‹ Dix années de lutte pour la liberté, 1915-1925 (volume 2)Chapitre 19 sur 32 · SEANCE PUBLIQUE DU 16 FEVRIER · texte numérisé non relu

SEANCE PUBLIQUE DU 16 FEVRIER

Allocution de l’Administrateur-Délégué

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Je ne lis pas souvent les journaux, payés par les gens au pouvoir pour persuader au public de chez nous et d’outre-mer que nous jouissons d’un Gouvernement idéal : intelligent, honnête, populaire, qui n’a comme adversaires que des Bolchevisants, entendez, à leur sens, des ex-massacreurs, doublés de pillards impénitents. Mais il m’est arrivé, une fois ou l’autre, de jeter les yeux sur ces feuilles folâtres. Ce fut pour apprendre que l’Union Patriotique est morte, ou sur le point d’expirer. Or, — chose curieuse ! — plus on se vante de l’avoir enterrée, plus on la ressuscite pour incriminer les activités de ses meneurs. Jamais morte récalcitrante n’a été tuée tant de fois, après l'annonce de sa mise en bière.

« Qui donc est-elle » ? se demande en arrivant l’étranger curieux.

Je vais vous le dire.—

L'Union Patriotique, c’est l’ensemble de nos populations, d’un bout à l’autre du territoire, oubliant, à de certains moments, ce qui nous divise pour ne se rappeler que ce qui nous rapproche : l’irrésistible besoin de croire en un lendemain meilleur, cet angoissant appel de l’âme, — de toutes nos âmes,, — vers la vie large et cordiale, que dans les périodes de détente ou d’accalmie, on vivait chez nous au bon vieux temps, au temps où l’on était heureux, sans même se rendre compte qu’on l’était.

Rappelez-vous le spectacle de notre capitale, il y a quatre ans, au débarqué de la Commission Sénatoriale des Etats-Unis : la Ville entière, hommes, femmes, enfants, vieillards, toutes les classes confondues, se déversant à flots vers les quais, pour recevoir ceux dont nous attendions le geste de justice, le mot libérateur ! Quelle ardeur contenue ! Quel tact ? Quelle discipline ! Quelle bonne tenue, finement nuancée ! Digne sans raideur, accueillante sans abandon...

Et ce fut tout de même, aux Gonaïves, au Cap, où l’on eut à peine le temps d’improviser une réception.

Quand les Sénateurs, impressionnés au contact de cette incontestable civilisation, qui s’avérait égale à celle des foules les mieux ordonnées de l’Ancien Monde, interrogeaient au hasard les assistants : « Qui a présidé à cette organisation ? » la réponse était invariable : « L'Union Patriotique ! »

Sans doute, elle n’a pas répondu, cette Commission d’Enquête, à tout l'espoir que nous avions le droit de fonder sur elle ! Elle a rencontré sur les lieux des personnages de haute volée, Haïtiens et étrangers, pour lui glisser dans des mémoires semi-officiels, ou pour lui chuchoter au tuyau de l'oreille :

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« Surtout que l'Occupation ne bouge pas ! Autrement, ce serait l’anarchie, les tueries, le chaos ! » Et l'Occupation, incrustée dans ce pays de Cocagne, qui dépasse ses rêves les plus extravagants, n’a plus bougé.

L’Emprunt, les baux à longs termes, les taxes internes, le Haut Commissaire, la coopération sincère et loyale, procèdent directement du Rapport de la Commission Sénatoriale d’Enquête. |

Mais il ne nous reste pas moins de l’œuvre de nos premiers missionnaires qui a provoqué son intervention, une amélioration notable dans les rapports entre Occupants et Occupés. Les brutalités, les brimades sanglantes, les agressions meurtrières des débuts, sans être totalement abolies, ni toujours réprimées, ont sensiblement diminué. Le respect extérieur, qu’on affectait de nous refuser, nous est maintenant acquis. Il ne dépend que des dépositaires de la Puissance publique haïtienne d’avoir en toutes occasions leur dignité sauve.

