour leur contingent une quantité de mauvais sujets et de gens sans aveu, occasionna en Souabe, en Bavière, et dans la Haute-Autriche, une perturbation qui inquiéta beaucoup les campagnes. Il s'était formé des bandes de brigands, qui attaquaient les maisons isolées, les pillaient, et tuaient ceux qui résistaient. Il n'y avait pas en Autriche de corps spécial pour la police, tel que la gendarmerie. C'était la troupe de ligne qui en faisait le service. Le capitaine du Cercle de la Haute-Autriche (le préfet), ayant été prévenu qu'une forte bande avait traversé l'Inn, et était entrée dans la province, prit des mesures avec mon colonel, pour l'anéantir. Plusieurs compagnies furent détachées sur différents points, pour former un réseau, qui ne permit pas à ces scélérats de s'échapper. Ma compagnie fut du nombre. Nous avions pour instructions de combiner nos mouvements, d'après les circonstances, et de faire passer par les armes, à l'instant même, ceux qui seraient pris en flagrant délit.

Je partis, me dirigeant vers Notre-Dame de Platen, me reposant le jour, et étant toutes les nuits sur pied, avec ma troupe.

Un soir, je reçus avis que des gens de mauvaise mine avaient été aperçus rôdant dans la campagne, et qu'ils avaient même demandé à quelques paysans à acheter des vivres. Il y avait à deux lieues de là, un bois très-fourré et assez étendu, où je présumai qu'ils se cachaient. Je m'empressai de prévenir le major qui nous commandait, et qui n'était plus ce vilain Langer, et je me portai de suite du côté convenu. Je marchais avec toutes les précautions d'usage à la guerre, et je fis halte à un grand carrefour, d'où j'envoyai des patrouilles dans différentes directions. Une heure était à peine écoulée, que j'entendis quelques coups de fusil, dont je distinguai le feu. Quelques moments après, la fusillade continua, et nous avançâmes rapidement ; c'était à environ un quart de lieue. J'étendis mes hommes de manière à ce qu'aucun brigand n'échappât. Ces drôles avaient

attaqué une grosse maison, et on leur opposait une vive résistance. Ils étaient si occupés à forcer la porte et les fenêtres du rez-de-chaussée, qu'ils ne s'aperçurent pas de mon arrivée. Je les saluai d'une décharge, qui en jeta beaucoup sur le carreau ; les autres voulant fuir, furent saisis par mes soldats, qui en expédièrent à coups de baïonnettes. Seize ou dix-sept, sur une soixantaine, furent pris vivants. Je les fis garrotter, et enfermer sous bonne garde, dans une chambre basse. Le propriétaire de la maison, ancien militaire, n'épargna ni les remercîments à ses libérateurs, ni les vivres.

Au point du jour, je fis conduire les bandits à un groupe de grands arbres, où je les fis tous brancher, conformément à mes instructions.

A peine de retour à Beyerbach, notre bataillon fut envoyé à Braunau, pour en augmenter la garnison. Le major Langer avait passé dans un régiment des frontières, laissant dans le nôtre un nom détesté de tous. Voici ce qui le détermina à , demander son changement.

A propos de je ne sais plus quelle fôte, le bataillon avait pris les armes, et devait faire les salves d'honneur, sur la place devant l'église, à laquelle nous faisions face. Le major, à cheval, était à quarante pas en avant, sur le front, au centre, et tourné vers nous, pour commander. Au premier feu, deux balles partirent et lui sifflèrent si près des oreilles, qu'il devint blanc comme du papier. Il commanda de mettre les baguettes dans les canons, et de vérifier toutes les cartouches. Comme de raison, on ne trouva point de balles, car ceux qui font de semblables gentillesses, ne gardent pas sur eux ce qui pourrait les trahir. 11 voulut haranguer les soldats, mais la fureur et l'émotion qu'il avait éprouvée ne lui permit que de balbutier. Il ne continua pas la cérémonie, et laissa le commandement au plus ancien capitaine. Malgré toutes les recherches, on ne put découvrir les coupables. Langer avait commis tant d'injustices, il avait été si fâcheux pour les officiers, et si dur pour

les soldats, que personne ne prit part à l'aventure qu'il avait courue. Craignant une nouvelle tentative, il changea de corps.

Le général Sebottendorf, dont le frère, un de nos majors, avait été tué à Zurich, était gouverneur de Braunau, et y tenait une bonne maison. Sa femme, qui était beaucoup plus jeune que lui, était jolie, gracieuse, aimable, et faisant à merveille les honneurs de son salon et de sa table. 11 y avait toujours du monde chez elle, et on s'y divertissait : j'y allais le plus souvent que je pouvais.

J'étais de garde a la porte de l'Inn, dont on avait triplé le poste, lorsque M. de Ghampagny, ministre plénipotentiaire de la république française, près de S. M. l'Empereur et Roi, arriva, comme on en avait été prévenu. Je lui rendis les honneurs qui lui étaient dus. Il fit arrêter sa voiture, m'adressa la parole, et me dit des choses polies, auxquelles je répondis de mon mieux. Une heure après, il envoya un de ses attachés m'inviter à venir le soir prendre avec lui une tasse de thé. J'acceptai avec empressement. Mais comme un officier ne doit pas s'aboucher avec un étranger marquant, sans une permission, je passai chez le général Sebottendorf, qui m'autorisa à me rendre à l'invitation de M. l'Ambassadeur de la République, en me disant que nous étions maintenant les meilleurs amis du monde.

Malgré sa myopie, M. de Champagny me parut un homme qui y voyait clair. 11 fut pour moi d'une amabilité charmante. Sans me questionner sur le lieu de ma naissance, il me parla de ma mère qu'il avait connue, de ma famille de Lorraine, et

ajouta que si l'envie me prenait d'aller faire un tour n'importe dans quelle province de France, je pouvais sans façon m'adresserà lui; et qu'il assurerait non-seulement ma sécurité, mais me préserverait de quarantaine, et de tout démêlé avec la police, fort soupçonneuse de sa nature. Je me bornai à le remercier; et après une soirée fort agréable, je fus chez M me de Sebottendorf, où les questions ne me firent pas faute.

Bien entendu, que sortant de chez un diplomate, je ne dis que ce que je voulus.

Je reçus peu après, une lettre de ma tante, la comtesse de Vomas, qui, ayant su par un officier autrichien prisonnier, que j'étais officier au régiment de Stain, m'avait écrit de sa petite ville de Joinville, et sur l'adresse : ibi vel ubi. Elle me faisait passer sa lettre par la sœur de mon cousin de Brunet, qui était rentré en France, et qui avait aussi parlé de moi à mes parents.

Ma tante me pressait de profiter de la paix pour venir en Lorraine, où ma présence était nécessaire à mes intérêts. Légataire universel de mon oncle, le chevalier de Neuilly, il était urgent que je prisse des arrangements avec sa veuve, qui était usufruitière. Elle ajoutait que nos biens ayant été vendus, il ne restait que les bois, et que le premier consul en avait déjà rendu à plusieurs émigrés.

Mon impatience de partir était extrême, mais j'étais retenu par les délais du lent bureau de la guerre, qui ne m'envoyait pas mon passeport. Je donnai connaissance de la lettre que j'avais reçue à mon colonel, toujours excellent pour moi ; il comprit mon impatience, et me promit d'appuyer de nouveau ma demande.

Depuis longtemps j'avais obtenu l'assentiment de ma mère à mon voyage. Mais bien qu'elle en eut compris l'opportunité, elle n'y avait consenti qu'avec peine et sous toute espèce de réserve : prenant acte de la promesse que je lui avais faite, de ne prendre aucun engagement de nature à contrarier ni à interrompre ma carrière militaire au service de l'Empereur; se reposant sur les assurances que je lui donnai, d'agir en tout avec une prudence extrême, et de m'assurer toutes les garanties nécessaires pour ne risquer en rentrant en France, ni arrestation, ni emprisonnement. Je dus lui savoir un gré infini de la concession qu'elle m'avait faite, et que sa tendresse seule lui dictait. Car, s'il ne se fût agi que de ses intérêts personnels, jamais elle n'aurait consenti à me laisser courir les hasards d'une aventure qui

pouvait aisément devenir périlleuse; et jamais elle n'aurait sacrifié la répugnance qu'elle avait à me voir rentrer dans un pays où rien ne se trouvait plus qui ne fût en objet d'horreur à ses yeux.

