‹ Dix années d'exil. Éd nouv. d'après les manuscrits, avec une introduction, des notes et un appendiceChapitre 24 sur 49 · CABINET DU MINISTRE · texte numérisé non relu

CABINET DU MINISTRE

« Paris, 3 octobre 1810.

« J'ai reçu, madame, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. M. votre fils a dû vous apprendre que je ne voyais pas d'inconvénient à ce que vous retardassiez votre départ de sept à huit jours; je désire qu'ils suffisent aux arrangements qui vous restent à prendre, parce que je ne puis vous en accorder davantage.

« Il ne faut pas rechercher la cause de l'ordre que je vous ai signifié dans le silence que vous avez gardé à l'égard de l'Empereur dans votre dernier ouvrage ; ce serait une erreur : il ne pouvait pas y trouver de place qui fût digne de lui; mais votre exil est une conséquence naturelle de la marche que vous suivez constamment depuis plusieurs années. Il m'a paru que l'air de ce paysci ne vous convenait point, et nous n'en sommes

^1) Cette lettre est la même qui a été imprimée dans la préface de i Allemagne. (Ed. 1821, note de M. Staël fils.) — Variante de l'éd. 1821 : « Voici la réponse du ministre; il est curieux de voir ce style-là. » On trouvera à l'appendice la lettre écrite par Mme de Staël au duc de Uovigo.

pas encore réduits à chercher des modèles dans les peuples que vous admirez.

« Votre dernier ouvrage n'est point français; c'est moi qui en ai arrêté l'impression. Je regrette la perte qu'il va faire éprouver au libraire; mais il ne m'est pas possible de le laisser paraître.

« Vous savez, madame, qu'il ne vous avait été permis de sortir de Goppet que parce que vous aviez exprimé le désir de passer en Amérique. Si mon prédécesseur vous a laissé habiter le département de Loir-et-Cher, vous n'avez pas du regarder cette tolérance comme une révocation des dispositions qui avaient été arrêtées à votre égard. Aujourd'hui vous m'obligez à les faire exécuter strictement; il ne faut vous en prendre qu'à vous-même.

« Je mande à M. Corbigny (1) de tenir la main à l'exécution de l'ordre que je lui ai donné, lorsque le délai que je vous accorde sera expiré.

« Je suis aux regrets, madame, que vous m'ayez contraint de commencer ma correspondance avec vous par une mesure de rigueur; il m'aurait été plus agréable de n'avoir qu'à vous offrir le témoignage de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Madame,

«Votre très humble et très obéissant serviteur,

« Signé le duc de Rovigo. »

(1) Préfet de Loir-et-Cher.

« P. -S. — J'ai des raisons, madame, pour vous indiquer les ports de Lorient, la Rochelle, Bordeaux et Rochefort, comme étant les seuls ports dans lesquels vous pouvez vous embarquer. Je vous invite à me faire connaître celui que vous aurez choisi (1) . »

Le mielleux hypocrite (2) avec lequel on me dit que l'air de ce pays ne me convient pas, la dénégation de la véritable cause qui avait fait supprimer mon livre, sont dignes de remarque. En effet, Savary, dans sa conversation avec mon fils, avait été plus vrai; il lui avait demandé pourquoi je ne nommais ni l'Empereur, ni les armées, dans mon ouvrage sur l'Allemagne. « Mais, lui répondit-on, l'ouvrage étant purement littéraire, je ne vois pas comment un tel sujet aurait pu y être amené. » — « Vous pensez, monsieur, dit alors Savarv, que nous avons fait dix-huit années la guerre en Allemagne pour qu'une personne d'un nom aussi connu que madame votre mère imprime un livre sans parler de nous? Ce livre sera brûlé et nous aurions dû mettre l'auteur à Vincennes (3) . »

(1) Ce post-scriptum est facile à comprendre : il avait pourbut de m'empêeher d'aller en Angleterre. (Ed. 1821.)

(2) Éd. 1821 : « Le ton mielleux >» .

