CHAPITRE V
Anxiétés de Mme de Staël. — Napoléon journaliste. — Mme de Staël se décide à quitter Goppet. — Sa fuite (23 mai 1812).
Je passai huit mois dans un état que l'on ne -saurait peindre, essayant mon courage chaque jour, et chaque jour faiblissant à l'idée de la prison. Tout le monde, assurément, la redoute;
mais mon imagination a tellement peur de la solitude, mes amis me sont tellement nécessaires pour me soutenir, pour m'animer, pour me présenter une perspective nouvelle, quand je succombe sous la fixité d'une impression douloureuse, que jamais la mort ne s'est offerte à moi sous des traits aussi cruels que la prison, que le secret où Ton peut rester des années sans qu'aucune voix amie se fasse entendre de vous. On m'a dit qu'un de ces Espagnols qui ont défendu Saragosse avec la plus étonnante intrépidité, pousse des cris dans le donjon de Vincennes où on le retient enfermé : tant cette affreuse solitude fait mal aux hommes les plus énergiques! D'ailleurs, je ne pouvais me dissimuler que je n'étais pas une personne courageuse; j'ai de la hardiesse dans l'imagination, mais de la timidité dans le caractère, et tous les genres de périls se présentent à moi comme des fantômes. L'espèce de talent que j'ai me rend les images tellement vivantes, que si les beautés de la nature y gagnent, les dangers aussi en deviennent plus redoutables. Tantôt je craignais la prison, tantôt les brigands si j'étais obligée de traverser la Turquie, la Russie m'étant fermée par quelques combinaisons politiques; tantôt aussi la vaste mer qu'il me fallait traverser, de Gonstantinople jusqu'à Londres, me remplissait de terreur pour ma fille et pour moi. Néanmoins j'avais toujours le besoin de
partir ; un mouvement intérieur de fierté m'y excitait; mais je pouvais dire comme un Français très connu : « Je tremble des dangers auxquels mon courage va m'exposer. » En effet, ce qui ajoute à la grossière barbarie de persécuter les femmes, c'est que leur nature est tout à la fois irritable et faible ; elles souffrent plus vivement des peines, et sont moins capables de la force qu'il faut pour y échapper.
Un autre genre de terreur aussi agissait sur moi : je craignais qu'à l'instant où mon départ serait connu de l'Empereur, il ne fit mettre dans les gazettes un de ces articles tels qu'il sait les dicter, quand il veut assassiner moralement. Un sénateur me disait un jour que Napoléon était le meilleur journaliste qu'il connût. En effet, si l'on appelle ainsi l'art de diffamer les individus et les nations, il le possède au suprême degré. Les nations s'en tirent; mais il a acquis, dans les temps révolutionnaires pendant lesquels il a vécu, un certain tact des calomnies à la portée du vulgaire, qui lui fait trouver les mots les plus propres à circuler parmi ceux dont tout l'esprit consiste à répéter les phrases que le gouvernement a fait publier pour leur usage. Si le Moniteur accusait quelqu'un d'avoir volé sur le grand chemin, aucune gazette, ni française, ni allemande, ni italienne, ne pourrait admettre sa justification (1).
(1) Ici se trouve dans le manuscrit un passage supprimé »ur
On ne peut se représenter ce que c'est qu'un homme à la tête d'un million de soldats et d'un milliard de revenu, disposant de toutes les prisons de l'Europe, ayant les rois pour geôliers, et usant de l'imprimerie pour parler, quand les opprimés ont à peine l'intimité de l'amitié pour répondre; enfin, pouvant rendre le malheur ridicule; exécrable pouvoir, dont l'ironique jouissance est la dernière insulte que les génies infernaux puissent faire supporter à la race humaine! Quelque indépendance de caractère que l'on eût, je crois qu'on ne pouvait se défendre de frissonner en attirant de tels moyens contre soi. Du moins j'éprouvais, je l'avoue, ce mouvement; et, malgré la tristesse de ma situation, souvent je me disais qu'un toit pour s'abriter, une table pour se nourrir, un jardin pour se promener, étaient un lot dont il fallait se contenter. Mais, tel qu'il était, ce lot, on ne pouvait se répondre de le conserver en paix; un mot pouvait échapper, un mot pouvait être redit, et cet homme, dont la puissance va toujours croissant, jusqu'à quel point d'irritation ne peut-il pas arriver? Quand il faisait un beau soleil, je reprenais courage (1) ; mais,
1 imprimerie, « qu'on citait comme une sauvegarde de la liberté » et qui n'est plus qu'un instrument de despotisme. ^ (1) Elle écrivait à Meister, le 5 octobre 1811 : « Le grand événement de ma vie à présent, c'est le soleil. Quand il fait beau, j'espère que le bon Dieu ne m'a pas encore abandonnée » .
