‹ Dix années de lutte pour la liberté, 1915-1925 (volume 2)Chapitre 2 sur 32 · LETTRE DE MR. JAMES W. JOHNSON · texte numérisé non relu

LETTRE DE MR. JAMES W. JOHNSON

National Association

for the Advancement of colored people

70 Fifth Avenue, (New-York) 30 Decembre 1921 À Monsieur Georges Sylvain

Port-au-Prince, (Haïti) Mon cher Mr. Sylvain, J’ai plaisir à vous accuser réception de vos deux dernières lettres.

(1) Pseudonyme de Georges Sylvain.

Je suppose que vous savez déjà par le câble que la commission sénatoriale a fait un Rapport préliminaire sur l’enquête et que le Rapport est loin d’être ce que nous désirions ; mais je tiens à ce que néanmoins vous ayez l’impression que les amis d'Haïti aux Etats-Unis ne sont en aucune façon découragés et ne sont aucunement disposés à diminuer leurs efforts faits dans l'intérêt du peuple haïtien, La bataille que nous avons engagée est une entreprise longue et ardue mais sa fin est droite et j'ai la ferme confiance qu’elle nous conduira finalement à la victoire.

Je tiens à dire aux patriotes d'Haïti qu'ils ne doivent pas perdre courage, mais élever leurs âmes à la hauteur de tous les sacrifices que leur patrie exigera jusqu’à ce qu’ils soient venus à bout du dessein auquel ils se sont voués.

Sachez aussi que Mr. Villard, le Dr. Gruening, et tous les autres amis d'Haïti sont aussi résolus que jamais à aller de l'avant. Nous nous disposons à porter l’affaire devant le Président Harding personnellement. Cette démarche a été décidée après une réunion qui s’est tenue mercredi de cette semaine.

Mes salutations à tous mes amis. Dites-leur que je serai toujours au service de la cause haïtienne !

Avec mes affectueux compliments pour vous, pour Mme. Sylvain, je demeure, Sincèrement Vôtre, James W. Johnson Secrétaire de l’Association.

SUR LA PLACE PETION. | Discours du 2 Janvier 1922

Mes amis,

Chaque année, à pareille époque, nous accomplissons la tâche pieuse de fleurir la mémoire des grands ancêtres qui nous ont donné une patrie. Nous étions tout à l’heure au pied de la statue de Dessalines.— Nous voici devant le monument de Pétion, leur renouvelant à tous les deux, aïnsi qu’à leurs glorieux compagnons d’armes, l’hommage de notre infinie reconnaissance.

Mais ce serait peu de les couvrir de fleurs si leur exemple ne disaït rien à vos consciences, si de ces pèlerinages annuels vers notre passé historique, vous ne reveniez plus dévoués à notre commune patrie, plus convaincus de la nécessité de tout sacrifier à son service.

Nous avions arrêté d’abord de vous laisser aujourd’hui méditer silencieusement à l’ombre du Drapeau que nous ont légué nos aïeux la leçon des âges historiques. Maïs une nouvelle année vient de s’ouvrir, pleine d’angoisse pour notre peuple. À en croire les augures de la politique, elle doit sonner bientôt le glas de nos espérances nationales.

Ainsi en aurait décidé la Commission sénatoriale d’enquête.

Que devons-nous penser des déclarations publiées par trois des journaux de notre Capitale comme formant le premier chapitre du Rapport de la Commission ? sont-elles authentiques ? si elles le sont, pourquoi tarde-t-on à en faire l’objet d’une communication officielle ? Si par hasard elles ne l’étaient pas, quel besoin avait-on d’en saisir l’opinion ?

Il y a dans la façon dont un acte de cette importance a été présenté au public un certain défaut de franchise et de netteté, qui explique la réserve avec laquelle les esprits réfléchis en ont jusqu’à présent accueilli la transmission. Quoi qu'il en soit, s’il faut les tenir pour avérés jusqu’à ample informé, c’est notre devoir de proclamer que le peuple haïtien n’accepte comme justifiées ni la flétrissure indirecte dont les considérations sont l’expression sévère, — plus sévère au fond que le Rapport de l’Amiral Knapp — ni les mesures, attentatoires au droit des nations, dont on voudrait en faire la conséquence inévitable.

