UNE GRAVE LACUNE
On a pu remarquer que le projet de convention, déposé par le Chargé d’affaires des Etats-Unis, sous une forme qui jusqu'ici n’avait guère été employée que par des généraux, décidés à profiter sans ménagement des avantages d’une guerre victorieuse, est muet sur le fait capital de l’occupation. Considèret-on que ce fait, qui nous affecte d’une façon directe, non seulement dans le libre exercice de nos facultés d'Etat souverain, maïs dans toutes les manifestations de notre vie sociale, se place de lui-même hors de notre contrôle et doit s’imposer à la République Haïtienne, tel que les conditions en ont été arrêtées par ceux qui l’ont décidé et mis en œuvre ?
Il semblerait, — à interpréter logiquement le silence des auteurs du projet. Mais une expérience récente vient de démontrer qu’on aurait tort de soumettre à une logique trop rigoureuse les procédés dont use envers nous dans cette affaire la diplomatie des Etats-Unis. L’honorable M. Davis n’a-t-il pas qualifié, nous dit-on, de « malentendu » la signification donnée par le Gouvernement haïtien, les Chambres, la presse, le public, au protocole de sa convention et à la dépêche qui en accompagnait le dépôt ?
Ce ne serait donc pas impossible que les clauses de l’occupation aient été réservées pour servir de matière à l’établissement d’un modus vivendi transitoire, qui ferait l’objet d’une négociation spéciale. Encore est-il nécessaire et urgent qu’on s’en explique.
Je n’ai pas été des derniers à applaudir à la noblesse de sentiment et à la chaleur de conviction, dont témoigne l’adjuration patriotique du Sénateur Morpeau, à la séance du 19 août ; mais je ne dirais pas comme lui : « Refusons
de traiter, tant que ceux qui campent chez nous sans droit n’auront pas évacué le territoire !»
Après le désarmement qui a été effectué et en l’absence d’une force publique haïtienne, capable par ses seuls moyens d'imposer aux factions et d’assurer le maintien de l’ordre, il y aurait trop d’inconvénients à ce qu’on nous prît immédiatement au mot.
Ce qu’il convient, selon moi, d'affirmer, c’est qu'aucun traité viable, ne peut sortir des délibérations présentement engagées entre la Légation des Etats- Unis et le Gouvernement Haïtien, sans qu’au préalable n’ait été dressé en pleine clärté le statut légal de l’occupation militaire.
À l’heure actuelle, deux Pouvoirs, l’un étranger, l’autre local, fonctionnent, en fait, parallèlement chez nous : les militaires assistants et le gouvernement assisté.
Les attributions du Gouvernement sont définies et limitées par la Constitution. Celles de l’amiral Caperton, du colonel Waller et de leurs agents, en tant
qu'elles ont trait à notre pays, nous sont inconnues, C’est assurément une anomalie. Rien n’est plus pressant que de la faire cesser.
« La Patrie », No 3, 28 août 1915
BULLETIN POLITIQUE
Tact et dignité
On m'a dit : «Ces jeunes gens sont excessifs. [ls nous compromettent et finiront par gâter la situation. Montrer le poing aux Américains, quelle gaminerie ! Les invectiver, quelle imprudence\!»>
Vous avouerai-je que je les aime ainsi, se cabrant sous l’humiliation d’une défaite sans combat, outranciers jusqu’à l’injustice, mais tout vibrants de généreuses colères, capables de verser des larmes d’indignation et de honte, au spectacle de ce qu’est devenu, sous la lèpre politicienne, le patriotisme haïtien, — la dernière vertu dont l’étranger, même hostile à notre race, nous fît encore honneur !
Laissez les jeunes gens perdre un peu la tête, en constatant que leur pays s'effondre, et qu’ils ne peuvent rien pour arrêter sa chute ! Cela nous change du merveilleux sang-froid des autres, de ceux dont le zèle étonne les vainqueurs eux-mêmes et pour qui toute la moralité de cette aventure se résume en deux mots : « La séance continue, avec une autre équipe ! »
Il y a une décence à garder, si nous voulons que nos hôtes involontaires nous respectent. Leur considération et leur estime n’iront qu'aux Haïtiens en qui ils auront reconnu des hommes, c’est-à-dire des âmes fières, convaincues et loyales.
