‹ Dix années de lutte pour la liberté, 1915-1925 (volume 2)Chapitre 6 sur 32 · MEETING CONTRE L'EMPRUNT · texte numérisé non relu

MEETING CONTRE L'EMPRUNT

Compte-rendu du Meeting

Dimanche après-midi, fidèle à la convocation faite par le « Courrier Haïtien » à la population de Port-au-Prince, notre Directeur M. Jolibois fils a tenu le meeting annoncé. ,

Malgré la pluie et malgré l’impossibilité de se réunir au Bel-Air, lieu primitivement désigné, les abords du kiosque ayant été cernés par la police, une foule d’environ un millier de personnes a pu cependant rallier le nouveau rendez-vous hâtivement désigné : le marché St-Louis où eut lieu quand même la protestation de la population.

Par deux fois, notre Directeur exposa à la foule le caractère illégal de l'emprunt que des citoyens sans mandat légal veulent imposer au Pays, appuyés qu’ils le sont par la force américaine.

Ün emprunt qui, s’il se réalise, entraînera la misère la plus noire dans le pays qui a déjà tant souffert du régime de la Convention dont le règne s’étendra à perpétuité.

L’Emprunt doit avoir pour corollaire les Taxes Internes, lesquelles vont remettre les Haïtiens dans la servitude.

Lorsqu'on exige, sans droit ni qualité, par la violence, qu’un pays dont les finances sont ruinées,' dont la production déjà réduite est bloquée par des affectations de toutes sortes, paie par surcroît des taxes élevées sur l’air que ses citoyens respirent, sur la moindre des entreprises et surtout sur la terre du paysan qui seul paie la vie de tous en Haïti, c’est l’esclavage qu’on veut décréter.

Mais, a ajouté notre Directeur, si les Etats-Unis sont représentés chez nous par des hommes méchants, il y a des Américains qui dans ces mêmes Etats- Unis combattent ardemment pour notre délivrance.

Les Démocrates nous ont asservis, les Républicains qui ont protesté en notre nom semblent nous écraser davantage, mais un nouveau parti, les Libéraux ayant à leur tête le Sénateur Borah, un champion énergique et convaincu du Droit et de la Justice, les Libéraux ont pris notre cause en mains et nous devons continuer d’espérer en agissant aussi nous-mêmes.

Puis il conclut en demandant à la foule de protester avec lui contre l’Emprunt et les Taxes Internes. Et la foule entière de s’écrier par quatre ou cinq fois : « Nous protestons, nous protestons ! »

Le Major Rupertus, présent de sa personne, intervint alors qui fit disperser la foule et retint seul notre Directeur. Après un court entretien, il lui déclara qu’il pouvait circuler.

Voulant alors gagner la rue du Quai par la Rue du Fort Per, une escouade de gendarmes lui en interdit l’accès ; il rebroussa chemin et arrivé au marché St. Louis, il était appréhendé par un officier de gendarmerie, puis conduit à un camion qui démarra.

M. Jolibois fils fut conduit à la Gendarmerie et de là à la Prison.

Apres l'arrestation

Dès qu’il eut appris l’arrestation du Directeur du « Courrier Haïtien », Me. Georges Sylvain, l’un des avocats de la défense dans l'affaire Jolibois- Guérin contre les « Nouvelles », qu’une indication inexacte sur l’endroit d’où partiraïit la manifestation d’hier avait empêché d’assister au meeting, a saisi le Commissaire du Gouvernement d’une plainte pour arrestation illégale et a requis l’élargissement du prétendu inculpé. En vertu de cette plainte, le Parquet qui n’avait pas encore reçu aucun rapport de la Police a provoqué des explications. Aussitôt, on s’est mis en mesure de donner à l’affaire une suite légale. Notre ami a comparu devant le juge de paix de la section Nord, qui a recueilli les dires des autorités de Police et l’a déféré au Parquet, où les charges portées contre lui seront examinées aujourd’hu — si elles sont reconnues insuffisantes pour faire l’objet d’un mandat de dépôt, le prévenu sera immédiatement libéré.

En attendant, des câbles ont été lancés ce matin de bonne heure tant à la presse américaine qu’au Sénat des Etats-Unis, à telles fins que de droit.

Il convient de noter, d’autre part, que la rumeur publique accuse la gendarmerie d’avoir passé comme mot d’ordre aux gendarmes de déclarer que notre Directeur a résisté avec voies de fait. Ce qui est faux. M. Jolibois s’est laissé arrêter sans la moindre résistance, le meeting ayant pleinement réussi.

