UNION PATRIOTIQUE
Comité Central Port-de-Paix, le 5 Février 1925.
À Monsieur le Dr. Habib Estefano,
Cher Monsieur Estefano,
Parmi les patriotes haïtiens, un grand nombre n’ont pas eu le plaisir d’assister à vos conférences qui, sur la foi de nos rapports, ne vous ont pas moins voué de reconnaissance et d’admiration.
C’est particulièrement au nom de ces absents que, privé moi-même de la satisfaction de vous saluer à l’heure de votre départ, je vous envoie nos félicitations, nos remerciements et nos souhaits cordiaux pour la suite heureuse de votre voyage.
Votre passage au milieu de nous a été une éclatante consécration de la royauté de l’éloquence. Partout où vous vous êtes arrêté, vous avez d’emblée séduit tous les esprits, conquis tous les cœurs. On aurait dit, en vérité, que les uns et les autres, nous vous attendions.
À ce peuple, assoiffé de justice et de bonté, vous êtes venu proclamer la nécessité pour les puissants d’être justes et bons, s’ils veulent apprendre le secret de la stabilité ; s’ils veulent que la manie de la destruction cesse d’être la loi des sociétés modernes ; s’ils veulent que la civilisation, — la vraie, — non pas celle des gros canons et des innombrables sacs d’or. mais
celle qui aura pour fondement la concorde universelle, se répande à flots pressés sur l’humanité souffrante.
Aux idéalistes incorrigibles que nous sommes, chancelant sous le choc des brutales réalités, vous avez rappelé que, malgré tout, c’est l’idée qui mène le monde.
Quelle idée ? Combler le fossé entre ce qui est, — l'injustice ! — et ce qui devrait être, — la conscience ! -— la tâche des hommes de bonne volonté consistant par tout l’univers à traduire en actes ce qui pourrait être et ce qui n’est pas : l'harmonie des énergies humaines !
Nos titres que l’on contestait au respect des autres nations, vous les avez fixés au fier drapeau de nos aïeux : la conquête de la liberté par un peuple d'esclaves, sans aucune aide du dehors ; leur sang versé gratuitement pour l’indépendance des Etats-Unis de l’Amérique du Nord, nos maîtres d’aujourd’hui : le secours décisif prêté par Pétion à Miranda et à Bolivar pour l’émancipation de l'Amérique du Sud ; les bons offices de Geffrard, faisant consacrer par l'Espagne la libération définitive de la République Dominicaine.
En déroulant sous nos yeux ces traits impérissables de notre activité nationale, vous nous avez rendu confiance en nous-mêmes ; vous nous avez fortifiés dans notre résistance à l’injustice et à l’oppression, dans notre indomptable volonté de garder intacts le patrimoine et l’œuvre des ancêtres.
Emu du dénigrement systématique qui s'exerce contre nous, même dans notre proche voisinage, vous vous êtes promis par surcroît de nous montrer tels que vous nous avez vus à ceux qui ne nous connaissent pas ou qui affectent de nous méconnaître, dans le labeur séculaire du paysan de nos campagnes qui, malgré une insuffisance de culture intellectuelle, contre quoi nous avons trop tardé à réagir, n’a jamais cessé d’obéir à la loi du travail et de fournir à la subsistance internationale l’appoint des produits de notre sol ; dans la constance inlassable qui fait de chacun de nos instituteurs, — meneurs d’âmes, un type achevé d’abnégation héroïque ; dans l’effort ininterrompu de notre démocratie, — une des premières qui ait inscrit en sa Constitution la gratuité de l’instruction à tous les degrés, — pour se donner une élite cultivée ; dans la part de contribution, continûment apportée par nos hommes d’études à l’échange universel des idées.
Vous exposerez ce tableau, Monsieur et bien cher Maître, comme vous savez exposer, à l’appréciation des consciences droites de tous les pays et les préjugés les plus obstinés se fondront à l’ardeur de votre conviction.
Qu’avons-nous à vous offrir en retour ? Rien de meilleur, à notre gré, que le lien immatériel, qui désormais vous unit à nos âmes, notre affection reconnaissante ! Qu'elle vous accompagne tout au long de votre tournée d’apostolat ! Et que plus tard, aux heures troubles, où l’isolement, rançon de toute supériorité intellectuelle, tenterait de vous accabler sous la lassitude ou l’inquiétude d’agir, notre pensée fraternelle veille sur votre pensée et comme une flamme vivante, la pénètre, de sa chaleur !
De tout cœur à vous, Georges Sylvain
L'Union Patriotique, ce sont ces volontaires du journalisme d’avant-garde, qui font à notre défense de la liberté d’opinion une si touchante noie d’héte
roïsme !
