C. Taetr d'Amerongkn Néc Van Der Dcyn
Croyant ma famille et mes amis en sûreté, je ne songeai plus qu'à mon métier. Je fus à Nimègue, où je vis pour la première fois des régiments de montagnards écossais, avec leurs jupons, et leurs cuisses nues. Je les suivis, par curiosité, à l'attaque d'une redoute qu'ils enlevèrent. Leurs culottes no gênaient pas leurs mouvements, aussi grimpaient-ils comme des chats, le fusil sur le dos, et la claymore à la main (1).
Nous allions évacuer les Provinces-Unies. A Arnheim, on me dit que nos Princes étaient au château de Rozendaal, à une lieue de là. Je m'empressai d'aller leur faire ma cour. Ils daignèrent me montrer cette touchante bienveillance qui porte au cœur, et m'admirent à leur table. J'admirai le calme de Monsieur, comte de Provence. Pendant le dîner, il soutint la conversation, raconta une foule d'anecdotes, et montra une force d'âme admirable dans d'aussi tristes circonstances. Après le café, au moment où je me disposais à prendre congé, il m'appela dans l'embrasure d'une fenêtre, et me glissa dix ducats dans la main, en me disant : « Le Béarnais est pauvre; plus tard, peut-être, pourra-t-il faire mieux. » Je lui baisai respectueusement la main, en balbutiant un remercîment et l'assurance de ma fidélité.
Je fus envoyé à Zutphen, où nous fîmes un séjour de courte durée, après lequel nous entrâmes en Westphalie. Comme l'ennemi ne nous poursuivait pas, il y avait assez de désordre
(1) Nimègue fut emporté par l'armée du Nord le 8 novembre 1794.
dans l'arrière-garde, dont je faisais partie. Nous marchions depuis longtemps, et nos chevaux mouraient de faim, ainsi que nous. N'ayant trouvé sur notre chemin aucun lieu où nous pussions satisfaire notre appétit, on nous indiqua un couvent de moines, à quelque distance. Nous formions un détachement d'une vingtaine d'hommes : comme j'étais le seul de la bande qui parlât le latin et l'allemand, je fus désigné pour le parlementaire. Je me rappelai à celte occasion la manière dont le maréchal de Contades avait obtenu des moines ce qu'il désirait. C'était pendant la guerre de sept ans ; il avait frappé d'une contribution une riche abbaye, qui lui envoya une députation de religieux. Les bons Pères lui firent une harangue fort belle, sans doute, en latin. Le maréchal, qui avait probablement oublié son rudiment, les écouta attentivement, et leur répondit : Si non payatis, brulabo vestram abbatiam. Les moines ne résistèrent plus.
Arrivé à la porte du couvent, je cognai, et dis au Frère portier, que je voulais parler au Supérieur, qui ne se fit pas attendre. Je lui présentai ma requête. Il me répondit plusieurs phrases, dont le refrain était : sumus paupere*. Je l'interrompis et lui dis dans la même langue : Sumus pauperes quoque et esurientes : da nobis hodie panem, carnem, et vinum : aut caritas, aut ignis.
Mon dilemne eut du succès; les portes s'ouvrirent comme par un charme. Après avoir soigné nos chevaux, nous nous transportâmes au réfectoire, où nous trouvâmes une table chargée en abondance de viandes fumées et salées; d'assez mauvais pain, et de la bière, accompagnée d'eau-de-vie. Nous fîmes honneur aux vivres des moines ; nous nous reposâmes environ quatre heures auprès d'un bon feu, et nous partîmes après avoir remercié de l'hospitalité grande.
Vous voyez, ma chère nièce, que la connaissance de l'histoire sert à quelque chose. Soyez persuadée, ma chère amie, que je n'avais pas l'intention de mettre le feu à la sainte maison.
En Westphalie, le pain que mange le peuple est détestable;