CHAPITRE V
Victoires de Morcau. — Bonaparte et la Révolution. — Machine infernale. — Déportations arbitraires. — Paix de Lunéville.
Je revins à Paris vers le mois de novembre 1800 (1); la paix n'était pointencore faite, quoique Moreau, par ses victoires, la rendît de plus en plus nécessaire aux puissances étrangères. N'a-t-il pas regretté depuis les lauriers de Stockach et
beaux-arts au ministère de l'Intérieur et ami particulier de Lucien. Elle montrait l'instabilité du pouvoir de Bonaparte et la nécessité de le consolider. Elle se terminait par ces mots : « Français! Vous dormez aux bords d'un abîme! » L'impression produite en France fut pénible, comme le constate Mme de Staël. (1) Il semble que ce fut plutôt en décembre. On lit, en effet, dans le Journal des Débats du 6 nivôse an IX (26 décembre 1800) : a Mme de Staël est arrivée à Paris depuis quelques jours. » Cf. Lettres inédites de Mme de Staël, publiées par MM. Usteiu et Euj;. Rittkr, p. 169 et suiv.
de Hohenlinden, quand on en a fait la couronne d'épine (1), quand la France n'a pas été moins esclave que l'Europe, dont il la faisait triompher? Moreau n'a vu que la France dans les ordres du Premier Consul ; mais il appartenait à un tel homme de juger le gouvernement qui l'employait, et de prononcer lui-même, dans une pareille circonstance, quel était le véritable intérêt de son pays. Toutefois, il faut en convenir, à l'époque des plus brillantes victoires de Moreau, c'est-à-dire dans l'automne de 1800, il n'y avait encore que peu de personnes qui sussent démêler les projets de Bonaparte : ce qu'il y avait d'évident à distance, c'était l'amélioration des finances, et l'ordre rétabli dans plusieurs branches d'administration. Napoléon était obligé de passer par le bien pour arriver au mal; il fallait qu'il accrût les forces de la France, avant de s'en servir pour son ambition personnelle (2).
Une chose bizarre, c'était sa manière de s'exprimer sur cette Révolution, à laquelle il devait son existence. Quelquefois il disait que les terroristes, c'est-à-dire les partisans de Robespierre, étaient les seuls qui eussent montré du caractère dans la Révolution; mais toujours il en blâmait les premiers auteurs : tant ces principes de liberté
(1) Ed. 1821 : « quand on en a fait la couronne d'épine, * supprimé.
(2) Tout le paragraphe suivant supprimé dans l'édition de 1821.
produisaient sur lui l'effet de l'eau sur les hommes atteints de la rage (1). Un jour, il alla à Ermenonville visiter le tombeau de Rousseau : <» C'est pourtant cet homme, dit-il au propriétaire de ce lieu, qui nous a mis dans l'état où nous sommes! » Il faut convenir cependant que Bonaparte n'avait pas à se plaindre de cet état; mais il lui plaisait de se montrer ainsi dédaigneux de sa situation et de marquer son antipathie contre ceux qui, dans tous ces temps, ont haï le despotisme.
Un soir que je causais avec quelques amis, nous entendîmes une grande détonation; mais nous crûmes que c'étaient des coups de canon tirés pour quelque exercice, et nous continuâmes notre entretien. Nous apprîmes, peu d'heures après, qu'en allant à l'Opéra, le Premier Consul avait failli périr par l'explosion d'une traînée de poudre dirigée contre lui (2). Comme il échappa, tout le monde lui témoigna un vif intérêt; des philoso-
(1) Ceci rappelle le mot de Mme de Staël sur Bonaparte : idéophobe. Et Bonaparte de s'écrier : « C'est gentil! Ah! Elle veut la guerre... Idéophobe! C'est gracieux... Pourquoi pas hydrophobe?... On ne peut pas gouverner avec ces gens-là! » (IuKG, Lucien Bonaparte et ses Mémoires, II, 233 et suiv.)
(2) Tout ce passage est modifié dans l'édition de 1821. — L'attentat de la machine infernale se produisit le 3 nivôse (24 décembre 1800), rue Saint-lNicaise, entre le Carrousel et la rue de Richelieu. Il avait pour auteurs principaux Carbon, Saint- Béjant et Limoëlan, agents de Georges Cadoudal. Carbon et Saint-Bojant furent arrêtés et exécutés. Limoëlan put s'enfuir et gagner l'Amérique.
