LE COMTE DE BÉON A LA COMTESSE DE NEUILLY
• C'est avec trop de satisfaction, Madame la Comtesse, que je rends témoignage au zèle et à la bonne conduite de Monsieur votre fils, pour ne pas vous marquer le plaisir que j'ai d'apprendre que sa santé lui permettra de recommencer une nouvelle campagne avec moi, et poursuivre de nouveau à outrance les affaires de nos malheureux Maîtres. Je lui en faciliterai les moyens, comme vous le désirez, en lui procurant un nouveau cheval commode et facile. Je sens le prix que vous y mettez, et il me suffit, pour que je désire ardemment remplir son intention, et par là prouver mon attachement pour M. de Neuilly, et mon respect et ma soumission à vos ordres. Comme votre fils, je lui dois des égards ; et comme mon camarade, je lui donnerai les soins de l'amitié.
Rendez justice, Madame la comtesse, à la sincérité de mes sentiments et au respect avec lequel je suis,
Madame la comtesse,
Votre très-humble et très-obéissant,
Comte de Béon.
De La Haye, le 15 Janvier I7'J4. 4
Depuis que je faisais la guerre, je n'avais encore assisté qu'à des affaires partielles, quoique sanglantes. Je n'avais jamais vu de bataille rangée, et je désirais ardemment en voir livrer une. Mon vœu fut accompli.
La lettre suivante, transmise à M"» de Neuilly et conservée par elle, a été écrite après une de ces affaires partielles, quoique sanglantes, dont parle M. de Neuilly.
LB COMTE DE BÉON AU COMTE d'ANGIVILLER.
C'est avec satisfaction, Monsieur, que je vous rassure sur le sort de M. de Neuilly ; il est avec les braves volontaires de mon corps, qui viennent en effet de soutenir la réputation de vrais chevaliers françois ; mais je suis inconsolable de la perte de quelques-uns d'eux.
M. de Rey est en congé depuis quelque temps ; je n'en ai pas de nouvelles.
Veuillez, je vous prie, rassurer M»* la comtesse de Neuilly, et lui faire agréer mes hommages respectueux.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur, avec un parfait attachement,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Comte de Bêon.
Mous, le 31 de mai 1704.
L'armée française de Sambre-ct-Meuse avait investi Cliarlcroy ; la nôtre, sous les ordres de M. de Clairfayl, s'ébranla pour faire lever le siège (1). J'étais, dès la veille, d'ordonnance près du prince de Reuss. On se mit en marche dès minuit; et à la pointe du jour, les lignes étaient formées. La fusillade des tirailleurs, accompagnée de quelques coups de canon, commença le bal.
Mon prince, avec ses aides de camp et ses ordonnances,
(t) Le 16 juin 1794, Cbarleroy fut investi par l'armée de Sambre-et-Meuso, sous les ordres de Jourdan et de Klébcr. Les Français furent repoussés, et repassèrent la Meuse pour la quatrième fois. Quelques jours après, ils revinrent à la charge. La ville se rendit à eux, le 27 juin, après sept jours de tranchée et d'un bombardement é continu.
était placé en tôte de sa division, sur une hauteur, d'où nous pouvions apercevoir notre armée à perte de vue. Elle s'avançait en ordre de bataille, et les régiments qui devaient former la colonne d'attaque, se massaient au son de leurs musiques. Dieu ! que c'était beau ! La division fut chargée de s'emparer d'un bois assez étendu, qu'il était important d'occuper. Le prince m'envoya porter l'ordre au régiment de Sztaray ( hongrois ), d'aborder par la droite, à la baïonnette ; et après m'avoir expliqué ses intentions, me chargea de diriger ce mouvement. Le colonel, près duquel je me tins, sous une grêle de balles, pénétra dans le bois, en chassa l'ennemi, mais en fut repoussé à son tour. Le prince ayant fait avancer quatre pièces d'artillerie, fit ouvrir un feu si vif, que les patriotes, écrasés par les boulets, les obus et les débris des arbres qui volaient en éclats, ne purent tenir contre une nouvelle attaque de nos Hongrois, et se replièrent sur Jumetz. J'avais rejoint le prince, qui avait poussé en avant. La plaine de Jumetz est étendue. Les patriotes, battus sur tous les points, étaient en pleine retraite. Leurs cuirassiers en bataille, à cheval sur la grand'route, étaient chargés de la protéger. Le prince n'avait que de la cavalerie légère, qu'il ne voulut lancer contre cette ligne de fer, que soutenue par de l'artillerie. Il m'envoya chercher les hussards de Saxe , commandés par le brave Gottesheim, et ceux de Toscane, et fit avancer derrière eux deux pièces d'artillerie, chargées à mitraille. Les hussards feignirent une charge sur les cuirassiers, qui ne s'en émurent guère; mais à une quarantaine de pas, ils s'avancèrent par un quart de conversion à droite et à gauche, et démasquèrent les pièces, qui firent un ravage épouvantable dans les cuirassiers; un grand nombre fut tué, y compris le colonel. Profitant de la trouée,' les hussards se ruèrent sur eux, et les mirent d'autant plus tôt en déroute, que nos cuirassiers de Cavannah arrivaient au galop.
