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CHAPITRE XVIII

Mœurs des grands seigneurs russes : M. Narischkine. — Une étrange musique. — Chants de l'Ukraine. — Un toast. — Kalmouks. — Promenade dans le parc; montagnes russes. — L'amour en Russie. — Inconvénients du despotisme.

J'allai passer un jour à la campagne de M. Narischkine, grand chambellan de la cour, homme aimable, facile et poli, mais qui ne sait pas exister sans une fête (1) ; c'est chez lui qu'on a vrai-

(1) Il est plusieurs fois question de Narischkine dans les lettres du comte Rostopchine au comte Voronzov. (Archives Voronzov, t. VIII.)

ment l'idée de cette vivacité dans les goûts, qui explique les défauts et les qualités des Russes. La maison de M. Narischkine est toujours ouverte, et, quand il n'a que vingt personnes à sa campagne, il s'ennuie de cette retraite philosophique. Obligeant pour les étrangers, toujours en mouvement, et néanmoins très capable de la réflexion qu'il faut pour bien se conduire dans une cour; avide des jouissances d'imagination, et ne trouvant ces jouissances que dans les choses, et non dans les livres ; impatient partout ailleurs qu'à la cour, spirituel quand il lui est avantageux de l'être, magnifique plutôt qu'ambitieux, et cherchant en tout une certaine grandeur asiatique dans laquelle la fortune et le rang se signalent plus que les avantages particuliers à la personne. Sa campagne est aussi agréable que peut l'être une nature créée de main d'homme : tout le pays environnant est aride et marécageux ; c'est une oasis que cette demeure. En montant sur la terrasse, on voit le golfe de Finlande, et l'on aperçoit dans le lointain le palais que Pierre 1er avait fait bâtir sur ses bords (1); mais l'espace qui sépare de la mer et du palais est presque inculte, et le parc de M. Narischkine charme seul les regards. Nous allâmes dîner dans la maison des Moldaves, c'est-à-dire dans une salle construite selon

(1) Il s'agit de Peterhof que Pierre 1er bâtit à son retour de France, entre Oranienbaum et Pétersbourg.

le goût de ces peuples; elle était arrangée pour se garantir de l'ardeur du soleil, précaution assez inutile en Russie. Cependant l'imagination est tellement frappée de l'idée qu'on vit chez un peuple qui n'est du Nord que par accident, qu'il paraît naturel d'y retrouver les usages du Midi, comme si les Russes devaient faire arriver un jour à Pétersbourg le climat de leur ancienne patrie. La table était couverte de fruits de tous les pays, suivant la coutume tirée de l'Orient, de ne faire paraître que les fruits, tandis qu'une foule de serviteurs apportent à chaque convive les viandes et les légumes qu'il faut pour les nourrir.

On nous fit entendre cette musique de cors particulière à la Russie, et dont on a souvent parlé (1). Sur vingt musiciens, chacun fait entendre une seule et même note, toutes les fois qu'elle revient; ainsi chacun de ces hommes porte le nom de la note qu'il est chargé d'exécuter. On dit, en les voyant passer : « Voici le sol,

(1) « Une cinquantaine de prétendus musiciens ont chacun un cor dont la grandeur est différente et graduelle, comme les tuyaux d'un orgue : chacun de ces cornets ne rend qu'un son, et chacun des musiciens n'a devant lui qu'une seule et même note, dont le plus ou moins de valeur et le plus ou moins d'intervalle forment toute la variation. C'est ainsi que ces musiciens, répétant chacun leur note, exécutent, par un accord général, les airs les plus simples et les plus composés. La grandeur de ces cornets, la pureté et la profondeur de leurs sons, rendent ce concert sublime : il est surtout du plus grand effet la nuit et à la campagne... » (Masson, t. II, p. 61.)

le mi ou le ré de M. Narischkine. » Les cors vont en grossissant de rang en rang, et quelqu'un appelait, avec raison, cette musique un orgue vivant. De loin, l'effet en est très beau; la justesse et la pureté de l'harmonie font naître les plus nobles pensées; mais, quand on s'approche de ces pauvres musiciens, qui sont là comme des tuyaux rendant un son, et ne pouvant participer par leur propre émotion à celle qu'ils produisent, le plaisir se refroidit : on n'aime pas à voir les beauxarts transformés en arts mécaniques, et pouvant s'apprendre de force comme l'exercice.

