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on le fait d'avance pour trois mois. Pour le couper par tranches, on a l'instrument dont se servent les sabotiers ; il est tranchant, et fixé, par le bout opposé au manche, à un madrier très pesant. Ce pain se nomme Pon per Nikel; c'est celui dont les moines nous servirent. J'ai toujours été curieux des étymologies, et m'informai d'où vient ce mot qui ne me paraissait d'aucune langue. J'appris qu'un officier supérieur français, auquel on présenta de ce pain, pendant les guerres du Hanovre, fit la grimace, et dit ; 11 est bon pour Nicolas. Cette formule, transformée par l'accent tudesque, fut interprêtée par les paysans, comme je viens de le dire.
A quelques jours de là, les choses se passèrent d'une manière plus sérieuse. Les paysans nous attaquèrent avec des fourches, des fléaux, et des outils à couper les branches. Ils blessèrent grièvement plusieurs de nos hommes ; nous jurâmes qu'ils le paieraient cher.
Nous étions dans notre dernier cantonnement, près d'Osnabruck ; le major me fit monter à cheval, vers neuf heures du soir, et me dit de choisir six hommes braves, sûrs, et bien montés. Quand ils furent prêts, on nous donna des cartouches, et le major, me prenant à part, me dit : « Voici une occasion de taper ferme ; les paysans des environs se révoltent, et ne veulent pas donner des voitures ; s'ils vous attaquent, tuez; s'ils se soumettent de bonne grâce, caressez-les. » Je lui dis que je ferais tout pour le mieux, et que je lui ramènerais des charrettes. Ainsi préparé, je partis. Quand je fus hors des portes, je fis faire halte, et je commençai à prévenir mes hommes, et à les exhorter à se bien conduire. Quand je leur eus dit que je les menais contre des paysans, ils ne marchèrent plus; ils volaient. J'arrivai au premier village, au galop, sabre à la main. Je mis ma troupe en bataille devant chez le bailli, et fis apporter de l'eau-de-vie, du jambon, et de l'avoine. Je montrai d'une main mon sabre et une torche de paille ; et, de l'autre, les ordres. Tout le monde se soumit ; les fourches, les faux et les fléaux, qui étaient déjà sortis des
granges, furent remis à leur place, et je ramenai vingt-deux chariots.
Nous fûmes long-temps en Westphalie, cantonnés dans les villages. J'eus pour logement une ferme isolée. Les fermes de ce pays consistent en un unique bâtiment très grand, haut et large. Quand on les voit pour la première fois, on est surpris de ces proportions à la fois vastes et simples. A un bout, il y a un grand portail par lequel se rentrent les récoltes de toute nature. Plus loin, se trouvent les écuries et les étables. En avançant, sous les greniers, sont les lits des enfants, et serviteurs des deux sexes; ces lits ressemblent assez aux cadres sur les vaisseaux.
A l'autre extrémité du bâtiment, est la grande porte; l'âtre, qui est en face, est élevé de près de deux pieds au-dessus du sol ; et dans toute son étendue, qui est assez large pour qu'on puisse s'y asseoir, il y a une épaisse plaque en fonte. 11 est couronné par une immense cheminée, illustrée de jambons, de bandes de lard, et de saucissons de toutes espèces. A droite et à gauche, s'ouvrent les portes de deux chambres vastes et assez propres : l'une pour les maîtres, et l'autre pour les hôtes. Le soir, dans les longues veillées d'hiver, on n'est éclairé que par de petits morceaux de bois résineux, que les vieilles gens, qui ne peuvent plus travailler, sont chargés d'entretenir. La vestale de mon logement, comptait plus de quatre-vingt-dix printemps. Tous les soirs, pendant que les l'emmés filaient et que les hommes s'occupaient à divers ouvrages, le père de famille lisait un chapitre de la Bible ; souvent, je prenais le livre, à sa place. Sur la Bible, étaient annotés les principaux événements de la famille : naissances, mariages et morts ; puis des observations sur les guerres et sur les récoltes.
