‹ Dix années de lutte pour la liberté, 1915-1925Chapitre 14 sur 38 · AU TEMPS JADIS · texte numérisé non relu

AU TEMPS JADIS

Charles Sumner — Nissage Saget

Je ne sais si nos lecteurs attachent une suffisante importance au discours de Charles Sumner, dont nous avons pris soin de reproduire dans notre journal les passages essentiels. Mais tout en est à retenir. En regard de ce qui se passe, il est d’une poignante actualité.

Je voudrais que les enfants de nos écoles apprissent à vénérer le nom de Sumner, non seulement comme celui d’un des plus grands orateurs des Etats- Unis, mais d’un homme d’Etat qui, par la largeur de ses vues et la générosité de ses sentiments, a honoré l’espèce humaine.

Ami et confident de Lincoln, il protestait, comme le Président abolitionniste, que les principes de droiture et de probité, qui obligent entre eux les hommes dans les rapports de la vie privée, ne doivent pas être d’une observance moins rigoureuse dans l’exercice de l’action politique, et conservent leur force obligatoire dans les relations internationales, même à défaut de sanction pratique. À cette inspiration généreuse son éloquence naturelle empruntait un accent et un éclat incomparables. Il en faisait un point d’honneur pour sa nation.

&« Notre République, disait-il, ne s’est pas constituée comme les autres. Nos ancêtres se sont exilés définitivement du pays natal, pour fuir la tyrannie et l'injustice, pour être libres de vivre selon leurs convictions. Il nous est impossible, à nous peuple des Etats-Unis d'Amérique, d’attenter à la liberté d'aucun autre peuple, s1 faible soit-il, ni de manquer à la justice envers qui nous la réclame. Ce serait trahir notre passé, enlever à l’œuvre de nos Pères Pèlerins toute sa signification, à notre établissement social et politique toute sa raison d’être.

« Nous devons au monde le constant exemple de l’honnêteté, sous peine de déchéance nationale ! »

Il disait encore : « Tous les hommes sont égaux devant la loi ; toutes les nations sont égales devant la loi internationale. Elles sont égales, parce que le principe de leur souveraineté est le même, qu’elles soient puissantes ou débiles, indigentes ou prospères. Un particulier qui abuse de sa force pour opprimer le faible est méprisable. De quelle autre épithète qualifier un grand Etat, qui applique à un plus petit un traitement qu’il n’aurait pas toléré pour lui-même.»

Et venant au cas d'Haïti : « La loi internationale, disait-il, n’admet pas de distinction de couleur. Par un acte du Congrès et la nomination d’un représentant diplomatique, nous avons reconnu à Haïti, la République des noirs, des droits égaux aux nôtres dans la famille des nations. C’est violer cette égalité que de menacer Haïti (aujourd’hui, on n’en est plus à la menace) d’une intervention armée. L'intervention armée, c’est la guerre ! Or, la guerre n’est justifiable que dans l’état de légitime défense, ou quand il s’agit de se protéger contre les empiétements d’un voisin ! »

Quand la grande voix de Sumner s’élevait au Sénat des Etats-Unis pour proclamer ces hautes vérités, elle ne rencontrait pas de contradicteur. On pouvait voter contre ses: propositions, mais la conscience de ceux qui l’écoutaient lui donnait raison ; et l’opinion se ralliant à sa cause, décidait de l'abandon des projets adverses.

Que dans nos familles et dans nos écoles, j’y insiste, le nom de Charles Sumner, du panégyriste de Toussaint Louverture, soit, aux jours sombres que nous subissons, l’objet d’un culte particulier. J’aimerais entendre nos enfants réciter, comme ils récitent les fragments de notre épopée nationale, la page qu’il consacre à l’entrevue du vieux Nissage avec l’Amiral Poor. Vous vous rappelez la scène.

Pour activer le vote du Congrès dominicain, appelé à sanctionner un traité d’annexion partielle, passé entre le Gouvernement de Baez et le représentant des Etats-Unis, autant que pour tenir en respect les populations révoltées, les ports de la République dominicaine ont été occupés par les navires de la marine fédérale.

Mais dans la crainte que Haïti, à peine sortie de deux années de guerre civile, ne porte secrètement secours aux insurgés, on décide de l’intimider par une démonstration navale. !

