‹ Dix années d'exil. Éd nouv. d'après les manuscrits, avec une introduction, des notes et un appendiceChapitre 41 sur 49 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

La famille impériale : l'impératrice Elisabeth. — Conversation avec l'empereur Alexandre ; paroles mémorables. — Le despotisme russe. — L'impératrice Marie ; le palais de la Tauride.

Je vis enfin ce monarque, absolu par les lois comme par les mœurs, et si modéré par son propre penchant. Présentée d'abord à l'impératrice Elisabeth, elle m'apparut comme l'ange protecteur de la Russie (2) . Ses manières sont

(1) Cf. ce joli passage de Gustine sur la conversation des grands seigneurs russes : «« Les Russes du grand monde montrent volontiers de leur esprit, de leur caractère, ce qui plait au premier venu, ce qui nourrit la conversation pendant quelques heures; mais si vous essayez de passer derrière la décoration qui vous a ébloui d'abord, ils vous arrêtent comme un indiscret qui s'aviserait d'écarter le paravent de leur chambre à coucher, dont l'élégance aussi est toute en dehors. Ils vous accueillent par curiosité, puis ils vous repoussent par prudence. » (Tome IV, p. 28.)

(2) La tsarine Elisabeth était une princesse de Baden-Durlach; sa mère était née princesse de Darrnstadt; la grande-duchesse de

très réservées, mais ce qu'elle dit est plein de vie, et c'est au fover de toutes les pensées généreuses que ses sentiments et ses opinions ont pris de la force et de la chaleur. Je fus émue en l'écoutant, par quelque chose d'inexprimable, qui ne tenait point à sa grandeur, mais à l'harmonie de son âme ; il y avait longtemps que je ne connaissais plus l'accord de la puissance et de la vertu. Gomme je m'entretenais avec l'impératrice, la porte s'ouvrit, et l'empereur Alexandre me fit l'honneur de venir me parler. Ce qui me frappa d'abord en lui, c'est une expression de bonté et de dignité telle, qu'il semble avoir fait de ces deux qualités une seule, tant elles paraissent inséparables (1). Je fus aussi très touchée de la sim-

Saxe-Weimar était sa tante. « Mme de Staël est très bien reçue par les impératrices » , écrit Stein à sa femme le 17 août 1812. La tsarine écrit à sa mère le 28 août -9 septembre : « J'ai taché, chère maman, de vous faire le tableau de la Russie et de Saint-Pétersbourg. Mme de Staël, qui y a tenu sa place pendant trois semaines, est partie depuis quelques jours. Une imagination comme la sienne trouvait bien de la nourriture ici dans ce moment. Aussi se propose-t-elle de faire un ouvrage sur la Kussie, je pense sur le moment où elle l'a vue; car il serait difficile d'écrire savamment sur un pays où l'on a été si peu. Elle va passer l'hiver en Suède. » (Scuilder, V Empereur Alexandre Jcr, t. III, p. 505.)

(1) Ed. 1821 : « que ces deux qualités paraissent inséparables, et qu'il semble n'en avoir fait qu'une seule. » — Cf. Comtesse dk Ghoisëul-Gouffikr, Jie'miniscences sur Alexa)idre Ier, un entretien d'Alexandre avec l'auteur, qui montre bien la séduction réelle de sa conversation, et les Considérations de Mme de Staël, Ve partie, chap. vi : « J'ai eu l'honneur de causer plusieurs fois avec l'empereur Alexandre, etc. »

plicité noble avec laquelle il aborda les grands intérêts de l'Europe, dès les premières phrases •qu'il voulut bien m'adresser. J'ai toujours considéré comme un signe de médiocrité cette crainte de traiter les questions sérieuses, qu'on a inspirée à la plupart des souverains de l'Europe; ils ont peur de prononcer des mots qui aient un sens réel. L'empereur Alexandre, au contraire, s'entretint avec moi comme l'auraient fait les hommes d'État de l'Angleterre, qui mettent leur force en «eux-mêmes, et non dans les barrières dont on peut s'environner. L'empereur Alexandre, que Napoléon a tâché de faire méconnaître, est un homme d'un esprit et d'uneinstruction remarquables, et je ne crois pas qu'il pût trouver dans son -empire un ministre plus fort que lui dans tout 4ze qui tient au jugement des affaires et à leur •direction. Il ne me cacha point l'admiration à laquelle il s'était livré dans ses rapports avec Napoléon (1). L'aïeul d'Alexandre avait de même ressenti un grand enthousiasme pour Frédéric II. Dans ces sortes d'illusions qu'inspire un homme

(l) « Je n'ai qu'un ennemi en France, et cet ennemi c'est riiomrne qui m'a trompé de la manière la plus indigne, qui a •abusé de ma confiance, qui a trahi avec moi tous les serments, qui a porté dans mes Etats la j;uerre la plus inique, la plus ■odieuse. Toute réconciliation entre lui et moi est désormais impossible. » (Chancelier Pasquier, Mémoires, t. II, p. 246.) — A rapprocher du jugement de Mme de Staël sur Alexandre celui •de Napoléon : « C'est un Grec du Bas-Empire », disait-il.