quand le ciel était couvert de brouillards, les voyages m'effrayaient, et je découvrais en moi des goûts casaniers, étrangers à ma nature, mais que la peur y faisait naître ; le bien-être physique me paraissait plus que je ne l'avais cru jusqu'alors, et toute fatigue m'épouvantait. Ma santé, cruellement altérée par tant de peines, affaiblissait aussi l'énergie de mon caractère (l), et j'ai vraiment abusé, pendant ce temps, de la patience de mes amis, en remettant sans cesse mes projets' en délibération, et en les accablant de mes incertitudes.
J'essayai une seconde fois d'obtenir un passeport pour l'Amérique ; on me fit attendre jusqu'au milieu de l'hiver la réponse que je demandais, et l'on finit par me refuser. J'offris de m'engager à ne rien faire imprimer sur aucun sujet, fût-ce un Bouquet à Iris, pourvu qu'il me fût permis d'aller
(1) « Ma santé est dans un état misérable; et si vous me voyiez maigrie, enflée, pâle, vous ne concevriez pas comment une aussi forte personne que moi a pu être ainsi terrassée. » (A Meister, 3 avril 1812.) — A ce moment Mme de Staël, — ce qu'elle s'est bien gardée d'avouer dans ses Mémoires — se trouvait dans une situation fort délicate, par suite de son mariage secret avec Rocca, ce jeune officier de hussards revenu d'Espagne. Quelques jours après cette lettre à Meister, le 17 avril 1812, elle mettait au monde un enfant, qui reçut les prénoms de Louis-Alphonse et fut mis en nourrice à Longirod, dans le Jura. Cependant la nouvelle s'était ébruitée; le baron de Melun avait écrit la chose au duc de Rovigo; Mme de Staël se voyait déshonorée. Aussi, à peine rétablie, se hâta-t-elle de fuir Goppet. {Cf. -Mme de Staël et Napoléon, chap. xix.)
vivre à Home : j'eus l'amour-propre de rappeler Corinne, en demandant la permission d'aller vivre en Italie. Sans doute le ministre de la Police trouva que jamais pareil motif n'avait été inscrit sur ses registres, et ce Midi, dont l'air était si nécessaire à ma santé, me fut impitoyablement refusé (1). On ne cessait de me déclarer que ma vie entière se passerait dans l'enceinte des deux lieues dont Coppet était éloigné de Genève. Si je restais, il fallait me séparer de mes fils, qui étaient dans l'âge de chercher une carrière; j'imposais à ma fille la plus triste perspective, en lui faisant partager mon sort. La ville de Genève, qui a conservé de si nobles traces de la liberté, se laissait cependant graduellement gagner par les intérêts qui la liaient aux distributeurs de places en France. Chaque jour le nombre de ceux avec qui je pouvais m'entendre diminuait, et tous mes sentiments devenaient un poids sur mon àme, au lieu d'être une source de vie. C'en était fait de mon talent, de mon bonheur, de mon existence, car il est affreux de ne servir en rien ses enfants, et de nuire à ses amis. Enfin, les nouvelles que je recevais m'annonçaient de toutes parts les formidables préparatifs de l'Empereur; il était clair qu'il voulait
(1) Cette lettre touchante écrite par Mine de Staël au duc de Rovigo, le 12 novembre 1811, pour lui demander l'autorisation de passer en Italie, a été publiée par M. Léonce Pingaud, Revue de Paris, 15 décembre 1903.
d'abord se rendre maître des ports de la Baltique en détruisant la Russie, et qu'après il comptait se servir des débris de cette puissance pour les traîner contre Gonstantinople ; son intention était de partir ensuite de là pour conquérir l'Afrique et l'Asie. Il avait dit, peu de temps avant de quitter Paris : « Cette vieille Europe m'ennuie. » Et en effet> elle ne suffit plus à l'activité de son maître. Les dernières issues du continent pouvaient se fermer d'un instant à l'autre, et j'allais me trouver en Europe comme dans une ville de guerre, dont les portes sont gardées par des soldats.