Toute la plaine était couverte de fuyards, et jonchée de morts, il fallait que les républicains gagnassent Marchienne-
au-Pont; et il en a périt beaucoup au passage de la rivière. J'avais poussé ma pointe avec les hussards, et poursuivi ceux qui fuyaient à travers champs. Nous aperçûmes deux pièces de canon, qui avaient sans doute servi à l'attaque de Charleroy, et que les canonniers emmenaient à grand'peine; nous les chargeâmes, et nous nous en emparâmes, malgré la résistance des artilleurs, que nous sabrâmes sur leurs pièces. Je les laissai aux hussards, et retournai à mon prince, auquel je rendis compte de ce que j'avais fait. Il montait un cheval turc, qui avait appartenu au Bâcha de Belgrade : de ma vie, je n'ai vu un plus joli et un meilleur animal.
Je devais dîner avec le prince, ou plutôt souper. Je mis mon cheval dans l'écurie de mon logement, et après m'être décrassé, je fus visiter Charleroy, qui était fort enchantée de ne pas s'être rendue. Je fis quelques tours dans la ville haute, et je rencontrai deux particuliers, qui, sous une redingote grise, portaient la veste et la culotte rouge des officiers généraux. L'un d'eux était fort jeune; à la déférence du plus âgé, je jugeai que le premier était son supérieur; mais je ne savais arranger cela avec sa figure juvénile. Il me regarda; et reconnaissant au brassard à trois fleurs de lys, que j'étais français, il me demanda si la ville avait souffert.— Général, lui répondisje, je n'ai pas parcouru toute la ville; mais j'ai remarqué quelques maisons dont la charpente a été entamée. — Vous êtes d'un corps français, au service de Hollande? — Oui, Général ; des hussards nobles de Béon ; et d'ordonnance près S. A. le prince de Reuss— Brave général ! faites-lui mon compliment sur ses succès d'aujourd'hui, en attendant que je lui en témoigne ma satisfaction. — Au nom de qui dois-je lui parler? — De l'Empereur (1). — Je ne sais comment je me tirai de la surprise où me jeta ce peu de mots. Je suppliai S. M. I.
(i) François II, archiduc d'Autriche, né en 1768, élu Empereur d'Allemagne le U Juillet 4792, après la mort de Léopold II, son frère. A partir de 1806, François II, réduit à ses états héréditaires, régna sous le nom de François I", Empereur d'Autriche.
d'excuser le ton bref avec lequel je lui avais répondu, n'ayant pas encore eu l'honneur d'approcher de sa personne. L'Empereur me dit avec bonté, qu'il voyait avec plaisir un de ces gentilshommes qui donnaient en toute occasion des preuves de leur bravoure et de leur fidélité. Il me fit un signe gracieux de la main, et continua sa promenade.
A cent pas de là, je rencontrai le général marquis du Chasteler, auquel j'avais été présenté, et qui m'ayant serré la main, m'invita à venir coucher dans un château qu'il avait près de Fontaine-l'Evêque, se chargeant de toute responsabilité près du prince de Reuss, et de mon colonel. Je refusai avec regret; mais avec moi, le service a toujours passé avant le plaisir.
Peu de temps après, nous nous battîmes aux Quatre-Bras, peu loin de Waterloo. J'y eus mon cheval tué d'un éclat d'obus, qui lui entra dans l'épaule, à deux pouces de mon genou. J'eus le temps de sauter à terre, avant que le pauvre animal ne tombât. J'éprouvai de cette aventure un vif chagrin.
