CHAPITRE IX
Élimination du tribunat ; sarcasmes de Mme de Staël. — Bonaparle, président de la République italienne. — Conspiration du général Bernadotte. ■ — Départ pour Goppet; inquiétude de Mme de Staël. — La réforme de l'instruction publique. — Les Français en uniforme.
Les amis de la liberté, dans le tribunat, essayaient encore de lutter contre l'autorité toujours croissante du Premier Consul; mais l'opinion publique ne les secondait point alors. Le plus grand nombre des tribuns de l'opposition méritaient, à tous égards, la plus parfaite estime : mais trois ou quatre individus, qui siégeaient dans leurs rangs, s'étaient rendus coupables des excès de la Révolution, et le gouvernement avait grand soin de rejeter sur tous le blâme qui pesait sur quelques-uns. Cependant les hommes réunis en assemblée publique finissent toujours par s'électriser dans le sens de l'élévation de l'âme, et ce tribunat, tel qu'il était, aurait empêché la tyrannie, si on l'avait laissé subsister. Déjà la majorité des voix avait nommé candidat au Sénat un homme qui ne plaisait pas au Premier Consul, Daunou, républicain probe et éclairé, mais certes nullement à craindre (1). C'en fut
(1) L'opposition tenait à désigner Daunou comme candidat pour être désagréable au Premier Consul; dans cette même inten-
assez pour déterminer le Premier Consul à Y élimination du tribunat, c'est-à-dire à faire sortir un à un, sur la désignation des sénateurs, les vingt membres les plus énergiques de l'assemblée, et à les faire remplacer par vingt hommes dévoués au gouvernement (1). Les quatre-vingts qui restaient devaient chaque année subir la même opération par quart. Ainsi la leçon leur était donnée sur ce qu'ils avaient à faire pour être maintenus dans leurs places, c'est-à-dire dans leurs quinze mille livres de rente ; car le Premier Consul voulait conserver encore quelque temps cette assemblée mutilée, qui devait servir pendant deux ou trois ans de masque populaire aux actes de la tyrannie.
Parmi les tribuns proscrits se trouvaient plusieurs de mes amis; mais mon opinion était à cet
tion, elle avait précédemment choisi l'abbé Grégoire. Daunou obtint au Corps législatif 135 voix et le général Lamartillière, candidat du gouvernement, 122; au tribunat, Daunou eut 48 voix et Lamartillière, 39. Le lendemain, 12 nivôse (2 janvier 1802), le Premier Consul donnait audience aux sénateurs; il s'emporta vivement : « Je vous déclare, leur dit-il, que si vous nommez M. Daunou sénateur, je prendrai cela pour une injure personnelle, et vous savez que je n'en ai jamais souffert aucune. » Le Sénat u«a d'un subterfuge et nomma Lamartillière.
(1) Parmi les vingt tribuns éliminés par les scrutins successifs du Sénat en 1802 se trouvèrent Chénier, Ginguené, Chazal, Bailleul, Courtois, Ganilh, Daunou et Benjamin Constant. Ce fut à ce propos que Mme de Staël fit le mot célèbre : « J'ai épuré le tribunat, disait Bonaparte. — Il veut dire écrémer » , répliquat-elle. (Cf. Lucien Bonaparte et ses Mémoires, t. II, p. 237.) Ellemême avoue plus loin ses « sarcasmes » , qui irritèrent fort son ennemi.
égard indépendante de mes affections. Peut-être éprouvai -je toutefois une irritation plus forte de l'injustice, qui tombait sur des personnes avec qui j'étais liée, et je crois bien que je me laissai aller à quelques sarcasmes sur cette façon hypocrite d'interpréter même la malheureuse constitution, dans laquelle on avait tâché de ne pas laisser entrer le moindre souffle de liberté (1).
Pendant cette année 1802, chaque pas du Premier Consul annonçait de plus en plus ouvertement son ambition sans bornes. Tandis qu'on négociait à Amiens la paix avec l'Angleterre, il fit rassembler à Lyon la Consulte cisalpine (2), c'est-à-dire les députés de toute la Lombardie et des États adjacents, qui s'étaient constitués en république sous le Directoire, et qui demandaient maintenant quelle nouvelle forme ils devaient prendre. Comme on n'était point encore accou-
(1) On ne sait pour quelle raison l'éditeur de 1821 a placé au début du chapitre ix le morceau qui suit depuis « Pendant cette année 1802 » jusqu'à « effrayée et ruinée ». Il y avait également un long passage sur le Concordat et sur le Consulat à vie qui a été supprimé, parce que les traits les plus saillants en avaient paru dans les Considérations (IVe partie). Nous maintenons cette suppression.