Je me décidai donc à m'en aller pendant qu'il restait encore un moyen de se rendre en Angleterre ; et ce moyen, c'était le tour de l'Europe entière. Je fixai le 15 de mai pour mon départ, dont les préparatifs étaient combinés depuis longtemps, dans le secret le plus absolu. La veille de ce jour, mesforces m'abandonnèrent entièrement, et je me persuadai, pour un moment, qu'une telle terreur ne pouvait être ressentie que quand il s'agissait d'une mauvaise action. Tantôt je consultais tous les genres de présages de la manière la plus insensée; tantôt, ce qui était plus sage, j'interrogeais mes amis et moi-même sur la moralité de ma résolution. Il semble que le parti de la résignation en toutes choses soit le plus religieux, et je ne suis pas étonnée que des hommes pieux soient arrivés à se faire une sorte de scru-
pule des résolutions qui partent de la volonté spontanée. La nécessité semble porter un caractère divin, tandis que la résolution de l'homme peut tenir à son orgueil. Cependant aucune de nos facultés ne nous a été donnée en vain, et celle de se décider poursoi-même a aussi son usage. D'autre part, tous les gens médiocres ne cessent de s'étonner que le talent ait des besoins différents des leurs. Quand il a du succès, le succès esta la portée de tout le monde ; mais lorsqu'il cause des peines, lorsqu'il excite à sortir des voies communes, ces mêmes gens ne le considèrent plus que comme une maladie, et presque comme un tort. J'entendais bourdonner autour de moi les lieux communs auxquels tout le monde se laisse prendre : « N'a-t-elle pas de l'argent? ne peut-elle pas bien vivre et bien dormir dans un bon château?» (1) Quelques personnes d'un ordre plus élevé sentaient que je n'avais pas même la sécurité de ma triste situation, et qu'elle pouvait empirer sans jamais s'améliorer. Mais l'atmosphère qui
(1) « Je voudrais bien avoir un bon château au bord du lac de Genève, cela vaut bien une maison dans le faubourg Saint- Honoré à Paris » , écrivait Chateaubriand à Mme de Staël, le 25 juin 1807. Il la blessa vivement en 1805, quand il alla la voir à Coppet, en lui parlant « de sa fortune et de sa solitude, comme d'un moyen précieux d'indépendance et de bonheur. » (Cf. Chateaubriand, Mémoires d'Outre- Tombe, t. II, p. 480, et notre étude sur Chateaubriand et Mme de Staël dans la Revue des Deux Mondes du 1er octobre 1903.)
m'entourait conseillait le repos, parce que depuis six mois il n'était pas arrivé de persécutions nouvelles, et que les hommes croient toujours que ce qui est est ce qui sera. C'est du milieu de toutes ces circonstances appesantissantes qu'il fallait prendre une des résolutions les plus fortes qui pût se rencontrer dans la vie privée d'une femme. Mes gens, à l'exception de deux personnes très sûres, ignoraient mon secret; la plupart de ceux qui venaient chez moi ne s'en doutaient pas, et j'allais, par une seule action, changer en entier ma vie et celle de ma famille.
Déchirée par l'incertitude, je parcourus le parc de Goppet; je m'assis dans tous les lieux où mon père avait coutume de se reposer pour contempler la nature; je revis ces mêmes beautés des ondes et de la verdure que nous avions si souvent admirées ensemble ; je leur dis adieu en me recommandant à leur douce influence. Le monument qui renferme les cendres de mon père et de ma mère, et dans lequel, si le bon Dieu le permet, les miennes doivent être déposées (1), était une
(1) Ce monument est situé en face du château de Goppet, de l'autre côté du chemin. Voici la description qu'en donne Chateaubriand dans-la visite qu'il Ht à Coppet, à la fin de septembre 1832, avec Mme Récamier : « A quelque distance du parc est un taillis mêlé d'arbres plus grands, et environné d'un mur humide et dégradé. Ce taillis ressemble à ces bouquets de bois au milieu des plaines que les chasseurs appellent des remises : c'est là que la mort a poussé sa proie et renfermé ses victimes.
