DISCOURS PRONONCE A LA SEANCE PUBLIQUE D’AVRIL
Mes amis,
Ce dont les peuples en tout temps et en tout pays ont le plus besoin. c’est de clarté.
Mais quand on est d’un pays de soleil et qu’on a l'esprit nourri de sève franco-latine, on souffre d’autant plus de ne pas savoir où l’on va et d’être le jouet de volontés qui nous dominent, sans qu’on soit toujours sûr que leur orientation reste la même.
J’arrive des Etats-Unis. Je n’y suis allé que pour tâcher de dissiper les ténèbres où nous nous agitons, maïs ce sont des ombres mouvantes qui, quand on croit les avoir percées, vont se reformer un peu plus loin.
Il y a quinze jours, je partais de New-York, certain de connaître toutes les données du problème haïtien. Il s’est compliqué depuis lors d’un nuage nouveau : le coup d’Etat constitutionnel que médite de réaliser, dit-on, le 10 Avril, le Conseil d'Etat. Dans quelle mesure le cours des événements qui se déroulent là-bas va-t-il être influencé par cet acte, s’il se réalise. On en est réduit aux conjectures. Mais dites-vous bien, quoi qu'il arrive, que l’incident du Conseil d'Etat ne sera qu’un épisode dans la lutte engagée devant le Sénat des Etats-Unis pour et contre l’indépendance et la Souveraineté d'Haïti.
Qu'en adviendra:t-il ?
Tout dépendra des dispositions du Sénat. Si elles sont tournées en notre faveur, tout ce qu’on aura machiné pour changer les conditions régulières du jeu sera imputé à faute et ne servira qu’à nous gagner davantage l'arbitre. Alors on aura vite fait de trouver les formules ou les mesures rectificatrices des mouvements prématurés.
Si nous ne réussissons pas à nous rendre favorable la majorité des Sénateurs, les anticipations de la dernière heure passeront dans le flot des irrégularités commises. Le Haut Commissaire dominera seul ou avec la collaboration fictive du mandataire des Conseillers d'Etat, cependant que nous nous préparerons à reprendre la lutte à la session suivante, devant un Sénat renouvelé.
Dans l’un comme dans l’autre cas, notre ligne de conduite est toute tracée : ne pas nous laisser distraire de la campagne qui se poursuit aux Etats-Unis et dont dépend le fond de notre affaire ; nous porter vite au secours de nos défenseurs.
En débarquant à New-York, le 20 février, je les ai trouvés en pleine activité, engagés avec le Parti adverse dans un combat d’avant garde.
La nomination du Haut Commissaire, M. le Brigadier général John Russel avait ému l’opinion.
Le Journal Le Globe, dans un article retentissant l’avait dénoncée comme une insulte aux sentiments du peuple haïtien.
De son côté, la Société pour l’Indépendance d'Haïti et de la République Dominicaine avait adressé contre elle une énergique protestation, longuement motivée, au Sénat, qui, la surveille de mon arrivée, venait d’êtr: saisi d’une Résolution du Sénateur Walsh, lui demandant de requérir du Président des Etats-Unis la confirmation officielle de cette mesure et la communication de tous ordres, commissions, instructions orales ou écrites donnés au général Russel.
Dans une lettre privée à l’un de ses amis, le Président Harding déclara n’avoir agi que sur la recommandation de la Commission Sénatoriale d’enquête. Mais considérant que ses prérogatives constitutionnelles étaient en jeu, il répondit au Sénat qu’il ne croyait pas compatible avec l’intérêt public de divulguer ses instructions spéciales au Général Russell. Pour le surplus, il déférait au désir de la Haute Assemblée. Cette réporse ne satisfit pas tous les Sénateurs. La Résolution Walsh avait été votée par le Sénat à l’unanimité, sans objection. Le Sénateur King proposa qu’il y fût adjoint une motion additionnelle, renvoyant à l’examen du Comité de Justice le point de savoir si la nomination de ce Haut Commissaire, Ambassadeur Extraordinaire et représentant spécial du Président des Etats-Unis, en dehors de toute approbation du Sénat, était conforme à la Constitution et aux lois fédérales. Aïnsi en fut-il ordonné. Notez, Messieurs, que le Sénateur Walsh (du Montana), un juriste qui fait autorité au Sénat et qui, comme influence dans le parti démocrate, vient immédiatement après le leader Underwood, est membre du Comité de justice. Au moment où il donna lecture de sa Résolution, le Sénateur Borah, le Ch. Sumner de l’époque actuelle, dont le prestige est sans analogue au Sénat, était au pied de la tribune. Sans s’être concerté avec son collègue, il venait faire la même proposition.
Le grand orateur appartient également au Comité de justice. À quelques jours de là, il prit la parole en faveur d'Haïti, ainsi que le Sénateur Norris, pour rappeler que, dès le début de l’intervention, des voix autorisées dans le monde juridique en avaient signalé l’illégalité.
