‹ Dix années de lutte pour la liberté, 1915-1925 (volume 2)Chapitre 18 sur 32 · EXTRAIT D'UN DISCOURS · texte numérisé non relu

EXTRAIT D'UN DISCOURS

prononcé aux Gonaïves (début 1925) Mes amis,

En venant aux Gonaïves, j'avais bien l’idée de vous convier à un entretien, sans étiquette, où je vous aurais mis au courant des efforts que nous poursuivons pour la libération de notre pays.

Mais la tâche qui dans mon esprit apparaissait utile au maintien de votre bonne santé patriotique est devenue une obsédante obligation, depuis qu’étant venu, j'ai VU ce qui se Rore dans votre rade et ce qui s’est passé samedi et dimanche en votre ville, j’ai entendu ce que vous en disiez entre vous. J’en ai conclu que mon intervention vous était non seulement importante, mais nécessaire. Vous avez hesoin qu’une parole amie vous réconforte: ou vous rassure. ; : | R je À ue

C’est à quoi je vais m’employer ce soir, héureux si à la suite de cette causerie dénuée de toute prétention oratoire, vous rentriez én vos demeures mieux disposés envers notre patrie et envers les Haïtiens de bonne volonté,

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qui continuent de monter la garde autour du drapeau national, Je me reporterai avec vous à l’époque de ma dernière communication publique il y a trois ans. Je vous exposerai ensuite nos activités au cours de la période, dite coopérative, pour arriver rapidement à la situation actuelle, où semble poindre comme une promesse de renouveau.

Vous vous rappelez que lors de ma dernière conférence aux Gonaïves, en Février 1922, je revenais d’un voyage aux Etats-Unis où j'avais tenu à me rendre compte par moi-même de nos chances de succès, à faire connaïssance avec les principaux défenseurs de notre pays. Telle était dès lors, telle est encore la tactique très simple que nous avons adoptée. Puisqu’il ne saurait être question dans cette phase de notre action de bouter hors du territoire lenvahisseur étranger, c’est sur son esprit que nous devons agir pour le porter à reconnaître qu’en traitant les citoyens haïtiens comme un peuple conquis et la terre haïtienne comme un champ d'exploitation coloniale, nos prétendus civilisateurs font fausse route, et ne réaliseront jamais qu’une œuvre éphémère, à base d’injustice et d’insécurité.

Je revenais convaincu que notre méthode est la bonne, puisque malgré l'échec partiel de l’enquête, menée sur notre demande par le Sénat des Etats- Unis, il s’en était suivi une détente notable dans le régime de brutalité qui nous avait été d’abord appliqué.

Une nouvelle expérience allait être tentée qui, sous le nom de coopération, viserait à faire collaborer les Haïtiens à leur propre asservissement. Là où la violence avait été impuissante à détruire notre résistance, on allait employer la ruse. Nos amis n’en étaient pas moins résolus à transporter la lutte, sur ce nouveau terrain, persuadés comme nous que les espoirs fondés sur l’abattement des énergies haïtiennes allaient être encore une fois déçus.

Alors comme aujourd’hui la question intérieure de l'élection ou de la réélection présidentielle se dressait à notre horizon prochain. Interrogé à ce propos par quelques-uns d’entre vous, je leur répondis que l’ensemble de la question haïtienne étant encore pendante devant le Sénat des Etats-Unis, nous ne pouvions en détacher la question présidentielle pour en faire l’objet d’une solution tronquée, de notre initiative propre, sans nous exposer à voir rejeter cette initiative et ruiner par surcroît nos précédentes démarches. Sans doute nous risquions ainsi de laisser le champ libre à une domination anti-nationale. Mais comment adhérer à l'élection d’un Président par le Conseil d’Etat tel qu'il est actuellement organisé ? Comment espérer qu’un président nommé par le Conseil d'Etat serait autre chose qu’une marionnette aux mains du gouvernement des Etats-Unis ?

Nous prîmes nettement position contre la réélection inconstitutionnelle de Dartiguenave, et ce fut l’occasion d’un de nos grands jours historiques que vous ne pouvez avoir oublié. Je venais dans un meeting au Bel Air de faire à la population le récit de ma visite aux Etats-Unis. Séance tenante on décida de se rendre processionnellement au Champ-de-Mars, en promenant à travers la ville des pancartes et des bannières, préparées en vue d’une séance ultérieure

et protestant contre toute élection présidentielle par le Conseil d'Etat. Sans hésitation, en bon ordre, le cortège se forma sur la butte du Bel-Air. Enfants, jeunes gens, vieillards, l’assistance, en laissant seulement de côté les femmes, se mit en branle, et silencieusement traversa la ville, dans une attitude pacifique, mais d’une fermeté impressionnante. Quand cette foule d’un millier d’hommes déboucha en colonnes serrées, au haut de la rue des Casernes, en face du Bureau de la Gendarmerie, l’Hôte du Palais National, la voyant venir de son balcon, prit peur et demanda secours à la Police.