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extraordinaire, il y a toujours un motif généreux, quelques erreurs qui puissent en résulter.

L'empereur Alexandre peignait cependant avec beaucoup de sagacité l'effet qu'avaient produit sur lui ces conversations de Bonaparte, dans lesquelles il disait les choses les plus opposées, comme si Ton avait toujours du s'étonner de chacune, sans songer qu'elles étaient contradictoires. Il me racontait aussi les leçons à la Machiavel que Napoléon avait cru convenable de lui donner. «Voyez, lui disait-il, j'ai soin de brouiller mes ministres et mes généraux entre eux, afin qu'ils me révèlent les torts les uns des autres; j'entretiens autour de moi une jalousie continuelle par la manière dont je traite ceux qui m'environnent : un jour l'un se croit préféré, le lendemain l'autre, et jamais aucun ne peut être assuré de ma faveur » (1). Quelle théorie tout à la fois commune et vicieuse ! et ne viendra-t-il pas une fois un homme supérieur à cet homme qui en démontrera l'inutilité? Ce qu'il faut à la cause sacrée de la morale, c'est qu'elle serve d'une manière éclatante à de grands succès dans le monde; celui qui sent toute la dignité de cette cause lui sacri-

(1) Cf. MmeDERÉMUSAT, Mémoires, t. II, p. 205 et suiv., où est parfaitement expliquée la façon dont Bonaparte s'y prenait pour réprimer l'orf|ueil et la jalousie de ses généraux et la <« difficulté qu'il éprouvait quelquefois à contenir un si grand nombre d'individus de caractères si différents, et ayant tous des prétentions pareilles. »

fierait, avec bonheur tous les succès; mais il faut encore apprendre à ces présomptueux, qui croient trouver la profondeur de la pensée dans les vices de lame, que s'il y a quelquefois de l'esprit dans l'immoralité, il y a du génie dans la vertu. En me convainquant de la bonne foi de l'empereur Alexandre dans ses rapports avec Napoléon, je fus en même temps persuadée qu'il n'imiterait pas l'exemple des malheureux souverains de l'Allemagne, et qu'il ne signerait pas de paix avec celui qui est l'ennemi des peuples autant que des rois. Une âme noble ne peut être trompée deux fois par la même personne. Alexandre donne et retire sa confiance avec la plus grande réflexion. Sa jeunesse et ses avantages extérieurs ont pu seuls, dans le commencement de son règne, le faire soupçonner de légèreté; mais il est sérieux, autant que pourrait l'être un homme qui aurait connu le malheur. Alexandre m'exprima ses regrets de n'être pas un grand capitaine : je répondis à cette noble modestie qu'un souverain était plus rare qu'un général, et que soutenir l'esprit public de sa nation par son exemple, c'était gagner la plus importante des batailles, et la première de ce genre qui eût été gagnée. L'empereur me parla avec enthousiasme de sa nation et de tout ce qu'elle était capable de devenir. Il m'exprima le désir, que tout le monde lui connaît, d'améliorer le sort des paysans encore soumis à

1 esclavage. « Sire, lui dis-je, votre caractère est une constitution pour votre empire, et votre conscience en est la garantie. — Quand cela serait, me répondit-il, je ne serais jamais qu'un accident heureux » (l). Belles paroles, les premières, je crois, de ce genre qu'un monarque absolu ait prononcées! Que de vertus il faut pour juger le despotisme en étant despote! et que de vertus pour ne jamais en abuser, quand la nation qu'on gouverne s'étonne presque d'une si grande modération!

A Pétersbourg surtout, les grands seigneurs ont moins de libéralité dans leurs principes que l'empereur lui-même. Habitués à être les maîtres absolus de leurs paysans, ils veulent que le monarque, à son tour, soit tout-puissant pour maintenir la hiérarchie du despotisme. L'état des bourgeois n'existe pas encore en Russie ; mais cependant il commence à se former : les fils des

(1) Ce mot est déjà cité dans les Considérations sur la Révolution française; mai» il mérite d'être répété. Tout ceci, du reste, je dois le rappeler, a été écrit à la fin de 1812. — (Edit. 1821, Note de M. Staël fils.) — Cf. Considérations, VIe partie, chap. x : « Vous n'ipfnorez pas, me dit l'empereur de Russie, que les paysans russe» sont esclaves. Je fais ce que je peux pour améliorer leur sort graduellement dan» mes domaines; mais je rencontre ailleurs de» obstacle» que le repos de l'Empire m'ordonne de ménager. >» — « Sire, lui répondis-je, je sais que la Russie est maintenant heureuse, quoiqu'elle n'ait d'autre constitution que le caractère personnel de Votre Majesté. * — « Quand le compliment que vous me faites aurait de la vérité, répondit l'Empereur, Je ne serais jamais au un accident heureux. »