(2) La Consulte cisalpine, réunie à Lyon en janvier 1802, comptait 452 membres pris dans la noblesse, le clergé, la grande propriété, le commerce, les universités, les tribunaux, les gardes nationales. Le 11 janvier 1802, le Premier Consul arriva à Lyon au milieu de l'enthousiasme général ; le 25, la Consulte nomma par acclamation Napoléon Bonaparte président de la République italienne.
tumé à ce que l'unité de la République française fût transportée en l'unité d'un seul homme, personne n'imaginait qu'il voulût réunir sur sa tête le consulat de France et la présidence de l'Italie, de manière qu'on s'attendait à voir nommer le comte Melzi, que ses lumières, son illustre naissance et le respect de ses concitoyens désignaient pour cette place (l). Tout à coup le bruit se répandit que Bonaparte se faisait nommer; et, à cette nouvelle, on aperçut encore un mouvement de vie dans les esprits. On disait que la constitution faisait perdre le droit de citoyen français à quiconque accepterait des emplois en pays étranger ; mais était-il Français celui qui ne voulait se servir de la grande nation que pour opprimer l'Europe, et de l'Europe que pour mieux
(1) Talleyraml eut soin de ne faire connaître à Caris au ministre de la Cisalpine, Marescalchi, et aux envoyés italiens Aldini, Serbelloni et Melzi, qu'une partie du projet, et ne parla pas de l'intention du Premier Consul de se faire déférer la présidence. Le comte, puis duc Melzi d'Éril,né d'une mère espagnole et d'un père italien, était personnellement lié avec Mme de Staél. Bonaparte ne l'ignorait pas. En 1805, à Milan, il voulut faire donner à Melzi une terre considérable, par reconnaissance pour les services qu'il avait rendus à l'Italie. Melzi, sur le conseil de Mme de Staél, annonça l'intention de consacrer les revenus de cette terre à un établissement public. Ce fut alors que l'Empereur, lui saisissant le bras, s'écria : « C'est une idée de Mme de Staël que vous me dites là. Je le parie! Mais ne donnez pas, croyez-moi, dans cette philanthropie romanesque du dix-huitième siècle. Il n'y a qu'une seule chose à faire dans ce monde, c'est d'acquérir toujours plus d'argent et de pouvoir; tout le reste est chimère. » (Considérations, IVe partie, chap. xvm.)
opprimer la grande nation ? Bonaparte escamota la nomination de président à tous ces Italiens, qui n'apprirent qu'il fallait le nommer que peu d'heures avant d'aller au scrutin. On leur dit de joindre le nom de M. de Melzi, comme vice-président, à celui de Bonaparte. On les assura qu'ils ne seraient gouvernés que par celui qui serait toujours au milieu d'eux, et que l'autre ne voulait qu'un titre honorifique. Bonaparte dit luimême, avec sa manière emphatique : « Cisalpins, je conserverai seulement la grande pensée de vos affaires. » Et la grande pensée voulait dire la toute-puissance. Le lendemain de ce choix, on continua à faire sérieusement une constitution, comme s'il pouvait en exister une à côté de cette main de fer. On divisa la nation en trois classes : les possidenti, les dotti et les commercianti. Les propriétaires, pour les imposer; les hommes de lettres, pour les faire taire, et les commerçants, pour leur fermer tous les ports. Ces paroles sonores de l'italien prêtent encore mieux au charlatanisme que le français.
Bonaparte avait changé le nom de république cisalpine en celui de république italienne, et menaçait ainsi l'Europe de ses conquêtes futures dans le reste de l'Italie. Une telle démarche n'était rien moins que pacifique, et cependant elle n'arrêta point la signature du traité d'Amiens : tant l'Europe et l'Angleterre elle-même désiraient
la paix! J'étais chez le ministre d'Angleterre, M. Jackson (1), lorsqu'il reçut les conditions de cette paix. Il les lut à tous ceux qu'il avait à dîner chez lui, et je ne puis exprimer quel fut mon étonnement à chaque article. L'Angleterre rendait toutes ses conquêtes : elle rendait Malte, dont le général Desaix (2) avait dit, lorsqu'elle fut prise par les Français, que s'il n'y avait eu personne dans la forteresse on n'y serait jamais entré. Elle cédait tout, sans compensation, à une puissance qu'elle avait constamment battue sur mer. Quel singulier effet de la passion de la paix ! Et cet homme, qui avait obtenu comme par miracle de tels avantages, n'eut pas même la patience d'en profiter quelques années pour mettre la marine française en état de s'essayer contre l'Angleterre! A peine le traité d'Amiens était-il signé, que Napoléon réunit, par un sénatus-consulte, le Piémont à la France (3). Pendant l'année que dura la paix, tous les jours furent marqués par des proclamations nouvelles, tendantes à faire rompre le traité. Le motif de cette
(1) Éd. 1821 : nom omis. — Ce fut le 25 mars 1802 que fut signée la paix d'Amiens sur un brouillon chargé de corrections; le 27 mars eut lieu la signature solennelle par Joseph Bonaparte et lord Gornwallis.