La neige, qui avait cinq à six pieds de hauteur, nous tenait bloqués, sans communication ni avec Osnabruck, ni même avec les villages des environs et les autres fermes (4). J'avoue
(i) Janvier 1795.
SOUVENIRS DU GOMTB DK NKUILLY.
qu'après avoir lu deux ou trois bouquins, et avoir écouté les contes et les traditions, dont on ne se lasse jamais dans ce pays-là, le temps me sembla quelquefois un peu long.
La neige fondit, et nous allâmes camper à Hoya, avec Farinée anglaise, dont nous faisions partie depuis l'évacuation de la Hollande. Nos deux légions de Béon et de Damas ignoraient encore quelles Puissances nous allions servir, et cela nous préoccupait beaucoup, comme de' raison. On parlait d'un débarquement sur les côtes de Bretagne, pour soutenir l'insurrection vendéenne, sur laquelle nous n'avions pas le moindre détail. Ceux de nous qui étaient des provinces de l'ouest, étaient disposés à s'y rendre. Moi, qui étais Lorrain, je ne voulus pas suivre cette marche, qui m'aurait jeté si loin de mon pays, à moins que le Roi fit un appel à sa noblesse.
Il se passa, sur ces entrefaites, un événement qui lit beaucoup d'impression sur nous. Les Anglais avaient levé beaucoup de régiments d'émigrés, officiers et soldats, tels que les hulans britanniques, les hussards de Choiseul, de Salm, de Hompesch, La Châtre Infanterie, et des cadres pour former dix à douze régiments d'infanterie, à mesure qu'on aurait des hommes. Dans les hussards de Salm se trouvait, comme simple hussard, le marquis de St. Simon (1), qui ne voulant pas suivre son régiment en Angleterre, et n'ayant pas le sou, rêva que s'il pouvait présenter à la Prusse ou à l'Autriche une centaine d'hommes montés et équipés, il obtiendrait facilement un brevet de capitaine. Il s'ouvrit à deux ou trois de ses camarades, et avec leur aide, il parvint à embaucher un assez grand nombre de hussards. 11 ne s'en tint pas là; l'appétit lui vint en mangeant, et il en voulut davantage. Il fut trahi, arrêté, traduit devant un conseil de guerre, composé d'Anglais, et condamné à être fusillé. 11 le méritait bien, sans doute; mais
(1) Il était parent du marquis de St. Simon, qui ayant été obligé de quitter la France à la suite d'un duel, s'était réfugié en Hollande, et y avait épousé une veuve hollandaise. J'allais beaucoup chez lui avec mes amis Schalkwyk, au château d'Amelesverk, près d'Utrecht. (Comte de y.).
à cause de son nom, les sommités des corps français firent toutes sortes de démarches pour obtenir, sinon sa grâce, du moins une commutation de peine. Lord Cathcart, qui commandait en chef, fut impitoyable. Dix-huit autres furent condamnés à passer par les courroies, supplice dont vous n'avez sans doute pas entendu parler, et qui est horrible.
Deux files d'hommes, chacune de mille hommes au plus, et de cinq cents au moins, sont rangées face à face. Chacun tient à la main une courroie d'étrier ou de porte-manteau, roulée de manière à ce qu'il en reste une longueur de dix-huit à vingt pouces; la boucle au bout, si le jugement le porte. Le condamné doit passer entre ces deux files, et chaque homme a ordre de lui appliquer un coup de lannière de toute sa force, sous peine d'être frappé lui-même par les sous-officiers placés en serre-file. Dès le premier tour, les lambeaux de chair volent en l'air; et il y a peu d'hommes qui soutiennent jusqu'au troisième tour. Quand le patient est tombé, chaque soldat le frappe encore, en défilant devant lui ; et pour le tuer plus vite, c'est sur la tête que les coups sont dirigés.
Je reçus enfin une lettre de ma mère ; elle en avait chargé un émigré qui venait au camp. Il était temps que je reçusse de ses nouvelles; car après avoir appris que bien loin d'avoir quitté la Hollande, elle était tombée entre les mains des républicains, je ne savais absolument plus rien ni de ma sœur ni d'elle. Vous pouvez imaginer l'inquiétude affreuse qui me dévorait.