A noter l'inscription des deux pancartes qui devaient servir au défilé renvoyé.à cause de la pluie. |

« Pas d’'Emprunt ! Conseil d’État incompétent ! « Pas. de Taxes Internes ! Nous réclamons nos droits.»

(« Le Courrier Haïtien », 19 et 20 juin 1922)

Port-au-Prince, Avril 1922 Monsieur le Sénateur W. King

Washington.

Monsieur le Sénateur,

Nous sommes sous la menace de voir le Conseil d’Etat, créature du Président de la République qui en nomme et révoque les membres à sa fantaisie, s’arroger le 10 Avril prochain, le droit d’élire un successeur à Mr. Sudre Dartiguenave, lequel ne serait autre, prétend-on, que Mr. Sudre Dartiguenave lui-même. Or, Mr. Dartiguenave n’est pas rééligible, aux termes de la Constitution de 1889 sous l’empire de laquelle il a fait 7 ans de présidence. Quel que soit d’ailleurs l’élu du Conseil d'Etat, sa nomination sera frappée d’un vice radical, puisque le Conseil d'Etat, n’étant pas issu du vote populaire, n’a pas qualité d'investir d’une autorité quelconque un Président qui dans notre système de démocratie représentative tient uniquement ses pouvoirs des mandataires de la nation. La manœuvre que nous vous dénonçons n’est donc tentée que pour essayer d’embarrasser le Sénat des Etats-Unis en le surprenant par un escamotage, au moment où il s’occupe d'examiner la manière dont pourrait le plus judicieusement possible s’opérer la dévolution du pouvoir présidentiel à l’expiration du mandat du Président actuel, le 15 Mai 1922.

Indépendamment de tous autres moyens, il y a celui que consacrent nos traditions constitutionnelles. Quand pour un motif ou pour un autre, l'office présidentiel vient à vaquer, le Conseil des Secrétaires d'Etat exerce provisoirement les fonctions gouvernementales et convoque les assemblées primaires pour la prompte formation de l’Assemblée Nationale, investie du mandat légal d’élire le Président de la République.

Le vœu de nos populations, c’est de rentrer dans l’ordre légal. Plus se succèdent les illégalités, les abus de Pouvoir, moins la stabilité est assurée. Donc, certains que la perpétuation de l’anarchie ne répond ni aux vues du Sénat, ni aux desseins du Gouvernement des Etats-Unis, nous pensons qu’il nous aura suffi de vous signaler le plan dont la réalisation est déjà officiellement annoncée, pour que le Sénat, saisi de notre protestation, se prononce sur la question de savoir s’il ne convient pas qu’à l'égard de l'élection présidentielle les choses restent en l’état, puisqu'il n’y a pas péril en la demeure, jusqu’au terme du 15 Mai 1922, où. la Haute Assemblée aura eu le temps de

statuer sur l’ensemble des questions soumises à son examen à propos de la République d'Haïti.

Veuillez agréer, Monsieur le Sénateur, l’assurance de nos sentiments de haute et respectueuse considération.

P. S.—Cette lettre n’ayant pu partir à sa date, vous voudrez bien retenir que c’est après-demain qu’aura lieu la réunion du Conseil d’Etat où l’on tentera de procéder par anticipation à l’élection ou à la réélection du Président d'Haïti. Dans lintervalle, le Président actuel et ses Ministres multiplient les mesures destinées à assurer leur maintien en fonction : 1°) Des ordres des agents du Gouvernement d'Haïti, divulgués par les journaux, sans que l’authenticité en ait été contestée, enjoignant aux fonctionnaires de signer des adresses en faveur de la réélection du Président Dartiguenave. Plusieurs ont été révoqués parce qu’ils ont refusé leur signature à ces adresses, notamment l’Inspecteur des Ecoles de la circonscription du Cap-Haïtien. En signe de protestation, tout le personnel de l'Inspection Scolaire, y compris le garçon de bureau, a démissionné. 2°) Des réunions et des manifestations publiques, où l’on devait protester contre toute élection présidentielle par le Conseil d’État, ont été interdites par ordre de la Police, sur l’ordre du Secrétaire d’Etat de l’Intérieur, au mépris des lois haïtiennes qui ne mettent aucune entrave à l’exercice du droit de réunion. Une grande manifestation silencieuse maïs imposante, ayant eu lieu le 2 Avril à travers les rues de la ville par la population de Port-au- Prince qui, à défaut de toute prohibition légale, voire d’aucun ordre administratif contraire, a cru pouvoir exercer paisiblement son droit d’affirmer sur des pancartes sa confiance en la résolution King et sa désapprobation du projet d'imposer un chef à la Nation en dehors des élections populaires, la Police ne se contenta pas de disperser la foule, au terme de sa procession, mais vingt-quatre heures après, elle arrêtait en leurs domiciles, l’Administrateur- Délégué de l’Union Patriotique et le Président de la Ligue de la Jeune Haïti, pour rébellion à l'autorité, quand il a été ordonné à la foule de se disperser, (fait sans fondement, car il n’y a eu aucune résistance de manifestants à la sommation du Chef de la Police) et contravention à l’ordre qui interdisait les manifestations de ce genre (ordre non promulgué et inconnu de la foule).