Donc le groupe libéral tout entier, qui compte des adhésions parmi les Républicains comme parmi les Démocrates, a pris position contre le maintien de l'Occupation d'Haïti et de la République Dominicaine.— Ce n’est comme nombre qu’une élite, mais cette élite comprend des hommes irréductibles, ceux qu’on appelle les irréconciliables. Les batailles les plus difficiles, ils les ont gagnées.— Quand Borah et Johnson ont commencé, de concert avec Lodge, la campagne contre le Traïté de Versailles, ils étaient combien de Sénateurs dissidents ? Moins d’une dizaine. Wilson, à l’apogée de sa puissance, n’a pu avoir raison d’eux, et ce sont eux qui finalement l’ont terrassé.
soiré
Des personnes mal renseignées sur la procédure parlementaire aux Etats- Unis et sur l’état actuel de la question haïtienne au Sénat, ont du dehors affecté de croire que la réponse du Président Harding et le départ du Haut Commissaire ont clos les débats sur l'affaire Russell. Îl n’en est rien, comme je vous l'ai fait voir. Cette nomination soulève une question préalable, uns question de principe. La règle est que les nominations aux fonctions publiques faites par le Président soient approuvées du Sénat. La charge du Haut Commissaire dont le Président Harding a investi le Général Russell, doit-elle échapper à cette règle ? Déjà la question s’était posée, paraît-il, dans les cercles officiels à propos du Gouverneur de Porto-Rico, dont la nomination n'avait pas été soumise à la sanction du Sénat, et qui est maintenant en conflit déclaré avec la population de l’île. Le Sénat a intérêt à trancher le débat par une décision doctrinale et autant qu’il est possible de préjuger des votes d’une Assemblée délibérante, toutes les chances sont pour que la majorité le tranche dans le sens des prérogatives sénatoriales.
« Qu’arriverat-il alors » ai-je demandé à nos amis ! — Il n’y a pas de doute que le Président Harding n’obtempère à la décision du Sénat, ou bien en soumettant la nomination du Haut Commissaire à sa sanction, ou bien, s’il constate que le vent ne souffle pas de son côté, en y renonçant purement et simplement. Mais le Sénat n’hésitera-t-il pas à infliger au Président cette désapprobation directe ? — Quand le Sénat exerce ses prérogatives constitutionnelles, à propos d’un cas qu’il juge être d’intérêt général, il ne se préoccupe guère de savoir si le Président sera content ou non. Les Présidents ne s’affectent pas d’ailleurs, pour si peu, chaque Pouvoir exerçant avec indépendance dans la sphère qui lui est réservée ses attributions légales.»
Quant à l'intérêt que le Sénateur Walsh a eu à s2 faire communiquer les instructions secrètes données au Général Russell, vous en apercevrez toute importance, si vous vous rappelez que les deux questions les plus pressantes à quoi tient l’ensemble du problème haïtien, sont l’emprunt et l’élection présidentielle. Le Sénat ne pourrait qu'être désagréablement impressionné, s’il lui était révélé que, avant le dépôt du Rapport de la Commission d’enquête et l’examen des Résolutions qui y ont trait, Administration, à la suggestion de la même Commission d’enquête, aurait persisté à en décider en dehors de lui.
Après le dépôt de sa motion additionnelle, l’infatigable Sénateur King a soumis au Sénat le 10 Mars la Résolution suivante, développement de sa première motion. |
« Attendu que les forces militaires des Etats-Unis occupent le territoire de la République d'Haïti depuis 1915 et que le Peuple haïtien désire maintenant le retrait de ces forces et l’abrogation du traité de 1915 entre les Etats- Unis et la République d'Haïti.
Et attendu que le terme des pouvoirs du Président actuel d'Haïti, élu en 1915, expire le 15 Mai 1922 ; et qu’il n’y a pas eu à Haïti d’élections de députés et de sénateurs depuis la dissolution de la Chambre des députés et du Sénat en 1917.
En conséquence,
Il est résolu : que l’opinion du Sénat est que les Etals-Unis mettent fin immédiatement à la sus-dite Occupation militaire d'Haïti, abrogent le traité de 1915 entre les Etats-Unis et Haïti, sous lequel la dite Occupation est maintenue, et restaurent le Gouvernement constitutionnel démocratique à Haïti.