Des habitants de l'Ukraine, vêtus de rouge, vinrent ensuite nous chanter des airs de leur pays, singulièrement agréables, tantôt gais, tantôt mélancoliques, tantôt l'un et l'autre tout ensemble. Ces airs cessent quelquefois brusquement au milieu de la mélodie, comme si l'imagination de ces peuples se fatiguait à termiminerce qui lui plaisait d'abord, ou trouvait plus piquant de suspendre le charme dans le moment même où il agit avec le plus de puissance. C'est ainsi que la sultane des Mille et une Nuits inxerrompt toujours son récit lorsque l'intérêt est le plus vif.

M. Narischkine, au milieu de ces plaisirs variés, proposa de porter un toast au succès des armes réunies des Russes et des Anglais, et donna, dans cet instant, le signal à son artillerie, presque aussi bruyante que celle d'un souverain.

L'ivresse de l'espérance saisit tous les convives ; moi, je me sentis baignée de larmes. Fallait-il qu'un tyran étranger me réduisît à désirer que les Français fussent vaincus ! « Je souhaite, dis-je alors, la chute de celui qui opprime la France comme l'Europe; car les véritables Français triompheront s'il est repoussé. » Les Anglais, les Russes, et M. Narischkine le premier, approuvèrent mon impression, et ce nom de France, jadis semblable à celui d'Armide, fut encore entendu avec bienveillance par les chevaliers de l'Orient et de la mer qui allaient combattre contre elle.

Des Kalmouks aux traits aplatis sont élevés chez les seigneurs russes, comme pour conserver un échantillon de ces Tartares que les Esclavons ont vaincus. Dans ce palais Narischkine couraient deux ou trois de ces Kalmouks à demi sauvages. Ils sont assez agréables dans l'enfance, mais ils perdent, dès l'âge de vingt ans, tout le charme de la jeunesse; opiniâtres, quoique esclaves, ils amusent leurs maîtres parleur résistance, comme un écureuil qui se débat entre les barreaux de sa cage. Cet échantillon de l'espèce humaine avilie était pénible à regarder : il me semblait voir, au milieu de toutes les pompes du luxe, une image de ce que l'homme peut devenir quand il n'a de dignité ni par la religion ni par les lois, et ce spectacle rabaissait l'orgueil que peuvent inspirer les jouissances de la splendeur.

De longues voitures de promenade, attelées des plus beaux chevaux, nous conduisirent, après dîner, dans le parc. C'était à la fin d'août; cependant le ciel était pâle, les gazons d'un vert presque artificiel, parce qu'ils n'étaient entretenus qu'à force de soins. Les fleurs mêmes semblaient une jouissance aristocratique, tant il fallait de frais pour en avoir. On n'entendait point le ramage des oiseaux dans les bois, ils ne se fiaient point à cet été d'un moment; on ne voyait pas non plus de bestiaux dans les prairies; on n'aurait pas osé leur livrer des plantes qui avaient coûté tant de peines à cultiver. L'eau coulait à peine, et seulement à l'aide des machines qui la dirigeaient dans les jardins, où toute cette nature avait l'air d'une décoration de fête qui disparaîtrait quand les spectateurs n'y seraient plus. Nos calèches s'arrêtèrent devant une fabrique du jardin qui représentait un camp tartare; là, tous les musiciens réunis commencèrent à se faire entendre de nouveau : le bruit des cors et des cymbales enivrait la pensée. Pour mieux achever de s'étourdir, on imitait, pendant l'été, ces traîneaux dont la rapidité console les Russes de l'hiver; on roulait sur des planches, du haut d'une montagne en bois, avec la vitesse d'un éclair (1). Ce jeu charmait les femmes aussi bien que les hommes, et

(1) C'est le jeu dit des montagnes russes.

leur faisait partager un peu ces plaisirs delà guerre qui consistent dans l'émotion du danger et dans la promptitude animée de tous les mouvements. Ainsi se passait le temps; car on renouvelait presque tous les jours ce qui me paraissait une fête.

A quelques différences près, la plupart des grandes maisons de Pétersbourgont la même manière d'être ; il ne peut y être question, comme on voit, d'aucun genre d'entretien suivi, et l'instruction n'est d'aucune utilité dans ce genre de société ; mais, quand on fait tant que de vouloir réunir chez soi un grand nombre de personnes, les fêtes sont, après tout, la seule façon de prévenir l'ennui que la foule dans les salons fait toujours naître.