(3) Tout ce passage a été modifié dans l'édition de 1821. — Savary s'était épanché devant Auguste de Staël en propos plus soldatesques, disant « qu'on ferait plutôt du vin muscat avec du verjus que de» hommei avec des Prussiens, etc. «• (Cf. Sainte*

174 DIX ANNKES D'EXIL

Eu recevant la lettre du ministre de la Police, je ne fis attention qu'à une seule phrase, Celle qui m'interdisait les ports de la Manche. J'avais déjà appris que, soupçonnant mon intention d'aller en Angleterre, on cherchait à m'en empêcher. Ce nouveau chagrin était vraiment au-dessus de mes forces : en quittant ma patrie naturelle, il me fallait celle de mon choix; en m'éloignant des amis de ma vie entière, il me fallait au moins trouver ces amis de tout ce qui est bon et noble, avec lesquels, sans les connaître personnellement, l'âme est toujours en sympathie. Je vis s'écrouler à la fois tout ce qui soutenait mon imagination : je voulus un moment encore m'embarquer sur un vaisseau chargé pour l'Amérique, dans l'espoir qu'il serait pris en route; mais j'étais trop ébranlée pour me décider à une résolution si forte; et comme on me donnait pour toute alternative l'Amérique ou Goppet, je m'arrêtai à ce dernier parti, car un sentiment profond m'attirait toujours vers Coppet, malgré les peines qu'on m'y faisait éprouver.

Mes deux fils essayèrent de voir l'Empereur à Fontainebleau, où il était alors; on leur fit dire

Beuve, Nouveaux lundis, t. XII, Mme de Staël à Camille Jordan, 1er novembre 1810.) — Ce n'était pas foncièrement un méchant homme que Savary, dit Mme de Rémusat (t. II, p. 245); il ne manquait même pas d'esprit naturel; mais il était dur dans ses formes, très craintif au fond. Il tremblait devant Bonaparte. Il avait été nommé au ministère de la Police le 3 juin 1810.

qu'ils seraient arrêtés s'ils y restaient : à plus forte raison m'était-il interdit à moi d'y aller. Il fallait retourner en Suisse, de Blois où j'étais, sans m'approcher de Paris de moins de quarante lieues. Le ministre de la Police avait dit, en termes de corsaire, qu'à trente-huit lieues fêlais de bonne prise; ce sont ses expressions de corsaire ministre (I). Ainsi, quand l'Empereur exerce le droit arbitraire de l'exil, ni la personne exilée, ni ses amis, ni même ses enfants, ne peuvent arriver à lui pour plaider la cause de l'infortuné qu'on arrache à ses affections et à ses habitudes; et ces exils, qui maintenant sont irrévocables, surtout quand il s'agit des femmes, ces exils, que l'Empereur lui-même a appelés avec raison des proscriptions, sont prononcés sans qu'il soit possible de faire entendre aucune justification, en supposant que le tort d'avoir déplu à l'Empereur en admette une.

Quoique les quarante lieues me fussent ordonnées, il me fallut passer par Orléans, ville assez triste, mais où habitent de très pieuses personnes qui se sont retirées dans cet asile. En me promenant à pied dans la ville, je m'arrêtai devant le monument élevé au souvenir de Jeanne d'Arc : « Certes, pensai-je alors, quand elle délivra la France du pouvoir des Anglais, cette France était

(1) Ed. 1821 : dernière phrase supprimée.

I7<> DIX ANNEES DEXIL

encore bien plus libre, bien plus France qu'à présent. » C'est une sensation singulière que d'errer ainsi dans une ville où Ion ne connait qui que ce soit, et où Ton n'est pas connu. Je trouvais une sorte de jouissance amère à me pénétrer de mon isolement, à regarder encore cette France que j'allais quitter peut-être pour toujours, sans parler à personne, sans être distraite de l'impression que le pays même faisait sur moi. Quelquefois ceux qui passaient s'arrêtaient pour me regarder, parce que j'avais, je pense, malgré moi, une expression de douleur; mais ils continuaient bientôt après leur route, car depuis longtemps on est bien accoutumé à voir souffrir.