Messieurs, l’enquête sénatoriale n’est pas d'initiative spontanée, elle a été provoquée par une longue série d’actes et de circonstances, qui méritent d’être ici rappelés : en premier lieu, la révélation des excès reprochés aux Marines par un Rapport de l’ancien chef de leur Corps, le Major-Général Barnett, Rapport adressé au Ministre de la Marine, à la suite d’une enquête personnelle, la confirmation et le renforcement de ces accusations par une seconde enquête, due à l’Association pour l’avancement des gens de couleur et menée à Haïti et à Santo-Domingo par Messieurs H. Seligman et James Johnson, la dénonciation des résultats fâcheux de l’intervention des Etats-Unis à Haïti aux points de vue politique, administratif et financier, faite dars une interview retentissante à l’Associated Press par M. Sudre Dartiguenave, Président de la République d'Haïti, la confirmation des mêmes faits par un groupe de banquiers, de commerçants et d’industriels, résidant en notre pays, les protestations, soulevées par les enquêtes administratives du Département de la Marine, où les Enquêteurs étant à la fois juges et parties, concluaient invariablement à linnocence de leurs subordonnés, la vigoureuse campagne de la Revue The Nation en faveur d'Haïti et l’écho qu’elle réveilla pendant la campagne orésidentielle dans tout le parti républicain, les démarches directes des leaders de l’opinion libérale, les résolutions de l’Association pour l’avancement des gens de couleur, ses instances auprès du Président Harding, le Mémoire finalement des Délégués de l’Union Patriotique haïtienne, et son retentissement considérable dans la presse des Etats-Unis comme dans celle des pays étrangers. Il n’est guère de grand journal aux Etats-Unis qui, même en combattant le Mémoire, n’ait comme lui reconnu l’opportunité d’une enquête par les membres du Congrès.— Nul ne peut nier que ce document n’ait servi de base aux investigations de la Commission sénatoriale, si l’on veut bien retenir que les Hauts Commissaires ont admis l’Union Patriotique conjointement avec l’Association pour l’avancement des gens de couleur et la Société pour l’Indépendance d'Haïti et de la République Dominicaine, à l’honneur de soutenir devant eux comme Partie plaignante, représentant le Peuple haïtien, les griefs et les desiderata qui y sont formulés. | MS Se |

Nombreux ont donc été les gens d’honneur et de conscience, qui, à des titres divers, après avoir examiné les faits, ont émis le vœu qu’une enquête impartiale fit éclater à tous les yeux la vérité, avant-courrière de la justice ? C’est à ce vaste concert de voix accusatrices que les quatre membres du Sénat, mvestis du mandat auguste d’apprécier la valeur des charges portées contre les agents militaires et civils des Etats-Unis auraient, avant même la fin de leur enquête, indirectement répondu : «La coupable », c’est Haïti ? Fortifions-y notre domination ? »

Comment, en effet, Messieurs, interpréter autrement le silence dans Pacte qu’on a bien voulu nous communiquer sur les résultats déjà acquis incontestablement à l’enquête, au profit de l’accusation ?

Si les arbitres n’en disent rien et concluent comme si les faits graves, affirmés dans le Mémoire de nos Délégués et dûment vérifiés n’existaient pas, n’est-ce pas l'indice certain ou qu’ils n’y attachent aucune importance, ou que “ à l’aide d’une argumentation sans exemple, aux conséquences imprévues, ils y trouvent des armes contre nous ?

Au cours de l'enquête à Washington, il a été établi sans conteste possible, tant par la publication de la correspondance secrète du Département de la. Marine avec les agents de l'Occupation militaire à Haïti que par le propre témoignage de ces agents : 1°) que l'intervention des Etats-Unis chez nous en Juillet 1915 était chose décidée, bien avant les événements qui ont provoqué l’assassinat du Président Vilbrun Guillaume. Les ordres étaient donnés on n’attendait que l’occasion propice (Déposition Caperton publiée par The Nation — Octobre 1921 — Documents justificatifs -—, 2°) que bien avant ces mêmes événements, le 7 Décembre 1914, M. William Bryan, secrétaire d'Etat des Etats-Unis, pour forcer le gouvernement haïtien à accepter un traité donnant aux Etats-Unis le contrôle de nos douanes et de notre Dette publique fit enlever par les Marines du Machias des coffres de ia Banque Nationale de la République d'Haïti, où elle était déposée pour le compte de l'Etat haïtien, la somme de 500.000 dollars, qui fut transférée dans une banque de New- York, 3°) que quand le 29 Juillet 1915 le Corps d’Occupation débarqua à Portau-Prince, il y trouva la population parfaitement calme. Aucun attentat, aucune menace contre la vie ou la propriété d’aucun citoyen des Etats-Unis, d’aucun autre étranger, voire d'aucun Haïtien, 4°) que la Convention de 1915 a été votée par l'effet d’une pression continue des agents du gouvernement des Etats- Unis sur le gouvernement haïtien, 5°) que les Chambres haïtiennes ont été, sans droit et sans motif valable, dispersées à deux reprises par des officiers de la brigade d’occupation, préposés au commandement de la Gendarmerie, sur l’ordre du Président d'Haïti, autorisé par le gouvernement des Etats-Unis.