Deux vaisseaux puissamment armés entrent dans la rade de Port-au-Prince. Un amiral en débarque, accompagné d’une suite nombreuse. Sans s’inquiéter de formes protocolaires, il va droit au siège du Gouvernement provisoire, où se tient le Chef du Pouvoir exécutif, le général Nissage Saget, et se faisant annoncer par un interprète : « Je viens en ami, dit-il, maïs je voudrais vous com- -muniquer les instructions de mon Gouvernement.»

Nissage ne perd pas sa présence d’esprit, Il répond que seul le Conseiller aux Relations Extérieures a qualité pour recevoir une communication officielle des agents d’une Puissance amie.

Le Conseiller est mandé : « c’est Sauveur Faubert, un vétéran des joutes diplomatiques. Ses collègues le suivent. La séance reprend dans les formes convenables, chacun des interlocuteurs remis à sa place. Déjà l’Amiral se sent moins à l’aise. Mais il s’arme de toute sa morgue pour l’accomplissement de sa mission comminatoire.

& Une Convention se traite entre le Gouvernement dominicain et les Etats- Unis. Le Gouvernement des Etats-Unis regarderait comme un acte d’hostilité toute immixtion en faveur des insurgés dominicains, pendant la période des négociations ».

Par la fenêtre entr’ouverté, la baie de Port-au-Prince se découvrait toute, rutilante aux feux du soleil. Les deux gros vaisseaux de guerre, mouillés non loin du port, apparaïissaient énormes, comme des forteresses flottant sur la mer. On pouvait voir, à leurs panaches de fumée, deux autres navires se diriger vers la rade. « J’ai de quoi exécuter les ordres reçus, continua l’Amiral, en les désignant. Si je rencontre des bateaux haïtiens ou autres dans les eaux dominicaines, je les prendrai ou les coulerai ».

Le vieux Nissage, pendant cette bordée marine, n’avait pas bronché.

Quand ce fut fini, il se concerta un moment avec ses ministres, et répondit textuellement ceci : « Haïti, monsieur l’Amiral, a conscience de sa faiblesse

et de sa dignité. Nous prenons note de la communication que vous nous avez

faite, au nom des Etats-Unis. Dans les circonstances présentes, le Gouvernement d'Haïti s’abstiendra d’intervenir dans les affaires intérieures de la République dominicaine : mais il ne pourra empêcher que les sympathies des Haïtiens ne soient du côté des patriotes dominicains, combattant contre l’annexion.»

Voilà comment les gens d’autrefois entendaient chez nous la dignité nationale. |

(« La Patrie », No. 18, 16 Octobre 1915)

AUX MEMBRES DE L'UNION PATRIOTIQUE Mes chers amis,

C'était chose entendue qu’au moment où prendrait fin la mission que vous nous aviez confiée, soit que notre campagne patriotique dût être poursuivie sous une orientation nouvelle, soit qu’il vous parût meilleur de nous tenir au premier terme de cette expérience, les deux membres primitivement délégués par vous à la direction du journal « La Patrie », vous rendraïent compte de

l'effort accompli. Me voici seul au rendez-vous. L’un de nous deux est tombs :

au champ d’honneur.

Vous vous rappelez son hésitation à s’y engager. Non pas que les risques à courir fussent de nature à ébranler son courage, ni que lentreprise ne lui parût belle et nécessaire, mais il en craignaïit le contre-coup sur sa santé. Il ne se décida que quand, résolu moi-même à ne consulter que notre dévouement fraternel, je lui promis de partager avec lui la besogne.

On s’est donné beaucoup de mal pour tâcher de découvrir à quel secret mobile nous obéissions. C’était pourtant bien simple, et nous n’avions pas eu de peine à nous en expliquer. Il s’agissait de réveiller dans notre pays le sentiment patriotique, qui, à ce moment, semblait assoupi, de gagner au dehors quelques sympathies à notre cause nationale, et d’obtenir qu’un sort meilleur fût fait à notre Patrie.