Nous ne pourrons que nous honorer à leurs yeux en remplissant dans toute sa plénitude notre devoir patriotique !
À quoi nous oblige ce devoir ? A nous rallier autour du drapeau. Et qui tient présentement le Drapeau ? Le Gouvernement constitutionnel...
—— Oui, je sais bien où ie bât vous blesse, lecteur ami qui lisez par-dessus mon épaule. Ce n’est pas le Pouvoir de vos rêves !
Quand vous vous attendiez à la constitution d’un Gouvernement national, qui, s'inspirant du grave péril et des difficultés du moment, aurait réuni, dans une même pensée d’abnégation et de sacrifice, aux intelligences les plus lucides, aux compétences les plus indiscutables, les énergies les plus tenaces de la République, vous n’avez perçu que l’écho des petites préoccupations habituelles, — questions de personnes, de partis, de localités, de couleur (hélas !) qui, une fois de plus, ont prédominé sur l'intérêt général : vos motifs d’espérer en ont été diminués. |
Mais tel qu’il est, ce Gouvernement, que nous le voulions ou non, — est le représentant légal du pays en face de l’occupation étrangère. A ce titre, il nous devient sacré. En le discutant, à l’heure où il a besoin d’être fortifié contre des prétentions ou des exigences inacceptables, par l’accord de tous les bons citoyens, nous renouvellerions pour notre compte la même faute qui lui vaut son infirmité originelle !
Donc, de notre côté, une discipline, qui n’exclue pas le contrôle de l’Opinion, mais laisse à l’autorité responsable le soin d’accomplir sa tâche, sans l’accabler de critiques anticipées ou de suspicions injustifiées. Du côté des gouvernants, une connaissance claire de toutes les conditions du problème, des concessions possibles et des limites infranchissables ; la conviction très nette qu'aucun secours ne nous viendra de personne autre que nous-mêmes, et que la conduite à tenir dans ces négociations impérieuses, aggravées à dessein d’une pression militaire, se ramène à une formule bien simple : beaucoup de tact, beaucoup de dignité.
Da
La question haïtienne préoccupe d’une façon particulière le gouvernement des Etats-Unis, depuis qu’une série de Présidents, se succédant chez nous à de courts intervalles, a semblé justifier l’appréhension que la République d'Haïti ne fût plus désormais capable de stabilité. Quelle que soit notre appréciation sur la doctrine et sur les procédés de l’impérialisme américain, il faut admettre que cette préoccupation, en raison de notre position géographique, à proximité de Panama, de Cuba, de Porto-Rico, était légitime.
Elle s’est manifestée, dans l’intervalle de quelques mois, par Penvoi de trois missions diplomatiques qui toutes trois ont tendu à la conclusion d’un traité entre Haïti et les Etats-Unis. Pour mettre fin au désordre financier, cause et conséquence du désordre politique, — on nous proposait la gérance de nos douanes et le contrôle de notre administration financière ; pour éteindre nos insurrections périodiques, une assistance armée. Aucune de ces missions ne réussit.
12 RAA GEORGES SYLVAIN
Les missionnaires étaient pourtant de choix. Ce fut d’abord M. Bailly- Blanchard, un Louisianais, pendant de longues années Conseiller d’Ambassade à Paris, formé à toutes les finesses diplomatiques comme à toutes les élégances de l’esprit français par ce stage prolongé dans l’un des postes les plus recherchés de la carrière.
Monsieur Baïlly-Blanchard, accrédité comme Ministre plénipotentiaire des Etats-Unis, sous les gouvernements Oreste Zamor et Théodore, eut tout le loisir de mener.à bien les négociations qui lui avaient été confiées. Il se heurta à la défiance. du peuple haïtien, plus soucieux de ne pas compromettre par contrat son indépendance que d’en garantir le maintien par une conduite raisonnable. On lira plus loin le projet de convention Baïlly-Blanchard. C’est lui (et non le projet Fuller) dont le souvenir m'était resté comme ayant servi de modèle presque littéral à la plupart des clauses du projet Davis, actuellement pendant ! Il fut présenté au début du gouvernement Théodore et suscita un bel esclandre.