Sans tenir compte de ces diverses attestations à l’appui de nos griefs, la Commission d’enquête, à considérer comme authentiques les déclarations qu’on lui attribue, aurait pris le contre-pied des conclusions que logiquement elles impliqueraient pour y substituer des suggestions arbitraires, dénuées de tout fondement et échappant à tout contrôle.

Où serait dès lors l’autorité de son œuvre ?

DIX ANNEES DE LUTTE POUR LA LIBERTE ul

Par la brièveté de son séjour en notre pays, qui n’a pas permis le déplacement de la masse des victimes, éloignées de la capitale, par le maintien de la loi martiale, mesure de rigueur dont se sont effrayés maiïints plaignants ou témoins importants, appelés à faire luire la vérité sur les accusations portées contre les Marines, la Commission sénatoriale s’est enlevé les moyens d’effectuer à cet égard une enquête complète et approfondie. Elle n’a interrogé que 32 déposants. Plus de cent ne demandaient pas mieux que d’être entendus, notamment à Lascahobas où elle avait promis de se transporter. C’est ellemême qui ne leur en a pas laissé la faculté, en cloturant ses audiences à Portau-Prince au bout du 3e jour, en n’entendant personne aux Gonaïves, personne au Cap, où elle a passé en coup de vent. Déférant à la recommandation des Enquêteurs, un certain nombre de plaignants s’occupaient jusqu'à l’incident de ces jours derniers, de leur faire acheminer des dépositions écrites. La plupart ont été retardées par la difficulté de faire dresser et authentifier dans leurs bourgades lointaines une telle quantité d’actes notariés.

Les données déjà recueillies sont néanmoins suffisantes pour convaincre des arbitres sans prévention de la véracité des actes inouïs, relatés dans le Mémoire de nos Délégués.

Par l’exposé des faits et les considérations qui précèdent, nous protestons devant le Sénat, le Peuple et le Gouvernement des Etats-Unis, devant toutes les Nations du monde, contre le rejet des desiderata du Peuple haïtien impliqué dans les termes des conclusions attribuées à la Commission sénatoriale d’enquête et contre les motifs erronés, invoqués à l’appui de ce rejet. Nous protestons contre l’Emprunt onéreux qu’on veut imposer sans délai à notre peuple, dans le même moment où vient d’être soumis à l’examen de la Commission sénatoriale un plan général de réorganisation des finances haïtiennes, où l’Union Patriotique démontre que pour réaliser les fins dont on se réclame, un Emprunt n’est pas actuellement nécessaire. Le pays peut à moindre frais obtenir par lui-même des résultats meilleurs.

Nous protestons contre l’adjonction aux fonctionnaires de tout nouveau tuteur dont lé nombre s’augmente sans cesse, si elle doit avoir pour eftet d’aggraver ses charges, tout en amoïindrissant le champ réduit de ce qui fut notre souveraineté nationale.

Nous lutterons, nous et nos enfants, tant que notre patrie n’aura pas recouvré la plénitude de son indépendance.

Nous le devons à nos morts héroïques. Nous vous le devons, pères à jamais bénis, qui avez tant peiné pour que les enfants issus de votre sang eussent au moins dans le monde un coin de terre, où vivre en paix, libres et respectés ? |

S'il se confirmait, Messieurs, que la Commission d’enquête sénatoriale aurait décidément failli aux légitimes espérances qu'avait fait naître en nous son entrée en action et qui justifiaient notre accueil, nous en appellerions des enquêteurs trop pressés au Sénat — mieux informé. Si le Sénat des Etats- Unis, (ce qu’à Dieu ne plaise !) — démentant son passé de libéralisme et

les plus nobles traditions de son histoire, méconnaissait notre droit d’être traités en peuple digne de reprendre la direction de ses destinées, nous nous efforcerions d'éclairer sur notre cas le peuple des Etats-Unis, puisqu'on ne cesse de nous répéter que s’il avait connu la vérité, il nous auraït rendu justice. Si enfin le peuple de l’Union étoilée se montrait sourd, lui aussi, à notre suprême appel, nous resterions sur le terrain de lutte, avec la fière devise des nations qui ne veulent pas mourir : « Dieu et notre droit ! »,

* Lu

DECLARATION DE LA SOCIETE POUR L'INDEPENDANCE D’HAITI ET DE LA a REPUBLIQUE DOMINICAINE à propos des conclusions de la Commission d'Enquête Sénatoriale.