Il est résolu que, pour réaliser ces fins, le Président des Etats-Unis soit respectueusement requis : 1°) de dénoncer le traité de 1915 et le Protocole du 28 Mars 1917 prolongeant le dit Traité pour produire les mêmes effets à l'expiration ou avant l’expiration de la période de 6 mois prévue au paragraphe 3. 2°) de faire ce qui sera nécessaire et approprié pour restaurer un Gouvernement pleinement démocratique et constitutionnel à Haïti et en parti: culier pour ordonner au Commandant de la Brigade des Marines des Etats: Unis d’agir comme suit :
Assumer temporairement le 16 Mai 1922 les pouvoirs et fonctions gouvernementales sur le territoire de la République d'Haïti, nécessaires pour pourvoir immédiatement à la réalisation d'élections populaires libres à Haïti, le ler Juillet 1922, au plus tard, en vue de la formation d’une Assemblée nationale Constituante, composée d’un membre par Commune existante ; réunir la dite Assemblée le ler Août 1922 au plus tard ; l’investir des fonctions et. pouvoirs d'élaborer et d'adopter une nouvelle Constitution pour Haïti, de choisir et d'installer en charge un Président et un Gouvernement d'Haïti ;
3°) Dans une période de six mois après la date où le Président d'Haïti, choisi par la dite Assemblée constituante aura notifié au Gouvernement des Etats-Unis l’adoption d’une Constitution et son investissement des fonctions présidentielles, retirer du territoire de la République d'Haïti toutes les forces militaires et navales des Etats-Unis et faire remise au Gouvernement d'Haïti de toutes les fonctions et de tous les pouvoirs de Gouvernement, maïntenant et dans la suite exercés à Haïti par tous agents civils et militaires des Etats- Unis.»
Messieurs, ke Sénateur King est citoyen des Etats-Unis. Ce qui émeut en nous les fibres profondes de notre sensibilité d’Haïtiens, ne saurait l’affecter de la même manière.
Préoccupé d’aboutir vite, il a été au plus pressé : nous épargner le pire et à la faveur d’un texte de conciliation entre les deux solutions opposées, se donner le plus de chances possible de rallier la majorité. Une fois que le Sénat se sera prononcé, il n’admet pas que personne puisse se hasarder d’éluder les conséquences du vote émis. Ayez d’ailleurs bien présent à l’esprit que pour tous les hommes politiques des Etats-Unis — tous sans exception — le protectorat fonctionne depuis 1915, sous la fiction légère d’une présidence de façade. C’est de ce fait qu’on part, soit pour défaire ce qui a été mal fait, soit pour le consolider par des moyens plus habiles.
Mais comment n’aurais-je pas tressailli de douleur et de honte à la pensée que par la défection volontaire des détenteurs de l’autorité haïtienne, acharnés à piétiner leur loi nationale, c’est au représentant d’une Puissance étrangère que, dans l’hypothèse qui nous est la plus favorable, va incomber le soin de
procéder à la reconstitution de nos Pouvoirs Publics ! Voilà. donc à quoi auront conduit tant de ruse, tant de duplicité et ces attentats. réitérés contre la représentation nationale !
Dieu sait si le souvenir nous est cuisant des manifestations constantes d’hostilité qui nous sont venues de l’autre côté de la barrière !
Dieu sait si nous aurions des raisons légitimes de nous défier de l’action meurtrière des bénéficiaires du régime actuel, tant qu’ils garderaient le pouvoir de nuire !
Mais Haïtien avant tout, Haïtien intégral, j’ai rejeté loin de moi toute pensée de récrimination, je leur ai fait crédit dans cet instant suprême, d’une dernière étincelle de patriotisme, et j’ai proposé au Sénateur King de laisser le Conseil des Secrétaires d’Etat, conformément à nos traditions constitutionnelles, exercer le pouvoir exécutif pendant l'intérim présidentiel et convoquer les Assemblées Primaires pour l'élection d’une Constituante, selan un statut électoral propre à garantir la sincérité du vote. D Ne
N’a-t-on pas vu, dans la dernière guerre européenne, d’anciens déserteurs, de ceux qui s’étaient refusés jusque-là à payer l’impôt du sang, mourir de la mort des braves, parce qu’ils tenaient le drapeau ! Mzis le temps a paru trop court pour procéder à des remaniements de texte. La Résolution était prête il fallait laisser au Comité des Affaires Etrangères un délai raisonnable pour létudier.
« En somme, m'’a-t-il été dit, l’essentiel est de sortir de l’impasse actuelle. Si vous obtenez pratiquement le retour à l’ordre légal, la restauration des institutions haïtiennes, l’abrogation du Traité de 1915 et de son perfide annexe, le Protocole de 1917 (Combien d’Haïtiens, Messieur:, se doutent que déjà une sous-convention pour laquelle on escomptait vraisemblablement lapprobation mécanique du Conseil d'Etat, a prorogé notre asservissement au-delà du terme de 1915) si vous obtenez par-dessus tout le retrait de l'Occupation, faites bon marché des procédés dont on se sera servi pour y arriver, puisqu il est unanimement reconnu que dans l’état d’anarchie où vous vivez, il n’y a plus de Pouvoirs constitutionnels ! » in
Je n’ai pas été, je ne suis pas encore converti à ces arguments. Il y a au fond de la Motion, telle qu’elle est actuellement rédigée, un redoutable inconnu.