Elle avait juré de ne revoir la France, que gouvernée par son roi légitime, et jusque-là de n'avoir aucun contact avec les puissances du jour, qu'elle méprisait. Aussi blâmait-elle les rentrants et les rentrés de toutes ses forces. Elle s'indignait contre eux, et personne ne l'y surpassait si ce n'est M. d'Angiviller, son tuteur. La femme de ce dernier, la comtesse d'Angiviller, plus âgée que lui de quelques années, n'avait pas voulu le suivre, lorsqu'il avait émigré. Après un oubli apparent de sept ou huit années, elle s'était avisée de lui adresser les lettres les plus pressantes, pour l'engager à rentrer en France et à se réunir à elle. Ses instances ne réussissaient qu'à l'exaspérer. « Jamais, s'écriait-il, jamais, je ne reverrai cette « terre impie et sacrilège ; ces lieux teints de sang ne souille- « ront jamais mes yeux. L'ami de l'infortuné Louis XVI ne « pourrait aller sans honte, sans déshonneur, sans infamie, se « soumettre devant ses bourreaux. Qui pourrait l'y voir sans « horreur? Mes jours s'achèveront dans l'exil où sont encore « mes malheureux Maîtres ; c'est en vain qu'on s'efforcerait de « vaincre ma résistance. Ma résolution est ferme et fixe, car « elle est implantée dans l'honneur (1 ). »

Quant aux sentiments de M B * de Neuilly, rien ne montre leur vivacité et leur constance, comme ces lignes qu'elle adressait à sa fille, au mois de juin 1802, en septembre 1803, et à la fin de l'année 1804.

« Qu'irois-je faire dans un pays, qui m'est devenu odieux? Me mettre à la merci des événements, dans la dépendance de personnes qui me sont étrangères, et auxquelles je ne voudrois devoir aucun service, ni avoir, pour rien au monde, la moindre obligation personnelle ; ne voulant en avoir qu'à mes amis, ou à des personnes indif-

(I) Voir VIII, note I, page 354.

férentes, que je n'ai aucune raison de haïr, ni desquelles, du moins,

je n'ai pas à me plaindre Je resterai paisiblement où

je suis, vivant de mon industrie et de mon travail; pauvre, mais malheureuse seulement par les circonstances, et non point paT les personnes ; gagnant mon existence journalière avec peine, mais enfin la gagnant, sans dépendre de personne, sans bassesse, sans humiliation, sans hanter la mauvaise compagnie. Ici l'on est 1 égal de tout le monde, en vendant à l'aulne, et je ne perds rien de ma considération dans la bonne société : cette manière d'être me convient.

« En France, je ne pourrois avoir que des sujets de peine, de chagrin ; l'état des choses si différent de ce qu'il étoit pour moi, pour mes amis, pour les gens de ma caste, révolteroit mon cœur, mon esprit et mes yeux ; je ne pourrois voir ce pêle-mêle dégoûtant, faire ma cour, solliciter un gueux de jacobin, pour rattraper un écu. Avant que cette écurie ne soit nettoyée, il n'y aura pas moyen de s'y souffrir; du moins, c'est ce que je sens; et je n'ai pas grande idée de la délicatesse de sentiments de ceux qui s'accommodent de ce salmigondis, composé des éléments les plus contraires, ou qui devroient l'être. Qu'ils soient heureux, s'ils le peuvent, au milieu de cette affreuse corruption; où je les plains d'être ; et encore plus, de ne pas seulement s'en apercevoir »

« Ton frère prétend que j'ai grand tort de persister à rester à Hambourg ; mais il est loin de me le prouver. Tout me prouve, au contraire, que je ne puis faire mieux ; quoiqu assurément je ne mène qu'une vie laborieuse, et point agréable ; et n'ayant plus de consolation de société, ni d'amitié, mon dernier ami parti (1). »

(i) Ce dernier ami, que regrettait M*» de Neuilly, était le marquis de Dunes, dont elle avait ainsi annoncé le départ à sa fille, juin 1802 : • Mon ami de Dunes, vient de partir pour France; sa belle-mère a exigé qu'il lui fit le sacrifice de sa répugnance. Cette belle-mère a été si bonne, si généreuse pour lui, malgré les dangers qu'il y avoit à l'être, qu'il a fallu se rendre. Il a laissé presque tous ses effets, et tout ce qu'il possède, ici; ayant le projet d'y revenir ety faire valoir le peu qu'il pourra retrouver. Quoique j'espère le revoir, son absence me fait une peine sensible, et je ne m'accoutume pas à être privée de son aimable société, car c'est le meilleur, le plus digne des hommes, comme un des plus instruits et des plus aimables. Sa société répandoit un agrément extrême dans mon intérieur, et en faisoit le charme : c'étoit un moment fort doux, que l'heure du repos du soir, où je pouvois me livrer aux charmes de la confiance et de l'amitié. A mon âge, on se soucie peu du monde et de ses plaisirs : on n'en trouve qu'au milieu des amis sur lesquels on peut compter, et celui-là étoit de ce petit nombre. »

« Depuis cinq mois, je ne suis pas sortie quatre fois, pour alleren visite, ni en société. Je passe mon temps dans l'occupation de ma maison, et de mes affaires. Je n'ai nul plaisir, nul amusement, nulle distraction; mais j'éprouve l'absence des peines avec celle des plaisirs, et je ne suis sous la dépendance de personne ; je ne vois rien qui me plaise, mais aussi, rien qui me blesse; et de cette manière, je puis me soumettre à tout »

« Je ne sais pas si je t'ai marqué que j'ai engagé ma sœur Clotilde à venir se réunir à moi. Elle n'auroit pas grand sacrifice à faire en quittant un pays qu'elle ne peut plus aimer ; partageant les mêmes sentiments et les mêmes opinions que moi ; détestant comme moi les innovations, et préférant la pauvreté et le travail à la fortune rachetée par des bassesses, ou l'oubli, du moins, de ce que l'on se doit à soi-même, et de ce qu'on doit à ses bienfaiteurs et à ses maîtres légitimes. Cette courageuse et noble manière de penser, me la rend extrêmement chère, et me fait désirer vivement de finir mes jours avec elle. Elle n'a que la vie et une amie à Blaye (1). Elle trouveroit la vie et une amie à Hambourg. Ce sera une grande consolation pour moi d'avoir une compagne, une société, et quelqu'un avec qui m'entr' aider; si tant est qu'elle accepte, et que la rigueur de ce climat ne lui fasse pas peur »

« M me de Milon est revenue, ainsi

que son mari, dans sa petite maison de Hafenhosen : nous nous sommes visitées réciproquement; mais comme mon temps est trop rempli par mes affaires pour me laisser le loisir de me livrer à ses invitations, nous nous verrons rarement. J'ai pris le parti de laisser là absolument le peu de société qu'il y a, et de me mettre à mes occupations jusqu'au cou, exclusivement à tout. Presque tout ce qu'il y a de mes compatriotes ont fait ce que je n'ai pas fait, et ne ferai jamais. Ils veulent avoir les profits du vice et les honneurs de la vertu; cette conduite les rend viles et méprisables à mes yeux; de sorte que leur société m'est désagréable, à moi, qui n'ai d'autres dieux ni d'autres maîtres que ceux de mes pères, et qui ne professerai jamais de culte étranger »

M. d'Angiviller mourut dans l'exil. Quant à ma mère, ni les

(1) Voir I. note 9, page W

SOUVENIRS DU COMTE DE KEUIf.LY

événements prodigieux de cette époque, ni tant d'années qui s'écoulèrent, ne changèrent k rien à sa manière de sentir. Sa belle-sœur, M me de Neuilly deVerpillières, qu'elle avait toujours respectée autant qu'elle l'aimait, lui avait demandé de laisser ^ venir Clémentine auprès d'elle, pour la consoler dans ses vieux jours. C'était là, un grand sacrifice ; ma mère s'y était résignée pourtant, dans la pensée de l'avenir de ma sœur.