Au Courrier-Haïtien, quand latmosphère est le plus chargée d'électricité, parmi les jeunes hommes, amis du journal ou attachés à son service, — en tout bien tout honneur, — on tire au sort qui sera gérant. L’élu du sort une fois incarcéré, le suivant prendra sa place, simplement, gentiment, comme une consigne toute naturelle. [ls savent bien que le sacrifice sera lourd. Ce sont des artisans qui ne vivent que de leur travail, ayant tous charge d’âmes, une vieille mère, des sœurs, des petits frères, quelques-uns, une femme, des enfants en bas âge. Du don que par avance ils font de leur liberté physique, ils ne tireront aucun profit personnel, — pas même la perspective lointaine d’une place lucrative, pas même la gloriole de se dire que plus tard le grand public gardera leur mémoire. Quelle chance que dans 20 ans, on se souvienne toujours d’eux ?.… N'importe ! Sans la plus légère hésitation, ils abritent sous leurs noms le journal, où ils se battent à leur manière, estimant son maintien nécessaire à la sauvegarde de notre nationalité, jusqu’à l’heure où l'Homme de la Police viendra leur dire : « Suivez-moi ! » et où se fermera sur eux, — pour combien de temps ? ils l’ignorent, — la porte lugubre de la prison !.. Chapeaux bas, Messieurs, devant ces braves ! Une cause qui, depuis quatre ans d’incessantes SR none. DeIt susciter encore. de pareils dévouements, n’est pas près de péricliter ! On n’en a pas raison à coups d’arrestation !…
L'Union Patriotique.… (Le défilé s’allonge outre mesure, mais vous ne m'en tiendrez pas rigueur, n'est-ce pas ?) c’est cette masse de manifestants, descendus de la butte du Bel-Air, notre Mont-Aventin, un après-midi d’avril, pour protester contre la menace d’une réélection présidentielle, attentatoire à leur droit de suffrage ! Là encore, personne ne s ’inquiétait de savoir à côté de tu l'on était Onimarchait ensemble: à-la reprise de sa fermeté d’homme. Ah ! la belle journée ! Pas un cri ne troublait l'émotion de l’heure silencieuse. Seule la cadence des pas marquait le rythme de l’Idée qui cheminait. Mais en tête du cortège, le Drapeau bicolore palpitait sous la brise, l’âmé des ancêtres planaïit au-dessus de la foule, et dans les cœurs en tumulte dés clairons invisibles sonnaient une charge triomphale. ju
Surpris, et furieux d’avoir été surpris, le Chef de la Police se précipite en automobile au-devant des manifestants, ne des mains qui le portent l’étendard sacré. On s’arrête en grondant. Il interpelle les premiers groupes. « Quels sont vos chefs ? » Spontanément une clameur formidable part de tous les rangs de l’immense multitude : « Le Peuple ! Le Peuple ! Le Peuple L»
Et ce n’était pas une vaine formule. Quand, après les sommations d'usage, ayant accompli la démonstration qu’elle avait voulu faire, la foule se share les autorités s’avisèrent qu’elles avaient été mystifñiées et que tant, d’audace méritait une punition. À quatre jours de là, on mit en état d’ arrestation. lAd-. ministrateur-délégué de l’Union Patriotique, ici présent, et le Président de Ja Ligue de la Jeunesse Haïtienne, Me. Alphonse Henriquez.
Le Commissaire du Gouvernement d’alors, M. Yrech Châtelain, le prétendu délit n’étant pas flagrant, les renvoya chez eux, aux ordres du Juge d’Instruction..
Mais à la nouvelle qu'ils étaient arrêtés, la Manifestation, le lendemain commença d’envahir les bureaux du Parquet. C'était à qui se ferait inscrire pour être poursuivi, conjointement avec les inculpés.
On dut fermer la porte au nez de ces étranges réclamants, revendiquant à toute force leur place en prison.
Une ordonnance du Juge Beauvoir renvoya finalement, à défaut de preuves de culpabilité, les prévenus hors de Cour.— Il n’y avait vraiment pas moyen de faire procès à 1000 diables de cette espèce.
L'Union Patriotique, c’est aussi — n’en doutez pas, cet étudiant, qui, de Zurich expédiait, le mois passé, à Jolibois, la jolie lettre que le Courrier Haïtien a publiée dans son dernier numéro. Ceux d’entre vous qui n’en ont eu qu’un écho, m’en voudraient de ne pas la leur lire. Ecoutez ! Ce sera comme mon bouquet de clôture :
Zurich, le 15 Janvier 1925 Monsieur Jolibois, Directeur du Courrier Haïtien,
Port-au-Prince.
Monsieur le Directeur,
Vous excuserez l’audace que j’ai prise en vous écrivant, car personnellement je vous suis tout à fait inconnu. Vous me pardonnerez sûrement quand je vous dirai que je me vante d’être Haïtien.
Non pas un de ces Haïtiens qui portent leur amour du pays à leur boutonnière, mais de ceux qui cachent leur patriotisme et leur haine de l’étranger (il veut dire de l’envahisseur étranger) au plus profond de leur cœur, comme une chose bien précieuse.
J'ai appris au hasard de quelques journaux d’ici, les poursuites et les persécutions avec lesquelles on récompense votre dévouement... (Insensés, nos démolisseurs de liberté, qui parce que leurs attentats à la civilisation s’accomplissent loin des grands centres civilisés, s’imaginent que personne ne les voit ! )
Permettez-moi, Monsieur le Directeur, de vous dire toute l’admiration que j’éprouve pour vous.
Quant à moi, forcé, à cause de mes études d’ingénieur, de m’exiler encore quelque temps en Europe, l’inaction m’est de jour en jour plus insupportable. J'ai hâte de retourner en Haïti, afin d’aider à relever le courage des masses et à soulager le peuple.
DIX ANNEES DE LUTTE POUR LA LIBERTE tel
Je vous paraîtrai peut-être extrêmement présomptueux, si Je vous dis que je n’ai que dix-huit ans ; mais le patriotisme, aussi bien que la valeur, n’attend pas le nombre des années, et en attendant de pouvoir prendre une part active à la propagande (s’il est parmi vous un partisan de la Coopération sincère et loyale, je le prie, en grâce, de se boucher les oreilles) contre le Yankee détesté, vous me combleriez si vous vouliez me faire l'honneur de me considérer au nombre de vos alliés les plus fidèles.
Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l'expression de ma profonde admiration.
Jacques À. Roumain