Fort ennuyé d'être démonté, je songeai à me procurer un autre cheval ; l'occasion ne s'en fit pas attendre. J'avais détaché mon porte-manteau, et je venais de le cacher sous des broussailles, quand je vis approcher au petit trot un cheval dont le maître était tombé dans le combat; il s'arrêta à brouter l'herbe à trente pas de moi. Approcher tout doucement, saisir la bride qui traînait par terre, m'élancer sur le dos de l'animal, fut l'affaire d'un instant; et je m'éloignai, fort pressé de l'ôter à quelques cavaliers, qui de loin m'avaient vu faire, et semblaient d'humeur, comme les héros d'Homère, à me disputer ma capture. Je retournai à l'endroit où gisait mon pauvre cheval, dont je pris le harnachement pour en affubler ma nouvelle monture ; je n'oubliai pas mon porte-manteau, et je rejoignis le corps, très content de ne pas être dans l'infanterie. Ce cheval était beau et bon, et il fut sans doute flatté de porter un gentilhomme plutôt qu'un Carmagnole. Je dus m'en faire payer le prix par le commissariat hollandais,
attendu que leurs Hautes Puissances étaient obligées de pourvoir à ma remonte.
Je finirais par vous ennuyer, ma chère Hélène, et c'est peutôtre déjà fait, si je vous narrais nos marches, contre-marches, batailles et escarmouches. Je vous dirai seulement que me trouvant, avec une dizaine de mes camarades, renfermé par hasard dans Menin, nous fîmes la tête de la sortie de nuit, au moyen de laquelle le prince héréditaire d'Orange, dernier roi des Pays-Bas (1), et toute la garnison, composée en grande partie d'émigrés, s'échappèrent presque sans perte, sous les ordres du général hanovrien Hammerstein.
Menin était investie de toute part, et notre situation désespérée : un acte d'audace pouvait seul nous sauver. Le prince s'étant résolu à risquer la sortie, on prit des dispositions pour partir. A l'entrée de la nuit, on fit entourer les canons avec des guenilles ; et l'on en mit aussi aux pieds de nos chevaux. Nous arrivâmes dans le plus grand silence devant la porte de France. L'ennemi nous guettait à la porte de Hollande, ne croyant pas qu'on osât tenter la sortie de l'autre côté. Les ponts-levis s'abaissèrent sans le moindre bruit; la nuit était sombre, le vent assez fort. Nous suivîmes la chaussée jusqu'au premier poste des républicains, et nous fonçâmes dessus. Pendant ce temps, le prince s'avança et tourna brusquement sur les glacis avec la garnison, infanterie et cavalerie. A un signal qu'ils donnèrent, nous sûmes qu'ils étaient sortis, et nous les rejoignîmes, en soutenant l'attaque des premiers corps de la cavalerie légère des patriotes, parmi lesquels étaient les chasseurs de Saint Georges, commandés par ce
(1) Guillaume-Frédéric, prince d'Orange Nassau, né en 1772, fils de Guillaume V, dernier Stathouder des Provinces-Unies; il devint roi des Pays-Bas en 1815, sous le nom de Guillaume I". La révolution de 1890 lui enleva la moitié de son royaume, et son titre de Roi des Pays-Bas, qui fut changé contre celui de Roi de Hollande.
SOUVENIRS DU COMTE DK NKUILLY
mulâtre fameux (1). Nous les voyions depuis long-temps, de la place, en face de nous : c'était un assez beau corps, mais composé d'un ramassis de toute espèce. Nous Pavions tâté, et trouvé peu solide. Une fois sur la grand'route, nous nous trouvâmes environ deux mille cinq cents : les chasseurs ne nous poursuivirent pas.
L'armée républicaine envahissait la Hollande, qui réduite à ses propres forces, ne pouvait résister. Bréda, Berg-op-Zoom étaient investis. Nous avions traversé le Moerdyk par un si mauvais temps, que nous pensâmes tous périr; trois bâtiments chargés de hollandais sombrèrent. Jamais je ne m'étais cru si près de ma fin, et j'avoue que la mort sous cette forme peu martiale ne me plaisait pas du tout.