M. DE NEUILLY A SA MÈRE, t G. Boni prêt d'Haunover, ce A juin (1).
Est-ce donc toi, ma chère maman, qui m'écris! Est-ce toi, que j'ai cru mille fois perdue, depuis que je t'ai su prise par les Français! Combien de larmes tu m'as coûtée! Je ne suis pas encore remis des extravagances dans lesquelles ta lettre m'a jeté
(I) De l'année 1795.
Je vais te dire ce qui m'est arrivé depuis ta dernière lettre, que je reçus à Grolle. Tu me marquais, s'il t'en souvient, que tu comptais venir joindre le régiment : aussi après t'avoir attendue près de trois semaines, je ne doutai plus que la retraite du côté d'Arnheim étant coupée, tu n'eusses pris le chemin de la mer : il ne me vint pas môme dans l'idée que tu fusess prise. Quant à nous, on nous fit partir de Grolle par un temps épouvantable. Une grande partie curent les pieds et les mains gelées. J'évitai l'engelure commune, en marchant à pied, faisant conduire mon cheval par la bride. Par ma dernière lettre, je te rendais compte d'une affaire assez sanglante, que nous avions eue avec des paysans. .
Ma mère m'écrivait de Hambourg, que retenue dans sa fuite par les glaces, elle avait été faite prisonnière avec ma sœur, et traduite devant une commission militaire, qui les avait d'abord condamnées à mort ; et, le jugement revisé, à être déportées. Elle ajoutait que, par un bonheur inespéré, un ordonnateur, envoyé à Amsterdam pour l'enlèvement des musées hollandais, avait entendu prononcer son nom; et s'était rappelé qu'elle lui avait rendu un service important, par le moyen du comte d'Angivillcr. Etant venu la voir, il la reconnut et remua ciel et terre pour la tirer de la fâcheuse position où elle se trouvait, dépouillée de tout. Il lui remit une somme assez considérable, pour acheter des objets de première nécessité ; puis il obtint qu'elle serait transportée à Hambourg, aux frais de la république une et indivisible. 11 ne s'en tint pas là : au moment où elle allait s'embarquer, il fit charger sur le bâtiment des meubles, du linge, et des provisions, telles que sucre, café, thé, riz etc. 11 y ajouta une somme assez ronde, dont il lui dit qu'il saurait se faire rembourser, par qui de droit. J'ai présumé depuis, que la Hollande, qui était une bonne vache à lait, avait fait les frais de tout cela. Ma mère m'enjoignait de ne pas m'embarquer, mais de venir la rejoindre.
Je fis promptcmcnt mes arrangements de démission, et pris congé de tout le monde. Deux jours après, j'embrassais ma mère et ma sœur.
Clémentine de Neuilly a raconté avec détail les aventures de sa mère et les siennes, depuis leur fuite d'Utrecht. Son récit, qui a beaucoup de charme et d'intérêt, a été écrit peu de temps après son arrivée à Hambourg, en Juillet 1795.
RÉCIT DE M ,,c CLÉMENTINE DE NEUILLY.
Le 15 février 1795, nous partîmes d'Utrecht, où nous étions depuis deux ans, pour fuir les Français, qui n'en étaient plus qu'à quelques lieues. La poste d'Utrecht à Amsterdam n'allait plus depuis quelques jours, et les canaux étant gelés, nous fûmes obligés de passer par Leyde, ce qui était un détour non-seulement coûteux, mais fort désagréable, vu le temps que cela nojus faisait perdre. Nous n'arrivâmes à Amsterdam que le 19 au soir; les préparatifs de notre voyage nous y retinrent toute la journée du lendemain ; et ce ne fut que le 21, à 9 heures du matin, que nous nous mîmes en marche, sous la conduite d'un honnête homme de notre connaissance, dont je me reproche bien d'avoir oublié le nom.