des principales causes de mes regrets, en m'éloignant des lieux que j'habitais : mais je trouvais presque toujours, en m'en approchant, une sorte de force qui me semblait venir d'en haut. Je passai une heure en prière devant cette porte de fer qui s'est refermée sur les restes du plus noble des humains, et là mon âme fut convaincue de la nécessité de partir. Je me rappelai ces vers fameux d'un poète latin, Glaudien(l), dans lesquels il exprime l'espèce de doute qui s'élève dans les âmes les plus religieuses, lorsqu'elles voient la terre abandonnée aux méchants et le sort des mortels comme flottant au gré du hasard. Je sentais que je n'avais plus la force d'alimenter l'enthousiasme qui développait en moi tout ce
Un sépulcre avait été bâti d'avance dans ce bois pour y recevoir M. Necker, Mme Necker et Mme de Staël ; quand celle-ci e»t arrivée au rendez-vous, on a muré la porte de la crypte... Mme Récamier, pâle et en larmes, est sortie du bocage funèbre elle-même comme une ombre. Si j'ai jamais senti à la fois la vanité et la vérité de la gloire et de la vie, c'est à l'entrée du bois silencieux, obscur, inconnu, où dort celle qui eut tant d'éclat et de renom, et en voyant ce que c'est que d'être véritablement aimé ». (Mémoires d'Outre- Tombe, t. V, p. 590.)
(1) Sœpe mibi dubiam traxit sententia mentem,
Curarent superi terras, an nullus inesset Rector, et incerto fluerent mortalia casu.
Abstulit hune tandem Rufini pœna tumultum Absolvitque deos. Jam non ad culmina rerum Injustos crevisse queror; tolluntur in altum Ut lapsu graviore ruant.
(In Rufinum, lib. I.)
DIX ANNEES D'EXIL 2i>3
que je puis avoir de bon, et qu'il me fallait entendre parler ceux qui pensaient comme moi, pour me fier à ma propre croyance et conserver le culte que mon père m'avait inspiré. J'invoquai plusieurs fois, dans cette anxiété, la mémoire de mon père, de cet homme, le Fénelon de la politique (1), dont le génie était en tout opposé à celui de Bonaparte; et il en avait, du génie, car il en faut au moins autant pour se mettre en harmonie avec le ciel que pour évoquer à soi tous les moyens déchaînés par l'absence des lois divines et humaines. J'allai revoir le cabinet de mon père, où son fauteuil, sa table et ses papiers sont encore à la même place ; j'embrassai chaque trace chérie, je pris son manteau, que jusqu'alors j'avais ordonné de laisser sur sa chaise, et je l'emportai avec moi pour m'en envelopper, si le messager de la mort s'approchait de moi. Ces adieux terminés, j'évitai le plus que je pus les autres adieux, qui me faisaient trop de mal, et j'écrivis aux amis que je quittais, en ayant pris soin que ma lettre ne leur fût remise que plusieurs jours après mon départ.
Le lendemain samedi, 23 mai 1812, à deux heures après midi, je montai dans ma voiture en
(1) L'expression et la comparaison qui suit entre Necker et Napoléon paraîtront un peu hyperboliques à qui ne connaît pas la profonde dévotion que Mme de Staël gardait à la mémoire de «on père.
disant que je reviendrais pour dîner: je ne pris avec moi aucun paquet quelconque ; j'avais mon éventail à la main, ma fille le sien, et seulement mon fils et M. Rocca portaient dans leurs poches ce qu'il nous fallait pour quelques jours de voyage. En descendant l'avenue de Goppet, en quittant ainsi ce château qui était devenu pour moi comme un ancien et bon ami, je fus près de m'évanouir : mon fils me prit la main et me dit : «Ma mère, tu pars pour l'Angleterre, songes-y (1). » Ce mot ranimâmes esprits. J'étais cependant à près de deux mille lieues de ce but, où la route naturelle m'aurait si promptement conduite; mais du moins chaque pas m'en rapprochait. Je renvoyai, à quelques lieues de là, un de mes gens, pour annoncer chez moi que je ne rentrerais que le lendemain, et je continuai ma route jour et nuit, jusqu'à une ferme au delà de Berne, où j'avais donné rendezvous à un autre de mes amis (2) , qui voulait bien
(1) Éd. 1821 : « Songe que tu pars pour l'Angleterre. » — L'Angleterre était alors l'espoir de quiconque souffrait pour la cause de la liberté; pourquoi faut-il qu'après la victoire ses ministres aient si cruellement trompé l'attente de l'Europe ! (Note de M. de Staël fils, éd. 1821.)