(2) Éd. 1821 : nom omis.
(3) Cette réunion du Piémont et de l'île d'Elbe fut prononcée pas un sénatus-consulte organique du 24 fructidor an X (11 septembre 1802).
conduite est facile à démêler. Bonaparte voulait éblouir les Français, tantôt par des paix inattendues, tantôt par des guerres qui le rendissent nécessaire. Il croyait qu'en tout genre la tempête était favorable à l'usurpation. Les gazettes chargées de vanter les douceurs de la paix, au printemps de 1802, disaient alors : « Nous touchons au moment où la politique sera nulle. » En effet, si Bonaparte l'avait voulu, à cette époque, il pouvait facilement donner vingt ans de paix à l'Europe effrayée et ruinée.
Il se formait alors, autour du général Bernadotte, un parti de généraux et de sénateurs qui voulaient savoir de lui s'il n'y avait pas quelques résolutions à prendre contre l'usurpation qui s'approchait à grands pas. Il proposa divers plans qui se fondaient tous sur une mesure législative quelconque, regardant tout autre moyen comme contraire à ses principes. Mais pour cette mesure il fallait une délibération au moins de quelques membres du Sénat, et pas un d'eux n'osait souscrire un tel acte. Pendant que toute cette négociation très dangereuse se conduisait, je voyais souvent le général Bernadotte et ses amis : c'était plus qu'il ne fallait pour me perdre, si leurs desseins avaient été découverts. Bonaparte disait que l'on sortait toujours de chez moi moins attaché à lui qu'on n'y était entré ; enfin il se préparait à ne voir que moi de coupable parmi tous ceux qui
l'étaient bien plus que moi, mais qu'il lui importait davantage de ménager (1) .
Je partis pour Goppet dans ces entrefaites; l'état affreux de la santé de M. de Staël m'obligeait à l'accompagner aux eaux. Une nouvelle attaque d'apoplexie le fit mourir en route (2) ; et
(1) Mme de Staël ne s'est pas expliquée davantage sur ce complot de l'an X, qui est encore mal connu et que Bonaparte ne voulut pas ébruiter par raison politique. On sait qu'au dernier moment Bernadotte s'esquiva. Mais le Premier Consul était au courant des intrigues de Mme de Staël, qu'elle-même avoue ici. 11 savait qu'elle recevait chez elle des généraux ; il a fait allusion à ces réunions dans les conversations de Sainte-Hélène. •» Lors du Concordat, Macdonald, Delmas, etc., conspiraient contre moi, parce que je rétablissais les prêtres. Il est étonnant combien ils les détestaient! C'est l'opération que j'ai trouvé le plus difficile à mener à bien. Mme de Staël avait réuni les principaux généraux et leur avait raconté qu'ils n'avaient plus que vingtquatre heures à être quelque chose, que si on me laissait faire j'aurais bientôt 40,000 prêtres à mes ordres, que je me moquerais des généraux et les ferais marcher, etc. » (Gourgaud, Sainte- Hélène, t. I, p. 397.) Cf. le Mémorial. Il paraît prouvé qu'à ce moment Mme de Staël entra dans une conspiration véritable. C'est aussi l'avis de l'ancien tribun Bailleul, qui a publié, en 1821 et 1822, un Examen critique des Considérations avec des observations sur les Dix ans d'exil, plein de remarques intéressantes. Pour lui, le vrai motif de l'exil de Mme de Staël, c'est ce complot de 1802; le livre de Necker ne fut que le prétexte. Nous lisons également dans le Journal de madame de Cazenove d' Ariens, à la date du 21 mars 1803 : « L'exil était positivement prononcé, il y a un an déjà. Le Premier Consul voulait la faire partir : on para le coup en disant que, également, elle retournerait toujours à Coppet au mois de mai. Il jura alors qu'elle ne reviendrait pas l'année suivante. »
(2) Le baron de Staël mourut à Poligny, le 9 mai 1802. — L'éditeur de 1821 supprime la phrase qui le concerne.