On nous envoya dans nie de Bommel. Je n'avais depuis longtemps, de nouvelles ni de ma mère ni de ma sœur; et ce n'était pas surprenant, car je ne restais guère à la même place. Elles du moins étaient rassurées sur mon compte, parce que j'avais l'attention de leur écrire le plus souvent que je pouvais. Je grillais d'aller à Utrecht, et j'avais la promesse d'une permission dès que cela serait possible, lorsque j'appris que ma mère avait quitté cette ville, ainsi que toutes les personnes notables. Elle avait annoncé l'intention de se réfugier à Londres.
Il semble que M-« de Neuilly n'eut pas l'intention de so réfugier à Londres, mais en Allemagne. On le voit par la lettre suivante, qui lui fut adressée peu de temps avant son départ d'Utrecht.
M m« TAETy d'AMERONGEN A M m< DE NEUU.LY.
Utrecht (Octobre 1794). Je me hâte de vous répondre, ma chère Madame, pour vous
(1) Saint Georges s'était acquis une sorte de célébrité par ses avantages extérieurs, son habileté à l'escrime, et sou talent pour tous les arts d'agrément. 11 était né d'une négresse, à la Guadeloupe, en 1745. Son pere, M. de Boulogne, fermier général, l'avait amené en France et fait élever avec soin. Il devint l'ami du duc d'Orléans (Philippe-Egalité), et le confident des intrigues du Palais- Royal. Fort avant dans le parti de la révolution, il leva, en 1792, un régiment de chasseurs, dont il fut colonel.
témoigner ma sensibilité à votre triste situation, à laquelle j'ai bien pensé ces jours passés. Mes inquiétudes ont été extrêmes. Je les ai cachées à Mimi. Mais grâce au ciel, elles sont diminuées par de meilleures nouvelles que l'on reçoit depuis quelques jours. La Meuse est aussi bien défendue que possible; et M. de Clairfayt a assuré le prince d'Orange et le duc d'York, qu'en cas de besoin, il couvrira toute la Province de Gueldre de son armée. Vous me demandez conseil, ma chère Madame, en cas de danger. S'il est question de partir, on prétend que l'Allemagne est l'endroit le plus sûr, et où on peut arriver sans risque. En trois jours, vous pouvez être d'Utrecht en Westphalie ; et par conséquent hors de danger.
Peu disposée à la gaîté dans ces malheureuses circonstances où nous sommes, je ne puis pourtant m'empècher de rire du chevalier Rolli, qui tous les soirs, en se couchant, compte par ses doigts les trois rivières, objets de nos espérances et de notre sûreté (1) ; et alors il est tranquille. Il est vrai que tous ceux qui en ont quelque connoissance sont tranquilles. Je me reprocherois cependant de vous donner une sécurité dangereuse dans votre position : j'y prends trop de part, pour ne pas vous conseiller de ne rien risquer.
Vtrecht (fin d'octobre 1794).
Le sort de notre Province ne peut rester indécis longtemps; car si les Carmagnoles passoient le Vaal, tout est dit pour nous. Alors vous quitterez sûrement Utrecht bien vite. Je suis vivement inquiète et affectée à votre sujet, et voudrais vous savoir déjà à l'abri du danger. En même temps, je tâche de cacher à ma bonne et chère petite Mimi ce qui se passe dans mon âme ; elle ne le devine, hélas! que trop, et le moindre nuage sur la physionomie de sa maman, la rend malheureuse.
La prise de Bois-le-Duc m'a pénétrée de douleur, aussi bien que le sort de vos compatriotes. J'en suis touchée jusqu'au fond de l'âme, et si j'avois été gouverneur de Bois-le-Duc, on ne les auroit eus qu'avec ma vie (2).
Pardon, Madame ! si je vous rappelle des souvenirs trop doulou-
(1) La Meuse, le Wahal (ou Vaal) et le Leck.
(2) Il est ici question de près de quatre cents émigrés, qui faisaient partie de la garnison de Bois-le-Duc, et que Moreau, commandant en chef, momentanément, en l'absence de Pichegru alors malade, avait fait fusiller, tous, sitôt après la prise de la ville. (7 octobre 1794).
reux ; mais la part que l'on prend à nos malheurs est la plus douce consolation des âmes sensibles.
Je suis, ma chère Madame, avec les sentiments du plus sincère attachement et de la plus parfaite considération,
Votre très-humble et très-obéissante servante et amie,