‹ Dix années de lutte pour la liberté, 1915-1925 (volume 2)Chapitre 7 sur 32 · AUX ETATS-UNIS, LA CAUSE HAITIENNE EN FACE DE L’'OPINION · texte numérisé non relu

AUX ETATS-UNIS, LA CAUSE HAITIENNE EN FACE DE L’'OPINION

Une campagne d’opinion très ardente et très sérieuse se livre en ce moment aux Etats-Unis — autour de la question haïtiano-dominicaine. Jamais des arguments plus puissants n’ont été produits en notre faveur. Jamais les journaux les plus importants de tous les partis n’en ont discuté avec autant de gravité. C’est qu’il ne s’agit plus de réfuter des prétentions haïtiennes ou de contester des faits dénoncés par les Haïtiens, on est maintenant en présence de personnages considérables, Américains aimant leur pays et soucieux de ses intérêts et de sa gloire, bien posés dans l’opinion, spécialistes en matière de droit constitutionnel et international, qui, après un examen approfondi de la question, concluent que les Etats-Unis se sont embarqués sans droit dans une mauvaise affaire et qu’il s’en va de leur bon renom et de leur honneur de rendre les peuples haïtien et dominicain à leurs conditions normales d’existence.

La consultation des 24 hommes de loi a été présentée à M. Hughes par des délégations comprenant :

MM. Owen, Sénateur de l’Oklahoma, Louis Marshall, avocat de New- York, Michael Francis Doyle, avocat-conseil de l’Archidiocèse de Philadelphie (qui a à sa tête le Cardinal Dougherty), Francis Kane et J. Ralston, autres signataires du Mémoire, James Mac-Donald, Président de The Foreign Policy Association, Judson King, représentant The National Popular Government League, Mrs Angel Brown Leach, représentant The National League of Women Voters, Miss Lillian D. Wald, id, Williams Johnston, chef of The Machinist Unions, Dr. Franck Mason, représentant du Conseil fédéral des Eglises chrétiennes d'Amérique, Rév. J. A. Mac-Gowan, Dr. A. Ryan, Louis F. Post, J. A. Whitfield, H. Slattery, représentant les Missions protestantes, et le Comité de coopération de l'Amérique Latine, M. Charles Edward Russell et le Dr. Gruening, représentant la Société pour l’Indépendance d'Haïti et de la République Dominicaine.

Réunion imposante, composée d’hommes se rattachant à toutes les branches de l’activité sociale.— Un premier succès moral a été obtenu par cette démarche. Elle a démonté le Secrétaire d'Etat. M. Hughes a, dans l’entrevue, paru inférieur à sa réputation. On croirait, en entendant cet ancien juge, en-

tendre un grand chef militaire ou un Amiral, tellement la pratique ou les suggestions de l’impérialisme conquérant, changent l’humeur des hommes les moins belliqueux. Après avoir salué la présence parmi les membres de la délégation d’amis personnels à lui, M. Hughes a répondu en substance aux délégués «Il ne faut pas croire que nous ne connaissons pas la question haïtienne et la question dominicaine. Non seulement j’en ai fait une étude personnelle, mais j'ai pour m'éclairer les renseignements de la Commission sénatoriale d’enquête.

Ce que nous avons décidé de faire par là est ce qu’il y a lieu de faire. Votre démarche est inopportune ».

C'était fuir par la tangente.— On a vu dans cette réponse, moins qu'évasive, l'embarras et le dépit d’un politicien aux abois, mis au pied du mur.

Aucun argument n’ayant été opposé par lui aux références juridiques invoquées par les auteurs de la consultation, celle-ci fait son chemin.

Quelques journaux ont souligné la violence du discours du Sénateur Borah à Carnegie Hall, le 2 Mai courant, et auraient souhaïté qu’il défendît la cause haïtienne en ménageant davantage la personne de ses adversaires. Dirai-je toute ma pensée ? Non seulement le ton véhément de la harangue du Sénateur de l’Idaho n’était pas pour nous choquer, nous autres, patriotes haïtiens, maïs nous aurions presque regretté qu'il eût parlé autrement. Que, indigné des tueries, des pillages, des incendies, de toutes les horreurs d’une conquête sans combat, des condamnations aux travaux forcés et à l’amende pour crime de patriotisme, du sabotage de nos institutions les plus respectables, de la démoralisation systématique de tout un peuple par l’appui continuel prêté à la corruption, au vice, à l’illégalité, il se soit senti la conscience révoltée et se soit écrié, aux acclamations prolongées de son auditoire : « Qui est responsable de toutes ces choses ? Du Secrétaire d’Etat ou du Sénateur ? Je ne veux pas le savoir.— Mais je dis que cet homme, si haut placé qu’il soit, est une honte pour les Etats-Unis ! » 3

