CHAPITRE VIII
Séjour à Goppet. — Dernier ouvrage deNecker. — Préliminaires de paix avec l'Angleterre. — Progrès des institutions monarchiques; adulations envers Bonaparte.
J'allai, selon mon heureuse coutume, passer l'été auprès de mon père. Il était très indigné de
(1) Éd. 1821 : « Dans une grande forge, on observe avec étonnement la violence...»
la marche que suivaient les affaires; et comme il avait toute sa vie autant aimé la vraie liberté que détesté l'anarchie populaire, il se sentait le désir d'écrire contre la tyrannie d'un seul, après avoir si longtemps combattu celle de la multitude. Mon père aimait la gloire, et, quelque sage que fût son caractère, l'aventureux en tout genre ne lui déplaisait pas, quand il fallait s'y exposer pour mériter l'estime publique. Je sentais très bien les dangers que me ferait courir un ouvrage de mon père qui déplairait au Premier Consul; mais je ne pouvais me résoudre à étouffer ce chant du cygne, qui devait se faire entendre encore sur le tombeau de la liberté française. J'encourageai donc mon père à travailler, et nous renvoyâmes à l'année suivante la question de savoir s'il ferait publier ce qu'il écrivait (1).
La nouvelle des préliminaires de paix signés entre l'Angleterre et la France (2) vint mettre le comble aux succès de Bonaparte. En apprenant que l'Angleterre l'avait reconnu, il me sembla que
(1) Il s'agit de l'ouvrage intitulé Dernières vues de politique et de finances, qui parut au commencement d'août 1802 et qui excita la colère du Premier Consul. C'était Mme de Staël, disaitil, qui avait fait à son père « tous ces faux rapports » sur l'état de la France. De ce jour date la rupture définitive entre Bonaparte et Mme de Staël. Cf. sur les griefs du Premier Consul contre Necker et sa fille, Mme de Staèl et Napoléon, eliap. vu, et Considérations, IVe partie, chap. vu.
(2) Ces préliminaires furent signés à Londres le 1er octobre 1801 au milieu d'un enthousiasme extraordinaire.
j'avais tort de haïr sa puissance ; mais les circonstances ne tardèrent pas à m'ôter ce scrupule. La plus remarquable des conditions de ces préliminaires, c'était l'évacuation complète de l'Egypte; ainsi toute cette expédition n'avait eu d'autre résultat que de faire parler de Bonaparte. Plusieurs écrits publiés par delà les barrières du pouvoir de Bonaparte l'accusent d'avoir fait assassiner Kléber en Egypte, parce qu'il était jaloux de sa puissance (1); et des personnes dignes de foi m'ont dit que le duel, dans lequel le général Destaing a été tué par le général Reynier, fut provoqué par une discussion sur cet objet. Toutefois il me paraît difficile de croire que Bonaparte ait eu le moyen d'armer un Turc contre la vie d'un général français, pendant qu'il était lui-même si loin du théâtre de cet attentat. Il me semble qu'il ne faut rien dire contre Bonaparte qui ne soit prouvé; s'il se trouvait une seule erreur de ce genre parmi les vérités les plus notoires, leur
(1) Kléber fut assassiné au Caire, le 14 juin 1800, par un fanatique turc, Soliman, qui le frappa de quatre coups de poignard. — Quant au général Reynier, après avoir servi avec distinction sous les ordres de Pichegru et de Moreau, il accompagna Bonaparte en Egypte, où il prit une part brillante à la bataille des Pyramides et à celle d'Héliopolis. Il ne put s'entendre avec le général Menou et revint en France, où il publia un pamphlet, De V Egypte après la bataille a" Héliopolis (Paris, 1802). Ce livre fut saisi par la police; il fut l'occasion d'un duel entre Reynier et Destaing; celui-ci, frappé d'une balle, expira sur la place (1803).
éclat en serait terni. L'on ne doit combattre cet homme avec aucune de ses armes. Il doit succomber seulement parce que l'homme a une conscience et l'univers un Dieu (1).
Je retardai mon retour à Paris, pour ne pas être témoin de la grande fête de la paix (2). Je ne connais pas une sensation plus pénible que ces réjouissances publiques, quand l'âme s'y refuse. On prend une sorte de mépris pour ce badaud de peuple, qui va célébrer le joug qu'on lui prépare : ces lourdes victimes dansant devant le palais de leur sacrificateur, ce Premier Consul appelé le u Père de la Nation » qu'il allait dévorer, tout ce mélange de bêtise d'une part et de ruse de l'autre, la fade hypocrisie des courtisans jetant un voile sur l'arrogance du maître, tout m'inspirait un dégoût que je ne pouvais surmonter. Il fallait se contraindre, et au milieu de ces solennités, on était exposé à rencontrer des joies officielles qu'il était plus facile d'éviter dans d'autres moments. Parmi les inscriptions de cette fête de la paix, il
(1) Toute la fin du paragraphe a été remaniée dans l'édition do 1821. Un passage également sur Bonaparte faisant empoisonner les pestiférés de Jaffa a été supprimé.