Il semble, d’après le No. de The Nation du 4 janvier, que la Commission sénatoriale n’aurait pas tardé à faire suivre du dépôt de son Rapport les déclarations de son Président à la Presse. Nous n’avons pas cependant reçu le Rapport, mais seulement l’appréciation qui en a été faite par la Société pour l’indépendance d'Haïti et de la République Dominicaine, avec la pleine approbation de la grande revue « The Nation ».

On connaît quel est le crédit de «The Nation » dans tous les pays de langue anglaise. ;

Le Bureau et le Conseil d'Administration de la Société pour l’Indépendance d’Haïti et de la République Dominicaine, réunissent, dans l’ordre moral, intellectuel et social, des noms qui, aux Etats-Unis, sont classés parmi les plus respectables et les plus respectés.

Tous les Haïtiens doivent connaître le texte intégral de la Déclaration de la Société pour l'Indépendance d'Haïti et de la République Dominicaine, document capital dans l’histoire des événements actuels. C’est pourquoi nous vous faisons reproduire l’extrait suivant du numéro 2948 de « The Nation », où elle est insérée :

« Relativement au rapport des sénateurs, insistant sur le maïntien des Marines en Haïti, The Nation doit soutenir la déclaration faite par la Société pour l’Indépendance d'Haïti et de Santo-Domingo. Cette déclaration dit que le « Rapport est une honte pour les Etats-Unis. Rendu public immédiatement « après une conférence avec le Secrétaire d’État Hughes, il justifie et considère «comme une partie intégrante de la politique des Etats-Unis, l’asservissement, « par la force des armes, des nations petites et faibles. Il approuve la politique « de violence suivie en Haïti, afin d’imposer à un peuple libre un-Traité que « les sénateurs eux-mêmes n’auraient jamais voté de leur propre volonté, traits « que, sous une forme bien plus modérée, la République d'Haïti — la seconde «et la plus ancienne de l’'Hémisphère occidental — a constamment repoussé. « Il favorise la comédie d’un Président fantoche, soutenu au pouvoir par les.

« baïonnettes américaines, exécutant en seconde main la volonté des autorités « militaires américaines.

« La Commission a fait un tort irréparable à la bonne foi et au bon renom « des Etats-Unis, particulièrement dans l'Amérique Latine, où nos protestations « de bienveillance sont comme inexistantes devant des actes et des faits qui « sont aujourd’hui du domaine public.

«Le Rapport accepte franchement la théorie de limpérialisme dans sa « pire acception ; c’est, en fait, la justification de la politique japonaise en « Mandchourie et en Sibérie orientale ; il rend impossible aucune protestation « sérieuse des Etats-Unis contre l’impérialisme des autres nations. Au lende- «main de la grande guerre faite au nom du droit des petits peuples à se « gouverner eux-mêmes, à un moment où le Gouvernement britannique recon- « naît enfin l'indépendance virtuelle de l'Irlande, les Etats-Unis se placent du «côté du militarisme réactionnaire mondial et de la doctrine de la force « primant le droit.

« Aucunes relations convenables et fructueuses entre Haïti et les Etats- « Unis ne sauraient exister sans l’abrogation de la Convention imposée à « Haïti par la force. Les Etats-Unis devraient retirer les Marines d'Haïti et « rétablir de suite l’indépendance haïtienne.»

(« Le Courrier Haïtien » No. du 6 janvier 1922)

New-York, ce 11 Janvier

À Mr. Georges Sylvain Union Patriotique

Mon cher Maître,

Rien de nouveau à vous communiquer. La commission ne m’2 pas encore annoncé là date de la reprise des séances, mais elles ne doivent pas tarder. Je les attends vers le 20 de ce mois.

Mme Weed est très bien et nul mal ne lui est parvenu à bord du paquebot.

J’ai très bien reçu les divers documents que vous m’avez expédiés, ainsi que M. Thoby, et que vous aviez confiés à Mme Weed.