Le Secrétaire d’Etat des Relations Extérieures, M. Joseph Justin, après le rejet par le Conseil des Secrétaires d’Etat, des conditions proposées, avait cru pouvoir y substituer un contre-projet de sa façon. Lu au Sénat, à la suite d’une interpellation, par le Sénateur Lhérisson, cet acte, qui sanctionnait le protectorat des Etats-Unis, déchaîna une violente tempête dans l’auditoire. La séance fut levée à l’extraordinaire, et c’est avec peine que le Ministre interpellé put échapper à l’indignation de la foule. Sa démission s’en suivit. Mais le gouvernement fédéral n’avait pas abandonné l’espoir de nous convertir à ses fins. Une nouvelle mission composée cette fois de trois membres, y compris M. Bailly-Blanchard, présidée par le gouverneur Ford, un des hommes politiques les plus considérables des Etats-Unis, négrophile notoire, nous arriva au mois de février dernier. Le Général Vilbrun Guillaume Sam venait de constituer son conseil provisoire. Tout semblait présager l’établissement d’un Pouvoir durable.
Après avoir pris contact avec le Gouvernement, et s’être renseigné sur l’état du pays, M: Ford et son compagnon se rembarquèrent, M. Baïlly-Blanchard partit à son tour en congé et fut remplacé par M. Fuller. Tous ceux des nôtres qui ont abordé ce diplomate sont unanimes à témoigner de sa haute distinction intellectuelle et de l’urbanité de ses manières.
La convention qu’à son tour il présenta, le projet Baïlly-Blanchard ayant été finalement mis de côté par le Département d’Etat, n’est pas pour démentir cette impression.
C’est un essai de protectorat amical, Toutes les précautions y sont prises pour concilier dans la forme avec nos susceptibilités nationales ce que le gouvernement des Etats-Unis persistait à considérer comme le minimum des conditions indispensables à la garantie de l’ordre politique et financier : un conseiller officieux, le propre Ministre des Etats-Unis, dont le rôle en matière de finances se serait borné à dénoncer les abus et à provoquer la révocation des fonctionnaires prévaricateurs, l’engagement par les Etats-Unis, en cas d’agression extérieure, où en cas de troubles intérieurs, d’assister le gouvernement haïtien de leur flotte et de leur armée. | 2
DIX ANNEES DE LUTTE POUR LA LIBERTE pese
Sur ce dernier point on ne put pas s’entendre, notre Gouvernement acceptant bien le principe de l’intervention, mais voulant rester juge de son opportunité et de sa durée. Il a été dit que les Etats-Unis n’ont pas cru de leur dignité de tenir leur flotte et leur armée à la réquisition permanente des Haïtiens ‘le contre-projet serait resté accroché à cette clause. Mais il est certain qu en fait, la clause ne pouvant fonctionner qu’en cas de troubles graves, on eût trouvé sans trop de peine sur ce point une formule d’accord. Toute la difficulté était de décider à qui appartiendrait le droit de limiter la durée de l'occupation, et lon comprend que Haïti indépendante se soit refusée à concéder un tel droit aux Etats-Unis.
Maintenant, il ne s’agit plus de concession à consentir. L’Occupation nous est imposée comme un fait. Nos assistants ont choisi l’heure d’intervenir, et ils entendent ne retirer leurs troupes que quand la pacification qu’ils ont entreprise aura abouti, selon leur appréciation, à l’établissement d’un pouvoir durable, capable de maintenir indéfiniment l’ordre à l’aide de ses seules forces.
Nous ayant mis de ce fait en état d’infériorité, ils ne considèrent plus qu'ils aient envers nous de ménagements à garder. Toutes les anciennes dispositions du projet Baïlly-Blanchard ont été reprises et aggravées. C’est le programme du protectorat qu’il s’agit de nous appliquer, un protectorat de forme spéciale, où s’amalgameraient l'expérience cubaine et l’expérience dominicain®, avec quelque chose d’autre, qui serait comme une réminiscence du protectorat tunisien.
