CHAPITRE III
Système de fusion adopté par Bonaparte. — Caractère de son {jouvernemcnt. — Publication du livre sur la Littérature. — Jouissances de la gloire littéraire.
Pendant que M. de Talleyrand dirigeait les affaires étrangères, Fouché à la police s'était chargé de la partie révolutionnaire du gouvernement de Bonaparte (1), et, tandis qu'on a vu les rois chrétiens prendre deux confesseurs pour faire examiner déplus près leur conscience, Bonaparte s'était choisi deux ministres, l'un de l'ancien et l'autre du nouveau régime, dont la mission était de mettre à sa disposition les moyens machiavéliques des deux systèmes contraires.
Bonaparte suivait, dans toutes ses nominations, à peu près la même règle, de prendre, pour ainsi dire, tantôt à droite, tantôt à gauche; ou, en d'autres termes, de choisir alternativement ses agents parmi les aristocrates et parmi les jacobins : le parti mitoyen, celui des amis de la liberté, lui plaisait moins que tous les autres, parce qu'il était composé du petit nombre d'hommes qui, en France, avaient une opinion. Il aimait mieux avoir affaire à ceux qui étaient attachés à
(1) Éd. 1821 : la première partie de la phrase depuis « Pendant que M. de Talleyrand » jusqu'à « tandis qu'on a vu » supprimée.
des intérêts royalistes, ou déconsidérés par des excès populaires. Il alla jusqu'à vouloir nommer Barrère conseiller d'État, mais le frissonnement de ses collègues l'en détourna ; il eût voulu donner cette preuve éclatante qu'il pouvait tout régénérer, comme tout confondre; mais il s'en tint cette fois à charger cet homme de composer un journal, le Mémorial, qui avait pour objet d'attaquer l'Angleterre comme immorale ; et celui qui avait mis ses phrases au service du bourreau, celui qu'on avait appelé l'Anacréon de la guillotine, osa porter sa main souillée sur l'arche du Seigneur (1), et Bonaparte ne craignit pas que la nation ne prît elle-même la défense de son ennemi contre un tel adversaire (2).
Ce qui caractérise le gouvernement de Bonaparte, c'est un mépris profond pour toutes les
(1) C'est ainsi que Mme de Staël a coutume de désigner l'Angleterre : « C'est l'arche qui a sauvé l'exemple de tout ce qui est beau dans un déluge de boue. » (Lettre à lord Campbell, 9 octobre 1812. — Cf. Madame de Staël et Napoléon, p. 333.)
(2) Tout ce passage est modifié et le nom de Barrère supprimé dans l'édition de 1821. « Employé longtemps en secret par Bonaparte, il en est aujourd'hui publiquement avoué. On imprime sous son nom le Mémorial anti -britannique, qui vient de remplacer l'Argus ; et lorsqu'on parlait, il y a six mois, aux amis du gouvernement des relations qui existaient entre lui et Bertrand Barrère, ils nous disaient que c'était une calomnie des aristocrates et que rien au monde n'était plus faux. Il semble que tout déguisement pèse au Premier Consul et qu'il s'empresse de lever le masque et de se montrer dans toute sa laideur. » (Relations secrètes des agents de Louis XVIII, à la date du 15 octobre 1803.)
richesses intellectuelles de la nature humaine : vertu, dignité de l'âme, religion, enthousiasme (1), voilà quels sont, à ses yeux, les éternels ennemis du continent, pour me servir de son expression favorite : il voudrait séduire l'homme à la force et à la ruse, et désigner tout le reste sous le nom de bêtise ou de folie. Les Anglais l'irritent surtout, parce qu'ils ont trouve moyen d'avoir du succès avec de l'honnêteté, chose que Napoléon voudrait faire regarder comme impossible. Ce point lumineux du monde a offusqué ses yeux dès les premiers jours de son règne ; et, ne pouvant atteindre l'Angleterre par ses armes, il n'a cessé de diriger contre elle toute l'artillerie de ses sophismes.
Je ne crois pas que Bonaparte, en arrivant à la tête des affaires, eût formé le plan de la monarchie universelle ; mais je crois (2) ce qu'il a déclaré lui-même à un homme de mes amis, peu de jours après le 18 brumaire : « Il faut, lui dit-il, faire quelque chose de nouveau tous les trois mois, pour captiver l'imagination de la nation française : avec elle, quiconque n'avance pas est perdu. » Il avait pour système (3) d'empiéter chaque jour sur la liberté de la France, et sur l'indépendance de l'Europe ; mais son projet
(1) Cf. l'éloge de l'enthousiasme dans V Allemagne (IVe partie, chap. x, xi, xn), plein d'allusion au système politique de Napoléon.
(2) Ed. 1821 : « Je crois que son système était ce qu'il a... »
(3) Éd. 1821 : « Il s'était promis. »
à cet égard dépendait des circonstances (I); il tournait l'obstacle, quand cet obstacle était trop fort; il s'arrêtait tout court, quand le vent contraire était trop violent. Cet homme, si impatient au fond de lui-même, a le talent de rester immobile quand il le faut ; il tient cela des Italiens, qui savent se contenir pour atteindre le but de leur passion, comme s'ils étaient de sang-froid dans le choix de ce but. C'est par l'art d'alterner entre la ruse et la force qu'il a subjugué l'Europe; au reste, c'est un grand mot que l'Europe. En quoi consistait-elle alors? Dans quelques ministres, dont aucun n'avait autant d'esprit que beaucoup d'hommes pris au hasard dans la nation qu'ils gouvernaient.