En attendant la reprise des séances je me suis remis à l’étude des dossiers et des mémoires. Nous commençons à gagner d’autres amis pour la cause haïtienne. La semaine dernière je suis allé à Boston sur la demande de M. Storey, à qui j'ai exposé d’une façon toute franche et détaillée la situation actuelle, y compris le peu de satisfaction que nous pouvons attendre de la part de la commission sur l'essentiel ; M. Storey s’en est indigné — le mot n’est pas trop fort, car malgré ses 75 années il garde une lucidité merveilleuse et un entrain admirable.

M. Storey se remue et vous prête son concours d’une façon très pratique.

Il est justement en train de rédiger un mémoire sur le principe de l’intervention de 1915, basé sur le témoignage de l’Amiral Caperton ; le mémoire doit traiter également du manque actuel de tout gouvernement constitutionnel en Haïti, du besoin d’élections et pour le corps législatif et pour le nouveau président.

J’ai toute espérance que ce mémoire soit bien documenté et qu’il nous prête une aide efficace à gagner l’adhésion d’autres avocats et hommes très connus ici. Ce mémoire doit être prêt incessamment et c’est après que d’autres y auront apposé leurs noms, que le mémoire sera mis au grand jour. Nous comptons, de cette façon, impressionner d’autres sénateurs, M. Hughes, voire même M. Harding. Si l’on se met à discuter l’histoire de l’occupation depuis 1915, on s’y perd — ce n’est qu’en se basant sur les principes ab initio que l’on est sûr de ne pas rencontrer un seul qui puisse oser soutenir l’intervention elle-même. Dès que ce mémoire sera terminé et imprimé, je vous en ferai expédier des copies.

L'imprimeur du Sénat attend de moi pour ajouter au procès-verbal de l'enquête tenue en Haïti le chiffre des membres et des valeurs de l’U. P., les statuts de l’U. P., les inscriptions des bannières du défilé. J’aurai à déposer les mémoires et les dossiers, en plus.

Ne manquez pas, je vous prie, de me communiquer les sentiments que le rapport préliminaire de la commission (dont je vous ai déjà fait part) aura suscité, ainsi que quelques exemplaires des journaux de cette époque.

Bref, nous ne lâchons point pied. De votre côté tenez ferme également. Ce n’est pas le Sénateur Mac-Cormick et la commission qui statuent sur la situation, mais le Département d’Etat et le Président. Nous nous servons du reste de l’enquête pour ajouter au dossier tous les renseignements possibles afin qu’il soit complet. Après quoi nous nous en faisons des armes pour continuer la lutte auprès du Département d'Etat.

Mille amitiés à nos amis de Port-au-Prince, ainsi que toute ma sympathie et mes hommages respectueux à Madame Sylvain.

Votre bien dévoué,

Ernest Angell

P. S.— Votre petit mot du 4 me parvient ce matin, — nous sommes désolés d’apprendre l'effet du rapport préliminaire, mais non point étonnés. La lutte n’est pas terminée, qu’on tienne ferme. Nous avons encore le temps. Je ne crois pas que le rapport définitif soit dressé avant le ler mars au plus tôt ; ensuite il sera déposé devant le plein sénat ; après quoi, le Dépt. d'Etat s’en informera en vue de statuer définitivement sur la question dans sa totalité.

DIX ANNEES DE LUTTE POUR LA LIBERTE Speo

11 Fanvier 1922 Monsieur Th. Paret

Président du Comité de l’Union Patriotique, Jérémie.

Mon cher Collègue,

Sans douter aucunement de notre complète concordance de vues avec tous nos comités régionaux, nous croyons utile à notre cause qu’ils protestent au nom des populations qu’ils représentent contre les conclusions du Rapport Préliminaire de la Commission d’Enquête sénatoriale publiées dan les journaux de la capitale.

Je n’ai pas encore vu les actes que vous avez transmis en ce sens au Courrier Haïtien, mais vous pourrez l’utiliser pour la rédaction du texte demandé. En pareil cas, le plus pratique est de convoquer la population à un meeting où l’on fait voter la résolution. A titre de spécimen, voici une des formules qui ont été adoptées :

« La population de...... réunie au nombre de...... citoyens haïtiens, après avoir entendu la lecture des conclusions du Rapport Préiminaire de la commission sénatoriale d'enquête, publiées le ...... dans le journal Le

Nouvelliste, de Port-au-Prince, proteste avec indignation contre le traitement que les commissaires recommandent pour la République d'Haïti et contre les motifs à l’appui ; insiste plus que jamais pour la seule satisfaction que puisse accepter le peuple haïtien, la réalisation de ses desiderata nationaux.»

A vous, à tous nos collègues, toutes nos amitiés.

