‹ Dix années d'exil. Éd nouv. d'après les manuscrits, avec une introduction, des notes et un appendiceChapitre 10 sur 49 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Corps diplomatique sous le Consulat : MM. de Lucchesini et de Cobenzl. — Mine de Staël à Morfontaine. — Mort de Paul 1er. — Entrevue de Mme de Staël et du Premier Consul.

Mon hiver à Paris se passa tranquillement. Je n'allais jamais chez le Premier Consul; je ne voyais jamais M. de Talleyrand : je savais que Bonaparte ne m'aimait pas; mais il n'en était pas encore arrivé au degré de tyrannie qu'on a vu se

(1) Le traité de Lunéville fut signé le 9 février 1801 par M. de Cobenzl, représentant l'Autriche, et Joseph Bonaparte, représentant la France. Il concédait la rive gauche du Rhin à la France, avec une situation dominante en Italie.

(2) Ed. 1821 : dernière phrase supprimée.

développer depuis. Les étrangers me traitaient avec une grande distinction; le corps diplomatique passait sa vie chez moi, et cette atmosphère européenne me servait de sauvegarde (1).

M. de Lucchesini (2), arrivé nouvellement de Prusse, croyait qu'il était encore question de république, et mettait en avant ce qu'il avait recueilli de principes philosophiques dans ses rapports avec Frédéric II : on l'avertit qu'il se trompait sur le terrain du jour, et qu'il fallait plutôt recourir à ce qu'il savait de mieux en fait d'esprit de cour; il obéit bien vite; car c'est un homme dont le caractère est singulièrement souple ; c'est dommage que des facultés si distinguées appartiennent à une âme si courbée (3). Il finit la phrase que l'on commence, ou commence celle qu'il croit qu'on va finir; et ce n'est qu'en ame-

(1) Mme de Staël demeurait alors rue de Grenelle-Saint-Germain, non loin de l'ancien hôtel de Suède, situé rue du Bac, qu'elle avait longtemps habité. Parmi les habitués du monde diplomatique, qui fréquentaient son salon, on remarquait le général russe Sprengporten, le chevalier de Kalitscheff, le comte de Markoff, M. de Lucchesini, M. deGallo, le comte deCobenzl.

(2) Ed. 1821 : « Un ministre. » Voir le portrait de Lucchesini, sous le nom de duc de Mendoce, dans Delphine, t. I, première partie, lettre X : « Il commence des phrases pour que le ministre les finisse, il finit celles que le ministre a commencées; sur quelque sujet que le ministre parle, le duc de Mendoce l'accompagne d'un sourire gracieux, de petits mots approbateurs, qui ressemblent à une basse continue, très monotone pour ceux qui écoutent, mais probablement agréable à celui qui en est l'objet. »

(3) Ed. 1821 : « dont les facultés distinguées sont au service d'un caractère... »>

nant la conversation sur des faits de l'autre siècle, sur la littérature des anciens, enfin sur des sujets étrangers aux hommes et aux choses d'aujourd'hui, qu'on peut découvrir la supériorité de son esprit. M. de Gobenzl (I) était un courtisan d'un tout autre genre, mais non moins désireux de plaire à la puissance. M. de Lucchesini était instruit comme un homme de lettres; M. de Gobenzl ne connaissait de la littérature que les comédies françaises dans lesquelles il avait joué les rôles de Grispin et de Ghrysalde. On sait que chez l'impératrice Catherine II, il reçut un jour des dépêches étant déguisé en vieille femme (2) ; le courrier consentit avec peine à reconnaître son ambassadeur dans ce costume. M. de Gobenzl était un homme d'une banalité singulière; il adressait les mêmes propos à tous ceux qu'il rencontrait dans un salon ; il parlait à tous avec une sorte de cordialité vide de sentiments et d'idées. 8es manières étaient parfaites, sa conversation assez bien formée par le monde ; mais envoyer un tel homme pour négocier avec la force et l'âpreté révolutionnaire qui entouraient Bonaparte, c'était un spectacle digne de pitié. Duroc (3) se plaignait de la familiarité de M. de Gobenzl ; il trouvait mauvais qu'un des premiers seigneurs de la monarchie autrichienne lui serrât la

(1) Éd. 1821 : « L'ambassadeur d'Autriche. »

(2) Dans le costume, dit-on, de la comtesse d'Escarbagna».