Nous faisions conduire devant nous une brouette chargée de nos pauuets. En passant devant l'hôtel de ville, nous fûmes très effrayés d'y voir environ une vingtaine de hussards de Lauzun, qui venaient d'entrer dans la ville. Il y avait une telle foule occupée à les regarder, qu'heureusement on ne nous remarqua pas. Arrivés au-delà du T, notre guide nous fit ses adieux, et maman loua pour cinquante florins une mauvaise charrette découverte, qui devait nous conduire jusqu'à Alkmaar.
Notre société de voyage était composée de maman, moi, M. de Langeac, ancien colonel, un certain abbé de la Cépouse, le plus désolé de tous les mortels, ma gouvernante, et la femme de chambre de maman ; nous étions fort à l'étroit sur
notre triste charrette, traînée par quatre mauvais chevaux, qui malgré les coups de fouet du charretier, allaient si lentement, que nous faisions à peine une lieue en une heure. A peu près à deux lieues d'Alkmaar, en passant sur une digue, la roue casse, et nous voilà les uns sur le grand chemin, et les autres dans le fossé. Je fus de ces derniers; nous nous trouvâmes fort heureux de n'avoir ni bras, ni jambes cassées; les plus malades en furent quittes pour quelques contusions. Mais qui pourrait se peindre notre surprise et notre embarras, quand en remontant sur la digue, nous vîmes que notre charretier avait dételé ses chevaux, et était parti, abandonnant sa voiture cassée, et nous, au beau milieu du chemin. Personne de nous ne parlait hollandais, et le froid était si fort, qu'en restant en place, nous craignions de geler.
Enfin, a force de chercher des yeux, nous aperçûmes une petite chaumière à moitié enterrée sous la neige. M. de Langeac y arriva avec beaucoup de peine, et ramena avec lui deux paysans, auxquels il avait fait entendre par signes qu'il y avait là des pauvres femmes qui mouraient de froid, et qui leur demandaient l'hospitalité. Ces deux paysans étaient bonnes gens; ils eurent pitié de nous. L'un d'eux prit maman et moi par dessous le bras; et l'autre aida les deux femmes de chambre, et ils nous conduisirent dans leur cabane, qui n'était composée que d'une petite chambre et d'une étable. Nous y trouvâmes une vieille femme, qui nous fit bon feu, et nous fit manger du beurre avec du pain bien noir, que la faim me fit trouver excellent. Son mari et son fils furent avec des brouettes chercher nos effets, qui étaient restés dans la charrette. Ces bonnes gens nous cédèrent leurs lits; maman ne put pas fermer l'œil ; mais pour moi je dormis encore mieux qu'à l'ordinaire, car j'étais très-fatiguée.
Le lendemain, nos hôtes nous fournirent une voiture et deux chevaux ; et après leur avoir témoigné notre reconnaissance de notre mieux, nous partîmes pour Alkmaar, où nous n'arrivâmes que tard.
Le 23, à deux heures, nous vîmes de loin une espèce de bourg, et on nous dit que c'était le Helder, but de notre voyage, où nous comptions nous embarquer. Nous y trouvâmes beaucoup d'émigrés, dont les principaux étaient l'évêque de Clermont (1), M me de Campigny, M. de Fénelon, son frère; M me de Mayaud, sa fille, et son mari ; M me de la Salle et sa fille, et puis quantité d'hommes de tous âges et de tous états. Ces pauvres gens avaient tous eu l'intention de s'embarquer, et gagner l'Allemagne; mais la mer étant gelée, ils furent trompés dans leur attente, comme nous dans la nôtre.
Il n'y avait pas moyen de retourner sur nos pas, puisque l'avant-garde de l'armée française, qui avait avancé presque aussi vite que nous, n'était plus qu'à quelques lieues d'Alkmaar. Le plus court était de rester où nous étions, et de tâcher de nous cacher dans l'auberge. Cette auberge était un mauvais cabaret, dont l'hôte profitait de notre malheureuse position, pour nous faire payer ridiculement cher les choses dont nous avions besoin. Un verre de mauvaise bière coûtait quatre sols; et les hommes qui couchaient sur la paille étaient obligés d'en payer huit, pour avoir la liberté d'entrer dans une chambre où il y avait plus de fumée que de feu.
