FONDATION DE L'UNION PATRIOTIQUE
« Sur la convocation de Me. Georges Sylvain, ancien Ministre Plénipotentiaire d'Haïti à Paris, avocat du Barreau de Port-au-Prince, se sont réunis en cette ville, 19, Rue du Port, aujourd’hui 10 août 1915, à 11 heures du matin : MM. Charles Bouchereau. Dr. Carré, V. Cauvin, F. Féquière, Dr. S. Holly, Occide Jeanty, Edmond Laforest, Lys Latortue, L. C. Lhérisson, F. Porsenna, Joseph Sylvain, Georges Sylvain ».
Le promoteur de la réunion a ouvert la séance en ces termes :
Messieurs,
À cette première réunion j'aurais pu convier un nombre beaucoup plus grand d’amis, dont je suis assez sûr pour pouvoir répondre de leur adhésion, sans avoir même besoin de les consulter. Maïs voulant aller vite, je me suis arrêté à la vingtième rencontre.
Sur les 20 appelés, 11 ont pu venir. Nous sommes donc 12 pour ouvrir la séance. Douze, c’est de bon augure, lorsqu'on doit faire œuvre d’apôtres. MM. T. Guilbaud, A. Villejoint, E. Morel, D. Bellegarde, J. Lizaire, Georges et Charles Régnier, C. Benoît, Léo Alexis, retenus loin de nous par des circonstances indépendantes de leur bon vouloir, applaudissent d'enthousiasme à l’idée qui nous rassemble et ratifient par avance nos résolutions. D’autres encore, de notre parenté proche, n’attendent qu’un mot pour prendre rang à nos côtés.
Je vous remercie tous du large crédit de confiance que vous m’avez accordé. Mes explications, pour la plupart d’entre vous, ont été forcément sommaires. C’est l'instant de les compléter.
Notre pays, vous le savez, traverse une des phases les plus douloureuses de son existence. Pour la première fois depuis qu’il s’est constitué en Etat souverain, l'étranger occupe militairement son territoire. À la faveur de nos troubles civils, les Etats-Unis, nation amie, sans avoir été appelés par nous, sans formuler contre nous aucun grief, nous assistent, — à main armée, — manifestant l'intention d’en finir, même par voie coercitive, avec l’anarchie qui, depuis quelque temps, semble être devenue pour la République d'Haïti comme un état chronique. Assistance temporaire ou définitive ? Tout dépendra de notre conduite. Or, nous ne faisons pas mine de comprendre la nécessité de changer de conduite. ‘
Comme il n’y a plus de président ni de ministres, et que personne n’en exerce l'autorité, la vie nationale subit, dirait-on, un temps d’arrêt. Sur les tréteaux politiques, où continuent de parader les artisans les plus actifs de notre ruine, chacun ne songe qu’à se disputer le peu qui nous reste. Ne sachant à quoi se fixer, l’opinion flotte, désemparée. En province, on est mal renseigné. À l'étranger, on n’entend qu’un seul son de cloche, celui que donnent les journaux des Etats-Unis.
J'ai pensé, vous avez pensé comme moi, qu’à cette heure trouble, où ce qui est en question, © est le patrimoine des aïeux et l’avenir de nos enfants, il y a quelque chose à faire, pour notre honneur à tous : prendre en mains le drapeau national et l’arborer au-dessus des factions !
Epars' dans le pays, tenus à l'écart des affaires publiques par le souci de leur dignité et par nos détestables mœurs gouvernementales, des Haïtiens, respectables à tous égards, qui représentent le travail honnête, les vertus ‘familiales, le patriotisme en action, vivent presque sans liens les uns avec les autres. Parce qu’ils ne manifestent pas bruyamment et qu’ils répugnent aux actes de violence, on les tient volontiers pour quantités négligeables. En réalité, leur groupement constituerait une de nos principales forces sociales. Il m'a paru que le moment est venu de leur organiser un centre de ralliement, une :Association autour de laquelle ils puissent s’agréger. En nous maintenant en communion d’idées et de sentiments avec eux, nous leur donnerons le moyen de faire entendre leurs voix et de dominer cette clameur des appétits Rénee dont le retentissement n’a jamais été plus discordant.
Ainsi l'étranger constatera que, en dehors de la politique ce ses. meneurs, il existe dans notre société des esprits réfléchis, des consciences saines et des volontés fermes, capables d’un effort commun, lorsque se décide le.sort de la Patrie. Hate
Sur le terrain solide où nous nous cantonnons, dans un désintéressement absolu de toute ambition autre que celle d’aider notre peuple à récouvrer la claire notion de ses devoirs, l’accord est facile entre citoyens de bonne volonté. Un même souci nous rapproche : qu'Haïti reste nôtre et progresse dans le bien ! Les événements qui se déroulent donnent à ce dessein une signification ‘précise. Tirer de la situation présente le meilleur parti possible dans l’intérêt de la nationalité haïtienne, ce sera pratiquement notre formule d’action.
En avant donc pour le salut du pays, et que Dieu bénisse notre entreprise !