C’est un cri d’indignation que nous comprenons bien et avec lequel les gens de cœur de tous les pays, renseignés comme lui sur la situation atroce faite depuis sept ans à notre pays, ne peuvent que sympathiser.

Des invectives de ce genre ne détonnent pas dans l’éloquence enflammée du capteur d’âmes, de l’entraîneur de foules, dont tous ceux qui l’ont entendu dépeignent à l’envi l’action sur les masses. S’il était plus calme en face de l'injustice, plus en gants blancs, plus à l’eau de rose, comment vous expliqueriezvous la terreur que Borah inspire aux tripoteurs, aux financiers véreux, à tous ceux dont les actes sont louches et la conscience trouble ? C’est bien l’homme qu’il nous fallait pour dire en face leur fait à l’Hypocrisie et au Mensonge impérialistes ; pour obliger à reculer les Capitalistes qui trament par leur emprunt supérieur à nos moyens, notre asservissement- définitif !

Il est fort possible que sous l'influence prédominante du Gouvernement Harding, le Sénat des Etats-Unis refuse à notre peuple la justice qui lui est dûe, maïs nous pouvons être sûrs que ce jour-là les murs du Capitole reten-

tiront de rudes vérités, qui auront leur répercussion dans le monde ! Si l’avenir de nos revendications nationales tient à la connaissance de plus en. plus étendue des faits qui nous font grief, nous avons tout avantage à en voir la propagation assurée par des voix aussi puissantes que celle d’un Borah.

L'Union Patriotique et le Courrier Haïtien, se faisant les interprètes de tous les citoyens, voués à la défense de la nationalité haïtienne, ont câblé au grand homme d’Etat des Etats-Unis, à l’héritier des traditions de Charles Sumner, l’hommage de notre admiration et de notre profonde reconnaissance,

Georges M. Sylvain.

CONCLUSIONS DE L’ACTE D’ACCUSATION dressé contre le Gouvernement américain par . 24 avocats américains des plus éminents.

Du résumé qui précède, des faits saillants concernant notre intervention en Haïti et décrivant la situation du gouvernement haïtien, nous déduisons ces conclusions générales et spécifiques :

1. La présence de nos forces militaires en Haïti, après que les troubles des 27-28 Juillet 1915 avaient cessé, violait les principes américains bien reconnus.

2. La saisie et la rétention par nos forces en 1915, des fonds publics haïtiens a été une violation du droit international et des déclarations renouvelées des membres du gouvernement américain au sujet de notre situation et de notre attitude vis-à-vis des Républiques de l'Amérique Latine et des gouvernements faibles.

3. La loi martiale imposée et renforcée sans une déclaration de guerre de notre congrès et la conduite des opérations offensives par l’Amiral Caperton avant l’acceptation du traité par Haïti ont été des violations évidentes du droit international et de notre propre constitution.

4, Les moyens employés par les Etats-Unis en Haïti pour forcer l’acceptation et la ratification du traité fabriqué par les Etats-Unis savoir : l’emploi direct de pressions militaires, financières et politiques, violent chaque règle de la conduite franche et égale entre nations souveraines et indépendantes et violent les déclarations américaines de bonne foi internationale.

5. Le maintien en Haïti de toute force militaire des Etats-Unis ou l’autorité exercée par les fonctionnaires du traité sous le couvert du traité de septembre 1915, révèle une participation consciente et intentionnelle au tort de l'agression et de la coercition originaires. s PAR

6. Le présent gouvernement d'Haïti choisi en 1915, qui n’est pas soutenu par des représentants du peuple depuis 1917, est à la fin de son mandat; aucune négociation qui embarrasse l’avenir d'Haïti ou qui peut, sous un rapport essentiel, affecter son avenir, ne peut avoir lieu avec un tel. gouvernement.

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