(3) Ed. 1821 : « Un des aides de camp de Bonaparte. >»

main sans gêne. Ces nouveaux débutants dans la carrière de la politesse ne croyaient pas que l'aisance fût de bon goût. En effet, s'ils s'étaient mis à l'aise, ils auraient commis de terribles fautes (1) , et la roideur arrogante était encore leur plus sûre ressource dans le rôle nouveau qu'ils voulaient jouer.

Joseph Bonaparte, qui avait négocié la paix de Lunéville, invita M. de Gobenzl à sa charmante maison de Morfontaine, et je m'y trouvai avec lui (1). Joseph aimait beaucoup les travaux de la campagne, et se promenait très volontiers et très facilement huit heures de suite dans ses jardins. M. de Gobenzl essayait de le suivre, plus essoufflé que le duc de Mayenne, quand Henri IV s'amusait à le faire marcher, malgré son embonpoint. Le pauvre homme vantait beaucoup, parmi les plaisirs champêtres, la pêche, parce qu'elle permet-

(1) Éd. 1821 : « d'étranges inconvenances. »

(2) Ce château, voisin de Senlis, après avoir appartenu aux Condé, fut acheté par Joseph en 1799. Là se réunissait « tout ce que Paris renfermait alors déplus distingué». On y voyait la famille de Joseph, son frère Lucien, sa sœur Mme Bacciochi, Leclerc, Murât; le comte de Gobenzl, grand organisateur de charades et de comédies, « louche, gros, gras, court», paraissant toujours enchanté de tout; le poète Casti; Mme de Staël, qui lisait Atala de Chateaubriand et parlait en roulant « un brin de bruyère ou une fleur entre ses doigts » ; Mathieu de Montmorency, son ami le plus fidèle; les poètes Arnault, Andrieux, Boufflers, Fontanes; Miot, Rœderer, Regnaud de Saint-Jeand'Angély, etc. Voir sur les hôtes de Morfontaine, en 1801, MérŒVAL, Mémoires, I, 61 et suiv.

tait de s'asseoir; il parlait avec une vivacité de commande sur l'innocent plaisir d'attraper quelques petits poissons à la ligne.

Paul 1er avait maltraité M. de Gobenzl de la manière la plus indigne, lors de son ambassade à Pétersbourg. Nous jouions au trictrac, lui et moi, dans le salon de Morfontaine, lorsqu'un de mes amis vint nous apprendre la mort subite de Paul. M. de Gobenzl fit alors sur cet événement les complaintes les plus officielles du monde. « Quoique je pusse avoir à me plaindre de lui, dit-il, je reconnaîtrai toujours les excellentes qualités de ce prince, et je ne puis m'empêcher de regretter sa perte. » Il s'en réjouissait avec raison et comme homme et comme Autrichien (1) ; mais il avait un deuil de cour dans ses paroles tout à fait impatientant. Il faut espérer qu'avec le temps le monde sera débarrassé de l'esprit de courtisan, le plus fade de tous, pour ne rien dire de plus.

Bonaparte fut très effrayé de la mort de Paul Ier et l'on dit qu'à cette nouvelle il lui échappa le premier: «Ah ! mon Dieu ! » qu'on ait entendu sortir de sa bouche. Il pouvait cependant être tranquille, car les Français étaient alors plus disposés à souffrir la tyrannie que les Russes (2).

(1) Éd. 1821 : « Il pensait avec raison que la mort de Paul Ier était un événement heureux et pour l'Autriche et pour l'Europe. » Sur la mort de Paul, voir note 2, p. 32.

(2) Le Premier Consul fut affecté de cette mort tragique, non

J'allai chez le général Berthier (1) un jour où le Premier Consul devait s'y trouver; et comme je savais qu'il s'exprimait très mal sur moi, il me vint dans l'esprit qu'il m'adresserait peut-être quelques-unes des choses grossières qu'il se plaisait souvent à dire aux femmes même qui lui faisaient la cour, et j'écrivis à tout hasard, avant de me rendre à la fête, les diverses réponses fières et piquantes que je pourrais lui faire, selon les choses qu'il me dirait (2). Je ne voulais pas

pas tant par souci de sécurité personnelle, que parce qu'elle le privait d'un allié puissant et délivrait l'Angleterre d'un redoutable ennemi.