A PROPOS DE DEFAITISME Réponse au Matin.

La maison brüle ! Il faut aller au plus pressé. Le plus pressé est d’éteindre le feu. Après on avisera aux moyens de la rebâtir, Que tout le monde fasse la chaîne !

J’ai promis au directeur de ce journal d'intervenir à sa place, toutes les fois que, au cours de sa mission, une question de principe exigerait des explications sur le sens général de son œuvre. J’estime que c’est maintenant l’occasion.

Le Matin s’est formalisé du reproche de défaitisme lancé par le « Courrier Haïtien » à propos de deux de ses récentes publications. Il y a plaisir et profit s’expliquer avec le rédacteur des «Propos du Jour », tant il met de soin ne pas perdre dans ses discussions le ton de la bonne compagnie.

Be

Que dans la lutte engagée pour la libération de notre patrie, son dessein arrêté soit de créer un état d’âme, propice à la « défaite haïtienne », nous n’y croyons pas et n’y avons pas cru un seul instant. Si la rubrique « Manœuvres », sous laquelle ont été publiées les réflexions de vendredi dernier, a pu à cet égard donner le change à notre confrère sur la pensée véritable de son interlocuteur, nous serions les premiers à le regretter. Mais sans qu'il le veuille expressément, par la tendance de ses écrits il amollit la résistance à la domination étrangère, en projetant dans l'esprit des lutteurs de bonne volonté, au moment où ils s'efforcent de raviver en eux et autour d’eux le sentiment patriotique, comme des vagues de défiance sur lutilité de leurs efforts et lefficacité de leur action. C’est en ce sens et pour ce fait que nous l’avons rangé parmi ces démolisseurs de courage qu’on appelle communément des « défaitistes ».

Au fond des airs variés que joue Le Matin avec une incontestable maestria, revient un leitmotiv que le «Courrier Haïtien > a déja résumé en ces

termes pittoresques : — «Les Etats-Unis sont une grande Nation incomparablement pourvue de toutes sortes de qualités. Haïti est un peuple faible, criblé par surcroît d’une infinité de défauts.— Quoi qu’elle fasse, elle sera

mangée. Au surplus, elle le mérite totalement ».

Notre réponse est simple : « Haïti peut être tout ce qu’on voudra. Elle a, à nos yeux, un mérite unique, qui la place au-dessus de toutes les nations du monde : c’est notre patrie ! La perdre nous rendrait à jamais orphelins ! »...

Notre confrère nous dit :

« Le devoir du journaliste est de renseigner l’opinion. On ne fait pas de la propagande défaitiste, en se contentant de reproduire sans commentaire l’article d’un autre» — Comme si le jeu favori du défaitisme n’était pas de procéder par insinuation ! Que, dans une série d’informations, relatives au Rapport préliminaire de la Commission d’Enquête, vous choisissiez les plus pessimistes et les lanciez dans la circulation, leur donnant ainsi le pas sur les autres, sans avertir le lecteur bénévole que la responsabilité en appartient exclusivement au journal d’où elles sont extraites et qu’elles ne doivent être acceptées que sous réserve, pourrez-vous prétendre n'être pour rien dans l’abattement des âmes où le trouble se sera introduit à la faveur de ces « anticipations » tendancieuses ?…

Entre la situation actuelle d'Haïti et celle de la République Dominicaine luttant l’une et l’autre pour leur autonomie, il y a des différences à l’actif des Dominicains — nous ne l’avons jamais dissimulé. Mais tandis que Le Matin semble en faire une supériorité de civilisation, nous n’y voyons que des avantages occasionnels, une primauté de circonstance, qui n’a rien de définitif, le temps n'étant pas éloigné où, dans l’évaluation des conditions d’ordre moral, politique et social, la balance penchait en faveur d'Haïti. |

Faut-il rappeler les époques historiques, où le Gouvernement Geffrard soutenait le peuple dominicain combattant pour son indépendance contre le retour de la domination espagnole ; où Nissage ne craignait pas de s’exposer

aux menaces d’un amiral nord-américain pour l’appui secrètement prêté par PEtat d'Haïti aux patriotes de la République sœur, contre le traité de vasselage consenti par Baez aux Etats-Unis ?

Ne sont-elles pas d’hier les déclarations de non intervention arrachées au Secrétaire d'Etat John Hay, à la suite des représentations du Gouvernement haïtien, justement ému de l’attitude des Etats-Unis envers la République dominicaine ?