Le Gouvernement d'Haïti ne pouvait accepter, dans ere même de la pacifcation et de l’ordre, une telle diminution de son autorité et de son prestige. Ï1 ne saurait, certes, s attendre à voir adopter sans changement le contre-projet qu'il a déposé. Mais quoique par sa mainmise préventive sur nos douanes, la capture de nos bateaux de guerre, la destruction ou la saisie de nos dépôts d’armes et de munitions, « l’autre partie contractante » semble avoir tenu à nous convaincre que toute résistance à sa volonté serait vaine, la discussion, je veux bien le croire, reste ouverte, Sans découragement, sans faiblesse, continuons donc à nous défendre contre la déchéance dont nous sommes menacés. .En nous refusant à rien céder de nos droits essentiels, nous aurons du moins, quoi qu’il advienne, sauvé l’honneur. "
« La Patrie », No. 4, ler septembre 1915
BULLETIN POLITIQUE
Où allons-nous ?
Avec une logique qu’on dirait implacable, les conséquences des événements qui nous oppressent se développent. Les Etats-Unis semblent avoir décidément renoncé à la fiction amicale qui leur servait à déguiser le caractère de leur intervention armée.
Tandis que, nous fiant à la loyauté du Président Wilson et de son Gouvernement, aux principes de correction, dont s’honorent dans les rapports internationaux les grands pays civilisés, nous attendions une réponse aux pourparlers engagés, l’état de fait a été aggravé par une mesure qui, entre Etats d’égale force, aurait été certainement le signal d’une rupture. Les troupes de l’Occupation se sont emparées des douanes de la République et en ont chassé le personnel haïtien. Dans certains ports, menacés par des bandes révolutionnaires au Cap, à Saint-Marc, à Port-de-Paix, aux Gonaïves, on a eu le prétexte de désordres à éviter. Mais partout ailleurs, et notamment à Port-au-Prince, siège du gouverne- “ment, déjà occupé par les soldats de la marine des Etats-Unis, pourvu d’une administration douanière modèle, la prise de possession de la douane ne pouvait être et n’a été qu’une usurpation de pouvoir pure et simple, défi de la force brutale au droit imprescriptible.
Il est difficile d’admettre que notre gouvernement n’ait pas déjà demandé des éclaircissements sur des actes aussi graves au Département d’Etat, puisque l’on tolère encore, non sans ironie, que Haïti continue d’avoir un représentant diplomatique à Washington. Quelles explications lui avait-il été donné, et comment se concilient-elles avec les négociations en cours ? La nation a hâte de le savoir, et le gouvernement aurait tort de ne pas tenir compte de ce vœu légitime de l’opinion. Déjà l’on estime qu’il a été mal inspiré, en ne profitant pas de l’occasion que lui offrait l’interpellation du député Camille Léon de renseigner franchement le pays sur ce qu’il a fait et ce qu’il entend faire pour sortir de la position humiliante où le tient l'Occupation militaire.
Dès la fondation de notre journal, nous avons signalé comme urgente la nécessité de mettre d’accord les déclarations officielles du gouvernement des Etats-Unis avec le fait mal défini de l’occupation. A chacun de nos numéros, nous sommes revenus sur cette question primordiale,
L’équivoque, loin de se dissiper, épaissit davantage la nuit où nos dirigeants semblent marcher maïntenant en aveugles. Il ne faut pas pourtant de bien grosses lunettes pour voir à quoi tend l’attitude des envahisseurs. C’est l’effacement du gouvernement haïtien qui est au bout de ces provocations trop répétées pour ne pas paraître calculées, soit qu'ayant cru trouver en lui un instrument plus docile, on lui tienne rigueur de sa résistance, soit que le temps nécessaire à l’exécution du plan d’invasion étant révolu, on juge inutile de conserver désormais ce paravent. Il faut s’attendre à de nouvelles humiliations, si ceux qu’elles visent directement n’y coupent pas court par une décision catégorique. Plus de fantôme de gouvernement. Ou l’autorité exécutive doit s’exercer dans les conditions fixées par nos lois nationales, ou elle n’a plus de raison d’être !
« La Patrie », No. 5, 4 septembre 1915
BULLETIN POLITIQUE
Le Gouvernement doit-il ou non s’effacer.