(1) Alors ministre de la guerre.

(2) Cf. Considérations sur la Révolution française, IIIe partie, chap. xxvi, et ce passage inédit tiré d'un autre manuscrit de Dix années d'exil : « Avant le dîner (chez Talleyrand, au retour delà campagne d'Italie), Bonaparte s'était approché d'une femme connue en France par sa beauté, son esprit et la vivacité de ses opinions (sans doute Mme de Gondorcet) ; et il lui dit tout à coup, en s'arrêtant devant elle : « Madame, je n'aime pas que les femmes se mêlent de politique. — Général, lui répondit-elle, vous avez raison ; mais dans un pays où on leur coupe la tête, il est naturel qu'elles aient envie de savoir pourquoi. » De la même manière abrupte, il me dit à table : « Madame, je n'aime pas que les femmes écrivent. — Général, lui dis-je, si j'avais l'honneur de m'appeler Mme Bonaparte, je ne chercherais pas une gloire personnelle. » Il ne parut sensible ni à la réponse sévère de Mme ***, ni à ma réponse obligeante. »> — Plus tard, Mme de Staël, on comprend aisément pour quelle raison, a rayé du manuscrit cette « réponse obligeante » . Mme de Staël n'a pas tout dit sur cette entrevue avec Bonaparte chez Berthier. Nous savons quelle fut « la plus commune question du monde » . Elle en a fait confidence au Russe Golofkine, qui l'a consignée dans ses Soui/enirs inédits. Mme de Staël avait passé « deux jours et deux

être prise au dépourvu, s'il se permettait de m'offenser, car c'eût été manquer encore plus de caractère que d'esprit; et, comme nul ne peut se promettre de n'être pas troublé en présence d'un tel homme, je m'étais préparée d'avance à le braver. Heureusement cela fut inutile; il ne m'adressa que la plus commune question du monde; il en arriva de même à ceux des opposants auxquels il croyait la possibilité de lui répondre : en tout genre, il n'attaque jamais que quand il se sent de beaucoup le plus fort. Pendant le souper, Bonaparte était debout derrière la chaise de madame Bonaparte, et se balançait à la manière des Bourbons, sur un pied et sur l'autre. Je fis remarquer à mon voisin cette vocation pour la royauté déjà si manifeste. En effet, les princes donnant de longues audiences sans s'asseoir, il en est plusieurs qui ont pris ainsi la désagréable manie de se balancer. Bonaparte a toujours eu une sorte d'embarras dans les ma-

nuits » à préparer par écrit des réponses sur tous les sujets qu'aborderait son ennemi. Or, suivi de son frère Lucien, Bonaparte s'arrête devant Mme de Staël, avise ses épaules décolletées, et brusquement : « Vous avez sans doute nourri vous-même vos enfants? » Mme de Staël resta muette, pétrifiée : elle n'avait pas prévu la question. Et Bonaparte de s'en aller, en disant à Lucien : « Vous le voyez, elle ne veut même pas dire ni oui, ni non! » (Cf. L. Pixcaitd, Madame de Staël et le duc de Bovigo, Bévue de Paris, 1er décembre 1903.) — Voir encore sur les grossièretés de Napoléon à l'égard des femmes, Mme de Rkmusat, Mémoires, II, 77, 179; Cuaptal, Mes souvenirs sur Napoléon, p. 321.

DIX ANNEES D'EXIE

nières, qui donnent de la gaucherie à ses compliments, mais ne tempèrentpoint ses injures (1).

GHxVPITRE VII

Suite de l'opposition du tribunat. — Empressement des Français à servir le gouvernement du Premier Consul. — Bonaparte et l'Institut. — Le roi et la reine d'Etruiïe à Paris. — Propres de la tyrannie de Bonaparte.