phes proposèrent le rétablissement de supplices cruels contre les auteurs de cet attentat(l) ; enfin il put voir de tout côté une nation qui tendait le col au joug. Il discuta chez lui fort tranquillement, le soir même, ce qui serait arrivé s'il eût péri ; les uns disaient que Moreau l'aurait remplacé; Bonaparte prétendait que c'eût été le général Bernadotte : « Gomme Antoine, dit-il, il aurait présenté au peuple ému la robe sanglante de César. » Je ne sais s'il croyait en effet que la France eût alors appelé le général Bernadotte à la tête des affaires; mais ce qui est bien sûr au moins, c'est qu'il ne le disaitquepour exciter l'envie contre ce général (2). Si la machine infernale eût été combinée par le parti jacobin, de ce moment le Premier Consul aurait pu redoubler de tyrannie; l'opinion l'eût secondé; mais, comme c'était le parti royaliste qui était l'auteur de ce complot, Bonaparte n'en put tirer un grand avantage : il chercha plutôt à
(1) Le Publicistc du 8 nivôse an IX publie une lettre de Gadet-de-Vaux qui demande qu'on rétablisse le « brisement des os sur une croix, l'exposition du corps sur une roue », le bûcher pour l'incendiaire, etc. La Décade du 20 nivôse prend vivement à partie l'auteur de la lettre.
(2) Il est très certain que Bernadotte cherchait à supplanter Bonaparte, dont il était jaloux, et qu'en 1802, de l'aveu même de Mme de Staël, il entra effectivement dans un complot, qui avait pour but de se débarrasser du Premier Consul. (Cf. Dix années d'exil, chap. ix ; Bovigo, Mémoires, I, 434; Desmarets, Quinze ans de haute police, chap. v; Guillon, Complots militaires sous le Consulat; G. -A. Thierry, Conspirateurs et gens de police : le complot des libelles.)
l'étouffer qu'à s'en servir ; car il souhaitait que la nation lui crût pour ennemis seulement les ennemis de l'ordre, mais non pas les amis d'un autre ordre, c'est-à-dire de l'ancienne dynastie. Une chose singulière, c'est qu'à l'occasion d'un complot royaliste, Bonaparte fit déporter, par un sénatus-consulte, cent trente jacobins dans l'île de Madagascar, ou peut-être dans le fond de la mer, car on non a plus entendu parler depuis (1) . Cette liste fut faite le plus arbitrairement du monde ; on y mit des noms, on en ôta, selon les recommandations des conseillers d'Etat qui la proposaient et des sénateurs qui la sanctionnaient. Les honnêtes gens disaient, quand on se plaignait de la manière dont cette liste avait été faite, qu'elle était composée d'hommes très coupables. Gela se peut; mais c'est le droit, et non le fait, qui constitue la légalité des actions. Lorsqu'on laisse déporter arbitrairement cent trente citoyens, rien n'empêchera, ce qu'on a vu depuis, de traiter ainsi des personnes très estimables.
L'opinion les défendra, dira-t-on. L'opinion!
(1) Ils furent condamné» à la déportation hors du territoire de la République par arrêté du Premier Consul du 14 nivôse (4 janvier 1801), approuvé par le Sénat dans sa séance du 5 janvier. Le lendemain 6, ces malheureux furent réunis et dirigés sur Nantes, pour y être embarqués. La liste comprenait quelques députés de la Convention, plusieurs membres de l'ancienne Commune et des septembriseurs. Ils furent déportés aux îles Seychelles.
Qu'est-elle, sans l'autorité de la loi? Qu'est-ellc, sans des organes indépendants? L'opinion était pour le duc d'Enghien, pour Moreau et pour Pichegru; a-t-elle pu les sauver? Il n'y aura ni liberté, ni dignité, ni sûreté, dans un pays où l'on s'occupera des noms propres, quand il s'agit d'une injustice ; tout homme est innocent avant qu'un tribunal légal l'ait condamné ; et quand cet homme serait le plus coupable de tous, dès qu'il est soustrait à la loi, son sort doit faire trembler les honnêtes gens comme les autres. Mais, de même que dans la chambre des communes d'Angleterre, quand un député de l'opposition sort, il prie un député du coté ministériel de se retirer avec lui, pour ne pas altérer le rapport des deux partis, Bonaparte ne frappait jamais les royalistes ou les jacobins sans partager le même nombre de coups entre les uns et les autres; c'est le seul genre de justice distributive, dont il ne se soit presque jamais écarté (1) ; il se faisait ainsi des amis de tous ceux dont il servait les haines. On verra par la suite que c'est toujours sur la haine qu'il a compté pour fortifier son gouvernement; car il sait qu'elle est moins inconstante que l'amour. Après une révolution, l'esprit de parti est si âpre, qu'un nouveau chef peut le captiver en servant sa vengeance encore plus qu'en soutenant ses intérêts;
(1) Ed. 1821 : cette dernière phrase est supprimée.
chacun abandonne, sil le faut, celui qui pense comme lui, pourvu que l'on poursuive celui qui peusc autrement.
La paix de Lunéville fut proclamée (I) : l'Autriche ne perdait, dans cette première paix, que la république de Venise, qu'elle avait reçue en dédommagement de la Belgique, et cette antique reine de la mer Adriatique repassa d'un maitre à l'autre, après avoir été si longtemps fière et puissante. Le respect de l'histoire est inconnu à cet homme, qui ne conçoit le monde que comme contemporain de lui (2).