C’est la question à l’ordre du jour. Le Commandant en chef des forces navales des Etats-Unis s’étant proclamé « investi >» du pouvoir et de la responsabilité du gouvernement, dans toutes ses fonctions et dans toutes les branches, que reste-t-il à faire au Gouvernement légal de la République d'Haïti ? Se retirer ou demeurer jusqu’au bout à son poste ? Les deux partis ont leurs défenseurs également sincères et convaincus. |
Ceux qui tiennent pour la retraite immédiate n’ont pas de peine à faire remarquer qu'un Gouvernement, dépouillé de ses attributs essentiels, déposé publiquement, pour cause d’impuissance, par le Pouvoir de fait, qui dispose de la force matérielle, n’existe plus que de nom : ses heures sont comptées. En acceptant de traiter avec les Etats-Unis, dont le nouveau gouverneur d'Haïti est l’agent autorisé, il diminue lui-même la portée de sa protestation au regard de l’opinion étrangère. Puisqu’il n’a pas le moyen d’opposer la force à la force, c’est de sa dignité de s’en aller.
« Les envahisseurs ne demanderaient pas mieux », réplique ici la thèse adverse. Le jeu est clair. On veut nous acculer à la responsabilité d’une rupture, afin d’avoir un prétexte pour renoncer à la convention et nous annexer purement et simplement. Le devoir des représentants officiels de la nationalité haïtienne est de ne pas lâcher pied, tant qu’une chance nous est réservée, si faible soit-elle, d'éviter cet irrémédiable malheur. Puisque le Gouvernement des Etats-Unis, même après la proclamation du 3 septembre, persiste à négocier, ne nous dérobons pas à la conversation engagée. Il sera toujours temps
de céder à la violence, quand on n’aura plus autre chose à faire. »
J’ai tenu à rapporter fidèlement l’une et l’autre argumentation, chacun étant libre de ses préférences, s’il ne s’agit que d’une question de tactique.
On connaît de quel côté personnellement j’incline. Je ne crois plus aux intentions pacifiques, affichées au début par le Cabinet de Washington. L’occupation, telle qu’elle se développe, ne peut, selon moi, aboutir qu’à la domination directe et complète des Etats-Unis.
En attendant, nous vivons en pleine incohérence. Or, à défier trop longtemps le bon sens et la logique, on émousse sa faculté de résistance aux solutions déraisonnables. Logique et bon sens se vengent en se dérobant à notre appel, quand ensuite nous nous avisons d’y avoir recours.
Mais les intérêts en jeu sont trop importants pour qu’on ne laisse pas une marge aux chances d’erreur, même les plus improbables. J’admets volontiers que mieux renseigné qu'aucun de nous par son ministre à Washington sur la partie qui se joue là-bas, notre Gouvernement a, pour éclairer sa décision, des éléments d'appréciation qui manquent au public. Que cette décision apparaisse à tous comme uniquement inspirée par l'intérêt national, et elle aura l’adhésion des gens de bien.
Sur deux points on est généralement d’accord :
1°) Le sort des Chambres est lié à celui du Gouvernement constitutionnel : la retraite du Pouvoir exécutif, si elle s’effectue, doit entraîner celle du Corps législatif ;
2°) L’aggravation du fait de l’occupation ne saurait, en aucun cas, impliquer l’abandon des droits nationaux que nous défendons.
C’est à quoi surtout je tiens ; c’est à quoi il faut surtout tenir. Le reste est affaire de sentiment personnel, ou, comme nous disons parfois, de tempérament.
« La Patrie » No. 6, 8 Septembre 1915)
JURIDICTION PREVOTALE La « Patrie» chez le grand prévôt.
Jeudi à 3 heures 40 de l’après-midi, j'étais dans mon cabinet, en conférence avec deux de mes amis, M. Louis Borno, Secrétaire d’Etat des Relations Extérieures, et Léo Alexis, membre du Bureau du Contentieux, quand on m’apporta une mince bande de papier, où je lus l’inscription suivante :
Bureau du Prévôt-Maréchal Port-au-Prince,
« Le Prévôt Maréchal invite M. Georges Sylvain à se présenter en ses bureaux à 4 heures de l’après-midi.
Le 9 Septembre 1915.