L'opposition du tribunat continuait toujours, c'est-à-dire qu'une vingtaine de membres sur quatre-vingts (2) essayaient de parler contre les mesures de tout genre avec lesquelles on préparait la tyrannie. Une belle question s'offrait : la loi qui donnait au gouvernement la funeste faculté de créer des tribunaux spéciaux pour juger ceux qui seraient accusés de crimes d'Etat (3);

(1) Éd. 1821 : passage supprimé, depuis « en effet, les princes... » Sur la « gaucherie »• des manières de Bonaparte, sa façon de se balancer, de s'asseoir sur les bras des fauteuils, etc., voir les Mémoires de Mme de RÉmusat.

(2) Éd. 1821 : « Sur cent.» La constitution de l'an VIII fixait à cent le nombre des tribuns. L'article 38 fixait à l'an X le renouvellement du premier cinquième du Corps législatif et du tribunat ; après cette élimination qui eut lieu à la fin de janvier 1802, il ne restait plus que quatre-vingts tribuns sur les cent primitivement désignés. C'est pour cette raison sans doute que Mme de Staël adopte le chiffre de quatre-vingts, les vingt nouveaux tribuns choisis par le Sénat étant tous dévoués au Premier Consul.

(3) Les tribunaux spéciaux devaient être composés de trois

comme si livrer un homme à ces tribunaux extraordinaires, ce n'était pas juger d'avance ce qui est en question, c'est-à-dire, s'il est criminel, et criminel d'État; et comme si, de tous les délits, les délits politiques n'étaient pas ceux qui exigent le plus de précautions et d'indépendance dans la manière de les examiner, puisque le gouvernement est presque toujours la partie adverse dans de telles causes. Au temps de Robespierre, on disait sérieusement : « Les formes judiciaires ne sont bonnes à rien; l'innocent n'en a pas besoin, et le coupable ne les mérite pas. » Gomme si les formes judiciaires n'étaient pas établies précisément pour savoir si un homme est innocent ou coupable (l) .

On a vu depuis ce que c'était que ces commissions militaires pour juger les crimes d'État, et la mort du duc d'Enghien signale à tous l'horreur que doit inspirer cette puissance hypocrite qui revêt le meurtre du manteau de la loi.

La résistance du tribunat, toute faible qu'elle

jupes ordinaires, de trois militaires et de deux adjoints choisis par le gouvernement. Ils avaient pour mission de juger les actes de brigandage et les assassinats tentés contre les chefs du gouvernement. Celte loi fut vivement attaquée et ne passa au tribunat qu'à la majorité de 49 voix contre 41. Parmi les opposants se distinguèrent Daunou, Ginguené et Benjamin Constant, l'ami de Mme de Staël. (Février 1801.)

(1) Ed. 1821 : tout ce passage depuis : « Au temps de Robespierre, » supprimé.

DIX ANNEES D'EXIL iO

était, déplaisait au Premier Consul; non qu'elle lui fût un obstacle, mais elle entretenait la nation dans l'habitude de penser, ce qu'il ne voulait à aucun prix. Il fit mettre dans les journaux, entre autres, un raisonnement bizarre contre l'opposition. Rien de si simple, disait-on, que l'opposition en Angleterre, puisque le roi y est l'ennemi du peuple; mais dans un pays où le pouvoir exécutif est lui-même nommé par le peuple, c'est s'opposer à la nation que de combattre son représentant. Combien de phrases de ce genre les écrivains de Napoléon n'ont-ils pas lancées depuis dix ans dans le public? En Angleterre, un simple paysan rirait d'un sophisme de cette nature; en France, tout ce qu'on désire, c'est d'avoir une phrase à dire, avec laquelle on puisse donner à son intérêt l'apparence de la conviction.