La vigoureuse campagne, menée ici contre la Convention Velasquez, première implantation de l’Administration des Etats-Unis sur le territoire de notre île, sous la forme de contrôle des douanes et de contrôle financier, n’estelle pas encore dans toutes les mémoires ?

Tant que Haïti a eu à sa tête des Chefs d'Etat patriotes, il n’a jamais été question de supériorité « dominicaine ». Nous avons aujourd’hui à affronter un concours de circonstances inouï.— Qui a le droit d’affirmer que si nous savons aider notre chance, les événements, dans un prochain avenir, ne se modiferont pas en faveur de notre peuple ?

Il y a 14 mois que s’est ouverte en ce pays notre campagne de libération, “après que nous nous sommes assurés d’un point d'appui aux Etats-Unis.

Pour avoir su saisir l'instant propice, nous avons réalisé auprès de l’opinion nord-américaine plus de progrès en 3 mois que les Dominicains en 4 ans ; et quand le message du Président Harding les eut rejetés à bas de leurs espérances, c’est au travail de nos Délégués qu'ils ont dû de voir leur cause rebondir avec la nôtre sur un nouveau terrain. C’est possible que maintenant ils aient la chance de recueillir avant nous le fruit d’une préparation moins heurtée ; il en eût été peut-être autrement, si le peuple haïtien avait eu, à cette heure décisive de son histoire, le gouvernement que lui méritaient en 1915 cent onze ans de ferme et constante opposition à toute tutelle étrangère.

Quoi qu'il survienne désormais, leur cause et la nôtre sont solidaires : ; on ne saurait plus les disjoindre. À tout ce qui pourra arriver d’heureux à nos frères dominicains, nous applaudirons avec enthousiasme. Nous n’avions pas attendu un appel venu des Etats-Unis pour protester, dès le débarquement des envahisseurs, contre l’invasion de notre territoire et la violation de nos droits souverains. L'Union Patriotique, avec son organe de publicité « La Patrie », a été fondée en Août 1915. A l’aide de ses seules forces, elle a mené l'assaut contre la Convention, et quand l’œuvre d’asservissement, acceptée par les détenteurs du Pouvoir Exécutif, sous la pression du gouvernement des Etats-Unis, eut été consommée par les Chambres Législatives, en dépit d’une opposition opiniâtre, elle ne fit que s’ajourner jusqu’à des temps plus favorables.

Il faut avoir pesé tous ces faits, avant de hasarder un jugement d’ensemble ou définitif sur notre pays. Comme toutes les sociétés humaines, le peuple haïtien a ses qualités et ses défauts. Ce n’est faire ni une œuvre juste ni une œuvre saine que d’insister continuellement sur ses défauts, sans mettre en relief ses qualités, qui ne sont pas moins réelles et ne contribuent pas moins à composer sa véritable physionomie.

L’intéressant chroniqueur des « Propos du Jour » se félicite des louanges qui lui sont adressées sur sa clairvoyance, toutes les fois que les choses ont l’air de tourner mal pour la cause haïtienne conformément à ses prévisions. Nous ne ferons pas l’injure à un écrivain de sa valeur de croire que la satisfaction d’avoir raison contre les espérances de ses concitoyens suffise à son amour-propre. Mais alors, quoi ? Qu'est-ce qu’il attend ? Qu'est-ce qu’il désire ? Qu'il le dise donc, une fois pour toutes ! Car un peuple ne vit pas seulement de négations et de critiques. Si c’est une hypothétique régénération, sous le fouet et la botte des lyncheurs de nègres, que nous en ayons enfin le cœur net ! Sinon, que ne rejoint-il franchement le Drapeau National dont nous avons fait notre signal de ralliement ?

Autant que notre distingué confrère, nous voulons le progrès, mais par les Haïtiens et pour les Haïtiens ; comme lui nous préconisons un changement radical dans les méthodes, dans les conceptions, dans l’éducation haïtienne, mais est-ce le moment de battre le rappel de toutes les supériorités dont les autres seraient pourvus, pour mieux en accabler notre indigence ?

La maison brûle, Eteignons d’abord le feu. Faisons la chaîne pour l’étein. dre. Après, nous déverserons à loisir notre bile sur l’incurie de 3es habitants. Nous pourrons disserter à perte d’haleine sur le danger des imprudences et aviser aux moyens de n’en plus commettre.

Maintenant il faut aller au plus pressé ; sauver l’héritage des ancêtres, le patrimoïine de nos enfants. N’y eût-il qu’une chance sur 100, une chance sur 100.000, tentons quand même le sauvetage !