Il nous reste surtout de cette Enquête sénatoriale des documents officiels inappréciables pour la justification de nos griefs et de nos revendications. Grâce aux dépositions recueillies par la Commission et fidèlement transcrites au Bulletin du Congrès, chacun a pu se faire une idée exacte de ce qu’a été l’invasion armée des Etats-Unis dans la République d'Haïti. les journaux français ont consacré le mot : un acte de « piraterie internationale.»

La justice de notre cause est apparue irréfutable, et du coup elle a déterminé cette imposante manifestation, d’une portée morale exceptionnelle ; 24 juristes d’entre les plus compétents, les plus renommés des Etats-Unis, s’adjoignant aux représentants de tous les cultes pour aller déposer aux mains du Secrétaire d'Etat une Adresse qui condamnait l’occupation d'Haïti et la confiscation de son autonomie, comme contraires aux traditions juridiques, aux principes fondamentaux sur lesquels repose le Droit public, inscrit dans la Constitution fédérale et dans les lois organiques des Etats-Unis. L’Adresse concluait au retrait des Forces Expéditionnaires et à la restauration de l’Indépendance d'Haïti.

M. Hugues fit la sourde oreille, éconduisit presque la délégation, où il comptait pourtant des amis éprouvés mais cette attitude n’en soulignait que mieux sa défaite. Dans la bataille d’opinion que nous avons ouverte, à la suite de la campagne de dénigrement menée autour du Rapport de l’Amiral Knapp, l’impérialisme nord-américain était dès lors moralement vaincu devant la conscience universelle. Il pourra bien continuer d’étendre ses lignes d’investissement matériel, mais les conquêtes de ce genre sont éphémères. Tôt ou tard elles se retournent contre ceux qui ne craignent pas d’en assumer l’odieux.

Aujourd’hui, la contre-attaque se poursuit dans le camp même de l’assaillant. L'Union Patriotique est à son poste de combat. Son agent d’information et de liaison, le Sénateur Hudicourt, a été chargé, à ce titre, de préparer le terrain des futures négociations, d’où sortira le traité de paix. Il vous dira tout à l’heure ce que nous pouvons espérer de ses démarches. Tout n’est certes pas fini ; sa présence sur le théâtre de l’action est plus que jamais nécessaire pour achever l’œuvre qu’il a si brillamment commencée. Notre devoir est de

lui en fournir les moyens. Je me refuse à croire qu’un Haïtien conscient, vraiment digne de ce nom, voudra lui marchander son concours !

Qu'est-ce que l’Union Patriotique d'Haïti ?

C’est, dans les autres pays d'Amérique, en Europe, en Asie, en Afrique, Haïti tout court, entité ethnique, sociale et politique, Haïti militante et souffrante, telle qu’elle s’est affirmée notamment, l’an dernier, à Santiago du Chili, il y a deux mois, à Lima, où les représentants du Gouvernement haïtien et le représentant du Peuple d'Haïti, en dépit des pronostics contraires, ont accompli le même devoir envers la Patrie, et ont marché fraternellement unis à la défense de l'intérêt national ! Partout dans le monde, sauf dans les Etats- Unis de l’Amérique du Nord, — au-delà de nos frontières et de nos mers territoriales, — il n’y a pas deux Haïtis, il n’y en a qu’une : celle qui se défend contre la domination étrangère, et celle-là, qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en afflige — l’Union Patriotique haïtienne en est la personnification connue et consacrée.

Qu'est-ce que l’Union Patriotique ?

C’est parfois l’un ou l’autre d’entre nous, professionnels de la plume ou de la parole, résumant en formules précises, à l’occasion d’un anniversaire historique ou du passage d’un visiteur de marque, la pensée commune.

Vous en trouverez l’expression toute chaude dans cette lettre récente au Dr. Habib Estefano.

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