Bonaparte continuait à choisir dans tous les partis des hommes pour les divers emplois. La première condition d'éligibilité, c'était le dévouement à son pouvoir; la vie précédente ne comptait pour rien, en bien ni en mal; on aurait dit que la naissance politique de chacun datait du dix-huit Brumaire (1). Très peu d'hommes se

(1) Éd. 1821. Passage supprimé depuis : « Bonaparte continuait... » — Il est curieux de voir Mme de Staël reprocher au Premier Consul la grande liberté de ses choix, qui fit la force de son gouvernement. Gomme le disait Bonaparte à Xavier Audouin : « La carrière est ouverte aux Français de toutes les opinions,

M) DIX AXNKES D'EXIL

montrèrent étrangers au désir d'avoir des places; un grand nombre étaient ruinés, et l'intérêt de leurs femmes et de leurs enfants, ou de leurs neveux, s'ils n'avaient pas d'enfants, ou de leurs cousins, s'ils n'avaient pas de neveux, les forçait, disaient-ils, à désirer des emplois du gouvernement. La grande force des chefs de l'État en France, c'est le goût prodigieux qu'on y a pour occuper des places : la vanité les fait encore plus rechercher que le besoin d'argent. Tout ce qui distingue un homme d'un autre est particulièrement agréable aux Français; il n'est point de nation à qui l'égalité convienne moins; ils l'ont proclamée pour prendre la place des anciens supérieurs; ils voulaient changer d'inégalité, mais non se résigner au seul code politique digne d'être admiré, celui qui rend tous les hommes égaux devant la loi (1). Bonaparte recevait des milliers de pétitions pour chaque emploi, depuis le dernier jusqu'au premier. S'il n'avait pas eu naturellement un profond mépris pour l'espèce humaine, il l'aurait acquis en parcourant toutes les requêtes signées de tant de noms illustres par

pourvu qu'ils aient des lumières, de la capacité et de la vertu. » (Ami des Lois du 22 frimaire an VIII.) Mais Mme de Staël et ses amis avaient espéré avoir seuls part au gouvernement des affaires.

(1) Ed. 1821 . Tout ce passage, où Mme de Staël analyse avec tant de finesse le caractère français, a été supprimé depuis « tout ce qui distingue... »

leurs aïeux, ou célèbres par des actes révolutionnaires en opposition avec les nouvelles fonctions qu'ils ambitionnaient.

L'hiver de 1801, à Paris, me fut assez doux par la facilité avec laquelle Fouché m'accorda les différentes demandes que je lui adressai pour le retour des émigrés; il me donna ainsi, au milieu de ma disgrâce, le plaisir d'être utile, et je lui en conserve de la reconnaissance (1). Il faut l'avouer,

(1) Elle entend par ces mots « hiver de 1801 » les premiers mois de l'année 1801. Nous savons, en effet, que Mme de Staël, avec cette générosité dont elle a souvent donné des preuves, s'entremettait activement auprès de Fouché, par le moyen de Fauriel, son secrétaire, pour adoucir le sort des émigrés rentrés en France. Voici trois billets, extraits des lettres de Mme de Staël à Fauriel, conservées à la bibliothèque de l'Institut (legs Mohl), qui confirment ce passage de Dix années d'exil. Premier billet, sans date : « Fouché a accordé une surveillance à Mme de Cerisy (?), mon cher Faurielle (sic); elle n'est pas encore expédiée dans ses bureaux. Ne pouvez-vons pas l'avoir et me la donner? Elle intéresse beaucoup une femme de mes amies. Benjamin m'a fait espérer que je vous verrais cet après-diner. » — Deuxième billet, daté « ce 3 pluviôse » : « Le ministre de la police m'a promis cette surveillance hier, parce que les prêtres qui ont prêté serment sont dans une classe particulière. Ayez la bonté, mon cher Faurielle, de lui remettre cette note de ma part et apportez-moi le plus tôt que vous pourrez un petit mot pour mon pauvre prêtre. Mille amitiés. Avez-vous employé ma recette contre la mélancolie ? » — Troisième billet, sans date : « J'ai vu hier Fouché, qui m'a donné sa parole de mettre au bas du permis une prolongation de trois décades. Faites-moi donc le plaisir, mon cher Faurielle, de remettre ce permis à Eugène (intendant de Mme de Staël), et de lui faire parler au ministre. Je lui remets un billet pour lui. Il m'a dit des douceurs pour vous hier, mais je ne me console pas de vous avoir fait passer un moment qui

il v a toujours un peu de coquetterie dans tout ce que font les femmes, et la plupart de leurs vertus mêmes sont mêlées au désir de plaire, et d'être entourées d'amis qui tiennent plus intimement à elles par les services qu'ils en ont reçus. C'est sous ce seul point de vue qu'il faut leur pardonner d'aimer le crédit; mais il faut savoir renoncer aux plaisirs mêmes de l'obligeance pour la dignité ; car on peut tout faire pour les autres, excepté de dégrader son caractère. Notre propre conscience est le trésor de Dieu : il ne nous est permis de le dépenser pour personne.

