LETTRE OUVERTE A SON EXCELLENCE
Monsieur le Président,
J'ai appris dans le public que Me” Hannibal Price a été, par les soins de
M. le Secrétaire d'Etat de la Justice, installé dans mes fonctions de membre du Bureau du Contentieux, sans que, au préalable, aucun avis m’ait été donné de ce retrait d'emploi ni des motifs qui l’ont inspiré.
Je n’apprécierai pas le procédé, mais à propos de la mesure, vous me permettrez, Monsieur le Président, de rappeler que si j’ai accepté de siéger au Contentieux du Gouvernement, ce fut pour satisfaire au vif désir du Président Michel Oreste. Depuis lors, je n’y suis resté qu’à mon corps défendant, sur les instances du Président Zamor, du Président Théodore et du Ministre Guilbaud, l’organisation rationnelle de cette institution n’ayant pas été complétée, selon les vues de ses promoteurs et selon les promesses qu’on m'avait faites. Pour avoir raison de ma détermination persistante de quitter la charge, Chefs d'Etat et Ministre m'ont tour à tour fait valoir la même considération : être utile au pays. [ls s’étaient, en effet, rendu compte que c’est, à mon sens, l’argument suprême. |
Sans les circonstances exceptionnelles, sous lesquelles nous nous agitons et qui rendent plus impérieux le devoir des bons citoyens envers notre patrie, vous n’auriez pas eu besoin, Monsieur le Président, de statuer sur mon renvoi ; je vous eusse déjà épargné ce soin. En fait, votre décision s’est rencontrée avec la mienne. Voici comment :
Le Bureau du Contentieux ayant, sur la demande du Secrétaire d’Etat de la Justice, indiqué les raisons juridiques qui lui paraissaient propres à fortifier la protestation du Département des Relations Extérieures contre la juridiction prévôtale, l’un des trois membres de ce Bureau, Me. Arthur D. Rameau, ne se fit pas scrupule, quelques jours après, de contredire, dans un
article de journal, les conclusions que, sans objection ni réserve, il venait de.
contre-signer.
Accepter qu'un tel procédé devint la règle de notre institution, c'était enlever au Bureau du Contentieux sa raison d’être, en ruinant l’autorité de ses avis.
Le Secrétaire d'Etat de la Justice allait être saisi de ce grave incident, quand, dans une note au Nouvelliste, confirmée depuis par des déclarations
Es” Re
au Sénat, M. le Secrétaire d’Etat des Relations Extérieures, pour le Départe: ment de qui nous avions opiné, prit publiquement à son compte la thèse de Me. Rameau, se l’appropriant à ce point qu’on se demande auquel des deux elle a d’ abord appartenu.
Dans ces conditions, il me devenait impossible de continuer mon service au Contentieux. Je n’allais pas tarder à vous en aviser.
Aucun grief, Monsieur le Président, ne m’a été et ne peut m'être formulé, qui ait trait à l’accomplissement de ma tâche officielle. Je pourrais donc m'étonner que le fonctionnairé soit atteint, quand, de notoriété publique, c’est le journaliste qui est en cause. Il m’est, en effet, revenu de source certaine, que, en vous demandant ma révocation, M. le Secrétaire d'Etat de la Justice, E. Dornéval, n’a cédé qu’à un mouvement d'humeur et de rancune. Il:'a tenu à se venger du compte rendu de son entretien avec les quatre rédaeteurs du journal la « Patrie» qui, en bonne confraternité, étaient venus linformer de la condamnation prononcée par le tribunal prévôtal contre le Directeur et lAdministrateur d’« Haïti Intégrale », et recevoir du Gouvernement des .directions pratiques au sujet de l'attitude à observer par les Haïtiens en face de l'occupation militaire des Etats-Unis. Il n’est pas un mot de notre conversation avec le Secrétaire d'Etat de la Justice, comme avec son collègue des Relations Extérieures, qui ne soit fidèlement rapporté.
Quel qu’ait été l'effet des paroles de notre interlocuteur sur. le public,
les journalistes qui se sont contentés de les recueillir et de les propager, conformément à leur rôle professionnel, ne sauraient en être rendus responsables.
Nous ne nous sommes décidés, mes amis et moi, à nous mêler:de journalisme que pour remplir un très haut devoir : défendre la nationalité haïtienne. |
Nous disions en débutant : « À tous ceux que nous pourrons, sans le vouloir, blesser ou contrister, nous en exprimons, une fois pour toutes, nos regrets. Notre tâche est délicate, et nous avons besoin, pour y réussir, des bienveillance générale ».
Sans parti-pris contre personne, nous avons constamment prêché l’union entre les citoyens, et jusqu’à la signature du traité qui sanctionne la mainmise des Etats-Unis sur notre pays, — le ralliement autour du Gouvernement constitutionnel.
Dans les conditions les plus pénibles, nous avons sacrifié notre repos, notre santé, nos intérêts particuliers évidents, à susciter au dehors et parmi les nôtres un courant d'opinion favorable à notre cause nationale.
Je n’ai rien à retrancher de cette œuvre : elle sera demain un titre de fierté pour mes enfants.
Je sors de ma charge, comme j’y suis entré, la tête haute, ayant donné à PEtat plus que je n’en ai reçu, et sauvegardé ses intérêts, sans y souffrir aucune atteinte.
Contre les membres du Gouvernement, qui ont trouvé pour me remercier
38 ant GEORGES SYLVAIN
une formule si imprévue de civilité, je n’ai ni rancune ni colère, et je souhaite qu’aü jour du départ, (puisqu’ici-bas tout nous quitte un jour), le peuple haïtien, en les bénissant, leur rende un pareil témoignage !
Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’assurance de mon plus profond
respect. | (« La Patrie », No. 16, 9 Octobre 1915)
BULLETIN POLITIQUE
Je lis dans un des derniers journaux reçus des Etats-Unis que la Convention signée par le Gouvernement haïtien ne rencontre pas d’opposants, sinon parmi les chefs révolutionnaires et leurs partisans dans les Chambres. Cette information est donnée comme venant de M. Davis, qui a dû être aussi étonné que nous du propos qu’on lui prête.
Mais nous savons avec quel sans-gêne les journaux disposent là-bas du nom des personnages officiels pour renforcer la valeur de leurs informations. On se rappelle que M. Duvivier, pendant qu’il représentait notre République à Washington, eut à protester contre un trait semblable.
Nous ferions bien rire un de nos grands confrères de New York, en lui apprenant qu’il existe un pays où le journaliste est tenu, sous peine de prison et d’amende, de ne publier que des nouvelles vraies, — et que cette mesure a pour auteurs les propres agents des Etats-Unis.
Il semble, d’après ce qui précède, que, malgré toute l’attention qu’on nous porte, on ne soit pas toujours exactement renseigné sur les choses de chez nous. Par contre, sur les desseins des autorités des Etats-Unis envers notre pays, nous n’avons jusqu'ici rien lu dans les journaux bien informés qui n’ait été de point en point réalisé. C’est ce qui donne pour nous à ces révélations une importance toute particulière.— Or, voici quelles étaient les prévisions au moment où venait d'arriver la nouvelle de la signature de la Convention.
&« Les Chambres haïtiennes, comme le Gouvernement Dartiguenave, se soumettront vraisemblablement aux vues des Etats-Unis. Si le traité doit subir quelque échec, ce ne pourra être que du côté du Sénat fédéral.
« En attendant que le Sénat ait à statuer sur cet acte diplomatique, le Département d'Etat contractera avec Haïti, sous le nom de modus vivendi, un arrangement provisoire, qui consacrera par anticipation la mise en vigueur de la Convention. De cette façon, quand elle arrivera devant le Sénat, elle aura été déjà appliquée depuis quelque mois, et par ses heureux effets, se recommandera d’elle-même à l’approbation de la Haute Assemblée ».
La procédure qu’on se propose de suivre, c’est facile à voir, est celle dont se servit le Président Roosevelt après la conclusion de l’accord dominicain.
Elle suscita d’assez vives critiques parmi l'opposition démocratique, qui trouva que le Président, en contractant, même à titre provisoire, et en s’empres-
sant de mettre à exécution un traité d’où résultaient des engagements à la charge de l’Union fédérale, faisait trop bon marché des prérogatives constitutionnelles du Sénat des Etats-Unis. Le sénateur Tillman alla jusqu’à qualifier de « tricherie » un tel procédé.
Nous ne serions pas opposés, pour notre part, à la négociation d’un modus vivendi, s’il doit avoir pour effet de rétablir sur des bases normales et convenables nos rapports avec les Etats-Unis et ramener aux limites d’une collaboration amicale la dictature exercée sur notre territoire par les Chefs de l’Occupation étrangère, qui, en fait, se sont subordonné le Gouvernement Haïtien.
Quelle que soit ma déférence pour les théoriciens du « droit d'intervention armée en temps de paix », j'ai peine à admettre que l’exercice de ce prétendu droit, la proclamation de la loi martiale et la prolongation d’un état de guerre en pays ami, soient une bonne préparation à une entente sincère et durable, — je dirais même : à un protectorat bienveillant.
C’est aller à l’encontre de ses intérêts que de commencer par maltraiter et humilier qui l’on prétend conduire.
Notre malheureuse Patrie a surtout soif de paix morale et matérielle. Or, du fait de la domination du pouvoir militaire étranger et des conditions arbitraires dans lesquelles trop souvent elle s’exerce, un malaise nouveau, une inquiétude nouvelle, sont venus s’ajouter à nos anciens motifs d'insécurité, sans que l’anarchie morale soit diminuée, ni la désunion moins grande entre les citoyens.
La pacification des esprits est le grand problème de l’heure présente. Ce n’est pas une œuvre où la carabine et le canon puissent s’employer.
Le modus vivendi, tel que je le conçois, consacrerait, au rebours de ce qui a été pratiqué jusqu'ici, l'inauguration d’un régime de concorde et de confiance mutuelle entre le peuple d'Haïti et les arbitres de sa pacification, En fixant la limite de leur pouvoir direct au point de rencontre avec la Constitution haïtienne, ils substitueraient aux caprices d’un autocratisme sans contrepoids l’autorité immuable de la Loi, cette Souveraine de l’âge démocratique, sans laquelle il n’y a plus de civilisation véritable.
Pour qu’une telle forme d’accord devint possible, que faudrait-il ? Simplement que les Etats-Unis, renonçant à la prévention initiale, à l’erreur d’obtenir de nous par la contrainte des avantages immérités, rentrent dans la réalité de leurs traditions, des principes, qui ont fait leur forcé et leur grandeur et dont le maintien leur est nécessaire pour convaincre de leur sincérité les autres Etats indépendants du Nouveau Monde.
Mais avant que l’on n’en arrive à l'élaboration d’un modus vivendi, il appartient au Sénat de la République d'examiner sans parti-pris, dans le calme d’une réflexion libérée de toutes influences extérieures, le traité soumis à sa sanction. Plus il se montrera ferme à la défense de notre intérêt national, plus il aura la chance d’en garantir le respect.
x « La Patrie », No. 17, 13 octobre 1915