M- de Neuilly exprime en maints endroits la douleur qu'elle ressentit au moment où elle envoya sa fille à M- de Verpillièrcs. Clémentine, bien que trèsaffligée de s'éloigner de sa mère, éprouvait une joie toute naturelle dans sa position et à son âge, en pensant qu'elle allait rovoir la France, après une émigration de plus de onze ans. M-« de Neuilly ne comprenait pas cette joie; et c'était M. d'Angiviller, si inflexible, lorsqu'il s'agissait de lui-même, qui l'exhortait à s'y montrer indulgente, tout en demeurant ferme dans les résolutions qu'elle avait prises pour elle-même. 11 écrivait à celle qu'il appelait son amie et sa chère enfant :

Kiel, îi avril (a»nte ISlri).

« Je conçois vos peines : la séparation d'une fille que l'on chérit, l'incertitude de son sort; l'inconséquence de votre fils, excusable à son âge, mais qui, comme vous le dites, avoit un état honorable et une réputation de volonté et de courage, et qui peut-être va le quitter pour rien; je sens combien tout cela est douloureux pour le cœur d'une mère aussi tendre que vous. Je ne me rappelle pas qui est cette tante d'Achille dont vous me parlez. Mais reste-t-il à Vrécourt quelque chose qui n'ait pas été vendu? Dans ce cas, vos enfants peut-être pourroient en retirer quelque objet. Armez-vous de courage, au moins, ma chère enfant, et ne vous laissez pas abattre. Je sais combien tout cela est rude à supporter, mais on doit se roidir plus que jamais, quand on voit la lâcheté générale. Je vous avoue qu'elle m'indigne et me révolte, mais ne me gagnera pas. »

25 tuai (année Ami).

« Ce ne sont pas mes peines qui m'ont fait pleurer, ce sont les vôtres; je vous trouve si raisonnable, si noble, si sensible, que j'en ai réellement pleuré. Vos enfants, comme vous dites, sont de vrais

SOUVENIRS DU COMTK DE NEUIOLY.

enfants; je leur pardonne ; ils n'ont rien connu, rien aimé; ils ont été errants et vagabonds, ils croient trouver une patrie. «

« Je vous approuve en tout sur vos résolutions. Votre fils est bien jeune. Plaise au ciel que ces pauvres enfants retirent quelque chose, et que Clémentine le rapporte à sa mère (1)! »

Malgré tout ce qu'il en coûtait à la tendresse de ma mère pour vivre séparée de moi et de ma sœur, jamais nous ne pûmes la déterminer à venir nous rejoindre, et à s'éloigner de Hambourg. Elle y vivait de plus en plus isolée, au milieu de privations de toutes sortes, et sous un climat qui lui était en horreur, par quelque saison que ce fût; car l'hiver, elle était la plus souffrante et la plus malheureuse créature du monde; et l'été, elle trouvait qu'on grillait comme à Monaco, et môme pis, à cause de la pesanteur de l'air. Mais ce qui eut abattu tout autre courage, ce fut la persécution, qui ne l'épargna pas dans son lointain exil. En 1805, elle fut expulsée de Hambourg, brutalement, et sans aucun prétexte que celui de son hostilité inoffensive et muette au gouvernement despotique, dont l'étreinte s'étendait sur l'Europe entière. Rappelée bientôt, grâce au zèle et à l'influence de quelques-uns de ses amis, elle endura, plus tard, toutes les horreurs d'un siège; quand Davoust, enfermé dans Hambourg avec une armée décimée par les privations, les maladies et la disette, tint tête pendant huit mois aux forces russes et allemandes. Plusieurs banqueroutes l'atteignirent dans ses intérêts, et compromirent gravement la petite fortune qu'elle s'était faite. Nous la pressions, ma sœur et moi, de céder à ces tempêtes. Elle nous répondait d'un cœur toujours aussi ferme : « Rien ne me fera faiblir, je serai plus têtue que le malheur. » Elle continua de l'être, et ce fut, chose étrange ! ce fut le malheur qui céda.

(1) Clémentine de Neuilly était à Tessin, chez M B< la baronne de Lutzow, lorsque sa mère la rappela pour l'envoyer auprès de sa tante, M»* de Neuilly de Verpillières. Voir, sur sa rentrée en France, les correspondances citées, VIII, note 5, page 356, et suivantes.

SOUVENIRS DU COMTB DK NEU1LLY. 311

Telle était ma mère, quej'espère vous avoir bien fait connaître, ma chère Hélène. L'honneur, le désintéressement, le dévouement et la tendresse, étaient fortement enracinés dans ce cœur. Si parfois on eût été tenté de la trouver exaltée dans ses sentiments, exagérée peut-être, du moins elle paraissait toujours, ce qu elle était en effet, grande, généreuse, noble, et d'une dignité de caractère incomparable.

Je vous l'ai montrée aux prises avec le malheur; que ne puis-je vous dépeindre le bonheur qui couronna ses dernières années, et les consolations que la Providence lui réservait ! Il me suffira, pour vous les faire comprendre, de vous dire qu'elle revit la France rendue à ses bien-aimés Princes, et qu'il lui fut donné de serrer de nouveau ses enfants entre ses bras.

Au moment où elle fut expulsée de Hambourg, M-« de Neuilly écrivit à sa fille une belle et courageuse lettre, où son àme fière s'est peinte tout entière. L'intérêt qui s'attache à ce récit, le fera paraître court, malgré sa longueur.

M™ DE NEUILLY A SA FILLE

Alloua, ce 8 auuH 1805.

« Le lendemain ou surlendemain de la dernière lettre que je t'écrivis, ma chère enfant, il m'arriva un événement auquel je ne m'attendois guère, et auquel tu ne t'attends pas non plus. Je fus chassée de Hambourg, sous deux fois vingt-quatre heures, par l'ordre d'un M. Bourrienne, nouveau ministre de France à Hambourg; ainsi que MM. de Larcy, de Vaudremont, d'Esparbès, Maréchal, Picot, que tu as vu à Utrecht ; Morel, ce fou; un M. de Laroque, et quelques valets ou marmitons, partageant avec nous l'honneur de cette proscription. L'armée de Hanovre est à la porte ; et ce M. Bourrienne s'est servi de cet épouvantail, pour forcer le Sénat à commettre cet acte d'iniquité. C'est en tremblant d'un côté, et en pleurant de l'autre, que les pauvres diables de sénateurs et de préteurs, nous ont signifié l'ordre de quitter la ville, et de nous soumettre à la force, à leur exemple, crainte de plus grands malheurs, et pour nous et pour eux. Cet acte de despotisme, tel qu'au temps du tyran Robespierre, rien de pareil ne s'étoit fait dans une

ville impériale, neutre et libre, a soulevé tous les cœurs. Chacun, à commencer par les personnes les plus distinguées de la ville, les ministres des cours étrangères, les bourgeois, le peuple même, nous a donné des marques d'intérêt, de sensibilité, de regret, sur une barbarie contraire à toutes les lois du pays, aux droits des gens de tout l'univers, etc., etc. Le baron de Grote, ministre de Prusse ici, a mis toute la chaleur de l'amitié et tout son crédit à nous servir. Quoique ministre d'une puissance amie, il n'a jamais pu obtenir que dix jours de répit, pour que je misse un peu d'ordre à mes affaires, et la promesse de M. Bourrienne, d'écrire à Milan, et à M. Fouché (de qui le coup est parti), pour lui rendre compte des témoignages de M. de Grote, en notre faveur. Le fait est, que l'on ne nous accuse de rien; que l'on ne peut fonder d'accusation ni sur des paroles, ni sur des écrits, ni sur des démarches indiscrètes ni répréhensibles le moins du monde, et que l'on n'en peut vouloir qu'a nos sentiments particuliers, dont on croit avoir la preuve en ce que nous n'avons point fait de soumission au gouvernement françois.

a J'avoue mes sentiments très-volontiers, quoique je n'en doive compte à personne. Mais tels qu'ils soient, je défie que ma conduite soit prise en défaut; car je ne traite et ne m'occupe d'aucune atîaire du dehors, ni d'intrigue d'aucune sorte; m'embarrassant aussi peu des rois, princes et empereurs de nouvelle fabrique, que s'ils n'existoient pas. Mais ne voulant point avoir affaire à eux, rien réclamer d'eux, rien tenir d'eux, ni aller vivre sous leurs lois, je n'ai que faire de m'y soumettre, de les reconnpître, de prendre la qualité de leur sujette, non plus que de l'empereur de la Chine, ou du roi de Maroc. Ceci est donc une vexation des plus ridicules, et une tyrannie atroce ; et si l'on croit ramener ainsi les cœurs, on a grand tort. Il n'y a que les âmes viles et lâches, qui fléchissent sous le joug de la violence et de la persécution. La mienne n'est pas de cette trempe : il s'en faut ; et tout cela me porte à concevoir la sainte opiniâtreté du martyre!