D'après le conseil de l'évêque de Clermont, maman et M me de Campigny furent chez M. d'Espingler, commandant du Helder, pour lui demander s'il ne savait pas quelque moyen de nous faire sauver. Il répondit que cela était bien difficile; qu'il fallait que tout ce qu'il y avait d'hommes en état de marcher partit sans délai, pour tâcher de se cacher dans les environs ; que pour les femmes, il valait mieux qu'elles restassent dans l'auberge; que si les Français arrivaient, il les empêcherait d'en faire la visite avant le lendemain ; et que dans cet inter-
(1) François de Bonal, né en 1734, prélat d'un grand caractère et d'une ém in en te vertu. Député du Clergé aux Etats Généraux, en 1789, il s'était fait remarquer à la tète du parti de la résistance. Lorsque les temps devinrent plus difficiles, ce fut à lui- que le Roi s'adressa pour être éclairé sur les questions qui intéressaient sa conscience.
valle, il verrait à nous faire avoir des chevaux pour nous conduire dans quelque village écarté.
Ces dames rapportèrent ces nouvelles peu consolantes; et dans l'après-dînée, les hommes se mirent en marche ; à l'exception de l'évêque, l'abbé de la Cépouse, et un autre abbé, tous trois trop âgés pour supporter cette fatigue.
Nous étions en tout douze femmes. Après le plus triste souper que j'aie fait de ma vie, nous fûmes étonnés d'en tendre parler français, sous nos fenêtres. Ayant prêté l'oreille, nous reconnûmes avec une frayeur inexprimable que c'étaient des hussards patriotes. L'un d'eux racontait aux autres, qu'il avait rencontré un émigré , et lui avait pris sa montre et sa bourse. Us entrèrent dans l'auberge; et au bout de quelques instants, nous les vîmes paraître suivis de notre hôte. Il y avait deux hussards et un officier. Celui-ci s'arrêta à la porte et dit : « Bon Dieu, que de femmes ! Pardieu ! je suis bien aise de voir des Françaises ! » Et là-dessus faisant le tour de la chambre, il dit des injures à l'évêque et aux abbés ; des sottises aux femmes, et s'approchant de moi et de M ,,e de la Salle, qui étions dans un coin, il nous dit : « Pour vous, petites, qui êtes toutes jeunes, je prierai qu'on vous mette à la suite de notre régiment ; il n'y a rien de si amusant que des hussards. » Alors s'adressant à toute la compagnie, qui était plus morte que vive, il dit : « Citoyennes, je vous arrête ; et après-demain on vous conduira à Amsterdam, où on fera votre procès. »
Le lendemain matin, arriva l'infanterie, qu'on appelait les Crapauds bleus. Ce nom leur allait à merveille, car il est difficile de voir de plus vilaines troupes. La plupart étaient des enfants, forcés à servir, par la réquisition. Le reste étaient des petits hommes mal faits, mal mis, faisant peUf à voir : les uns sans habits, et moitié en chemise; les autres n'ayant pour tout vêtement, que des couvertures de laine qu'ils avaient volées.
A peine furent-ils arrivés, qu'il s'éleva une grande querelle,
pour savoir qui devait nous garder. L'infanterie prétendait que ce droit lui appartenait; et les hussards, qui nous avaient arrêtés, voulaient être les seuls chargés de nous. Après de longs débats, les officiers décidèrent que l'infanterie nous garderait pendant le temps que nous passerions au Helder ; et que les hussards nous accompagneraient jusqu'à Amsterdam.