(signé) Alex S. WILLIAMS.
Prévôt Maréchal, Capitaine du Corps de la Marine.
Notre conversation touchait à sa fin. Mes visiteurs prirent congé de moi. Après avoir passé à la Rédaction de La Patrie, je me rendis en buss au Champde-Mars, où on m'avait dit qu’habitait le Capitaine Williams. J'étais accompagné de Messieurs Frédéric Duvigneaud et Joseph Benoît, jeunes gens gracieusement attachés à notre journal. À la demeure du capitaine Williams, ‘on nous apprit que nous le trouverions à l’ancien Bureau de la Place. Là, je le fis avertir de ma présence ; et un officier vint me dire de sa part qu’étant en conversation avec quelqu'un, il me recevrait dans cinq minutes. Au bout
de cinq à six minutes, nous vîmes descendre M. Perraud, l’ancien entrepreneur de la Cathédrale, et je fus introduit auprès du capitaine Williams. C’est un homme dans la force de l’âge, la taille un peu au-dessus de la moyenne. Il m'a paru que sa connaissance du français lui permettrait bien de suivre une conversation courante ; mais qu'il lui manquait la pratique de la langue : le concours d’un interprète fut donc reconnu nécessaire, — un jeune homme brun, type indien, au regard intelligent, au ton un peu fatigué, parlant bien l’anglais et le français.
Mon premier mot fut pour demander s’il y avait quelque inconvénient à ce que les deux jeunes amis qui m’accompagnaient assistassent à l’entrevue. Le capitaine Williams qui m'avait abordé, la main tendue, déclara qu’il les recevrait bien volontiers, et donna l’ordre qu’on les fit monter. Il s’excusa de la rusticité des chaises qu’il avait à m’offrir.
Lui-même prit place à son bureau. Non loin de lui s’assit l’officier qui m'avait introduit.
Quand Duvigneaud et Benoît furent arrivés, je les lui présentai et ils prirent siège à mes côtés.
Le Capitaine Williams, prenant sur son bureau un numéro de la Patrie, me demanda si j'étais bien l’éditeur-gérant du journal. Je répondis que j'en étais le Directeur politique. — « Et qui est responsable du journal ? > — « Ceux dont les noms sont portés en tête : le Directeur politique, le Rédacteur en
Chef ».
Comme il se disposait à continuer cet interrogatoire, je le priai de me faire savoir, avant d’aller outre, en quelle qualité il me questionnait.
&«— En ma qualité de Prévôt-Maréchal, constitué en vertu des ordres de l’Amiral Caperton. Et vous êtes appelé ici, parce que deux notes de votre journal tombent apparemment dans la catégorie des actes qui relèvent de la juridiction du Grand Prévôt, selon l’avis publié dans les journaux à Port-au-Prince ».
Je lui fis observer qu’il me serait alors impossible de lui donner aucune explication.
La semaine dernière, un individu était passé à mon cabinet, porteur d’un papier non signé, où les directeurs et rédacteurs des journaux étaient convoqués chez le Capitaine Williams, à 10 heures du matin.
J’attirai l’attention du messager sur le fait que le défaut de signature et d’aucun signe d’authenticité ne me permettait pas de tenir la convocation pour valable. Ce pouvait être l’œuvre d’un mystificateur.
D'ailleurs, l’entrevue était fixée pour 10 heures. Il était 11 heures et demie. Depuis, j’ai su par les journaux que la convocation était réellement d’un officier de la marine des Etats-Unis, chargé de la police de la ville.
Quand donc un second billet, revêtu cette fois des caractères de l’authenticité, m'eut été remis au nom du Capitaine Williams, je n’hésitai pas à me rendre à son appel.
Un journaliste est, en effet, un homme public : il ne saurait se dérober à une communication urgente, qui peut être d'intérêt général. Chez nous, il est d'usage qu’en pareil cas, on se présente au Bureau du journal ou on y délègue un représentant. Mais vis-à-vis d’un étranger, j’ai considéré qu’il était de bonne courtoisie de ne pas trop s’attacher aux formes usuelles, et me voici.
« S'il s’agit de renseignements concernant La Patrie, je suis prêt à les fournir, mais à titre purement privé. Officiellement je décline la juridiction du Grand Prévôt.