« J'ai ma maison, et tout ce que je possède, à Hambourg; et j'ai pris un logement à l'entrée de la ville d'Altona. La fille qui me sert, demeure là-bas, veille à mon dépôt, garde la maison, et y restera tant qu'on ne l'en chassera pas. Moi qui suis un peu. du régiment de Champagne, et me moque de l'ordre, je vais donner un coup-d'œil à mes affaires, quand je le juge à propos. J'en ai prévenu messieurs du Sénat, en leur disant qu'en attendant que je sois pendue sous le bon plaisir de MM. Fouché et Bourrienne, il falloit que je vive, et que je fisse honneur à mes affaires jusqu'au

SOUVENIRS DU COMTK DE NEU1LLY. 3-43

dernier moment. Ils m'ont répondu qu'après avoir fait ce qu'ils ont été forcés de faire, ils ne feroient point de perquisitions. En conséquence, je fais mes petits voyages. C'est de la fatigue, du dérangement, de la dépense, des entraves à mes affaires; mais tout n'est pas perdu du moins, tant que cela pourra aller comme cela, et jusqu'à la réponse de Paris, s'il y en a une. Tu remarqueras que tous les proscrits sont des non-soumissionnaires; et que Ion a laissé et laisse tranquilles tous autres individus, de quelque opinion qu'ils aient été, et qu'ils aient manifestée hautement.

a J'ai tardé à te mander ma situation, mon enfant, espérant qu'elle changeroit bientôt ; mais comme je vois que cela prend la tournure de traîner en longueur, je te veux instruire, pour que tu ne le sois pas par hasard, et d'une manière plus inquiétante.

« L'abbé d'Esparbès, qui porte toute sa boutique avec lui, c'est-àdire qui vivoit de ses leçons, a pris le bon parti, et s'en est allé en Russie ; moi qui ne possède rien que des chiffons, et qui n'en tire que ma subsistance journalière (tout l'argent qui en provient, y retournant pour entretenir et alimenter mes affaires), je n'ai pu, à mon grand regret, suivre ce bon exemple. Tout ce que je désirerois, serait d'être si loin de toute cette maudite race, que je n'en entendisse plus parler. Il faut qu'ils soient enragés vraiment, pour venir persécuter douze ou treize individus obscurs, paisibles, et purement laborieux. Qu'ils nous fusillent ou nous étranglent, s'ils ne veulent pas souffrir que nous ayions un asile sur la terre; cela sera moins barbare que de nous poursuivre, et nous ruiner une seconde fois. Ne voilà-t-il pas une belle victoire pour un homme sur lequel pleuvent les couronnes, que celle qu'il remporterait sur une poignée de gens comme nous, dont l'opinion ne lui est pas plus à craindre qu'à désirer. Ce n'est pas nous, dont on doit se défier ; mais bien plutôt de ceux pour lesquels la foi des serments n'est comptée pour rien; et qui se donnent aussi facilement à Dieu qu'au diable, quand leur intérêt y entre pour quelque chose (1). .

Hambourg, 20 octobre 18a'i.

« Au travers tous les tracas d'affaires et de devoirs que j'ai eus à remplir ici à mon retour, je ne puis me rappeler, ma chère amie,

(1) H. de Bourrienne, après avoir été d'abord l'instrument de la persécution envers U m * de Neullly, devint, dans la suite, un de ses plus dévoués amis. (Voir VHI, note 6.)

si je t'en ai fait part. Grâce à l'intérêt soutenu des ministres de Prusse et d'Espagne, de leurs femmes et de tous les gens honnêtes de la ville, qui ont joint leurs pressantes sollicitations à celles-là, ils ont obtenu mon retour : celui des autres victimes, aussi innocentes que moi, s'en est suivi. Nous sommes tous tranquilles, et espérons rester tels; n'étant pour rien dans les événements politiques; et toute notre ambition étant de rester obscurs et ignorés. Mon affaire s'est terminée heureusement dans les formes qui me convenoient le mieux : c'est-à-dire, sans que j'eusse à m'en mêler, et sans avoir à faire aucune démarche personnelle, ce qui m'auroit beaucoup coûté de peine et de répugnance. Grâce au ciel, j'en suis

sortie sans avoir vu le visage de l'ennemi

. . Je suis bien sensible au témoignage de ton bon cœur, qui t'a portée à m'offrir de vendre ton argenterie, mais je n'accepte point cette offre. Garde le peu que tu as, mon enfant; je voudrois faire assez bien mes affaires, pour y ajouter un jour. Il faudroit que tous moyens d'exister me fussent fermés, pour me déterminer à écorner les tiens. Mon ancien Maître, apprenant, par la renommée, que j'étois victime de ma fidélité, m'a fait passer un secours de quarante louis, qui ma flattée encore plus qu'il ne m'a été utile. Je ne l'avois ni sollicité, ni fait solliciter, n'ayant nul rapport avec lui, vu ma situation et la sienne. Cette bonté attentive et paternelle m'a touchée sensiblement. »

Je reviens aux journées qui précédèrent mon départ de la petite ville de Braunau. Le bureau de la guerre m'accorda enfin une permission de quatre mois. Je la reçus avec une joie fort grande, le 1 er novembre, jour de la fête de tous les Saints. J'écrivis aussitôt à M. de Champagny, pour lui rappeler ses offres obligeantes. Huit jours après, je reçus de lui une réponse des plus gracieuses, avec un passeport très en règle, et une lettre de recommandation très-pressante pour M. Lomond, préfet à Strasbourg.

Je m'arrangeai promptement avec un capitaine aux dragons de Lobkowitz, qui avait une calèche allemande, légère et commode. Je laissai mon chien et une partie de mes effets chez les bons Mûller, ne voulant emporter que ce qui m'était indispensable; et nous partîmes, mon camarade et moi.

Nous passâmes par Munich, que nous visitâmes en détail. Je

pensai avoir à table d'hôte une affaire avec un officier de Chevau-légers bavarois. Heureusement qu'un officier supérieur de son régiment, qui vit qu'il avait tort, l'envoya aux arrêts. Nous traversâmes Augsbourg, Gûnzbourg, Stuttgard, Carlsruhe, où je me séparai de mon compagnon, qui était de Bade.

J'oubliais de dire qu'étant partis de Augsbourg, vers neuf heures du soir, par un beau clair de lune, nous traversâmes un bois. L'un de nous devait veiller, pendant que l'autre dormirait; nos armes étaient prêtes. La voiture était fort basse, avec une capote et un tablier ; nos malles étaient attachées derrière, avec une double chaîne en fer. Nous allions lentement à cause du sable, et c'était mon tour de faction. Il me sembla entendre le grincement d'une lime de fer. Je ne pus rien voir par le vasistas, que les bagages dominaient. Je me penchai hors de la voiture, et je distinguai l'ombre d'un homme penché sur nos malles. Je saisis mon pistolet; je détachai le tablier, et criai au postillon d'arrêter, en m'ôlançant hors de la calèche. L'individu sauta lestement à terre, et prit la fuite. Je lui tirai mon coup, et ne le vis plus. L'avais-je atteint? c'est ce que j'ignore, et nous ne fûmes pas curieux de nous en assurer. Nous continuâmes notre route, non sans avoir vérifié que les chaînes qui tenaient nos malles, quoique entamées par la lime, ne couraient pas risque de se rompre.