(2) Elle ne partit pour Paris que le 10 novembre 1801. Cf. sa lettre à Meister du 23 octobre, où elle exprime son dépit de la paix. (Lettres inédites de Mme Staèl a Henri Meister, p. 172.) La grande fête en l'honneur de la paix générale fut célébrée le 18 brumaire (9 novembre 1801). Lord Gornwallis, plénipotentiaire anglais désigné pour rédiger le traité définitif, vint à Paris pour y assister avec un grand nombre de ses compatriotes.
y avait que Napoléon partageait l'empire avec Jupiter; quelques années après, ce fut avec Pluton (1).
Mais alors Bonaparte proclamait que la paix était le premier besoin du monde ; tous les jours il signait un nouveau traité, qui ressemblait assez au soin avec lequel Polyphème comptait les moutons en les faisant entrer dans sa caverne. Une seule paix, celle avec la Régence d'Alger commençait ainsi : « Le Premier Consul et la Régence d'Alger, reconnaissant que la guerre n'est pas naturelle entre les deux États, sont convenus, etc.» En effet, ces deux gouvernements se devaient la fraternité (2). Les États-Unis d'Amérique firent aussi la paix avec la France, et ils envoyèrent pour plénipotentiaire un homme qui ne savait pas un mot de français, ignorant apparemment que la plus parfaite intelligence de la langue suffisait à peine pour démêler la vérité dans un gouvernement où l'on savait si bien la cacher. Le Premier Consul, à la présentation de M. Livingston, lui fit, à l'aide d'un interprète, des compliments sur la pureté des mœurs de l'Amérique, et il ajouta : « L'ancien monde est bien corrompu ; » puis, se tournant vers M. de Talleyrand (3), il lui répéta
(1) Éd. 1821 : passage supprimé depuis : « Parmi les inscriptions... »
(2) Éd. 1821 : passage supprimé depuis : « Une seule paix... »
(3) Éd. 1821 : nom supprimé. — Ce fut en octobre 1800 que
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deux fois : » Dites-lui donc que l'ancien monde est bien corrompu ; vous en savez quelque chose, n'est-ce pas? » C'est une des plus douces paroles qu'il ait adressées en public à ce courtisan de meilleur goût que les autres, qui aurait voulu conserver quelque dignité dans les manières, en sacrifiant celle de l'âme à son ambition.
Cependant les institutions monarchiques s'avançaient à l'ombre de la république. Une garde fut constituée ; les diamants de la couronne servaient d'ornement à l'épée du Premier Consul, et l'on voyait dans sa parure, comme dans la situation politique du jour, un mélange de l'ancien et du nouveau régime. Il avait des habits tout d'or et des cheveux plats, de petites jambes (1) et une grosse tête, je ne sais quoi de gauche et d'arrogant, de dédaigneux et d'embarrassé, qui semblait réunir toute la mauvaise grâce d'un parvenu à toute l'audace d'un tyran. On a vanté son sourire comme agréable; moi, je crois qu'il aurait certainement déplu dans tout autre ; car ce sourire, partant du sérieux pour y rentrer, ressemblait à un ressort plutôt qu'à un mouvement naturel, et l'expression de ses yeux n'était jamais d'accord avec celle de sa bouche ; mais comme,
Joseph Bonaparte signa avec MM. Ellsworth, Davie et Van Murrey le traité de paix avec les États-Unis, qui fut le premier traité de paix conclu par le gouvernement consulaire. (1) Éd. 1821 : « une petite taille » .
en souriant, il rassurait ceux qui l'entouraient, on a pris pour du charme le soulagement qu il faisait éprouver ainsi. Je me rappelle qu'un membre de l'Institut, conseiller d'État, me dit sérieusement que les ongles de Bonaparte étaient parfaitement bien faits : il voulait apparemment parler de ses griffes (1). Le général Sébastiani s'écria : «Les mains du Premier Consul sont charmantes. — Ah ! répondit un jeune seigneur de l'ancienne noblesse française, qui alors n'était pas encore chambellan, de grâce, général, ne parlons pas politique. » Le même général, en s'exprimant avec tendresse sur le Premier Consul, disait : « Ce qu'il a souvent, c'est une douceur enfantine. » En effet, dans son intérieur, il se livrait quelquefois à des jeux innocents; on l'a vu danser avec ses généraux; on prétend même qu'à Munich, dans le palais de la reine et du roi de Bavière, que cette gaieté, je pense, ne réjouissait guère, il prit un soir le costume espagnol de Charles VII, l'électeur de Bavière qui prétendait à la couronne de Bavière (2), et se mit à danser une ancienne contredanse française, la Monaco.
(1) Éd. 1821 : supprimé depuis « il voulait... » et le nom de Sébastiani.
(2) Éd. 1821 : supprimé depuis « l'électeur... »