Oui, je sais : tout est contre nous. Le vent souffle en tempête, — les pompes sont hors d’usage, — les pompiers se querellent au lieu d’agir, et l’eau manque, l’eau manque cruellement ! Est-ce une raison suffisante pour se croiser les bras et laisser le fléau achever son œuvre de dévastation ? Continuons à sonner l’alarme ! A l’aide, les voisins ! Alerte, les cœurs virils, les hommes de bonne volonté ! Combattons jusqu’au dernier souffle pour que l’honneur au moins soit sauf et pour être bénis de nos enfants ! :

(« Le Courrier Haïtien », 27 Janvier 1922)

Haiïti-Santo Domingo Independence Society Confidentielle Room 401, 20 Vesey Street, New-York, City Le 20 Janvier

Cher Sylvain,

C’est toujours embarrassant de vous écrire une lettre confidentielle et de voir cette lettre publiée dans les journaux haïtiens. Je comprends très bien que c’est nécessaire de saisir toutes les informations qui vous viennent de notre part pour encourager votre monde mais il faut absolument que j’obtienne votre promesse que tout ce qui vous soit écrit inscrit « confidentiel » le soit ainsi gardé par vous.

Si vous ou aucun autre Haïtien croit que nous sommes découragés par le rapport préliminaire de la commission, vous vous trompez grandement. Beaucoup de choses que je ne peux pas à ce moment confier à nne lettre — pour des raisons évidentes — sont en train. Notre Société vous a câblé vendredi la nouvelle de la présentation dans le Sénat de la résolution du Sénateur King (Democrat) de l’Utah demandant le retrait des deux occupations (Haïti et Santo-Domingo) et l’abrogation des traités.

Il y a une seule chose qui nous attriste ici — une seule.— Et c’est l’esprit des Haïtiens. Quoi ! Ils reçoivent une mauvaise nouvelle et patatras — tout tombe par terre, on lâche tout ! Comme si on avait déjà fait grand-chose pour se libérer. On n’a rien fait ! Les Haïtiens n’ont pas commencé à comprendre ce sacrifice — et puisqu'ils ne comprennent ils ne méritent rien que leur sort — ça ne dit pas que nous qui voyons cette affaire comme un crime d’impérialisme ne continuerons pas de notre part. Je dois ajouter que la position courageuse du Courrier Haïtien dont nous publions dans le numéro courant de The Nation, parmi la tiédeur haïtienne, la déclaration inspirante est comme un souffle de vent frais dans une journée chaude. La commission n’a pas du tout été vaine. Nous avons officiellement et comme histoire les documents du département de la marine d’une valeur inestimable. L'affaire haïtienne basée sur telle illégalité, corruption et force ne peut pas être terminée excepté avec la revendication de tous les droits haïtiens. Maïs si on croit obtenir ce résultat avec les bras croisés et en haussant les épaules, on se trompe.

Je répète ma question : «Qu'est-ce qu’on a fait» ? Avez-vous dans l’Union ramassé même la somme insignifiante de 35.000) gourdes sur 35.000 membres dans une année de travail ? YŸ a-t-il mille ou même une centaine de personnes qui ont donné, comme nous disons chez nous, « until it hurts ». Je connais, je crois, un peu la psychologie de votre peuple. Il ne se nourrit pas — comme font les Irlandais — de leurs défaites. Eh bien non, l’esprit que j’ai rencontré en Haïti de la part de beaucoup de gens — qu’on espérait « que la commission rapporterait quelque chose » n’est pas l’esprit qui mène à la victoire.

Je ne peux pas vous écrire plus long parce que le bateau part dans quelques heures. J’attends Hudicourt demain.

Maintenant je désire que vous ne faites pas publier cette lettre écrite à la hâte et probablement très mal exprimée. Je ne m’adresse pas — vous comprenez bien — à vous et à ce petit nombre qui ont pris sur leurs épaules le lourd fardeau de la tâche nationale — mais si vous en voulez donner le sens — paraphrasé — venant d’amis américains ou de membres de notre Société, je n’y ai aucune objection — mais je préfère ne pas être cité en ce moment — jusqu’au moment que j’ai des nouvelles précises à vous donner.

Jusqu’au bout !

Votre dévoué E. G.

(1) Le correspondant fait ici allusion aux dettes impayées de la campagne aux E. U., il ne tient pas compte des dépenses occasionnées par l'envoi des délégués et la préparation de l'Enquête Sénatoriale. (Note de l’éditeur).—

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