Je fis une pointe à Rastadt, et j'arrivai à Kehl, où je couchai, parce qu'il était trop tard pour entrer à Strasbourg. J'y soupai avec deux émigrés, que j'avais connus à Coblentz. L'un était en règle, et rentrait en France sous son nom; l'autre avait des papiers sous un nom supposé.

La douane visita légèrement mon bagage, prit mon passeport, et me donna en échange une carte avec laquelle je devais me présenter le jour même, ou le lendemain, à la mairie. Je descendis à l'hôtel de l'Esprit, fort renommé en Allemagne.

Je ne saurais exprimer les sensations que j'éprouvai en me voyant en France. J'étais trop jeune quand j'en étais parti, et

SOUVBNIHS DU COMT15 DE NEUILLY.

trop indigné des horreurs commises pendant la révolution, pour sentir mon cœur battre au mot de patrie. Ce nom de république m'était odieux, et ces inscriptions sur tous les murs, portant : liberté, égalité, fraternité ou la mort! me faisaient frémir d'horreur. Je me croyais dans un pays de cannibales. Je mangeai à table d'hôte, et je ne parlai qu'allemand. Un quidam, que je supposai être un espion, me combla de politesses, et chercha à me faire causer : je jouai serré, et il en fut pour ses compliments et une bouteille de Champagne, qu'il paya. Le lendemain, après déjeuner, je fus à la mairie, et je lus sur toutes les portes : Ici on s'honore du nom de citoyen, et on se tutoyé. Fermez la porte, s'il vous plaît.

On me conduisit devant le maire, M. Hermann, gros papa, bien nourri, et de bonne mine. Après lui avoir remis ma carte, qui était l'extrait de mon passeport, il m'invita à passer au bureau des émigrés, où on me la délivrerait. Je me récriai que je n'avais que faire là, que j'étais officier au service de S. M. l'Empereur et Roi, et qu'ayant un passeport en règle, visé par l'ambassadeur français, je ne m'attendais guère qu'il fallût tant de cérémonies pour me laisser continuer mon voyage. J'eus beau dire, il fallut en passer par ce qu'il voulait, et me laisser conduire vers ce maudit bureau, dont le chef était un moine renégat, mielleux, poli à outrance, et complimenteur. Je reconnus sur son visage le trait de fausseté, que m'avait fait observer Lavater. 11 me vanta les dispositions du premier consul à la clémence, et ajouta que les émigrés devraient les reconnaître en se dévouant à sa personne, etc

Je lui laissai débiter une foule de lieux communs, qu'il avait appris par cœur, et à la fin, je lui demandai où il voulait en venir avec tout cela. Je vous ferai remarquer, que je n'avais parlé qu'allemand, quoiqu'il m'eut, à différentes fois, parlé français. 11 se leva, fut chercher deux gros volumes in-folio, portant l'un la lettre B, l'autre la lettre N. 11 les feuilleta, et me montra du doigt: Brunet Neuilly, Ange-Achille-Charles ; et, Neuilly, ci-devant comte, avec mes prénoms. — Il est inutile de

SOUVENIRS DU COMTE DE NEUILLY. tel

dissimuler plus longtemps, me dit-il, vous voilà inscrit tout du long sur cette liste, ainsi que M m< votre mère et M Ue votre sœur. Ainsi le mieux est d'en convenir.

Je le regardai fièrement, avec beaucoup de calme. — Je ne suis habitué ni d'humeur à me laisser longtemps ennuyer, lui dis-je ; et sous l'habit que je porte, je prétends n'être molesté ni tracassé en aucune façon. Je vous répète que mes papiers sont en règle : mon passeport m'astreint à le montrer à toute réquisition légale, et à prévenir le préfet dans le département duquel je séjournerai; mais si je dois essuyer tant de difficultés pour pénétrer en France, et subir une enquête à chaque pas que je ferai, je renonce à mon voyage. Rendez-moi mon passeport, et je m'en retourne à mon régiment. Je saurai après, ce que j'aurai à faire, et ce que je dirai à l'ambassadeur, de la signature duquel on semble faire si peu de cas.

L'homme de police, qui avait plus d'insolence que de caractère, fut imposé par mon ton, et surtout par l'expression de ma figure ; et après avoir balbutié quelques mots : — Le citoyen préfet décidera de votre affaire, dit-il, je vais vous faire conduire près de lui. — Que ne le disiez-vous plus tôt, au lieu de me faire toutes vos histoires? repartis-je; je compte aller lui porter une lettre de S. E. M. de Champagny. — Mon homme me donna pour guide un valet de ville, et me fit suivre de loin par un bon gendarme, qui devait veiller sur moi, et remettre mon passeport au préfet, dans le cabinet duquel je fus aussitôt admis. Le général commandant la place était avec lui. Il eut un air glacé en lisant mon passeport et un petit bout de rapport; mais sa figure se rasséréna, quand il eut jeté les yeux sur la lettre de M. de Champagny. Il m'avança un fauteuil, et une conversation en français, h laquelle le général prit part, s'établit entre nous. 11 m'assura que rien ne s'opposerait à mon départ quand je le voudrais, mais qu'il espérait que je lui ferais l'honneur de dîner avec lui. J'acceptai, et il engagea le général à être des nôtres.

Je retournai à l'hôtel, et en montant l'escalier, que descen-

3iS

dait en même temps un officier de hussards, je sentis deux bras qui m'étreignaient. Je levai les yeux, et je reconnus La Biffe, aide de camp du général Decaen, que j'avais connu au quartier général de Moreau. Nous nous embrassâmes, et je lui expliquai la cause de ma venue à Strasbourg. 11 voulut me donner à dîner ; mais lui ayant dit que j'étais invité chez le préfet, il exigea que la journée du lendemain lui appartint tout entière. Il fallut bien le lui promettre.

Je me mis en grande tenue, l'écharpe autour du corps, et je m'acheminai chez le préfet, où je trouvai nombreuse compagnie. Il me présenta à sa femme, qui était fort bien, sous tous les rapports. Les généraux Decaen et Richepanse me reconnurent et me firent un aimable accueil. Après un bon dîner, M me Lomond m'offrit une place dans sa loge, en me priant de l'accompagner au bal, après le spectacle. Je me laissai faire; je dansai beaucoup, ris et causai de môme. M. et M me Lomond eurent l'extrême bonté de me jeter à ma porte, en exigeant la promesse que je reviendrais les voir, soit pendant mon séjour, s'il se prolongeait, soit en repassant. Ces attentions commencèrent à me raccommoder un peu avec la France.

Deux jours après, je pris la route de Franche-Comté, pour me rendre chez mes tantes de Vomas et de Neuilly, auxquelles j'avais écrit de Strasbourg. Pour commencer, je mis le cap sur Joinville, où demeurait la première.

Ma tante de Vomas, malgré ses soixante-dix-huit ans, était encore belle, d'une santé parfaite, et gaie comme à vingt ans; elle me reçut à bras ouverts. Jamais elle n'avait eu d'enfants, ayant épousé, n'étant plus très-jeune, le comte de Vomas, maréchal de camp des armées du roi; un vieux galant, devenu infirme, fâcheux de caractère, et tombé dans une dévotion outrée. Les deux époux, si l'on en croit ce que racontaient les méchantes langues, n'avaient point fait un paradis de leur maison : ils se chamaillaient dévotement du matin au soir ; elle, vive et gaie ; lui, chagrin et peu endurant. Ce qui plus tard n'empêcha pas la bonne dame d'avoir un culte pour la

mémoire de son mari défunt ; elle le regrettait toujours, et ne parlait de lui qu'avec attendrissement.