«— Cette juridiction a été instituée en conformité avec la proclamation de la loi martiale. Elle opère en dehors de la justice haïtienne, respecte les institutions judiciaires du pays, qui continuent de subsister.
«— Elle est en désaccord avec notre Constitution. Comment un citoyen d'Haïti, respectueux des lois de son pays, pourrait-il s’y soumettre ? Moi, moins que personne. J’ai été Ministre plénipotentiaire de notre République en France, Juge au Tribunal de Cassation, Professeur à l'Ecole de Droit, maintenant Avocat, Membre de la Société de Législation. Je suis un des trois juristes du Bureau du Contentieux que le Gouvernement consulte sur toutes difficultés d’ordre juridique.
« À tous ces titres, mon devoir est de requérir l’application de la loi. D'ailleurs, il y a une sanction attachée à la violation des prescriptions légales. Aucun Haïtien ne peut s’y soustraire...
« Au moment où votre billet m'a été remis, je venais de délibérer avec un de mes collègues du Bureau du Contentieux, à propos de quoi pensez-vous ? D’une demande de consultation, adressée à notre Bureau par Mr le Secrétaire d'Etat de la Justice sur la valeur juridique de votre institution prévôtale. Et nous concluons à l’incompatibilité de cette juridiction avec la Constitution d'Haïti et nos lois existantes, aussi bien qu'avec les principes et les usages universellement admis entre les Etats, en matière de droit international.
« Une juridiction étrangère prévôtale ne peut coexister avec le système judiciaire actuellement organisé par la législation haïtienne. Il implique la destruction complète de cette organisation légale. Pour y être substitué, il faudrait une convention préalable entre Haïti et les Etats-Unis, et pour qu’une telle convention fût possible, il faudrait le vote d’une nouvelle Constitution. Tant que l’existence d’un gouvernement d'Haïti sera admis par les Etats-Unis, les lois haïtiennes continueront d’obliger sur notre territoire les citoyens de notre République, même dans leurs rapports avec ceux des Etats-Unis ».
Je n'avais été interrompu qu’une fois dans mon exposé, le Capitaine Williams ayant manifesté à l’interprète son désir que mes phrases lui fussent traduites, avant qu’elles n’eussent atteint un trop long développement. Quand j'eus fini, il se contenta de dire : « Tout cela, c’est de la discussion académique. Oui ou non, reconnaissez-vous la juridiction du prévôt ? — Je ne puis accepter de répondre par oui ou par non à une question semblable, qui peut prêter matière à une double interprétation : Ce n’est pas mon affaire d’apprécier les instructions de votre Gouvernement et de vos Chefs, ni le caractère des missions
qu'il leur plaît de vous confier ; mais en tant que citoyen d'Haïti et fonctionnaire haïtien, je ne puis que rester soumis aux lois de mon pays, qui ne recohnaissent pas votre juridiction prévôtale ». :
Le Capitaine Williams ayant noté mentalement mes paroles, partit de là pour se plaindre que les journalistes instruits de la Capitale ne comprennent pas leur devoir. Il n’a jamais été question de toucher à la liberté de la presse. « La presse doit rester libre à Haïti, aussi libre qu'aux Etats-Unis. J’admets que les Haïtiens critiquent l’invasion de leur pays, la légalité de la justice prévôtale. C’est leur devoir de défendre les intérêts de leur patrie. Mais ce qui n’est pas tolérable, c’est que le public soit égaré par des nouvelles fausses. Aux Etats- Unis, cela est réprimé par la loi. » | :
J'aurais pu rappeler ici à mon interlocuteur que nulle part au monde les journaux ne sont moins scrupuleux qu'aux Etats-Unis sur le choix ou le contrôle de leurs informations. C’est tellement passé dans les mœurs qu’ on n’y prête plus guère attention. S'il fallait que les Tribunaux interviennent à propos de tous les canards qui se débitent quotidiennement dans les journaux sur la vaste étendue du territoire de l’Union américaine, même en centuplant le nombre des juges, leur temps ne se passerait pas à autre chose. |
Mais ne voulant pas être de nouveau taxé d’ amplification académique, je me contentai de m’enquérir si ce que je venais d’entendre n’était qu’un échange de vues, permettant de ma part quelques observations, ou si Je devais leur donner une signification officielle. RER
« — Elle se rattache à mes attributions de Grand Prévôt, répondit le Capitaine. Quand de fausses nouvelles sont publiées, tendant à induire le public en erreur, ma mission est d'intervenir.