Quoi qu’il en soit, mon point de vue, ayant été trouvé juste et intéressant, reste tenu en réserve. Le texte de la Résolution King n’est pas définitif ; si les solutions qu’il préconise sont adoptées en principe, j'estime qu’il ne peut manquer d’être amendé au cours des débats. On aura, je pense, par exemple, à y introduire une disposition relative au statut électoral ; l'opportunité apparaît également d’y stipuler que pendant l'intérim présidentiel le ‘statu quo sera maintenu pour les matières d’ordre gouvernemental jusqu’à la nomination du nouveau Président.
- Mis au courant de: nos “desiderata et du prix que nous. itrchobets à ce que
l'autorité haïtienne reste aux Haïtiens durant la vacance présidentielle, nos # # s 2 +! 4 .,°
défenseurs au Sénat auront à en tenir compte, car c'est à cette condition que
des patriotes convaincus ont pu faire confiance à la dernière Résolution King.
En raison des grands services rendus par le Courrier Haïtien à notre cause nationale, je tenais beaucoup à saisir la presse de New-York, dès son arrivée, des dernières persécutions dirigées contre lui et son Administrateur, P. Lemaire. Mais au moment où j’ai quitté Haïti, cette affaire ne s’était pas encore déroulée en Cour martiale. Ceux avec lesquels j’eus le temps de communiquer, le Courrier des Etats-Unis, le New-York Call, le Negro-World, le Globe, l’Evening Post, s’y employèrent de très bonne grâce. Il ne me reste qu’à envoyer là-bas quelques renseignements complémentaires pour que le Sénat, à son tour, en prenne connaissance. Dans l'intervalle, apprenant que, à l’instigation de M. Farnham et de la National City Bank, des hommes d’affaires établis à Haïti ou faisant des affaires avec Haïti avaient pétitionné auprès du Sénat en faveur du maintien de l’Occupation, je me suis mis en rapport avec quelques-unes des maisons des Etats-Unis les plus anciennement et les plus honorablement connues sur nos places et je me suis appliqué à leur démontrer que jamais il n’a été question pour nous d’obtenir le retrait des forces expéditionnaires, sans qu’au préalable une force publique haïtienne capable de maintenir l’ordre et d’assurer la sécurité n’y eût été substituée. La même assurance a été donnée à la Presse.
Telle a été, en somme, mon action pendant ces irois semaines de séjour aux Etats-Unis. J’ai vu par ailleurs se développer l’œuvre à laquelle a collaboré notre distingué et dévoué concitoyen Me. Pierre Hudicourt.
Je me suis donné surtout une information personnelle et directe de la situation, qu'aucun Rapport, si étendu qu’il puisse être, n’aurait pu me fournir aussi complètement.
Voici ce qu’il vous importait d’en savoir.
Le règlement de la question haïtienne est très sérieusement porté devant le Sénat des Etats-Unis. Ce que le Sénat en décidera, c’est ce qui se fera.
Les Bureaux de la Haute Administration qui n’ont pas beaucoup changé depuis l’intervention semblent ouvertement défavorables à notre cause nationale. La Commission Sénatoriale, à ses débuts, ne passait pour avoir aucun parti pris contre nous, mais depuis son voyage à Haïti, c’est elle qui, sans même attendre le vote du Sénat, suggère les mesures propres à faire peser plus lourdement la maïinmise des Etats-Unis sur notre pays. Elle a avec elle la Haute Finance et les militaires. |
Mais dans le Sénat se dresse contre elle le groupe des anti-impérialistes, petit par le nombre, puissant par le talent et par le caractère. Leur opinion très ferme est qu’il n’y a d’engagé dans l’affaire haïtiano-dominicaine aucun intérêt essentiel pour les Etats-Unis. Ce sont des intérêts privés qui s’agitent sous le couvert de l'intérêt public, affublés d’un faux masque humanitaire. Ils ne sont pas loin de regarder comme un pur bluff la prétention d’assurer ainsi contre toute concurrence d’une Puissance étrangère la protection du Canal
de Panama, sachant très bien que la possession du Canal par les Etats-Unis n’est menacée par personne ; que la meilleure façon de la garantir serait de cultiver la sympathie des peuples libres de l'Amérique centrale et des Antilles, avec qui se solidarise toute l’Amérique du Sud, et que rien ne serait plus dan xereux, en cas de guerre, que la haine de ces populations, provoquée par l’entreprise chimérique de les absorber ou de les asservir contre leur gré.
Aucune considération, d’après eux, ne saurait prévaloir contre ces raisons de simple bon sens.