Elle me tint en chartre privée, jusqu'à ce que je lui eusse conté toutes mes aventures, qui me parurent tour à tour l'amuser ou l'intéresser beaucoup. Dès le soir de mon arrivée, elle me présenta à ses connaissances. La société de Joinville était peu nombreuse, mais agréable. Indépendamment des dîners et des soupers, on se réunissait tous les jours, sans cérémonie ; et ceux qui n'avaient rien à faire, passaient leur vie en visites. Dans les environs, se trouvait le château de Brachey, où l'accueil le plus cordial m'attendait chez les Montangon, mes parents, qui l'étaient aussi de M l,e de Coucy (plus tard, la duchesse de Reggio).

Au bout d'une semaine, je passai d'une vieille tante près d'une autre, et j'en fus reçu avec les mêmes marques de tendresse, quoique celle-ci ne m'eût jamais vu. Elle me regarda longtemps, me prit par la main, et me mena près du portrait de mon oncle, auquel elle prétendit que je ressemblais, comme deux gouttes d'eau. C'était une petite femme toute courbée, mais vive, alerte, la physionomie expressive. Elle avait de l'esprit naturel, peu d'acquis, et racontait gaîment une foule d'anecdotes. Je ne fus pas sitôt arrivé, qu'elle me constitua maître de la maison, et ce n'était pas de trop, car elle était volée comme dans un bois. J'eus bientôt réformé les abus, et mis les choses sur un bon pied; après avoir chassé deux fripons mâle et femelle, qui se gorgeaient à ses dépens. J'établis une discipline et une exactitude militaires, et tout alla bien. Les maisons du village ne furent plus alimentées de pain, de lard, de beurre et autres denrées ; les journaliers n'arrivèrent plus deux heures après le lever du soleil. Je remplaçai un mauvais garde par un ancien soldat, qui n'avait pas froid aux yeux, et bien m'en prit.

Verpillières est situé sur la rivière de l'Ource, à une lieue environ de la petite ville d'Essoies, qui était habitée par ce qu'on peut trouver de plus mauvais dans la classe mitoyenne :

350 SOUVKNIIIK 1IC COMTE IÏE NEUILLY.

espèce insolente, jalouse, sans honneur, sans religion, sans principes, et qui sacrifie tout aux intérêts matériels. Une dizaine de ces faquins aimaient la chasse, et s'y livraient avec un contingent, de chacun un chien. Nous avions environ trois cents arpents de bois qui joignaient une étendue beaucoup plus considérable, appartenant à l'État. Ces particuliers avaient contracté l'habitude de venir chasser sur nous, sans avoir l'honnêteté d'en demander permission : ils affectaient même de sonner de la trompe en passant au bout de l'avenue du château. Je ne fus pas long à mettre fin à cette impertinence; ma tante avait essayé de m'en détourner, en me disant que je courrais des risques. Cela ne m'arrêta pas, comme vous pouvez le croire.

Ma mère, en quittant la France,' avait confié au brave et loyal Millot, notre jardinier en chef, un dépôt d'argenterie, bijoux, linge, etc. Après notre départ, les vautours du district s'étaient abattus sur notre pauvre château, et avaient mis sous les scellés, dans une chambre, le gros linge, la literie, les pendules, enfin tout ce qui pouvait être transporté, pour en faire une vente; tout était entassé pêle-mêle, et sans inventaire. Millot, homme froid et grave, avait un attachement profond et sincère pour nous, mais il n'était pas expansif. N'inspirant point de soupçons à la canaille dominante, et étant d'une probité reconnue, il fut nommé gardien des scellés. Il connaissait à fond le château, et il savait qu'un cabinet, attenant à la chambre où on avait logé la plus grande partie du mobilier, avait une porte qui avait échappé aux furets révolutionnaires, et communiquait aux autres appartements. Il en profita pour enlever peu à peu, pendant la nuit, tout ce qu'il put emporter, et le cacha chez lui, dans l'espoir que nous ne tarderions pas à revenir. Le digne homme exposait sa vie ; et quoiqu'il eût femme et enfants, rien ne l'arrêta pour faire ce qu'il regardait comme son devoir. Il sauva également la plus grande partie des vases sacrés et des ornements de l'église. Dans notre siècle de progrès, trouve-t-on beaucoup de gens de ce calibre-là ?

Un autre dépôt plus précieux et plus considérable avait été envoyé dans quatre à cinq charrettes, recouvertes de foin, à Neufchâteau, chez une personne dont j'épargnerai la mémoire et tairai le nom. C'était un homme à qui mon père avait autrefois rendu service, et qui se trouvait notre obligé, de toutes les façons. Ma mère le considérait comme lié envers nous par une reconnaissance dont il avait donné, dans l'occasion, quelques preuves affectées. Elle croyait à sa probité, et se fut fâchée si l'on se fut avisé de le prendre pour un hypocrite. Il l'était pourtant, et infâme aussi, car jamais il ne rendit rien de ce dépôt de confiance : il se l'était approprié, et il le garda pour lui.

Millot, au contraire, n'eut pas plutôt appris mon arrivée à Verpillières, qu'il s'y rendît, m'apportant cinquante louis, dont il présumait que je pouvais avoir besoin ; sachant que d'ordinaire les émigrés n'étaient pas en fonds. Heureusement, j'avais une assez jolie somme dans ma poche. 11 fallut que je la lui fisse voir, pour motiver mon refus. Cet homme excellent me pressa de venir à Vrécourt, où les trois quarts des habitants désiraient me voir, et pour me remettre le dépôt. Nous partîmes ensemble, et ce fut chez lui que je descendis.

Tout le pays était venu à ma rencontre. La plupart des habitants me reconnurent. Tous me demandèrent avec une affection qui me toucha au fond du cœur, des nouvelles de ma mère et de ma sœur. On fit, quelques jours après mon arrivée, un service pour mon père, où tous les curés des paroisses dont il avait été seigneur se firent un devoir d'assister, ainsi qu'un nombre si considérable de nos anciens vassaux, que l'église ne put les contenir. Sa tombe se trouve dans une des chapelles de cette église; je ne m'y agenouillai pas sans une profonde émotion.

Je fus voir nos anciens amis, MM. le marquis de Ville, baron de Thumery, de Landrian, et surtout de Tillancourt, avec lequel j'avais été si lié avant l'émigration.

château de Vrécourt n'était pas vendu, mais entièrement

dévasté ; et comme je vous l'ai dit en commençant, il était envahi par une foule de gens qui avaient trouvé bon d'en prendre possession, et de s'y installer comme chez eux. Les forges avaient été acquises par les anciens administrateurs.

Mil lot me pressait de commencer mes démarches pour réclamer nos bois, et il ne doutait pas du succès, parce qu'au moment où la loi révolutionnaire spoliait les émigrés, ma sœur et moi étions mineurs.

Je fus passer quelques jours à Chaumont, où je vis M. Gottenet, ancien conseil de mon oncle, qui insista pour que j'allasse à Paris solliciter ma radiation, avant de demander le renvoi en possession de nos bois. Ne pouvant rien objecter à cet avis, qui en effet était le seul raisonnable, je m'y rendis. Mais avant d'entreprendre le voyage, je passai à Verpillières pour revoir ma vieille tante, et je retournai à Vrécourt, dont je ne m'éloignais qu'avec regret.

En effet, un séjour de quelques mois passés en France, avait éveillé dans mon cœur une foule de sentiments que je ne m'étais pas encore connus. A Vrécourt surtout, les témoignages d'affection des habitants, l'accueil de nos anciens voisins et des amis de ma famille, la vue des lieux où s'était écoulée mon enfance, et jusqu'à cet étonnement d'entendre autour de moi, à chaque instant, parler ma langue maternelle, au lieu des idiômes étrangers, qui m'étaient si familiers cependant, tout cela m'impressionnait d'une manière aussi vive qu'inattendue, me captivait insensiblement, et me rattachait au sol natal.