j'arrivai chez mon père dans un état très pénible d'accablement et d'anxiété. Des lettres de Paris m'apprirent qu'après mon départ le Premier Consul s'était exprimé très vivement contre mes rapports de société avec le général Bernadotte. Tout annonçait qu'il était résolu à m'en punir; mais il s'arrêta devant l'idée de frapper le général Bernadotte, soit qu'il eût trop besoin de ses talents militaires, soit que les liens de famille le retinssent, soit que la popularité de ce général dans l'armée française fût plus grande que celle des autres, soit enfin qu^un certain charme dans les manières de Bernadotte rende difficile, même à Bonaparte, d'être tout à fait son ennemi (1). L'on m'écrivait de Paris que le Premier Consul s'était laissé aller à de grandes déclamations contre moi. Mais ce qui choquait le Premier Consul plus encore que les opinions qu'il me supposait, c'était le nombre d'étrangers qui étaient venus me voir. Le fils du stathouder, le prince d'Orange, m'avait fait l'honneur de dîner chez moi, et Bonaparte lui en avait adressé des reproches. C'était peu de chose que l'existence d'une femme qu'on venait voir pour sa réputation littéraire; mais ce peu de chose ne relevait pas de lui et c'en était assez pour qu'il voulût l'écraser (2).
(1) Ed. 1821 : la phrase qui suit est supprimée.
(2) Tout le développement qui suit, jusqu'à « C'est dans cette
Non content des décrets qui assuraient l'autorité suprême dans les mains de Bonaparte, non content de cet esclavage de la presse d'une part, et de ces sophismes continuels des journaux de l'autre, qui remplissaient chaque matin avec des mensonges l'esprit de tous ceux qui lisent et ne lisent pas, c'est-à-dire qui sont incapables de méditer un livre et qui s'amusent d'un feuilleton; non content, dis-je, de ces précautions pour embrouiller le bon sens public, on s'occupa d'éducation, c'est-à-dire des moyens de préparer la génération future à la servitude, comme si ce n'était pas assez pour cela de l'exemple que leur donnaient leurs pères. La Révolution, qui n'a guère produit d'institutions durables, avait pourtant fondé une école polytechnique, dont il est sorti la plupart des hommes forts et indépendants, sur lesquels la France peut encore fonder son espérance. Un conseiller d'État, chargé de la reviser, assura qu'il n'y aurait plus à l'avenir que des esprits sages, c'est-à-dire, dans la langue du jour, des hommes qui savaient se soumettre à la force et se conformer en toutes choses aux calculs de l'intérêt.
On eut beaucoup de peine à obtenir du Pre-
année 1802 » a été supprimé dans l'édition de 1821. — Cette édition supprime également un passage sur les Dernières vues de Necker, parce qu'il a été publié dans les Considérations, IVe partie, chap. vu; nous maintenons cette suppression.
mier Consul la permission d'enseigner le latin, mais le grec fut positivement banni (1). En effet, à quoi cela peut-il servir dans un État où le chef ne veut que des laboureurs et des soldats? Encore est-il fâché que ces laboureurs soient nécessaires pour faire vivre ceux qu'il enverra à la mort. Toute l'éducation publique a pris un caractère militaire ; le roulement de tambour annonce l'heure des déclinaisons, et les caporaux président à l'instruction littéraire. On a comparé Bonaparte à Charlemagne , et l'on pourrait le mettre au contraire en opposition avec lui; car l'un était de beaucoup en avant de son siècle; et l'autre est en arrière du sien. C'est peut-être une manière de se rencontrer. Èonaparte parlait sur lui-même avec plus de vérité, lorsqu'en causant avec les siens il s'affligeait de n'avoir pas à commander, comme Tamerlan, à des peuples qui ne raisonnent pas.
(1) Voir la loi du 11 floréal an X, qui organisa l'instruction publique en France et créa les lycées, et le programme d'études du 27 frimaire an XI. La loi avait été présentée au Corps législatif par le conseiller d'État Fourcroy, directeur général de l'instruction publique. Fourcroy fut, dit-on, obligé de remanier vingttrois fois son projet : « Un peu de latin et des mathématiques, disait le Premier Consul, voilà tout ce qu'on a besoin de savoir dans les lycées. » Il avait été impitoyable pour le grec, malgré les doléances de Fontanes, qui émettait le vœu que « le zèle des professeurs suppléât au silence du gouvernement » . Au fond, ce que le Consul avait voulu, c'était un programme simplifié, qui permît, à l'enfant de terminer en cinq ans ses études.