A cela leurs adversaires n’opposent qu’un prétendu argument de fait, toujours le même : «Le Peuple haïtien, sauf une poignée d’ambitieux politiques, désire le maintien de l’Occupation des Etats-Unis ».
C’est notamment le thème que développe un des derniers témoins entendus par la Commission d'enquête à Washington, le sieur Kelsey, dans un venimeux pamphlet, où il s’est donné comme résumant les résultats de son enquête personnelle à Haïti.
Mais qu'est-ce qu’une parade de ce genre pour un Borah ou un Johnson ? En réalité, sur les 96 Sénateurs, il y a environ 25, selon l'estimation de nos amis, qui, par la connaïssance qu'ils ont de la question haïtienne, sont acquis à notre cause. On peut en compter autant ou un peu plus du côté opposé. Mais un grand nombre n’ont pas encore leur opinion faite. Ils attendent, pour étudier l’affaire, le Rapport définitif de la Commission d’enquête et les résultats de l’examen du Comité de Justice sur la Résolution Walsh-King, du Comité des Affaires Etrangères sur les 3 Résolutions King :1°) interdiction de tout emprunt contraire aux intérêts du peuple haïtien, 2°) coût de l’Occupation, 3°) abrogation de la Convention, Constituante et élection présidentielle, retrait des troupes. Le Sénat a décidé que le tout se discuterait en même temps.
Intéresser chaque Sénateur en particulier à l’étude personnelle de notre cas par des mémoires, des notes détaillées, des pétitions, des documents justificatifs, c’est là la tâche de tous les instants de la Société pour l’Indépendance d'Haïti et de la République Dominicaine.
Supputer l’importance d’une telle besogne, répétée 96 fois, les frais, les démarches personnelles, et vous aurez une idée du mal que se donnent nos défenseurs.
Il ne se passe de semaine qu’un des membres de la Société ne fasse une conférence, n’organise une manifestation, ne mette en branle un groupement propre à agir sur l’opinion et à nous gagner de nouveaux partisans. Il y a tant de monde aux Etats-Unis pour qui le nom même d'Haïti ne signifie rien.
Pour centraliser cette action, un Bureau a été créé à Washington, dont le Dr. Gruening est l’inspirateur et Mme. Weed la Directrice. Mais il ne suffit pas à la peine. Il faudrait le doubler sans perte de temps, d’un annexe spécial, pour intensifier la publicité. L’argent manque. Chaque jour de perdu, c’est un vote de moins. L'existence même du Bureau central n’est pas garantie. Or, le Bureau fermé, la campagne s’arrête juste au moment où elle devrait donner son
plein effét, le’ champ est laissé libre aux manœuvres de nos ennemis, Ceux qui depuis le coup de massue du Rapport préliminaire de la Commission d’enquête ont, à force d'énergie et de dévouement, opéré un tel redressement de notre situation, n’en reviennent pas de constater l’inertie du peuple haïtien.
Que faut-il encore pour nous convaincre que c’est le moment de l'effort décisif ? TA
La Commission d'enquête n’avait plus que deux témoins à entendre la semaine qui a suivi mon départ, MM. Bryan et Lansing, dont elle peut se passer. Son Rapport, s’il ést déposé dans la quinzaine suivante, peut venir en discussion au bout de quinze autres jours. C’est donc tout de suite qu’il faudrait se multiplier, s’ingénier, se remuer pour trouver les fonds libérateurs ?
Avant de rentrer à Port-au-Prince, j’ai passé au Cap, aux Gonaïves, à St-Marc, faisant partout appel aux hommes de bonne volonté. J’ai été partout acclamé et fêté. Mais que notre action est lente à une heure où l’avenir se déchaîne comme un ouragan. | 3
Messieurs,
Arrivé au terme de cet exposé, où j’ai tenu à mettre toutes les précisions nécessaires, j’ai le scrupule d’avoir parlé peut-être trop à vos esprits, pas assez à vos âmes. |
Je reviens des Etats-Unis, — pourquoi ne pas l’avouer ? sous une impression de tristesse et d’angoisse. Allons-nous laisser ce pays, le seul qui dans le monde soit vraiment nôtre, nous échapper, faute d’avoir su lui sacrifier à temps cette misère.— 300 dollars. Chaque heure qui passe retarde peut-être de centaines d’années sa libération, — et des gens vont et viennent dans les rues, qui font de l’histoire sans le savoir, inconscients de la tragédie dont ils sont les acteurs, on dirait des habitants d’une autre planète. Tandis que nous nous livrons à nos distractions habituelles, celui-ci poursuivant la chimère d’une hypothétique réélection, cet autre uniquement préoccupé d’orienter sa voile de façon à jouir, quoi qu’il advienne, des miettes du pouvoir ; un troisième mentant à sa conscience, sans qu’on y voie d'intérêt direct, détraqué par l’inquiétud: morbide du lendemain, la question, posée depuis le dépôt du Rapport préliminaire de la Commission d’Enquête, chemine et n’attendra pas notre réveil pour faire explosion. Elle n’est autre que de savoir si, oui ou non, nous allons être une Colonie des Etats-Unis d'Amérique ! Et parce que des malheureux (je ne veux pas leur appliquer d’autre épithète) ont été derrière le dos des Enquêteurs leur souffler que les troupes de l'Occupation parties, c’est l’anarchie, Haïti à feu et à sang, on nous fait le suprême affront de dire de nous à tout l'univers :
« Les chaînes dont ils sont chargés, ce sont eux-mêmes qui les implorent ». Pendant ce temps, des hommes de cœur, qui ne doivent rien à la terre haïtienne, que rattache seulement à notre cause la haïne de l’injustice, interrogent, eux aussi, l'horizon, se demandant quand les Haïtiens se décideront à comprendre qu’il leur faut courir au secours de leurs défenseurs.