Je tenais ma mère au courant de tout ce que je voyais et de tout ce qui m'arrivait. Elle ne désapprouvait pas mon projet de faire un voyage à Paris, pour tenter quelques démarches; mais elle se montrait fort peu confiante dans le succès que j'en espérais. La suite me prouva qu'elle ne s'était pas trompée ; mais comme à ce moment, je me flattais d'un résultat meilleur, je dois dire que son incrédulité me paraissait venir d'un parti pris, et me contrariait. Quoiqu'il dût advenir, ma mère m'en-

gageait toujours à tirer de France tout ce que je pourrais, et à revenir en Allemagne. Ma chère Clémentine, au contraire, me laissait deviner le désir qu'elle avait de rentrer, de me rejoindre, et d'accepter l'asile que notre tante de Verpillières lui offrait.

Cette manière de voir si différente, de la part des deux personnes qui m'étaient ce que j'avais de plus cher au monde, me jetait dans une étrange agitation. Moi-même au fond, j'étais tellement combattu, que pour la première fois de ma vie, plus je réfléchissais, plus je me sentais irrésolu. Qui m'eut dit alors, que je ne devais jamais revoir l'Allemagne, m'aurait grandement affligé et plus encore surpris. Cependant, sans que j'en fusse le maître, quelque chose parlait très-haut au fond de mon cœur : j'écoutais, je m'interrogeais ; et vivement ému, je finissais toujours par conclure, que désormais il ne me serait plus possible de vivre éloigné de mon pays.

NOTE S

NOTE. 1. — M m " DE NEUILLY A SA FILLE.

Hambourg, 20 juillet 1798.

o Le marquis d'Ambert, père de Nina, vient d'être condamné à mort, et fusillé comme émigré, quoique rentré en 92, et n'ayant jusqu'ici point passé pour tel, et ayant même été employé comme citoyen par la république. M me d'Ambert a fait l'impossible pour sauver son mari ; Nina a été demander un sursis de quelques heures à l'exécution du jugement, protestant que sa condamnation étoit le fruit de l'erreur, et se plaignant que la commission militaire avoit refusé un défenseur à son malheureux père. Elle a demandé en vain une commission, pour faire un rapport séance tenante sur ces illégalités. Ces cannibales n'ont rien voulu entendre; on est passé à l'ordre du jour. L'infortunée n'a plus de père. La rage contre les émigrés est pire que jamais. Les visites domiciliaires sont ordonnées pendant un mois dans toute la France. »

NOTE 2. - M ,,,e DE NEUILLY A SA FILLE.

Hambourg, ce 9 juin {année 1799 oh 1800).

« Fizeaux part ; il a fermé sa maison, et tout le monde défile. Hambourg ne sera bientôt plus que ce qu'il étoit jadis, c'est-à-dire pas grand'chose. Notre vie sera peu agréable. Un ami aimable me reste, le marquis de Dunes. Hivarol vient aussi me voir assez souvent, le soir, et puis la maison d'Asfeld, pour les nouvelles et les caquets. Gomme ils sont bien logés et aisés, c'est le point de réunion.

Rivarol passa plusieurs années à Hambourg. On trouve de curieux détails sur sh fin, dans une lettre datée de Berlin, qui ne porte pas de signature, et qui

est écrite ù M B * de Neuilly, par un de ses cousins, vraisemblablement le comte d'Adhémar, qui avait été aide-de-camp du duc de Berry, à l'armée de Condé.

ItnliH, ce 2;i mai 18M.

h Vous êtes, ma belle dame, la plus aimable, la plus spirituelle des cousines. Eh bien ! ce n'est point assez, il faut que vous soyez encore la plus indulgente. Voici un grand mois que je dois vous répondre

« Vous me demandez quelques

détails sur ce pauvre Rivarol. Vous l'aviez très-bien jugé : son cœur étoit aussi bon, que sa langue quelquefois l'étoit peu. Bon fils, bon père, bon ami, c'est un hommage que je lui dois; et sa société journalière étoit aussi douce qu'aimable. Fêté, caressé, par toutes les belles dames de notre superbe ville, il a été victime des coulis, truffes, et bonbons, qu'on lui prodiguoit. Il est mort comme Vert- Vert. . . .

Attaqué d'un êrésypèle à la tète, malgré tout ce que j'ai pu lui dire, il ne s'est pas assez soigné dans sa convalescence : l'humeur bilieuse qui le dominoit, déterminée par un gros rhume, s'est jetée sur sa poitrine; et dès les premiers jours de sa seconde maladie, il n'y avoit plus moyen de le sauver. Sa tête étant prise, il n'a point eu connoissance de son état, et a très-peu souffert. Je ne l'ai pas quitté : entouré de ses amis et des miens, il a fini en nous souriant. Son busteque j'ai fait prendre, en garde l'empreinte. Pour ses papiers et ses affaires, il n'y avoit aucun ordre : j'ai tout rassemblé avec un de ses amis, et nous y avons mis de suite nos sceaux. Nous avons écrit à la famille et au fils, mais personne n*a encore paru. J'avoue que je suis mécontent de l'insouciance qu'on paroît mettre; et pour peu qu'on tarde, la justice s'emparera de tout, et Dieu sait ce qui arrivera.

Note. 3. — M. d'Angiviller eût retrouvé en France une famille nombreuse, empressée à entourer sa vieillesse de soins et de respects. En 1801, il n'avait pas encore perdu son frère aîné, le comte de Flahault; il avait un jeune neveu, héritier de son nom, fils unique et orphelin du comte de Flahault, mort sur l'échafaud, pendant la, révolution. ( La veuve de celui-ci, M me de Flahault, s'était remariée, en 1802, au baron de Souza, ministre de Portugal en France ). M. d'Angiviller avait ses nièces et petites nièces, MM m, '« de Gapellis, de Nadaillac, de Cintré, et leurs maris; son

neveu, le comte de La Bédoyère; et le duc d'Havré, son parent et son intime ami.

Dans une de ses lettres à M** de Neuilly, M. d'Angiviller raconte le trait suivant de M. de La Bédoyère :

Décembre 180i.

a C'est de mon digne et respectable neveu

La Bédoyère, que je tiens tous ces détails. Il faut que je vous dise sur le compte de celui-là, pour que vous l'aimiez, que malade et presque mourant depuis quinze ans, et n'ayant pu par cette raison sortir de France, il m'apporta, en 90, quatre-vingt mille francs, en me disant : a Mon oncle, quand on ne peut servir de sa personne,

on doit servir de ses biens : faites accepter cette somme! > On

y fut très-sensible, mais on n'en voulut point alors, en se réservant de les accepter. 11 vit avec 100,000 L. de rentes, dans ses terres en Brie, et retiré dans sa maison à Paris, avec la plus respectable et la plus sainte, et la plus douce, et la plus aimable des femmes, dont il a deux garçons, qu'il fait voyager avec un gouverneur vertueux et instruit, qu'il traite comme un frère. »

NOTE 5*. — M me DE NEUILLY A SA FILLE.

Hambourg, ce 15 février 1802.

« Ton frère me marque par sa lettre du 30 janvier, ma chère amie, que ses affaires ne sont pas plus avancées que'le premier jour. On lui fait espérer journellement sa radiation définitive, sans laquelle il ne peut rien faire, ni donner seulement sa procuration. Dieu veuille que tout en l'espérant, il ne l'attende pas des siècles! Au reste, il a obtenu une prolongation de congé, jusqu'en avril.

« 11 me charge de te dire qu'il espère aussi t'envoyer incessamment ton acte d'élimination ; que ma belle-sœur, ta tante, sera charmée de te garder et recevoir comme son enfant. Il me presse en conséquence, de te confier à quelque personne honnête et sûre pour le voyage; de le prévenir du lieu où tu te rendras en France, désirant se rendre au-devant de toi à Nancy ou ailleurs, et d'arranger les choses de manière à ce que vous puissiez être ensemble, au moins quelques jours.

