‹ Dix années d'exil. Éd nouv. d'après les manuscrits, avec une introduction, des notes et un appendiceChapitre 8 sur 49 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Conversation de Necker avec Bonaparte. — Victoire de Marengo. — Regrets de Mme de Staël. — Complaisances des gouvernements de l'Europe envers le Premier Consul : l'empereur Paul 1er. — Disgrâce de Lucien Bonaparte.

Bonaparte partit au printemps de 1800, pour faire la campagne d'Italie, connue surtout par la bataille de Marengo. Il passa par Genève, et comme il témoigna le désir de voir M. Necker, mon père se rendit chez lui, plus pour me servir que pour tout autre motif. Bonaparte le reçut fort bien et lui parla de ses projets du moment avec la sorte de confiance qui est dans son caractère, ou plutôt dans son calcul; car c'est toujours ainsi qu'il faut appeler son caractère. Mon père

n'éprouva point, lui, la même impression que moi; il ne fut point imposé par lui (1), et il ne trouva rien de transcendant dans sa conversation. J'ai cherché à me rendre compte de cette différence dans nos jugements, et je crois quelle tient d'abord à ce que la dignité simple et vraie des manières de mon père lui assurait les égards de tous ceux à qui il parlait, et que (2) le genre de supériorité de Bonaparte, tenant bien plus à l'habileté dans le mal qu'à la hauteur des pensées dans le bien, ses paroles ne doivent pas faire concevoir ce qui le distingue; il ne pourrait, il

(1) Éd. 1821 : « Mon père n'éprouva point, en le voyant, la même impression quemoi, sa présence ne lui imposa point. » — Voir sur l'entrevue de Necker et de Bonaparte, qui eut lieu dans les premiers jours de mai 1808, Considérations, t. II, IVe partie, chap. vu, le Mémorial de Sainte-Hélène et les Mémoires de Napoléon ; cf. Madame de Staël et Napoléon , chap. vi. — Sur l'impression que la présence de Bonaparte produisait sur Mme de Staël, cf. Considérations, IIIe partie, chap. xxvi : « Loin de me rassurer, en voyant Bonaparte plus souvent, il m'intimidait toujours; etc. » Ce chapitre faisait primitivement partie de Dix années d'exil, dont il a été détaché. Voici un fragment inédit, tiré d'un autre manuscrit de Dix années, qui montre 1' « impression de terreur » que dès son retour d'Italie, en 1797, Bonaparte causait à Mme de Staël : « Je fus au bal chez le ministre de l'Intérieur, et, comme le général Bonaparte n'était point revêtu d'aucune marque distinctive, je me trouvai à ses côtés d'abord sans le reconnaître, quand tout à coup je m'aperçus que c'était lui, et j'en éprouvai un tel saisissement que je me reculai pour le laisser passer avec une exclamation involontaire. Je l'ai revu quelquefois à la même époque, et chaque fois je me sentis plus contrainte en sa présence. »

(2) Éd. 1821 : « et que d'ailleurs... provenant bien plus de... »

ne voudrait expliquer son propre instinct machiavélique. Mon père ne parla point à Bonaparte de ses deux millions déposés au trésor public; il ne voulut lui montrer d'intérêt que pour moi, et il lui dit, entre autres choses, que, de la même manière que le Premier Consul aimait à s'entourer de noms illustres, il devait se plaire aussi à accueillir les talents célèbres, comme décoration de sa puissance. Bonaparte lui répondit avec obligeance, et le résultat de cet entretien fut de m'assurer, du moins pour quelque temps encore, le séjour de la France. C'est la dernière fois que la main protectrice de mon père s'est étendue sur ma vie; depuis il n'a pas été le témoin des persécutions cruelles, qui l'auraient plus irrité que moi-même.

Bonaparte se rendit à Lausanne pour préparer l'expédition du mont Saint-Bernard : le vieux général autrichien (1) ne crut pointa la hardiesse d'une telle entreprise, et ne fit pas les préparatifs nécessaires pour s'y opposer. Un corps de troupes peu considérable aurait suffi, dit-on, pour perdre l'armée française, au milieu des gorges de montagnes où Bonaparte la faisait passer; mais, dans cette circonstance, comme dans plusieurs autres, on a pu appliquer aux triomphes de Bonaparte ces vers de J.-B. Rousseau :

(1) Le général Mêlas.