Le 25, à huit heures du matin, on nous entassa sur trois mauvaises charrettes, qui nous conduisirent à Alkmaar. Nous y passâmes la nuit, dans la prison. Le 26, nous fûmes dîner à Haarlem, où on nous laissa deux heures dans la rue ; en butte à toutes les injures de la populace, qui nous aurait, je crois, lapides, si les hussards, qui devaient répondre de nous, n'y avaient mis ordre. Le même jour, nous arrivâmes à Amsterdam, vers dix heures du soir.
On arrêta devant l'hôtel de ville, et l'entrée que nous y fîmes avait l'air d'une descente aux enfers. On nous fit passer entre deux haies de soldats de figures effrayantes, la baïonnette au bout du fusil. Des torches éclairaient notre marche. Après nous avoir fait suivre de longs corridors, on nous conduisit dans la chambre des tortures. Tous les instruments dont on se servait autrefois pour donner la question, y étaient suspendus. Une grande table carrée, couverte d'un tapis, était au milieu de la chambre. On nous y laissa seuls quelques instants, au bout desquels nous vîmes entrer une quantité de malheureux émigrés qui avaient été arrêtés à Enkhuizen. Au nombre de ceux-ci étaient la vieille comtesse de Vergennes, et ses deux petites-filles, M me8 de Mailly et d'Asfeld, et beaucoup d'autres. Avec cette seconde troupe, nous nous trouvâmes quatre-vingtdix, tant hommes que femmes.
Le geôlier nous apporta notre souper, qui consistait en une espèce de purée de pois bien mauvaise, du pain noir, et du fromage. A peine avions-nous commencé de manger, que nous vîmes outrer quatre hommes en écharpe et cocarde nationales.
L'un d'eux portait un gros livre ; il se fit donner de l'encre et une plume ; et on nous appela les uns après les autres pour nous interroger. On nous demanda nos noms, nos âges ; ce que nous faisions en France ; pourquoi nous avions émigré, et de quoi nous vivions depuis l'émigration. Après que tout cela fut fini, on nous dit que nous resterions un jour à Amsterdam, et que, le surlendemain, nous partirions pour Utrecht, où était la Commission militaire qui devait nous juger.
Les hommes furent conduits au cachot ; et nous passâmes la nuit dans la chambre des tortures ; les unes couchées sur deux chaises, les autres étendues sur de mauvais matelas qu'on avait mis par terre. Ma pauvre maman eut dans la nuit un violent accès de fièvre. Le lendemain, une espèce de fluxion de poitrine s'étant déclarée, j'obtins, à force de supplications, que l'officier de santé vint la visiter. 11 reconnut qu'elle était sérieusement malade, et nous obtint d'un des chefs la permission de rester en prison à Amsterdam, jusqu'à ce que sa santé fût meilleure. Nous nous estimions heureuses d'avoir quelques jours de repos, mais notre joie fut de courte durée. Effectivement, le surlendemain, jour qui avait été fixé pour celui du départ général, on nous assembla tous dans une grande salle. Les officiers, auxquels nous étions confiées, nous dirent qu'on avait mis en réquisition les meilleures voitures de la ville pour nous conduire à Utrecht.
Alors maman s'approcha du plus galonné de ces officiers, et lui montra la permission qu'elle avait obtenue. Cet homme, qui était un brutal, lut la permission, et dit en me prenant par la main, que le papier qu'il venait de lire ne faisait pas mention de moi, et qu'il fallait que je partisse. Qu'on juge de ma terreur, et de la peine de maman ! Elle eut beau dire que mon nom avait été oublié; ni ses prières, ni mes pleurs ne purent attendrir ce monstre, qui m'entraînait à la suite des autres, après avoir rudement repoussé maman, qui voulait me suivre. Heureusement, je parvins à me cramponner après la serrure de la porte : le désespoir m'avait donné des forces. Pendant
que je résistais, mes cris attirèrent un officier supérieur. Il demanda la cause de nos pleurs ; nous l'en instruisîmes. Notre persécuteur fut vertement tancé, et maman obtint la permission de partir avec moi.