> — La loi haïtienne a prévu le cas : il relève de nos Tribunaux.
« — C’est vous qui êtes le propriétaire du journal « La Patrie » £ 2 «&— Non. C’est une association, dont je suis le Président provisoire. « — Vous êtes ici autorisé par elle ? RE
«— À titre de simple renseignement, je ne vois pas d’inconvénient à vous faire savoir que notre association n’a pu être mise au courant de ce dernier incident. Cependant, d’une façon générale, je réponds de tout ce qui la concerne et de ce qui concerne le journal. DRE
«— Il y a deux notes dans votre journal, qui contiennent de ces informations fausses et incendiaires, visées dans mon règlement. Il était facile d’en vérifier la fausseté : vous ne l’avez pas fait. den
&«— Voilà qui me touche plus que tout le reste. C’est l’honneur et la considération de notre journal qui sont en jeu et mon devoir est de répondre, non seulement pour moi, mais pour ceux que je représente et qui sont absents.
«— Parlez-vous pour le Prévôt ? .
«— Quelle que soit la personne que j’ai en. face de moi, 1e je qu’elle met en cause notre honneur et notre considération, je ne puis me taire:: même
si ce n’était qu’un simple particulier, je devrais protester contre une opinion qui nous fait injure, à plus forte raison, s’il s’agit d’un étranger que la situation qui lui est faite parmi les siens désigne comme occupant un rang social élevé. Je ne vois pas en vous le Grand Prévôt, mais l’Officier de marine des Etats-Unis.
« En tout pays, le journaliste est responsable de l’expression de sa pensée et de la révélation des faits auxquels il apporte son témoignage direct. Mais on ne peut lui demander, et personne ne songe à lui demander, dans les pays où la presse est libre, de garantir l’authenticité de toutes les nouvelles qui de toutes parts lui arrivent. Si minutieux que soit son contrôle, il est forcément rapide. Tout ce que le public a le droit d’exiger, c’est qu’on soit habituellement bien informé et toujours de bonne foi.
« La Patrie >» a été fondée pour répandre la vérité. (murmure du Capitaine Williams) pour répandre la vérité dans notre pays et renseigner exactement l’opinion étrangère sur ce qui se passe chez nous. C’est dire que son intérêt est de ne publier que des informations de toute confiance. Maïs malgré le soin que nous y mettons, nous pouvons être trompés : la « propagande » est si ingénieuse ! Aussi n’avons-nous pas manqué, dès notre premier numéro, de prier nos lecteurs de nous signaler toutes les inexactitudes qu’ils pourront relever dans nos publications, étant toujours disposés à les rectifier dans la mesure la plus large possible. C’est un statut de notre journal : nous ne pourrions y manquer qu’en contrevenant à notre propre programme ».
«— Ce n’est pas suffisant. Vous devriez, pour ce qui nous regarde, vous renseigner auprès de nous.
&— Quand il y a doute dans notre esprit et que le fait est de sérieuse importance, nous ne publions pas sans remonter aux sources officielles. Aïnsi la semaine passée, le bruit courait fortement dans le public que la lumière électrique avait été brusquement éteinte un soir par l’ordre des officiers américains, Nous fûmes assez heureux pour savoir à temps du Directeur du Service qu’il s’était agi d’un simple accident. Nous l’avons dit, et immédiatement tout a été remis au point.
« Vous constaterez donc par là que nous sommes sans parti pris. Quani aux faits que vous avez retenus, je ne puis rien en dire, ne les connaissant pas ».
Le Capitaine Williams remit alors à l’interprète le numéro de La Patrie qu’il avait en main et où il avait épinglé et annoté deux passages.
Le premier était le fait divers, publié à notre 4e. page, sous ce titre : « Les inviolables de l’Haïtian Branch ». Nous le reproduisons pour l'édification du
lecteur.