Bonaparte faisait encore quelques frais pour l'Institut, dont il s'était fait honneur en Egypte; mais il y avait parmi les hommes de lettres et les savants une petite opposition philosophique, malheureusement d'un très mauvais genre, car elle portait en entier contre le rétablissement de la religion. Par une funeste bizarrerie, les hommes éclairés en France voulaient se consoler de l'esclavage de ce monde, en cherchant à détruire l'espérance d'un autre monde : cette singulière inconséquence n'aurait point existé dans la religion réformée; mais le clergé catholique avait

vous a déplu. A demain, à dîner, n'est-ce pas? » — Dans un quatrième billet, elle intercède pour un ami de Mathieu de Montmorency, M. de la Trémouille, « arrêté de ce matin » . On sait enfin que Chateaubriand obtint sa radiation, en 1801, en partie grâce à l'influence de Mme de Staël. (Cf. Chateaubriand et Mme de Staël, Revue des Deux Mondes, 1er octobre 1903.)

des ennemis que son courage et ses malheurs n'avaient point encore désarmés, et peut-être en effet est-il difficile de concilier l'autorité du pape et des prêtres soumis au pape avec le système de la liberté d'un État. Quoi qu'il en soit, l'Institut ne montrait pas pour la religion, indépendamment de ses ministres, ce profond respect inséparable d'une haute puissance d'âme et de génie, et Bonaparte pouvait s'appuyer contre des hommes qui valaient mieux que lui, de sentiments qui valaient mieux que ces hommes (1). Il ne se donnait cependant pas la peine d'être un peu sérieusement hypocrite. Fidèle au système de tromper ostensiblement, c'est-à-dire de donner les mensonges pour prétextes à ceux qui ne demandent pas mieux que de s'en servir, il assurait les prêtres que la religion catholique était la seule vraiment orthodoxe; et, le même jour, parlant avec Cabanis, un philosophe du dix-huitième

(1) Passage inédit d'un autre manuscrit de Dix années d'exil : « Cependant le parti philosophique criait sur le rétablissement des formes religieuses, comme si la seule chose qui pût consoler de n'avoir point de liberté sur la terre, c'est qu'il n'y eût point de Dieu dans le ciel. Cette misérable école n'attaquait pas Napoléon sur une foule d'actes arbitraires, qui foulaient aux pieds la justice et la sécurité; mais ces mots de ralliement, les prêtres, la superstition, se prononçaient encore, lors même qu'ils n'avaient plus de sens. » Sur les regrets de Mme de Staël, que Honaparte n'eût pas choisi la religion réformée comme religion officielle, cf. le manuscrit Des circonstances actuelles déjà cité, et la Bévue des Deux Mondes du 1er novembre 1899.

54 BIX ANNEES D'EXIL

siècle, il lui dit : « Je veux rétablir la religion comme vous la vaccine, l'inoculer pour la détruire. » Ce mot est remarquable. Il en a dit plusieurs autres, qui méritent d'être recueillis comme une sorte de révélation du principe du mal ; d'ailleurs, on ne peut répéter une seule parole de lui qui ait de la grâce ou de la vraie grandeur (1).