Il doit convenir que, depuis, les pauvres Français se sont bien corrigés de ce défaut et qu'ils ont conservé l'intelligence, qui les distingue, sans la liberté de pensée et de parole, dont ils jouissaient même sous leurs rois les plus despotes. Au reste, quand Bonaparte aurait eu des idées plus libérales dans la manière de concevoir l'éducation publique, la conscription, poussée au point où il l'a établie en France, était bien suffisante pour décourager les parents de donner et les jeunes gens de recevoir aucune espèce d'instruction. Toute l'organisation de son despotisme est telle qu'il doit en léguer, quoi qu'il arrive, les malheurs et les ténèbres aux générations futures.
On fêta cette année pour la première fois le 15 août, jour de la naissance du Premier Consul; et cet anniversaire prit la place de tous les autres. Parmi la foule des adresses qui remplissaient la colonne de papier du Moniteur, on vit un préfet des côtes de France qui regardent l'Angleterre, dire à Bonaparte que Dieu s'était reposé après l'avoir créé (1) . Enfin, la bassesse minait chaque
(1) Parmi les flatteries dont le Premier Consul fut alors l'objet, on lit dans le Journal de Paris du 17 thermidor : « On a observé que le Premier Consul est né sous le signe de la Vierge : pour exprimer ce fait, une grande M grecque en feu sera vue de tout Paris, sur les tours Notre-Dame. » Le préfet de la Seine arrête : « A sept heures du soir, une étoile brillera au sommet des tours de Notre-Dame. Au centre de cette étoile paraîtra le signe du Zodiaque, sous lequel se lève le 15 août, jour de naissance du Premier Consul. •» — Voir dnns le Moni-
jour plus tous les fondements de la dignité de l'homme. On donnait des costumes à tous les employés, depuis les huissiers jusqu'aux consuls; les membres de l'Institut portaient sur leurs habits des branches d'olivier brodées, et, tandis qu'en Angleterre les officiers mêmes ne portent leur uniforme qu'à leur régiment, le dernier des commis avait alors en France un petit filet d'or ou d'argent pour se distinguer des simples concitoyens. Tous ces moyens de vanité, réunis dans la main d'un seul homme, préparaient le despotisme sous le nom de monarchie ; car déjà la république n'existait plus, et les vœux des hommes éclairés se bornaient à la monarchie limitée. Mais elle était plus inconciliable avec le caractère de Bonaparte que le règne même des factieux; car il aurait mieux aimé courir le risque d'être opprimé, que de renoncer à la chance d'être oppresseur.
C'est dans cette année 1802 que se traita l'affaire des princes possessionnés en Allemagne. Toute cette négociation fut conduite à Paris, au grand avantage, dit-on, des ministres qui en furent chargés (1) . Quoi qu'il en soit, c'est à cette époque
teur les hommages rendus par tous les cultes à Bonaparte, et le texte des cantiques chantés par les consistoires de Genève, de Nîmes et de Paris. (Moniteur, 8 fructidor an X.)
(1) Il s'agissait d'indemniser les princes allemands de tout rang, qui, par suite des traités de Campo-Formio et de Lunéville, avaient fait des pertes considérables en territoire et en revenu.
que commença le dépouillement diplomatique de l'Europe entière, qui ne devait s'arrêter qu'à ses confins. On vit tous les plus grands seigneurs de la féodale Germanie apporter à Paris leur cérémonial, dont les formes obséquieuses plaisaient plus au Premier Consul que l'air encore dégagé des Français, et redemander ce qui leur appartenait, avec une servilité qui ferait presque perdre des droits à ce qu'on possède, tant on a l'air de ne compter pour rien l'autorité de la justice.
Une nation éminemment fière, les Anglais, n'était pas tout à fait exempte, à cette époque, d'une curiosité pour la personne du Premier Consul qui tenait de l'hommage. Le parti ministériel jugeait cet homme tel qu'il était : mais le parti de l'opposition, qui devait haïr davantage la tyrannie, puisqu'il est censé plus enthousiaste de la liberté, le parti de l'opposition, et Fox lui-même, dont on ne peut rappeler le talent et la bonté sans admiration et sans attendrissement, eurent le tort de montrer beaucoup trop d'égards pour Bonaparte, et de prolonger l'erreur de ceux qui voulaient encore confondre avec la Révolution de France l'ennemi le plus décidé des premiers principes de cette Révolution (1).
(1) Fox, venu en France en 1802, fut accueilli avec les plus grands honneurs. Le Premier Consul le reçut, en audience, le 3 septembre. (Cf. Relations secrètes des agents de Louis XVIII, p. 135 et 152.)