-Eh ! bien, MM. si d’autres se résignent à ce que des étrangers, quelle que soit à leur égard notre reconnaissance, fassent pour eux leur besogne d’Haïtiens, comprennent mieux qu’eux leur devoir d’Haïtiens, soient en un mot plus Haïtiens qu'eux, moi, y souscrire, jamais ! Ce serait en quelque manière, démontrer mon infériorité ! Tant qu'il y aura aux Etats-Unis un Américain debout, pour soutenir notre cause nationale. je serai à ses côtés ! Lui pourra, si sa fatigue l’emporte, abandonner sans déshonneur la lutte, moi pas ! Le jour où il ne resterait plus un seul d’entre eux sur la brèche, je serais encore là pour tenir le drapeau ! Que de fois ne me suis-je pe entendu dire : « Mais que pouvez-vous, à 4 ou à 5, contre l’apathie générale ? Prétendez-vous sauver le pays à vous tout seul ? »
Et pourquoi pas, si Dieu nous en donne la force ?
Au pis aller, que pouvons-nous craindre, puisque au bout de tout il y a l’arrêt inévitable ?
Avancer de quelques jours notre heure ? Pour li: genre de satisfaction, que nous réserve le régime où tend l’inertie de nos concitoyens, ne serait-ce pas plutôt une délivrance ?
De Porto-Rico, de Cuba, de Saint- Domingue, ce n’est qu’un même cri de détresse. Le peuple se plaint ‘du poids écrasant des impôts dont on l’a chargé, pour payer les intérêts des emprunts utiles à l’enrichissement d’un nouveau Maître, le capitaliste étranger ! Le paysan dépossédé de sa terre n’est plus qu’un salarié, là où il était un propriétaire. Tous nous disent : « Tenez-vous à la sage prévision des fondateurs de votre Indépendance. Gardez la terre de vos aïeux. » Et comment la garder quand ils l’arracheront à coup d’impôts ?
J’arrive, Messieurs, de New-York. Ceux qui vous affirment que dans les hôtels, cafés, les restaurants, les hommes de notre race y sont maintenant reçus à égalité, ont mal vu. Etant plus nombreux et ayant plus d’argent, les colored sont arrivés à pouvoir se suffire entre eux.
Voilà tout.
J’ai voulu moi-même faire l’expérience. Et le dimanche 12 Mars, à midi et demi, je suis entré au No. 315 de la 235e rue, 8e. avenue West de New- York, un restaurant d’apparence convenable, sans luxe, non loin de l'Eglise catholique de St-Joseph et du quartier de Harlem, peuplé par les gens de couleur. Des tables étaient occupées où on lunchaït à qui mieux mieux. D’autres étaient vides. Je me dirigeai vers ces dernières. Mais quelqu'un était au comptoir, qui m'interpella : « Que désirez-vous ? » Je répondis à tout hasard en français : Dé Déjeuner ! » Il reprit : : « Où allez-vous ? >» En Me plutôt laborieux, je précisai : « m’asseoir à l’une “ ces tables et manger ! > Lui de dire :
« Nous ne recevons pas ici les nègres ! » Je me fis répéter la phrase. Il répéta. J’exécutai une fausse sortie. Cinq minutes après, je revenais et abordant poliment l’homme du comptoir : « Pouvez-vous m’attester par écrit ce que vous venez de me dire ? »
Lui : « Qu'est-ce que vous voulez faire de cet écrit ? » Moi : « M’en ser, vir >. Lui : «Pour quel usage ? >» Moi : «Selon m3 convenance.» Lui, me montrant la porte : « Dehors ! »
L’épreuve était suffisamment concluante.
Je me retirai.