A la suite de cet exposé qui recueille une approbation unanime, Maître Georges Sylvain donne lecture du projet de statuts qu’il a préparé.
Voici la « Déclaration » du Comité :
Déclaration
Le discours qu’on vient de lire du Président de notre Comité aurait pu nous dispenser de toute déclaration nouvelle.
Aussi bien n’avons-nous que peu de chose à y ajouter pour ce qui concerne ce journal. Le programme de la « Patrie », c’est celui de l’Association, dont elle est le porte-parole : défendre la nationalité haïtienne en éclairant l’opinion ; restituer à l’idée patriotique la place qui lui revient, — la première, — dans nos préoccupations et dans nos actes publics.
Défenseur attitré de l’intérêt national, le Gouvernement constitutionnel de de la République a droit, de ce chef, au concours de tous les bons citoyens. Nous ne lui marchanderons pas le nôtre, comptant qu’à aucun moment, il n’hésitera à faire confiance à cet « instinct patriotique », qui émeut même les plus froids d’entre nous ; il y puisera sa force morale. En retour, nous avons le droit de lui demander de ne pas prendre à mal les critiques et les avertissements, qu’il nous arrivera de lui adresser. Critiques et avertissements, il peut en être d’avance persuadé, ne s’inspireront jamais que d’un ardent désir de contribuer au bien public.
À tous ceux que nous pourrons, sans le vouloir, blesser ou contrister, nous en exprimons, une fois pour toutes, nos regrets. Notre tâche est délicate, et nous avons besoin, pour y réussir, de la bienveillance générale. Nous accueillerons avec joie, en cas d’erreur ou d’inexactitude, toutes les rectifications dûment justifiées, ne voulant donner à personne le droit de suspecter la sincérité de nos intentions.
Au sujet de l’intervention des Etats-Unis, dont il n’est permis à aucun Haïtien de se désintéresser, voici quelle sera notre attitude. Protestation contre l’abus de la force, contre la violation du droit des gens ; réserve à l’égard du fait de l’occupation, tant que les conditions n’en seront pas mieux définies. Si, comme on se plaît à le dire, c’est une expérience loyale de coopération temporaire, — analogue à l'expérience cubaine, — propre à assurer à la nation ha:itienne, dans une sécurité plus grande, la libre direction de ses destinées, nous en discuterons sans parti pris les termes. Mais, si, comme les procédés employés semblent l’indiquer, c’est, — plus ou moins déguisé, — le protectorat, avec les conséquences que logiquement il implique, nous nous en tiendrons à la revendication de notre droit violé.
Le Comité.
« La Patrie », No. 1, 21 août 1915
BULLETIN POLITIQUE
Nous avons des catégories variées de patriotes. Il y en a dont le patriotisme consiste à malmener en paroles... le pays, et qui s’en contentent. De leurs diatribes si l’on peut dégager une conclusion, c’est celle-ci : « Tout ce qui arrive, je l’avais prévu. Je n’en suis donc pas responsable. Pays perdu. Rien à faire. Depuis longtemps je le dis ». L’un d’entre eux, l’autre jour m’accoste : « Que nous voulez-vous ? C’est au moment du débarquement qu’il fallait se montrer. S'il y avait eu du monde pour combattre, j’en aurais été. (il riait peut-être dans sa barbe, mais ne m'’en fit rien voir). Maïntenant, ff...ut » ! Et son geste me soulignait, de la façon la plus expressive, la condamnation, le néant de toute tentative d'évasion du cercle infernal qui nous enserre.
C’est la théorie de l’inaction. Elle est commode pour bien digérer. En face de l’occupation étrangère, tout homme de cœur la réprouvera, d’abord parce que c’est une lâcheté, ensuite... (j’en demande bien pardon à ceux qui ne sont pas de mon opinion, mais il faut bien appeler les choses par leur nom) parce que c’est une sottise !
Dans le patriotisme, tel que je le conçois, il entre un acte de sensibilité, un acte de foi, fortifié par la réflexion et un acte de volonté. J’aime mon pays, parce que du plus loin qu’il me souvienne, mes rêves d’enfance s’y sont bercés, que j'y ai grandi, vécu et souffert ; et avant moi, les parents de qui je tiens mon existence, et ceux qui les ont eux-mêmes engendrés. Je l’aime d’autant plus qu’il est maintenant très malheureux et qu’il a besoin de moi. Je tiens à lui, parce que j'ai l’invincible espoir que les trésors de dévouement qui s’y dépensent et s’y sont jusqu'ici prodigués pour le maintenir au rang des sociétés organisées, finiront par lui valoir un jour la maîtrise de ses instincts, seul obstacle à sa croissance normale. Et si j’ai foi qu'il vivra, par delà l’épreuve actuelle, c’est que je veux énergiquement qu’il vive, dussé-je donner ma vie en échange !
À ceux qui ont la même foi, la même volonté et le même amour, je recommande comme discipline de parler peu, d’agir vite.
Nous parlons trop, d’habitude. C’est un défaut de race. Parfois nous trompons ainsi notre besoin d’agir, et parfois cela nous sert à éluder le devoir d’agir.