Dans cette année (1801), le Premier Consul ordonna à l'Espagne de faire la guerre au Portugal, et le pauvre roi de cette illustre Espagne condamna son armée à cette expédition, aussi servile qu'injuste. Il marcha contre un voisin qui ne lui voulait aucun mal, contre une puissance alliée de l'Angleterre, qui s'est montrée depuis si véritablement amie de l'Espagne : tout cela pour obéir à celui qui se préparait à le dépouiller de toute son existence (2) . Quand on a vu ces mêmes Espagnols donner avec tant d'énergie le signal de la résurrection du monde,

1) Éd. 1821. Passage supprimé, depuis : « 11 ne se donnait rependant pas... » Cf. Considérations, IVe partie, chap. vi : » Il dit à Cabanis : Savez-vous ce que cest que le Concordai que je viens de signer? C'est la vaccine de la religion : dans cinquante ans il ri y en aura plus en France. »

(2) Éd. 1821 : « A le dépouiller... » — Le roi d'Espagne Charles IV, dominé par la reine et le prince de la Paix, reconnaissant envers le Premier Consul d'avoir assuré au jeune infant de Parme, par le traité de Lunéville, la Toscane avec le titre de roi, consentit à faire la guerre au Portugal, pour l'obliger à rompre avec l'Angleterre. Une armée française de 25,000 hommes, commandée par Leclerc etGouvion-Saint-Cyr, devait l'aider dans cette entreprise.

on apprend à connaître ce que c'est que les nations, et si Ton doit leur refuser un moyen légal d'exprimer leur opinion et d'influer sur leur destinée.

C'est vers le printemps de 1801 que le Premier Consul imagina de faire un roi, et un roi de la maison de Bourbon; il lui donna la Toscane, en la désignant par le nom érudit d'Étrurie, afin de commencer ainsi la grande mascarade de l'Europe. Ce pauvre infant d'Espagne fut mandé à Paris pour montrer aux Français un prince de l'ancienne dynastie humilié devant le Premier Consul, humilié par ses dons, lorsqu'il n'aurait jamais pu lètre par ses persécutions. Bonaparte s'essaya sur cet agneau royal à faire attendre un roi dans son antichambre; il permit qu'on l'applaudit au théâtre, à l'occasion de ce vers :

J'ai fait des rois, madame, et n'ai pas voulu l'être;

se promettant d'être plus que roi, quand l'occasion s'en présenterait. On racontait tous les jours une bévue nouvelle de ce pauvre roi d'Étrurie; on le menait au Musée, au Cabinet d'histoire naturelle, et l'on citait comme traits d'esprit quelques-unes de ces questions sur les poissons ou les quadrupèdes, qu'un enfant de douze ans, bien élevé, ne ferait plus. Le soir, on le conduisait à des fêtes, où les danseuses de l'Opéra venaient se mêler aux dames nouvelles; et le

petit roi, malgré sa dévotion, les préférait pour danser avec elles, et leur envoyait le lendemain, en remercîment, de beaux et bons livres pour leur instruction (1). C'était un singulier moment en France que ce passage des habitudes révolutionnaires aux prétentions monarchiques; comme il n'y avait ni indépendance dans les unes, ni dignité dans les autres, elles pouvaient tour à tour à leur manière se grouper (2) autour de la puissance bigarrée qui se servait en même temps des moyens de force des deux régimes.

On célébra pour la dernière fois, cette année, le 14 juillet, anniversaire de la Révolution, et une proclamation pompeuse rappela tous les biens résultant de cette journée; il n'en existait cependant pas un que le Premier Consul ne se promît de détruire. Il devait augmenter de beaucoup les impôts, rétablir une foule de Bastilles, exiler, enfermer comme jamais Louis XIV avec les lettres

(J) Ce fut au mois de juin 1801 que le roi et la reine d'Etrurie, sous le nom de comte et comtesse de Livourne, arrivèrent à Paris pour y passer un mois entier. Pendant ce temps, en l'honneur des jeunes souverains, Paris fut en fête. La plus brillante de toutes leur lut offerte le 19 prairial par Talleyrand, en son château de ISeuilly. Mais tout le monde fut frappé, comme le dit M m ri de Staël, de la naïveté et de l'incapacité du roi. 11 n'entrait pas seulement dans les desseins du Premier Consul de « faire un roi » de sa main, mais de ranimer par le spectacle de pompes royales, à son profit, les souvenirs de la monarchie.