Messieurs, on n’est pas maître de ses associations d’idées. Delorme racontant à un cercle d’intimes ses aventures avec Ohlmann, le geolier qui le gardait pendant son emprisonnement, sous Salomon, disait sur un ton d’indignation enjouée : « Il a bu dans mon verre et il m’a tutoyé, moi que M. de Lamar-
tine n’abordaït que le chapeau à la main, en me saluant du titre de M. de Lorme ! »
Ce rustre dont je ne connais pas la provenance, cerbère d’un banal restaurant de 2e ordre, m’a mis à la porte comme un chien, moi à qui le Président Poincaré dans ses lettres ne dit pas autrement que : « Mon cher Ministre »..
Parcourez tout New-York, vous ne trouverez pas, votre tête fût-elle le plus bel exemple de l’excellence des produits Walker, vous ne trouverez pas, comme en Europe, un seul coïffeur indigène blanc pour accepter de vous couper les cheveux. Après deux tentatives infructueuses, je n’ai pu me faire
coiffer que dans le quartier des gens de couleur, où on opère d’ailleurs très bien.
Un de nos congénères, à qui je parlais de la survivance en plein 20e siècle de ces mœurs antisociales, contre lesquelles les lois semblent impuissantes, me dit avec un pâle sourire : « C’est ce qu’ils ne tarderont pas à faire chez vous, s’ils y sont maintenus ».
Mes amis, il n’y a qu’une mort !
Mourir pour que nos enfants jouissent pleinement de leur dignité d’hommes, ce n’est pas mourir, c’est entrer dans l’immortalité !
Qui donc oserait me dire que Küllick est mort ? Toussaint Louverture, dont on va inaugurer enfin le monument. Dessalines, à qui les Dominicains viennent de faire au passage des Délégués de nos Associations ouvrières, uns si magnifique ovation ?
Sont-ils morts, je vous le demande ? Jamais ils n’ont été si vivants ! Il n’y a qu’une mort, vous dis-je, c’est celle de l’homme qui se bouche les oreilles, ferme les yeux et ne bouge pas, quand on assassine sa mère !
C’est un commun propos qu’une nation ne meurt que quand elle cesse de vouloir vivre. Nous qui voulons que notre Haïti vive, nous ne pouvons nous désintéresser de la lutte pacifique qui se livre en ce moment autour de la nationalité haïtienne. C’est notre intérêt et c’est notre honneur d’y participer.
Pour triompher dans une lutte, quelle qu’elle soit, il faut avoir l’âme d’un combattant. Et d’abord croire. Croire en la bonté de sa cause, croire en la victoire, croire en ceux qui mènent l’action. Sans quoi, l’on est vaincu FR
Qui se bat pour nous aux Etats-Unis ? Des citoyens du pays ! Sur ce mot un certain nombre d’entre vous se récrient :
DIX ANNEES DE LUTTE POUR LA LIBERTE o1
« Les Américains ! Tous les mêmes ! Nous n’avons pas confiance ! » Vous avez tort, si vous voulez gagner vraiment votre bataille.
On ne gagne pas les batailles en se défiant de tous et de soi-même. Réfléchissons un peu.
Nos congénères de l’Association pour l’avancement des gens de couleur qui ont fait de la libération d'Haïti un des articles permanents de leur programme électoral se seraient-ils chargés de nos revendications, ayant assez des leurs, s’ils ne nous étaient sincèrement dévoués ?
La Revue The Nation, qui, depuis plus de 60 ans, défend la cause des peuples opprimés et n’en a jamais trahi aucun, nous aurait-elle prêté gra- ACER l'appui de sa grande publicité, rien que pour mieux consommer notre perte ?
Les Sénateurs qui publiquement, en | face de leurs collègues et du Peuple des Etats-Unis, ont déclaré : « L’affaire haïtienne est une mauvaise affaire. Il faut en sortir promptement ! », quelles que soient les raisons qu’ils ont eu de le dire, ils ne l’ont certes pas dit pour avantager nos adversaires. Il leur était si facile de garder le silence !
Quel intérêt personnel peut bien guider les membres de la Société pour l'Indépendance d'Haïti et de la République Dominicaine, le Dr. Gruening en tête, dans le sacrifice continuel qu’ils nous font de leur temps, de leur repos, de leur argent ?
J’ai vu Mme. Weed quitter une fois son poste de Directrice du Bureau Exécutif de Washington. Sa présence était requise au chevet de sa fille malade à l’hôpital de New-York, où trois grands médecins avaient été appelés en consultation.
Le temps de venir, d’embrasser son enfant, d’assister à la consultation, de recevoir l’assurance des médecins que tout danger était écarté, de conférer avec moi chez le Dr. Gruening, et dans la même nuit elle repartait pour Washington.
Elle n’en,était pas encore revenue, le jour où j’ai quitté moi-même New- York, deux semaines après, pour rentrer au pays. Voilà les gens qui aux Etats-Unis se battent pour que leurs gouvernants nous restituent notre patrie !