(2) Éd. 1821 : « M. Schlegel ». — Schlegel, qui avait obtenu l'autorisation de revenir à Coppet vers le mois d'octobre 1811, était reparti pour Berne en décembre. — Le 25 mai, à dix heures du soir, Mme de Staël arriva à Zurich, à l'hôtel de YEpée. De là, elle écrivit ce billet à Meister : « J'arrive, et je suis si fatiguée que je ne puis vous voir ce soir. Mais je reste demain pour dîner chez vous, si vous voulez de moi. A onze heures, venez me dire demain que vous partagez un peu le plaisir que j'aurai à vous
m'accompagner; c'était aussi là que je devais quitter mon fils aine (1), qui a été élevé par l'exemple de mon père jusqu'à l'âge de quatorze ans, et dont les traits le rappellent.
Une seconde fois, tout mon courage m'abandonna ; cette Suisse encore si calme et toujours si belle, ces habitants qui savent être libres par leurs vertus, lors même qu'ils ont perdu l'indépendance politique, tout ce pays me retenait; il me semblait qu'il me disait de ne pas le quitter. Il était encore temps de revenir; je n avais point fait de pas irréparables. Quoique le préfet se fût avisé de m'interdire la Suisse, je voyais bien que c'était la crainte que je n'allasse plus loin. Enfin, je n'avais pas encore passé la barrière qui ne me laissait plus la possibilité de retourner: l'imagination a de la peine à soutenir cette pensée. D'un autre côté, il y avait aussi l'irréparable dans la résolution de rester; car, ce moment passé, je sentais, et l'événement l'a bien prouvé, que je ne pourrais plus m'échapper. D'ailleurs, il y a je ne sais quelle honte à recommencer des adieux si solennels, et l'on ne peut guère ressusciter pour ses amis plus d'une fois. Je ne sais ce que je serais devenue, si cette incertitude, à l'instant même de l'action, avait duré plus longtemps, car ma tête
embrasser » . Elle faisait dire qu'elle allait aux eaux de Schinznach, en Argovie.
(1) Auguste de Staël.
en était troublée. Mes enfants me décidèrent, et en particulcr ma fille à peine âgée de quatorze ans (1). Je m'en remis, pour ainsi dire, à elle, comme si la voix de Dieu devait se faire entendre par la bouche d'un enfant (2). Mon fils s'en alla,
(1) Albertine de Staël, la future duchesse de Broglie.
(2) C'était peu d'être parvenu à quitter Coppet, en trompant la surveillance du préfet de Genève ; il fallait encore obtenir des passe-ports pour traverser l'Autriche, et que ces passe-port» fussent sous un nom qui n'attirât pas l'attention des diverses polices qui se partageaient l'Allemagne. Ma mère me chargea de cette démarche, et l'émotion que j'en éprouvai ne cessera jamais d'être présente à ma pensée. C'était, en effet, un pas décisif; les passe-ports une fois refusés, ma mère retombait dans une situation beaucoup plus cruelle: ses projets étaient connus; toute fuite devenait désormais impossible, et les rigueurs de son exil eussent été chaque jour plus intolérables. Je ne crus pouvoir mieux faire que de m'adresser au ministre d'Autriche, avec cette confiance dans les sentiments de ses semblables qui est le premier mouvement de tout honnête homme. M. de Schraut n'hésita pas a m'accorder ces passe-ports tant désirés, et j'espère qu'il me permettra d'exprimer ici la reconnaissance que j'en conserve. A une époque où l'Europe était encore courbée sous le joug de Napoléon, où la persécution exercée contre ma mère éloignait d'elle des personnes qui devaient peut-être au zèle courageux de son amitié la conservation de leur fortune ou de leur vie, je ne fus pas surpris, mais vivement touché du généreux procédé de M. le ministre d'Autriche.
Je quittai ma mère pour retourner à Coppet, où me rappelaient ses intérêts de fortune; et, quelques jours après, un frère, qu'une mort cruelle nous a enlevé à l'entrée de sa carrière, alla rejoindre ma mère à Vienne avec ses gens et sa voiture de voyage. Ce ne fut que ce second départ qui donna l'éveil à la police du préfet du Léman : tant il est vrai qu'aux autres qualités d'espionnage il faut encore joindre la bêtise. Heureusement ma mère était déjà hors de l'atteinte des gendarmes, et elle put continuer le voyage dont on va lire le récit. (Note de M. de Staël Jihj
et, quand je ne le vis plus, je pus dire comme lord Russel : La douleur de la mort est passée. Je montai dans ma voiture avec ma fille ; une fois Tincertitude finie, je rassemblai mes forces dans mon âme, et j'en trouvai pour agir qui m'avaient manqué en délibérant.