Entre ces deux réalités menaçantes, l’anarchie et la conquête étrangère, quiconque s’abstient n’aura plus jamais le droit de se plaindre. Quelque grave que soit une situation, il y a toujours moyen de l’améliorer. Chacun de nous, dans la sphère de son activité, peut contribuer à rendre meilleur le sort de la Patrie, ne fût-ce qu’en s’abstenant de décourager ceux qui s’obstinent à lutter pour elle. Si modeste que soit le bien qui dépend de nous, accomplissons-le quand même, promptement, sans hésiter, sans nous demander s’il sera utile ou efficace et si le voisin en fait autant.
Ce sera le commencement de notre régénération, qu'aucune domination étrangère n’aura la vertu d’imposer par décret administratif, Elle ne se réalisera que par nous, et dans la mesure où nous l’aurons voulue.
Je poursuivais cet article, en exhortant les membres du Gouvernement à satisfaire au vœu du pays, qui attend d’eux une attitude nette à l’égard de l'occupation militaire des Etats-Unis ; je leur signalais le danger de laisser l'opinion se surexciter sur le thème de leur inertie et l’opportunité de transporter à Washington toute la discussion du problème haïtien, quand on est venu m’annoncer qu’une sorte d’ultimatum leur était donné d’avoir, dans le délai de trois jours, à se faire autoriser par les Chambres à souscrire aux conditions du traité qui leur est proposé, ou pour mieux dire, imposé.
La Chambre des députés et le Sénat ont été immédiatement convoqués, pour que le Cabinet, en prenant contact avec eux, les mît au courant de la situation. Il m'est revenu que les Ministres n’ont cru pouvoir entretenir le Corps Législatit de ce grave incident qu’en séance à huis clos. On abuse chez nous des huis clos parlementaires. Lorsqu'il s’y agite des questions d’intérêt national, ils devraient être suivis d’une déclaration en séance publique. C’est de bonne convenance assurément de ne pas ébruiter une conversation diplomatique en cours ; mais le gouvernement augmentera son autorité morale, en faisant connaître à la nation, toutes les fois que l’occasion s’en présentera, ce qu’on peut lui révéler sans dommage des démarches entreprises pour la sauvegarde des intérêts communs.
Dans une réunion préparatoire, les Comités des Relations Extérieures de la Chambre et du Sénat avaient pris connaissance, nous dit-on, du prix que les Etats-Unis entendent faire payer leur intervention. Le bruit s’est aussitôt répandu que le traité qu’on voudrait nous voir signer, les yeux fermés, est le même dont l'honorable M. Fuller n'avait pu obtenir la sanction du précédent gouvernement. C’est donc une ancienne connaissance.
On lira plus loin un résumé de ces propositions, tel que la communication nous en fut faite, à l’époque où elles purent être considérées comme écartées. Si j'avais eu à y placer mon mot, j’aurais été certainement moins large que les auteurs des contre-propositions par lesquelles on crut habile de les amender. Mais le traité fût-il le plus avantageux du monde et ne comportât-il que des clauses acceptables pour le plus ombrageux des patriotes haïtiens, le procédé comminatoire employé pour l’imposer, si nos informations sont exactes, suffit à en interdire présentement l’examen au gouvernement de la République.
C’est le sentiment général.
Je sais bien qu’en tout pays les militaires ont tendance à substituer à toute discussion la notification de leur volonté. Maïs un de nos principaux motifs de surprise est précisément que les Etats-Unis, grande nation démocratique, dont le statut politique nous était vanté comme le modèle des gouvernements civils, n’aient pas trouvé jusqu'ici pour nous gagner aux bienfaits de leur « assistance amicale » d’autres agents que des militaires.
L . L LA = Lé Quoi qu’il en soit, ceux que le Gouvernement fédéral a chargés de parler 2. LL . L3 s.! LA LI L e LA en son nom, s'ils tiennent à aboutir à un résultat pratique et qu’ils aient besoin
de notre consentement, doivent se persuader qu’ils ne l’auront pas par ordre. Ou nous sommes encore un Etat libre, pourvu d’une organisation politique, que les autres Etats, grands ou petits, dans leurs rapports avec nous, doivent respecter, et alors il ne se conçoit pas qu’on nous invite à négocier en des conditions incompatibles avec notre dignité nationale, Ou nous sommes un pays conquis, et 1l ne reste plus au conquérant qu’à nous dicter sa loi.
Tant que nous pourrons croire, sur là foi des assurances données, des déclarations maintes fois répétées, avoir affaire à des amis, venus pour nous prêter main forte contre le désordre et n’ayant contre notre territoire et notre indépendance aucune visée hostile, nous nous tiendrons prêts à discuter loyalement la rétribution du service rendu, encore qu’il n’ait pas été sollicité et que ce concours fraternel ait revêtu trop souvent le caractère d’une agression armée.
Mais du moment que nos prétendus amis, jetant le masque, ne voudront plus être que nos maîtres, il leur faudra aller jusqu’au bout dans la réalité de leur rôle. Etant les maîtres, ils pourront tout prendre, mais ils n’auront rien
de nous.
« La Patrie », No 2, 25 août 1915