Au milieu de tout ce bruit, y a-t-il de l'amour? demanderaient les Italiennes, qui ne connaissent guère d'autre intérêt dans la société que le plaisir de voir celui dont elles veulent se faire aimer. J'ai passé trop peu de temps à Pétersbourg pour me faire une idée juste de ce qui tient à l'intérieur des familles. Cependant il m'a semblé que, d'une part, il y avait plus de vertus domestiques qu'on ne le disait (1); maisque, de l'autre, l'amour sentimental y était très rarement connu. Les cou-

(1) Allusion peut être à Masson, t. II, p. 131 : « On trouve rarement chez les femmes russes les vertus domestiques. » D'ailleurs tout ce chapitre de Masson, intitulé Gynécociatie, fort piquant et, pour tout dire, un peu cynique, mérite d'être lu; car il indique ce que Mme de Staël n'a pas pu ou n'a pas voulu dire. Le baron de Stein écrivait de Pétersbourg à sa femme, le 15 août :

tûmes de l'Asie, qui se retrouvent à chaque pas, font que les femmes ne se mêlent point de Tintérieur de leur ménage; c'est le mari qui dirige tout, et la femme seulement se pare de ses dons, et reçoit les personnes qu'il invite. Le respect des mœurs est déjà bien plus grand qu'il ne Tétait, à Pétersbourg, du temps de ces souverains et souveraines qui dépravaient Topinion par leur exemple. Les deux impératrices actuelles ont fait aimer les vertus dont elles offrent le modèle. Cependant, à cet égard comme à beaucoup d'autres, les principes de morale ne sont point fixement établis dans la tête des Russes. L'ascendant du maître y a toujours été si fort, que d'un règne à l'autre toutes les maximes sur tous les sujets peuvent être changées. Les Russes, hommes et femmes, portent d'ordinaire dans Tamour Timpétuosité qui les caractérise ; mais leur esprit de changement les fait aussi renoncer facilement à leur choix. Un certain désordre d'imagination ne permet pas de trouver du bonheur dans la durée. La culture d'esprit, qui multiplie le sentiment par la poésie et les beaux-arts, est très rare chez les Russes, et, dans ces natures fantasques et véhémentes, Tamour est plutôt une fête ou un délire

« Je crois que Mme de Staël ne plaira pas ici; car on manque complètement de goût pour la littérature, et les femmes sont d'une paresse extraordinaire. »

qu'une affection profonde et réfléchie (1).

C'est donc un tourbillon continuel que la bonne compagnie en Russie; et peut-être que l'extrême prudence à laquelle un gouvernement despotique accoutume, fait que les Russes sont charmés de n'être point exposés, par l'entraînement de la conversation, à parler sur des sujets qui puissent avoir une conséquence quelconque. C'est à cette réserve qui, sous divers règnes, ne leur a été que trop nécessaire, qu'il faut attribuer le manque de vérité dont on les accuse. Les raffinements de la civilisation altèrent en tous pays la sincérité du caractère; mais quand le souverain a le pouvoir illimité d'exiler, d'emprisonner, d'envoyer en Sibérie, etc., etc., sa puissance est quelque chose de trop fort pour la nature humaine. On aurait pu rencontrer des hommes assez fiers pour dédaigner la faveur, mais il faut de l'héroïsme pour braver la persécution, et l'héroïsme ne peut être une qualité universelle.

Aucune de ces réflexions, on le sait, ne s'applique au gouvernement actuel, puisque son chef est parfaitement juste comme empereur, et singulièrement généreux comme homme. Mais les

(1) « Ce n'est point en Russie qu'il faut chercher des Julies, amantes de Saint-Preux, et moins encore des Julies, épouses de Wolmar... Le pays de l'esclavage n'est pas celui des belles passions : on aurait peine à y trouver l'étoffe d'un roman. » (\lASSON,t. II, p. 129.)

3)0 DIX AINNKES 1) EXIL

sujets conservent les défauts de l'esclavage, longtemps après que le souverain même voudrait les leur ôter. On a vu néanmoins, par la suite de cette guerre, que de vertus les Russes mêmes de la cour ont montrées. Quand j'étais à Pétersbourg, on ne voyait presque point d'hommes jeunes ; ceux même qui étaient mariés, des fds uniques, des seigneurs possesseurs d'une immense fortune, étaientà l'armée comme de simples volontaires (l), et lorsqu'ils ont vu leurs terres et leurs maisons ravagées, ils n'ont songea ces pertes que pour se venger, et jamais pour capituler avec l'ennemi. De telles qualités l'emportent sur tout ce qu'une administration encore vicieuse, une civilisation nouvelle et des institutions despotiques peuvent avoir entraîné d'abus, de désordres et de travers.

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