M»" d'Asfeld et de Mailly, maman et moi, eûmes pour partage une fort belle et bonne berline anglaise. Depuis longtemps nous n'étions plus accoutumées à voyager d'une manière si commode, et nous aurions été tentées de nous croire dans une position plus heureuse, si les hussards qui nous escortaient, et notre habillement plus que mesquin, ne nous avaient rappelé la triste vérité.
En arrivant à Utrecht, nous apprîmes avec peine que la Commission était à Bréda. La manière dont nous avions voyagé jusqu'à Amsterdam nous faisait redouter d'aller plus loin. Comme plusieurs d'entre nous étaient malades des suites des fatigues et du froid cruel qu'il nous avait fallu supporter, on décida que nous passerions deux jours à Utrecht, et on nous assigna pour logement les cachots de l'hôtel de ville.
Quoiqu'il fut à peu près dix heures du soir quand nous y entrâmes, nous vîmes arriver plusieurs jeunes officiers que la curiosité amenait. L'un d'eux ayant entendu nommer maman, lui demanda si elle était la veuve du comte de Neuilly, écuyer du Roi. Sur sa réponse affirmative, il lui dit qu'il était fils d'un marchand de chevaux qui demeurait à Paris, et auquel mon père avait autrefois rendu service. Depuis la révolution, il avait fait fortune; et a dix-huit ans, il était capitaine. 11 nous fit donner du pain blanc et quelques bouteilles de vin, que nous partageâmes avec nos compagnons d'infortune, et qui firent grand bien à tout le monde, car nous n'avions pas mangé depuis le matin.
Nous couchâmes dix-huit dans le même cachot, hommes et femmes, sur la paille, comme nous y étions accoutumés depuis notre arrestation. Le lendemain, plusieurs personnes de notre connaissance nous envoyèrent quelques chemises pour maman
et moi ( qui n'avions que celles qui étaient sur notre corps, tous nos effets ayant été pillés), du vin, du café, du chocolat, et quelques autres petites provisions, qui étaient de vrais trésors pour nous. Le général Moreau vint nous voir. Il donna des ordres pour nous avoir un bon dîner, et nous promit de nous faire loger plus convenablement. Effectivement, on nous conduisit , l'après-dfner , dans une grande maison , près du Dôme, qui appartenait à un émigré hollandais. Il n'y avait que les quatre murailles dans cette maison, mais au moins elles étaient propres. Le général revint nous voir encore une fois, et nous fit donner des matelas. . . .
J'ai cherché vainement la suite de ce récit. Il est vraisemblable qu'après l'avoir interrompu, ma mère ne l'a jamais repris. Je le continuerai cependant à l'aide de mes souvenirs, qui ont conservé fidèlement ce qu'elle m'a raconté maintes fois de sa fuite et de sa captivité. (Maurice de Barherey).
On vient de voir que les émigrés arrêtés au Helder devaient être conduits d'Utrecht à Bréda, pour être jugés par le tribunal criminel militaire de l'Armée du Nord, qui siégeait dans cette dernière ville. Leur départ d'Utrecht eut lieu le 28 février, par un froid des plus rigoureux. Ce fut en charrette que se fit leur voyage. Arrivés devant l'ile de Bommel, le dégel étant survenu, il leur fallut traverser le Wahal moitié sur la glace, moitié à gué sur les chevaux des hussards de Lauzun, qui formaient l'escorte. Dans le trajet, Clémentine de Neuilly, engourdie par le froid, tomba de cheval et s'enfonça sous la glace. Aux cris de sa mère, les hussards accoururent, et la retirent de l'eau à demi évanouie, et mouillée des pieds à la téte. Comme elle ne possédait plus d'autres vêtements que ceux qu'elle avait sur elle, elle dut continuer la route dans le déplorable état où elle se trouvait. Un hussard, la voyant toute transie cl grelottante, eut la charité de la couvrir de son man-
teau. On peut imaginer ce qu'elle dut souffrir : elle venait d'avoir quatorze ans.
Les émigrés, arrivés à Bréda, furent conduits dans les prisons de la ville ; leur procès s'ouvrit immédiatement. Voici la liste de leurs noms, écrite de la main de ma mère.