L'inexpérience indocile

Du compagnon de Paul-Emile

Fit lout le succès d'Annibal.

J'arrivai (1), pour passer l'été avec mon père, suivant ma coutume, à peu près vers le temps où l'armée française traversait les Alpes. On voyait sans cesse des troupes parcourir ces paisibles contrées, que le majestueux rempart des Alpes devait mettre à l'abri des orages et de la politique. Pendant ces belles soirées d'été sur le bord du lac de Genève, j'avais presque honte de tant m'inquiéter des choses de ce monde, en présence de ce ciel serein et de cette onde si pure ; mais je ne pouvais vaincre mon agitation intérieure. Je souhaitais que Bonaparte fût battu, parce que c'était le seul moyen d'arrêter les progrès de sa tyrannie ; toutefois je n'osais encore avouer ce désir, et le préfet du Léman, M. d'Eymar (2), ancien député de l'Assemblée constituante, se rappelant le temps où nous chérissions ensemble l'espoir de la liberté, m'en-

(1) Éd. 1821 : « J'arrivai en Suisse. >» — Mme de Staël avait l'habitude chaque année de partir pour Coppet vers le mois de mai et de revenir à Paris vers le mois de novembre.

(2) M. d'Eymar (né en 1740) avait été député de la noblesse à l'Assemblée Constituante. Il fut l'un des premiers de son ordre à se réunir au Tiers-Etat et à se prononcer pour les principes de la Révolution. Grand admirateur de Rousseau, il demanda qu'on lui érigeât une statue et réclama pour lui les honneurs du Panthéon. Il remplaça Ginguené dans l'ambassade du Piémont et, à la création des préfectures, fut nommé préfet du Léman.

voyait des courriers à toutes les heures, pour m'apprendre les progrès des Français en Italie. Il m'eût été difficile d'expliquer à cet homme (1) fort intéressant d'ailleurs, que le bien de la France exigeait qu'elle eût alors des revers, et je recevais les prétendues bonnes nouvelles, qu'il m'envoyait d'une façon contrainte qui s'accordait mal avec mon caractère. Mais enfin, pendant dix ans, n'a-t-il pas fallu sans cesse apprendre (2) les triomphes de celui qui faisait retomber ses succès sur la tête de tous et de chacun ; et jamais, d'un de ses avantages (3) est-il résulté un bonheur pour la triste France?

La bataille de Marengo a été perdue pendant deux heures; ce fut la négligence du général Mêlas, qui se fia trop à ses succès, et l'audace du général Desaix, qui ont rendu la victoire aux armes françaises. Pendant que la bataille était perdue (4), Bonaparte se promenait à cheval à

(1) Éd. 1821 : « de faire concevoir à M. d'Eymar. >» — L'aveu de Mme de Staël est un peu singulier, quand on examine les conséquences d'un revers pour la France.

(2) Ed. 1821. « N'a-t-il pas fallu depuis apprendre. »

(3) Éd. 1821 : u de tant de victoires est-il résulté un seul bonheur. »

(4) Ed. 1821 : « que le sort de la bataille était désespéré. » — A trois heures de l'après-midi, les Français semblaient avoir perdu la bataille, et le général autrichien Mêlas, rentrant dans Alexandrie, laissait le commandement de l'armée à son chef d'état-major, M. de Zach. Ce fut alors que se produisirent l'intervention de Desaix et les charges de Kellermann, qui décidèrent la victoire. A Paris cependant on s'agitait dans la « coterie

pas lents, devant ses troupes, pensif, la tête baissée, courageux contre le danger plus que contre le malheur; n'essayant rien, mais attendant la fortune. Il s'est ainsi conduit plusieurs fois, et il s'en est bien trouvé. Je crois toujours que, s'il avait eu parmi ses adversaires un homme de caractère autant que de probité, Bonaparte se serait arrêté devant cet obstacle. Son grand talent est d'effrayer les faibles, et de tirer parti des hommes immoraux. Quand il rencontre l'honnêteté quelque part, on dirait que ses artifices sont déconcertés, comme les conjurations du démon par le signe de la croix.