A cinquante lieues de la Suisse, la frontière est hérissée de citadelles (1), de maisons d'arrêt, de villes servant de prison, et l'on ne voit partout que des individus contraints par la volonté d'un seul homme, des conscrits du malheur qui sont tous enchaînés loin des yeux où ils voudraient vivre. A Dijon, des prisonniers espagnols qui avaient refusé de prêter le serment venaient sur la place de la ville sentir le soleil à midi, parce qu'ils le prenaient alors un peu pour leur compatriote; ils s'enveloppaient d'un manteau souvent déchiré, mais qu'ils savaient porter avec noblesse, et ils s'enorgueillissaient de leur misère, qui venait

(1) Ed. 1821 : « A cinquante lieues de la frontière de Suisse, la France*,. «

de leur fierté ; ils se complaisaient dans leurs souffrances, qui les associaient aux malheurs de leur intrépide patrie. On les voyait quelquefois entrer dans un café, seulement pour lire la gazette, afin de pénétrer le sort de leurs amis à travers les mensonges de leurs ennemis; leur visage était alors immobile, mais non sans expression, et Ton y apercevait la force réprimée par la volonté. Plus loin, à Auxonne, était la demeure de prisonniers anglais, qui, la veille, avaient sauvé de l'incendie une des maisons de la ville où on les tenait enfermés. A Besançon, il y avait encore des Espagnols. Parmi les exilés français qu'on rencontre dans toute la France, une personne angélique habitait la citadelle de Besançon, pour ne pas quitter son père. Depuis longtemps, et à travers tous les genres de périls, Mlle de Saint- Simon partageait le sort de celui qui lui a donné la vie (1).

A l'entrée de la Suisse, sur le haut des montagnes qui la séparent de la France, on aperçoit le

(1) Claude-Anne, marquis de Saint-Simon, né en France au château de la Faye en 1743, appartenait à la même famille que l'auteur des Mémoires. Il avait été élu en avril 1789 par la noblesse de l'Angoumois comme député aux Etats-Généraux. Émigré, général au «service de l'Espagne, il défendit Madrid en 1808, quand les Français attaquèrent cette ville. Fait prisonnier, condamné à mort comme émigré français, il obtint un sursis, puis une commutation de peine à la prière de sa fille qui se jeta aux genoux de Napoléon. Amené en France, il fut enfermé dans la citadelle do Besançon, où il resta jusqu'en 1814.

château de Joux, dans lequel sont détenus des prisonniers d'Etat, dont souvent le nom môme ne parvient pas à leurs parents. C'est dans cette prison que Toussaint-Louverture est mort de froid : il méritait son malheur, puisqu'il avait été cruel; mais l'homme qui avait le moins droit de le lui infliger, c'était l'Empereur, puisqu'il s'était engagé à lui garantir sa liberté et sa vie. Je passai au pied de ce château un jour que le temps était horrible; je pensais à ce nègre transporté tout à coup dans les Alpes, et pour qui ce séjour était l'enfer de glace; je pensais à de plus nobles êtres qui y avaient été renfermés, à ceux qui y gémissaient encore, et je me disais aussi que, si j'étais là, je n'en sortirais de ma vie. Riennepeutdonner l'idée, au petit nombre de peuples libres qui restent encore sur la terre, de cette absence de sécurité, état habituel de toutes les créatures humaines sous l'empire de Napoléon. Dans les autres gouvernements despotiques, il y a des usages, des lois, une religion que le maître n'enfreint jamais, quelque absolu qu'il soit; mais en France, et dans l'Europe France, comme tout est nouveau, le passé ne saurait être une garantie, et l'on peut tout craindre comme tout espérer, suivant qu'on sert ou non les intérêts de l'homme qui ose se donner luimême, et lui seul, pour but à la race humaine entière.

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