Une telle initiative, s’exerçant en dehors des partis politiques, semblait faite pour rallier parmi nos concitoyens toutes les adhésions. Manifestement elle ne s’inspirait pas de notre intérêt personnel. Quand l’orage gronde, quoi de plus commode que de rester chez soi ? Mais il a suffi qu’elle heurtât des intérêts divergents, que des rancunes particulières se donnassent comme un mot d’ordre de la dénaturer, pour déchaîner sur mon nom et sur ma personne des haïnes et des colères furieuses. Ceux mêmes qui étaient appelés à recueillir le bénéfice direct de notre action ; pour qui toute victoire de la souveraineté nationale ne pouvait correspondre qu’à un accroissement d’autorité et d’in-

ne

fluence, se sont appliqués à rabaiïsser au niveau des mesquines préoccupations de la politique professionnelle l’indépendance de notre attitude.

AU

Tant d’injustice n’a pas été sans assombrir les derniers jours d’Edmond Laforest. Mais déjà la tâche que nous nous étions de concert assignée était plus qu'aux trois quarts remplie, avec l’aide de nos dévoués collègues du Comité de Rédaction, MM. Féquière, Jocelyn, Latortue, et de nos jeunes collaborateur: MM. Duvigneaud et Benoît.

Quoi qu’il arrive désormais, les générations « de demain », dont l’avenir est en question, sauront que, dans ce débat, leur droit de disposer d’elles-mêmes a été invoqué et défendu.

L’idée à laquelle nous avons sacrifié le meilleur de nos forces peut paraître momentanément obscurcie ; nous nous sommes pourtant convaincus qu’elle est encore vivace dans la conscience d’un grand nombre d’Haïtiens, réserve d'énergie pour les temps d’é épreuves, espoir de régénération, quand chacun sé sera rendu compte de ce qu’elle exige de lui, si nous voulons tous que la Patrie survive.

: A l'étranger, en répandant le plus possible notre journal, nous nous sommes efforcés, mes collègues et moi, de faire connaître sous tous ses aspects la question haïtienne, telle qu’elle est actuellement posée devant le monde ‘civilisé. Il y aurait encore certes beaucoup à en dire, mais nous l’avons, tout au moins en France et aux Etats-Unis, signalée à l'examen des publicistes impartiaux. Peu importe que l’attention de l’Europe, absorbée par la formidable guerre, où se concentrent depuis plus d’un an les forces vives des plus grandes Puissances de l’Ancien Monde, se détourne maintenant de nous. Peu importe qu’aux Etats- Unis, notre état prolongé d’anarchie politique et l’horreur provoquée par les sanglants désordres du mois de juillet dernier, aient fini par lasser les plus robustes sympathies et par convaincre l’opinion la plus indulgente que, pour le bien même de notre peuple, il faut le déposséder d’une souveraineté dont il fait un tel abus. Un jour viendra peut-être où la semence de vérité, déposée dans les esprits, germera, et si nous savons mériter notre rédemption, y aidera efficacement. é

Notre regret a été grand de ne pouvoir étendre cette formé modeste de propagande aux Etats de l'Amérique du Sud, où la vie intellectuelle est si intense. Par leur intervention, produite à deux reprises en faveur du Mexique, nous avons eu la preuve que leur opinion n’est pas tenue pour négligeable, quand des difficultés internationales mettent en cause l’indépendance des RAGE de cet Hémisphère.

Mais il était inévitable que Haïti, à l’heure du péril, payat les conséquences de son isolement au milieu des autres nations américaines.

Séparées de l'Amérique latine par la différence du langage et par les difficultés des communications, nous ignorons presque tout de ce qui se passe chez ces jeunes et robustes nationalités, dont nous rapprocherait une certaine communauté d’origine et d'éducation. Nos hommes politiques, fermés aux vues générales, pour qui toute la science de gouverner n’a jamais consisté que dans la chasse

aux expédients ou dans des luttes d'influence personnelles, ne se sont pas avisés que notre pays pourrait avoir intérêt à chercher par là un point d’appui. Même si l'essai n’eût d’abord abouti qu’à un échange de politesses, il valait la peine d’être tenté : les Conférences pan-américaines en auraient aisément constitué Pamorce.

Faute de temps et de relations, nous avons dû nous borner à envoyer quelques numéros de « La Patrie » au Venezuela.