« A***, le docteur Dietrick, Millot, Royer, ont été le voir, et lui

«OUVENinS DU COMTE DE NKUILLY.

offrir de loger chez eux à Vrécourt, quand il iroit, et l'assurer de raffection des habitants, en mémoire de votre père. A*** lui a dit s'occuper à disposer plusieurs acquéreurs à lui remettre leurs achats, et assuré qu'il donneroit lui-même l'exemple. (Il faut que le coquin ait donné le mauvais, pour se trouver dans le cas de donner le bon). Au reste, il est à savoir à quelles conditions tous ces gaillardslà se démettroient. Plusieurs font la simagrée de vouloir restituer, parce que cela est devenu de bon ton, et qu'ils veulent se réhabiliter dans l'opinion des honnêtes gens, et faire oublier, s'il se peut, leur scélératesse passée ; mais leurs offres sont telles, que les malheureux ci-devant propriétaires se mettroient la corde au col en transigeant avec eux. J'ai conseillé à Achille, et lui conseillerai de rechef, de prendre l'avis de M. de Tillancourt, et des personnes au fait des affaires, et qui n'ont jamais dévié dans leurs principes et leurs actions. Car il y a toujours à se défier de ces gens qui ont été de francs coquins et fripons, quand ils l'ont pu être tête levée, et qui ne chantent la palinodie, que depuis que la moralité semble prendre le dessus.

« Voilà l'état des choses, ma chère amie; c'est à toi de savoir s'il te convient de profiter de la bonne volonté de ta tante. Peut-être ta présence pourroit-elle être utile à tes affaires d'intérêt. Sur cela, je ne puis te conseiller et te diriger que d'une manière très-incertaine, ton frère n'ayant que des données vagues et basées sur de simples propos ; mais enfin, si ta présence n'est pas utile, elle ne pourroit pas nuire; et dans cette incertitude, il n'y auroit pas d'inconvénient à l'essayer, ce me semble. Le cas où tu perdrois l'une et l'autre de tes tantes, avant que tu eusses récupéré quelque chose, serait possible et très-fàcheux. Encore, ignoré -je dans quelle position est M roe de Vomas, retirée à Joinville. Ello ne doit pas être brillante, car presque tout ce qu'elle avoit, autant qu'il m'en souvient, étoit placé à fonds perdu et rentes viagères ; et les caricatures sur les rentiers nous ont appris qu'ils étoient plus misérables que les misérables émigrés. Je te dis le pour et le contre, ma chère enfant, parce qu'il y a de l'un et de l'autre dans le parti que tu as à prendre ; ou du moins, que je l'aperçois ainsi. ■»

Hambourg, 10 mars 1802.

« Je vois une grande difficulté à ton voyage, ma chère amie, en ce que je ne connois en ce moment qui que ce soit avec qui tu pourrois faire la route; car il ne reste de femmes ici que M 0 * d'Asfeld

et moi : et point d'hommes âgés ou assez de ma connoissance pour pouvoir te faire accompagner, dans le cas où ils partiraient. D'ailleurs, tu n'as pas encore d'acte d'élimination, ou surveillance, ou passeport, qui en tienne lieu ; et personne ne voudrait se charger de toi, pour risquer d'être arrêté ou tracassé aux frontières, par rapport à toi. On laisserait un homme s'en tirer comme il voudrait ou pourrait; mais on ne laisse pas une jeune personne, dont on prend la charge, en arrière. Ne te flatte pas trop, mon enfant, que ces difficultés soient levées au gré de tes désirs et de ton impatience ; tu vois que ton frère, qui est sur les lieux, n'étoit pas plus avancé à l'époque de sa dernière lettre, que le jour de son arrivée; et j'ai vu des gens auxquels on annonçoit les plus belles choses du monde, qui en ont attendu l'effet, six mois, huit mois, un an. »

Hambourg, ce 43 tuant (année I8W2).

a Je viens de recevoir, chère enfant, une lettre de ton frère, qui m'envoie une copie de mon acte d'élimination, et me dit qu'il t'envoie, par le même courrier, le tien, pour te servir de passeport.

« J'ai parlé au vieux M. de Montigny, qui compte rentrer en France dans la belle saison. Il ne sait pas si ce sera à la fin du mois prochain, ou en mai; cela dépend de tout plein de petites circonstances. Il ira de compagnie avec toi, avec plaisir; et tu seras honnêtement et sûrement accompagnée par ce vieillard respectable ; mais il ne va point en Champagne, comme je le croyois; il va droit à Paris ; et il faudrait que tu y allasses aussi, pour ne pas te trouver seule en chemin, sur la frontière. Ceci n'est pas une grande difficulté à vaincre, et ferait peu de différence pour la dépense.

« Ton oncle s'est prêté de très-bonne grâce à t'aller chercher, quand il en sera temps, à Bùchen ; j'écrirai donc incessamment, ma chère amie, à M. et à M me de Lutzow, afin qu'ils aient la bonté de te faire conduire jusque-là. Je n'ai pas besoin de te dire, mon enfant, que ce sera un temps bien doux pour moi, que celui que nous passerons ensemble, et qu'il faudra tout le désir de ton bonheur pour m'engager à te laisser éloigner de moi. Ici, d'un jour à l'autre, nous pouvions nous réunir : ce n'étoit pas une séparation, à proprement parler ; au lieu qu'une distance prodigieuse nous séparera réellement. Puisse du moins un sacrifice aussi cruel te devenir utile! ce sera mon seul motif de consolation. Adieu, mon enfant, nous nous verrons bientôt, je ne voudrais songer qu'à cela. Je t'embrasse de toute mon âme. »

Hambourg, ce 30 mars (année 1802).

« Ma chère enfant, j'écris à M. et à M ,ue de Lutzow, par ce courrier, pour te redemander, et leur exprimer ma reconnoissance ; ce que je ne fais pas aussi bien que je le sens; car les obligations que nous avons à ce digne couple, sont au-delà de l'expression. Je les prie de faire les arrangements de ton départ. Aie bien soin d'écrire très-lisiblement le nom de l'endroit où l'oncle Rey devra l'aller chercher, car je suis brouillée avec les noms allemands. S'il étoit possible d'y joindre la route de Hambourg jusque-là, ce seroit parfait: car les coquins de carrossiers abusent de notre ignorance, pour nous pressurer. Fais attention que le jour de ton départ ne tombe pas sur un dimanche ou fùte ; car c'est un jour où les voitures sont d'un prix fou. Observe bien que j'aie le temps de recevoir ta lettre, faire les arrangements de voiture, prévenir l'oncle un peu d'avance, pour qu'il prenne ses mesures en conséquence. Souvienstoi bien, bonne Clémentine, de tout ceci, je t'en prie.

i Prends congé par écrit de tous ceux qui t'ont fait amitié, et que tu n'es pas à portée de voir : c'est une chose convenable; il faut toujours bien finir, tant qu'on peut. Je te conseille d'écrire du moins à la princesse Charlotte, pour le même motif, et au prince héréditaire. Si tu crains d'écrire à la duchesse, fais lui offrir tes hommages par ses enfants. Souviens-toi qu'ils t'ont donné asile dans leurs états, dans un temps et à une époque où il étoit interdit d'en donner aux émigrés : c'est un motif de témoigner de la reconnoissance et de prendre congé. Fais-moi donc ce plaisir, mon enfant; et si tu me marques d'écrire à la jeune princesse, j'écrirai à la duchesse, pour toi et pour moi, en cette occasion.

« Je me réjouis d'avance de te voir, chère fille à moi, malgré mon cœur déchiré de la pensée que ce bonheur précédera une séparation véritable; et si je ne te voyois pas aller habiter cette malheureuse France, encore fraîche émoulue des crimes les plus atroces! Adieu, chère enfant, nous nous verrons bientôt; en attendant, je t'embrasse très- tendrement, mille et mille fois.

o Je n'ai pas besoin de te recommander de montrer beaucoup de tendresse et de reconnoissance à M. et à M me de Lutzow, car je sais que tu as beaucoup de l'un et de l'autre; mais fais en sorte seulement, qu'ils en soient bien convaincus. Adieu, adieu. Je ferai mettre ton lit dans ma chambre, afin de causer soir et matin, et de profiter de tous les moments. »

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