Vers le printemps de l'année 1800, je publiai mon ouvrage sur la Littérature (2), et son succès me remit tout à fait en faveur dans la société; mon salon redevint peuplé, et je retrouvai ce plaisir de causer, et de causer à Paris, qui, je
(1) Ed. 1821 : «♦ Mais sans perdre de vue le but, il savait se prêter aux circonstances. »
(2) De la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. L'ouvrage parut au mois d'avril 1800. Mme de Staël y soutient la cause de la perfectibilité, c'est-à-dire, du progrès indéfini de l'espèce humaine. Fontanes dans le Mercure de France (messidor an VIII) et plus tard Chateaubriand dans sa fameuse Lettre au citoyen Fontanes sur la seconde édition de l'ouvrage de Mme de Staël (1er nivôse an IX) critiquèrent vivement les idées de l'auteur. Quant à Bonaparte, ses impressions sont curieuses : « Je me suis mis à l'étude au
l'avoue, a toujours été pour moi le plus piquant de tous. Il n'y avait pas un mot sur Bonaparte clans mon livre, et les sentiments les plus libéraux y étaient exprimés, je crois, avec force. Mais alors, Bonaparte était encore loin de pouvoir enchaîner la liberté de la presse comme à présent (l) ; le gouvernement exerçait sa censure sur les journaux, mais non pas sur les livres, distinction qui pouvait se soutenir, si l'on avait usé de cette censure avec modération : car les journaux exercent une influence populaire, tandis que les livres, pour la plupart, ne sont lus que par des hommes instruits, et peuvent éclairer l'opinion, mais non pas l'enflammer (2). Plus tard on a ins-
moins un quart d'heure pour tâcher d'y comprendre quelque chose (dit-il à Lucien.) Le diable m'emporte, si j'ai pu déchiffrer, je ne dirai pas des mots, il n'en manquait pas, et de grands mots encore; mais toute l'attention de mon intelligence n'a pas roussi à trouver un sens à une seule de ces idées réputées si profondes. » (Lucien Bonaparte et ses Mémoires, t. II, p. 242.)
(1) Ed. 1821 : « La presse était encore loin d'être enchaînée comme .'« présent. »
(2) Mme de Staël avait été sous le Directoire un des plus fougueux partisans de la censure des journaux, qu'elle considérait comme une « sauvegarde contre la tyrannie». Elle réclamait ulors pour le gouvernement le droit de surveiller les journaux, de les suspendre provisoirement, de mettre les scellés sur les presses, d'enlever leur arme aux « perturbateurs de l'ordre public » . {Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution, Bibl. nat., Manuscrits, Nouv. acquisit. franc , 1300, fol. 121 et suiv., et Revue des Deux Mondes, 1er nov. 1899.) Elle avait été très vivement attaquée par les journaux jusque dans sa vie privée; de là, sa sévérité à l'égard de la presse, dont elle dut se repentir plus tard.
titué dans le Sénat, je crois par dérision, une commission pour la liberté de la presse, et une autre pour la liberté individuelle, dont maintenant encore on renouvelle les membres tous les trois mois. Certainement les évêchés in partibus, et les sinécures d'Angleterre, donnent plus d'occupation que ces comités, à moins qu'on ne les considère comme des vestales, chargées de brûler des lampes funéraires auprès des tombeaux (1). Depuis mon ouvrage sur la Littérature, j'ai publié Delphine, Corinne, et enfin mon livre sur Y Allemagne, qui a été supprimé au moment où il allait paraître. Mais, quoique ce dernier écrit m'ait attiré d'amères persécutions, les lettres ne me semblent pas moins une source de jouissances et de considération, même pour une femme. J'attribue ce que j'ai souffert dans la vie aux circonstances qui m'ont associée, dès mon entrée dans le monde, aux intérêts de la liberté que soutenaient mon père et mes amis ; mais le genre de talent qui a fait parler de moi, comme écrivain, m'a toujours valu plus de plaisir que de peine. Les critiques dont les ouvrages sont l'objet peuvent être très aisément supportées quand on a quelque élévation d'âme, et quand on aime les grandes pensées pour elles-mêmes encore plus que pour les succès qu'elles peuvent procurer.
(1) Ed. 1821 : supprimé depuis « à moins ».
26 DIX ANNKKS D'EXIL
D'ailleurs le public, au bout d'un certain temps, me parait presque toujours très équitable : il faut que lamour-propre s'accoutume à faire crédit à la louante; car avec le temps on obtient ce qu'on mérite. Knfin, quand même on aurait longtemps à souffrir de l'injustice, je ne conçois pas de meilleur asile contre elle que la méditation de la philosophie et l'émotion de l'éloquence. Ces facultés mettent à nos ordres tout un monde de vérités et de sentiments dans lequel on respire toujours à l'aise.