prêtres, ceux des négociants, quelques paysans qui ont obtenu de leurs seigneurs la liberté de se faire artistes, peuvent être considérés comme un troisième ordre dans l'État. La noblesse russe, d'ailleurs, ne ressemble pas à celle d'Allemagne ou de France ; on est noble en Russie dès qu'on a un grade militaire. Sans doute les grandes familles, telles que les Narischkine, les Dolgorouki, les Galitzin, etc., seront toujours au premier rang dans l'empire; mais il n'en est pas moins vrai que les avantages aristocratiques appartiennent à des hommes que la volonté du prince a créés nobles en un jour, et toute l'ambition des bourgeois est de faire leurs fils officiers, afin qu'ils soient dans la classe privilégiée. De là vient que toute éducation est finie à quinze ans; on se précipite dans l'état militaire le plus tôt possible, et tout le reste est négligé. Certes ce n'est pas le moment de blâmer un ordre de choses qui a produit une si belle résistance ; dans un temps plus calme, on pourrait dire avec vérité qu'il y a, sous les rapports civils, de grandes lacunes dans l'administration intérieure de la Russie. L'énergie et la grandeur sont dans la nation ; mais l'ordre et les lumières manquent souvent encore, soit dans le gouvernement, soit dans la conduite privée des individus. Pierre Ier, en rendant européenne la Russie, lui adonné sûrement de grands avantages par l'établissement d'un despotisme que

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son père avait préparé, et qui a été consolidé par lui. Catherine II, au contraire, a tempéré l'usage du pouvoir absolu, dont elle n'était point l'auteur. Si les circonstances politiques de l'Europe ramenaient la paix, c'est-à-dire si un seul homme ne dispensait plus le mal sur la terre, on verrait Alexandre uniquement occupé d'améliorer son pays, chercher lui-même quelles sont les lois qui pourraient garantir à la Russie le bonheur dont elle ne peut être assurée que pendant la vie de son maître actuel.

De chez l'empereur j'allai chez sa respectable mère, cette princesse à qui la calomnie n'a jamais pu opposer un sentiment qui ne fut pour son époux, pour ses enfants, ou pour la famille des infortunés dont elle est la protectrice (1). Je raconterai plus loin de quelle manière elle dirige cet empire de charité qu'elle exerce au milieu de l'empire tout-puissant de son fils. Elle demeure au palais de la Tauride (2), et, pour arriver dans son

fi) Cf. dans Massox, t. I, p. 257, le portrait de l'impératrice Marie, femme de Paul 1er et mère d'Alexandre, o La bonté d'âme est le trait principal de son caractère. Sa douceur, sa patience, sa modestie, ont été à l'épreuve des traitements les plus durs et les plus bizarres... Ses jours sont une suite de devoirs et d'occupations convenables à son sexe et à son état. L'éducation de ses enfants, dont elle a trop longtemps gémi d'être séparée, fait à présent son bonheur. »

(2) Catherine avait acheté ce palais de Poternkine le Tautique et avait donné son surnom à ce palais, situé à une petite lieue du Palais d'Hiver et sur les bords de la Neva. « Un double

appartement, il faut traverser une salle bâtie par le prince Potemkin : cette salle est d'une grandeur incomparable ; un jardin d'hiver en occupe une partie, et on voit les plantes et les arbres à travers les colonnes qui entourent l'enceinte du milieu. Tout est colossal dans cette demeure; les conceptions du prince qui Ta construite étaient bizarrement gigantesques. Il faisait bâtir des villes en Crimée, seulement pour que l'impératrice les vît sur son passage; il ordonnait l'assaut d'une forteresse pour plaire à une belle femme, la princesse Dolgorouki, qui avait dédaigné son hommage. La faveur de sa souveraine l'a créé ce qu'il s'est montré; mais l'on voit néanmoins dans la plupart des grands hommes de la Russie, tels que Menchikov, Souvorov, Pierre Ier lui-même, et plus anciennement encore Ivan Basiliéwitch, quelque chose de fantasque, de violent et d'ironique tout ensemble. L'esprit était chez eux une arme plutôt qu'une jouissance, et c'était par l'imagination qu'ils étaient menés. Générosité, barbaries, passions effrénées, religion superstitieuse, tout se rencontrait dans le même caractère. Encore aujourd'hui, la civilisation, en Russie, n'a

rang de colonnes conduit à la principale salle, destinée aux grands festins. Il est impossible d'exprimer l'impression que fait ce temple gigantesque; il a plus de cent pas de long, il est large à proportion, et il est formé par un double rang de colonnes colossales... Près de cette salle se trouve le jardin d'hiver qui n'en e#t séparé que par la colonnade.,.» (Masson, II, 232etsuiv.)

pas pénétré jusqu'au fond, même chez les grands seigneurs; ils imitent extérieurement les autres peuples, mais tous sont Russes dans l'âme, et c'est ce qui fait leur force et leur originalité, l'amour de la patrie étant, après celui de Dieu, le plus beau sentiment que les hommes puissent éprouver. Il faut que cette patrie soit fortement distincte des autres contrées qui l'environnent, pour inspirer un attachement prononcé; les peuples qui se confondent par nuances les uns dans les autres, ou qui sont divisés en plusieurs États détachés, ne se dévouent pas avec une véritable passion à l'association conventionnelle à laquelle ils ont attaché le nom de patrie.

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