Plus de deux mois se sont écoulés, depuis -que notre œuvre, limitée dans sa durée à la consécration des nouveaux rapports entre Haïti et les Etats-Unis, s’est constituée et se poursuit. Dans cet intervalle relativement court, les agents militaires de la conquête sans combat, dont nos puissants voisins ont entrepris chez nous la réalisation, se sont emparés progressivement des principaux services civils, après s’être d’abord assurés de nos bateaux.de guerre et de nos troupes. Quel que soit le nom dont on baptise cette domination, ce qu’il nous importe de constater, c’est qu’elle affecte de plus en plus les allures d’un fait accompli.

Tandis que le Sénat de la République étudie les moyens, tout en faisant la plus large possible la part des Etats-Unis, de sauvegarder nos droïts essentiels de nation indépendante, on complète par ailleurs l’investissement de notre souveraineté.

Quelques Haïtiens, confiants en la loyauté des déclarations de l'Etat protecteur, attendent de son immixion dans nos affaires une ère de prospérité complète pour nos populations et continuent d’espérer qu’une fois accomplie sa mission .civilisatrice, il nous rendra la libre direction de nos destinées. Comment jouer sur une si fragile hypothèse l’avenir de tout un peuple ? :

S'il ne s’agit que de progrès matériel, nous sommes d’avance persuadés que l’action des Etats-Unis, surtout bienfaisante pour les gens d’affaires qui s’emploieront à nos diverses entreprises, profitera au pays et à une partie de nos habitants.

Mais dans l’ordre plus élevé des progrès moraux et sociaux ce n’est pas aussi sûr. Un point de départ défectueux compromet dès maïntenant le succès de cette intervention.

Si elle se fût montrée pacifique et bienveillante dans ses actes, comme elle l'était dans ses propos, « l’assistance » .auraït rallié, dès l’origine, tous les éléments progressistes, et se serait imposée d’emblée à la reconnaissance du peuple haïtien. Inspirée, au contraire, d’un sentiment de défiance contre les « assistés », elle a provoqué en eux une défiance pareille, d'autant plus forte que le Pouvoir étranger qui nous domine n’est apparu en beaucoup de cas que comme l’héritier pur et simple de notre ancien despotisme militaire.

Cet état de choses se modifiera-t-il ? C’est un espoir qui nous est permis : le contraire serait trop triste.

Mais tant que les fâcheux errements, auxquels le pays doit sa ruine, persisteront sous la nouvelle étiquette, après avoir discrédité l’ancienne ; tant que la routine des politiciens continuera de produire ses fruits de mort ; qu’il n’y

aura pas un changement de fond dans les procédés de gouvernement qui nous sont appliqués, l'instabilité des esprits sera la même et notre décadence nationale ne fera que s’accentuer.

Je ne me lasserai donc pas de le redire. Haïti, comme groupe ethnique, ne progressera que dans la mesure où nous l’aurons voulu. Aucun peuple étranger ne peut prendre à notre prospérité plus d’intérêt que nous-mêmes. Personne n’aura jamais l’idée de faire notre bonheur malgré nous. Si nous ne voulons pas nous détacher du mal qui nous perd, comment notre bien en sortirait-il ?

En dehors des dirigeants, chaque citoyen peut, pour son compte, continuer à améliorer l’avenir de la patrie, ne füût-ce qu’en lui préparant des enfants capables de lui mériter un sort meilleur.

Même quand le naufrage est imminent, que le navire fait eau de toutes parts, qu'aucun moyen de salut ne reste, il y a encore quelque chose à faire : poursuivre sa tâche jusqu’au dernier souffle.

Rappelez-vous, sur le Titanic, le télégraphiste qui, en multipliant ses signaux dans la nuit, jusqu’à la minute où il est interrompu par la mort, réussit à diriger vers le lieu du sinistre les vaisseaux de sauvetage ; mieux encore, les musiciens jouant, comme de coutume, pour raffermir l’âme de ceux qui vont mourir, ne s’arrêtant de jouer que quand ils se sont abîmés dans les flots !...

Des années et des années passeront ; mais aussi longtemps qu’un cœur vaillant battra dans une poitrine humaine, leur exemple y retentira et s’y renouvellera en fleurs d’héroïsme !

-Bien affectueusement à vous tous,

« La Patrie », No. 20, 30 octobre 1915

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