(2) Ed. 1821 : « Leurs ridicules se mariaient parfaitement bien ensemble; elles se groupaient chacune à sa manière... »

de cachet n'aurait pu se le permettre; mais la phrase du jour a constamment été pour cet homme le mensonge du lendemain (1). De tous les recueils, le plus bizarre, c'est celui des proclamations de cet homme; c'est une encyclopédie de tout ce qui peut se dire de contradictoire dans le monde ; et si le chaos était chargé d'endoctriner la terre, il jetterait sans doute ainsi à la tête du genre humain l'éloge de la paix et de la guerre, des lumières et des préjugés, delà liberté et du despotisme, les louanges et les injures sur tous les gouvernements, sur toutes les religions.

Ce fut vers cette époque que Bonaparte envoya le général Leclerc à Saint-Domingue, et qu'il l'appela dans son arrêté notre beau-frère. Ce premier nous royal, qui associait les Français à la propriété (2) de cette famille, me fut vivement anti-

(1) Éd. 1821: passage supprimé depuis : « Il devait... >» jusqu'à : « De tous les recueils... »

(2) Éd. 1821 : «à la prospérité... » - — Le général Leclerc, premier mari de Pauline Bonaparte, partit de Brest pour Saint- Domingue au commencement de février 1802; il mourut de la fièvre jaune dans cette île, le 22 novembre. Pauline se souciait peu de l'accompagner. « Le Premier Consul lui déclara que, tandis que Leclerc était parti faire la guerre et gagner de l'argent à Saint-Domingue, il n'entendait pas qu'elle restât à Paris pour faire la coquette et s'amuser avec des amants. Mme Leclerc allégua des raisons de santé; Bonaparte fit certifier par son médecin qu'elle était en état de faire le voyage. Elle objecta sa grossesse et les mauvais chemins de la Basse-Bretagne, qui pouvaient occasionner quelque accident. Bonaparte répondit qu'on y pourvoi-

pathique. Il exigea de sa jolie sœur daller avec son mari à Saint-Domingue, et c'est là que sa santé fut abîmée : singulier acte de despotisme pour un homme qui, d'ailleurs, n'est pas accoutumé à une grande sévérité de principes autour de lui! Mais il ne se sert de la morale que pour la jeter à la tête des gens, quand il croit ainsi contrarier les uns et éblouir les autres. Une paix fut conclue, dans la suite, avec le chef des Nègres, Toussaint-Louverture. C'était un homme très criminel ; mais toutefois Bonaparte signa des conditions avec lui, et, au mépris de ces conditions, Toussaint fut amené dans une prison de France, où il a péri de la manière la plus misérable (1). Peut-être Bonaparte ne se souvient-il pas seulement de ce forfait, parce qu'il lui a été moins reproché que les autres. Sa conscience n'a pas de mémoire; car c'est peut-être le seul homme qu'on puisse croire complètement étranger au remords. Le bien et le mal sont à ses yeux des calculs heureux ou malheureux, et il ne se figure pas sérieusement qu'il existe un autre élément de la nature humaine (2).

Dans un hôtel des monnaies, je fus frappé de

rait. En effet, il la Ht transporter en litière pendant plus de quarante lieues et la força ainsi d'accompagner son mari. » {Relations secrètes des agents de Louis XVIII, p. 69.)

(1) Toussaint-Louverture fut emprisonné au fortdeJoux, dan» le Jura, où il mourut, le 27 avril 1803. (Cf. IIe partie, chap. i.)

(2) Ed. 1821, passade supprimé, depuis « Sa conscience... »

la violence des machines qu'une seule volonté fait mouvoir (l); ces marteaux, ces laminoirs, semblent des personnes, ou plutôt des animaux dévorants. Si vous vouliez lutter contre leur force, vous en seriez anéanti; cependant toute cette fureur apparente est calculée, et c'est un seul moteur qui fait agir ces ressorts. La tyrannie de Bonaparte se présente à mes yeux sous cette image; il fait périr des milliers d'hommes, comme ces roues battent le fer, et ses agents, pour la plupart, sont aussi insensibles qu'elles; l'impulsion invisible de ces machines humaines vient d'une volonté tout à la fois violente et méthodique, qui transforme la vie morale en un instrument servile; enfin, pour achever la comparaison, il suffirait d'atteindre le moteur pour que tout rentrât dans le repos.

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