Dans une bataille, c’est le précepte de Foch comme des autres grands capitaines de l’histoire, on n’est vaincu que quand on croit l’être.
Jamais des combattants de cette trempe ne se croiront vaincus parce que, sur un point du champ de bataille, l’ennemi aura obtenu momentanément quelque avantage.
Fournissons-leur donc les munitions qu’ils demandent, ne contrarions pas leur plan par de fausses manœuvres et laissons faire à Dieu le reste !
L'UNION PATRIOTIQUE CONTESTE AU CONSEIL D'ETAT LE DROIT D’ELIRE LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE
Attendu que le Gouvernement de la République d'Haïti, tel qu’il a été
constitué dès l’origine par les fondateurs de la République est essentiellement démocratique et représentatif ; que ce caractère a été formellement consacré dans toutes les constitutions haïtiennes ; qu’il n’admet ni le conirôle illusoire du Pouvoir Exécutif par des fonctionnaires qu’il nomme et révoque à son gré, ni l'élection du Président de la République par ces mêmes fonctionnaires, en lieu et place des représentants du peuple, régulièrement élus selon ies conditions légales.
Proteste en son nom et au nom des populations qu’elle représente contre toute usurpation des fonctions de l’Assemblée Nationale par le soi-disant Conseil d'Etat qu'a nommé M. le Président Sudre Dartiguenave et qui reste révocable à sa merci, proteste notamment contre le droit que prétendrait exercer ce corps illicite d’élire le Président de la République et de sanctionner les conventions internationales ; confie à l’Administrateur-Délégué, Me. Georges Sylvain, le soin de transmettre au Sénat des Etats-Unis le présent acte, en assemblée plénière des membres du comité central de l’Union Patriotique, le 31 Mars 1922.
Par délégation du Comité
Me. GEORGES SYLVAIN, Me. ALPHONSE HENRIQUEZ, > MONSIEUR E. GUERIN, ARRETES.
Notre Directeur recherché par la police.
Port-au-Prince veille !
Nous étions déjà sous presse, quand nous avons appris que la police venait d'arrêter Me. Georges Sylvain, Officier de la Légion d'Honneur, Membre de la Société de Sociologie de Paris, ancien Ministre plénipotentiaire d'Haïti à Paris et près du Saint-Siège, Administrateur Délégué de l’Union Patriotique ; Me. Alphonse Henriquez, auteur de Qu’a Qu’au en Qu’a Qui, ancien Directeur Gérant de la « République », Directeur de « La Défense » ; Elie Guérin, Directeur de « Haïti Intégrale Supprimée », Directeur de «La Nation ».
Dès que notre Directeur a eu vent de la nouvelle, il s’est empressé de se rendre au bureau de la Gendarmerie pour avoir là-dessus des renseignements exacts.
En l’absence du Major Rupertus, le sergent Cayemitte a affirmé à notre Directeur que vraiment Me. Sylvain et Me. Henriquez étaient arrêtés et se trouvaient actuellement à la salle de police.
Un moment après, on est venu informer Monsieur Jolibois fils, notre Directeur, que le Chef de Police perquisitionnait chez lui, il était alors 6 heures du soir. Immédiatement, il s’y est rendu et a appris que sans être accompagné du Juge de Paix, au mépris de la loi, des officiers de gendarmerie avaient violé son domicile. Sans perdre de temps, il s’est empressé de saisir par le câble, la Presse américaine et le Sénateur King de ces nouveaux attentats dont venaient d’être victimes les défenseurs de l’Indépendance d'Haïti.
« Le Courrier Haïtien » convie la population de Port-au-Prince, lé peuple d'Haïti tout entier. au calme, à la sagesse et à la modération : :
« Le Courrier Haïtien » proteste de toute la force de son âme, de toute son énergie contre ces arrestations faites, en dehors de toutes les formes légales, au nom de la justice haïtienne. se
Peuple d'Haïti, pour pouvoir réaliser le coup d’Etat du 10:Avril courant qu’il prépare, le Gouvernement de Monsieur Dartiguenave vien! d’ordonner l'arrestation de ceux-là qui, sans peur, défendent vos droits violés: Mes. Sylvain et Henriquez ont été arrêtés d’ordre de la justice haïtienne.
Officiers du parquet, juge d’Instruction, le pays vous demande de faire votre devoir et tout votre devoir, avec la plus grande impartialité !
Que vos décisions soient empreintes d’équité et de justice !:
Le numéro en retard était sous presse lorsque les personnes signalées comme arrêtées dans cette note ont été relaxées, n’ayant commis aucun délit, a déclaré
le Commissaire du Gouvernement.
(« Le Courrier Haïtien », 3 avril 1922}