Tout s’était fait avec une telle rapidité et une telle sûreté d'improvisation, qu'aucun détective ne s’était douté de ce qui allait se passer et n’avait eu le temps d’en faire rapport. Blème de fureur d’avoir été ainsi surpris, le major Rupertus lança son automobile au-devant des manifestants, se saisit des drapeaux que deux porte-étendard arboraient en tête du cortège et s’adressant aux premiers groupes, les interpella : « Quels sont vos chefs ? >» Alors de tous les rangs de cette foule, dont on ne voyait que les têtes émerger, une clameur immense s’éleva : « Le Peuple ! le Peuple ! le Peuple !» A lui fut faite de se disperser, et comme l'effet ue était produit, la manifestation se disloqua à la Place du Panthéon, au seuil du Champ de Mars.

Quelques jours après, pour qu’il ne fût pas dit que l’autorité n’avait pas eu le dernier mot, le même chef de la Police se présenta à mon domicile et chez le Président de la Ligue de la Jeunesse haïtienne, Alphonse Henriquez, pour nous déclarer que nous étions en état d’arrestation. Le mécanisme de la détention préventive n’en était qu’à son premier stade de fonctionnement. Il se trouva que le Commissaire du Gouvernement en lère instance était par hasard un honnête homme, soucieux d’assurer le respect des garanties constitutionnelles. Me. Yreck Châtelain, un enfant des Gonaïves.— Il réussit à persuader le Chef de Police que celui-ci ne pouvait procéder qu’en vertu d’un mandat du Juge d’Instruction et qu’en attendant il devait nous renvoyer chez nous, à la disposition de la justice.

Le Major qui sans doute en loyal soldat jugeait notre conduite irréprochable, tint à nous reconduire lui-même dans nos familles.

Le lendemain de bonne heure, le bruit de notre arrestation s'étant répandu dans Port-au-Prince, comme une traînée de poudre, il se produisit un événement mémorable. Une succession ininterrompue de gens faisant queue devant la porte du Parquet vinrent demander à être inscrits comme ayant pris part à la manifestation. Il n’était pas juste, déclaraient-ils, que les poursuites fussent dirigées seulement contre quelques-uns, quand le peuple tout entier s'était prononcé contre la réélection.

Une ordonnance de non-lieu rendue par le juge d’instruction Beauvoir clôtura cet épisode, un des plus glorieux de notre campagne libératrice.

Puis vint le cambriolage nocturne du 10 Avril, sanctionné à la suggestion du Haut Commissaire par la reconnaissance officielle du Président des Etats-Unis, avant même que la question juridique de l’inéligibilité de M. Louis Borno eût été examinée par le Conseil d'Etat. Inutile n'est-ce pas ? de nous

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étendre sur le reste : emprunt de 40 millions de dollars, dont 24 millions déjà engloutis ou presque, à grands coups de crédits extraordinaires, contrat d’ananas, baux à longs termes, commission cadastrale — taxes internes. Par la presse, par la parole, nous avons combattu toutes ces mesures et en avons démontré la malfaisance. Sans cesser notre propagande à l'extérieur, nous n'avons jamais laissé sans protestation un acte nuisible aux intérêts de la nation.

Notre bataille la plus retentissante s’est livrée autour des taxes internes. Là le tollé. a été si formidable qu’il a forcé le Pouvoir à reculer et à renoncer à nous servir son poison par doses massives. La révolte grondait dans les cœurs. Une manifestation significative avait provoqué la retraite précipitée d’un des. membres du Gouvernement envoyé à Jacmel pour rallier la population.— Ce fut le contraire qui se produisit. Le Ministre s'enfuit et le Cabinet tomba. Pour donner un autre cours au mécontentement populaire on engagea tous les citoyens à la revendication de leur droit de suffrage.— La question fut portée devant la justice. Et le 10 Janvier. profitant de ce que le Pouvoir Exécutif n’avait pu se dispenser de pourvoir à la réunion des Assemblées primaires, vu que l’époque était venue de renouveler le mandat des Conseillers communaux, nous donnâmes partout le mot d’ordre de voter en même temps pour les députés et pour les sénateurs.

Vous savez comment par un certain défaut de discipline, nous n’obtinmes qu’un succès incomplet. Le Sénat put se constituer valablement avec ses 9 élus, valider les pouvoirs de ses membres, mais privé de la majorité des 18 députés nécessaires au quorum de la chambre, il dut s’ajourner sine die, jusqu’à ce que par de nouvelles élections le Corps Législatif soit complété et puisse ouvrir la session législative.

Dans l’intervalle, l'Exécutif, désespérant de gagner jamais la confiance de la nation, prit carrément position contre elle.

Avec la complicité du Conseil d'Etat, la presse fut soumise à une législation oppressive. La détention préventive fut érigée en arme de guerre contre les journalistes indépendants. Une série de poursuites pour prétendus délits d’outrages retinrent en prison quelques-uns de nos militants d’avant-garde, Jolibois, Guérin, Bénédict, les gérants du Courrier Haïtien, et en dernier lieu le sénateur Charmant, Pouget, deux des auxiliaires de son imprimerie et le député Pierre-Paul.

La mesure est en passe d’être comblée par la mainmise du Président de . la République sur l’inamovibilité des juges.

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