Les deux arrestations, n’ayant pas de base légale, n’ont pu être maintenues, mais le Juge d’Instruction reste chargé de l'affaire.

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Port-au-Prince, Mai 1922 Monsieur le Sénateur Borah

Washington.

Monsieur le Sénateur,

. Les populations haïtiennes, au moment où, sous le coup des déceptions réitérées, elles commençaient à désespérer de la justice et de la bienveillance

du Gouvernement des Etats-Unis, ont appris avec un regain de confiance, que vous vous êtes décidé à prendre en mains leur cause nationale. Elles ne doutent pas qu’aidé du noble dévouement du Sénateur King, des Sénateurs Walsh, Norris et de nos autres infatigables défenseurs, vous ne contribuiez à combler le fossé qu’élargit de plus en plus entre nos deux peuples l'impérialisme militaire et financier des Etats-Unis. Votre effort présent n’aboutirait-i! qu’à ruiner par la base le mortel projet d’emprunt dont nous sommes menacés et à en entraîner l’effondrement, nous n’aurions pas assez de bénédictions, nous et nos enfants, pour en fleurir perpétuellement votre mémoire. Appauvri var le contre-coup de la crise économique et financière qui désole maintenant l’Europe, par l'administration imprévoyante et sans probité des agents de la Convention de 1915, par les procédés désastreux de l’occupation militaire, notamment par sa façon de réprimer la révolte des cacos qu’elle a elle-même provoquée, notre pays ne peut, sans une réforme rationnelle et complète de ses finances, de son système monétaire et fiscal, payer les intérêts d’un emprunt de 16 millions de dollars, voire d’un emprunt de 40 millions. Cette réforme (la démonstration en a été fournie à la Commission d’Enquête), nous sommes capables de la réaliser par nos seuls moyens, sans excéder les facultés contributives de notre peuple, sans surtout nous livrer indéfiniment pieds et poings liés au servage de la Haute-Finance des Etats-Unis. Sous le régime de l’Emprunt, ce seront les capitalistes qui auront en mains nos fonds, qui en opèreront la perception, l’imputation et la répartition. Nous ne vivrons plus que par eux et dans la mesure qu’il leur plaira. Où est le droit, la justice et l'humanité dans tout cela ?

Au nom de l’Union Patriotique et en mon nom personnel, je vous prie d’agréer, Cher Monsieur Borah, avec notre infinie reconnaissance, l’assurance de nos sentiments de respectueuse admiration.

Circulaire aux journaux

Monsieur le Directeur,

Par les soins d’un Comité de Propagande, les discours des sénateurs Borah, King et Norris à la séance sénatoriale du 19 Juin dernier en faveur de la désoccupation d'Haïti et de Santo Domingo ont été distribués à des milliers d’exemplaires dans tous les Etats de l’Union. La même publicité a été donnée à la Protestation adressée au Département d'Etat contre le maintien de l’occupation militaire de ces Républiques. L’adresse provient des mêmes Ligues, dont les bureaux, sous la présidence du Sénateur Owen, auraient entrepris une démarche personnelle auprès de M. Hugues pour attirer son attention sur l’inconstitutionnalité de l’intervention.— Elle conclut à la convocation d’un Congrès des Républiques Américaines auquel seraient soumises les difficultés entre ces Républiques. Si jamais dans un intérêt de sauvegarde mutuelle, une assistance militaire était reconnue nécessaire chez l’une ou chez l’autre, les Etats-Unis ne seraient pas seuls à en décider ou à y pourvoir. Ce serait fait conjointement avec les Républiques voisines. Nous en avons assez dit pour attester que la campagne d’opi-

nion, menée là-bas par les défenseurs de notre cause nationale, continue avec entrain et vigueur. Déjà nous lui devons un adoucissement incontestable au régime antérieur,

Quel Haïtien digne de ce nom consentirait à montrer moins de zèle et d'enthousiasme que les libéraux des autres pays pour la libération de notre patrie !

Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l’assurance de mes sentiments dévoués.

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