L'armistice qui fut la suite de la bataille de Marengo (1), et dont la condition a été la cession de toutes les places fortes du nord de l'Italie, fut très désavantageux à l'Autriche. Bonaparte n'aurait pu rien obtenir de plus par la continuation même de ses victoires. Mais on dirait que les puissances du continent se sont fait honneur de céder ce qu'il eût encore mieux valu se laisser prendre. On s'est empressé, vis-à-vis de Napoléon, de lui sanctionner ses injustices, de lui légitimer ses conquêtes, tandis qu'il fallait, alors même

Staël » (Mémoires de Fouché) , au premier bruit de la défaite, on parlait déjà de former un gouvernement provisoire avec Lucien Bonaparte, Moreau, Carnot. De là, la déconvenue de Mme de Staël.

(1) La convention d'Alexandrie, signée le 15 juin 1800.

qu'on ne pouvait le vaincre, au moins ne pas le seconder. Ce n'était pas trop demander aux anciens cabinets de l'Europe ; mais ils ne comprenaient rien à une situation si nouvelle, et Bonaparte les étourdissait par tant de menaces et tant de promesses tout ensemble, qu'ils croyaient gagner en donnant, et se réjouissaient du mot de paix, comme si ce mot eût conservé le même sens que jadis. Les illuminations (1), les révérences, les dîners et les coups de canon, pour célébrer cette paix, étaient absolument les mêmes que jadis ; mais, loin de cicatriser les blessures, elle introduisait dans le gouvernement qui la signait un principe de mort d'un effet certain.

Le trait le plus caractérisé de la fortune de Napoléon, ce sont les souverains qu'il a trouvés sur le trône. Paul Ier surtout lui a rendu des services incalculables (2) ; il a pris pour lui l'enthousiasme que son père avait éprouvé pour Frédéric II, et il a abandonné l'Autriche dans le moment où elle essayait encore de lutter. Bonaparte lui persuada que l'Europe entière serait pacifiée pour

(1) Cf. le Mémorial de Norvins, qui décrit la joie de Paris à la nouvelle de la victoire et au retour du Premier Consul.

(2) Empereur de Russie de 1796 à 1801. Le Premier Consul avait gagné le cœur de Paul Ier en rendant sans condition à la Russie, en juillet 1800, six ou sept mille soldats faits prisonniers l'année précédente, avec leurs officiers, leurs drapeaux et leurs armes. Paul Ier fut assassiné à Pétersbourg dans la nuit du 23 au 24 mars 1801, par des conjurés que dirigeaient le comte de Pahlen et le général Benningsen.

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des siècles, si les deux grands empires de l'Orient et de l'Occident étaient d'accord, et Paul Ier, qui avait quelque chose de chevaleresque dans l'esprit, se laissa prendre à ces mensonges. C'était un coup de partie pour Bonaparte que de rencontrer une tête couronnée si facile à exalter, et qui réunissait la violence à la faihlesse ; aussi regrettat-il beaucoup Paul Fr, car nul homme ne lui convenait mieux à tromper.

Lucien, ministre de l'Intérieur, qui connaissait parfaitement les projets de son frère, fit publier une brochure intitulée Monk, Cromwell et Bonaparte, dans laquelle il prouvait que ni le premier, ni le second rôle ne convenait aux circonstances actuelles, et qu'il fallait avoir recours à des idées plus grandes, un changement de dynastie, un nouveau Gharlemagne (l). Cette publication était prématurée, elle fit un mauvais effet ; Fouché s'en servit pour perdre Lucien : il dit à Bonaparte que le secret était trop tôt révélé ; et au parti républicain, que Bonaparte désavouait son frère. En effet, Lucien fut envoyé alors comme ambassadeur en Espagne (2). Le système de Bona-

(1) Ed. 1821 « fit publier une brochure destinée à préparer les esprits à l'établissement d'une nouvelle dynastie. »

(2) Lucien reçut l'avis officiel de sa nomination à l'ambassade d'Espagne le 6 novembre 1SO0; il partit le 9. La brochure, parue en octobre, intitulée Parallèle entre César, Cromwell, Monk et Bonaparte, avait pour principal auteur Fontanes, qui était alors rapporteur officiel pour la classe de littérature et des

parte était d'avancer de mois en mois dans la carrière du pouvoir ; il faisait répandre comme bruit des résolutions qu'il avait envie de prendre, afin d'essayer ainsi l'opinion. D'ordinaire même il avait soin qu'on exagérât ce qu'il projetait, afin que la chose même, quand elle arrivait, fût un adoucissement à la crainte qui avait circulé dans le public. La vivacité de Lucien cette fois s'emporta trop loin, et Bonaparte jugea nécessaire de le sacrifier, en apparence, pendant quelque temps.

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