FONDATION DE L'UNION PATRIOTIQUE
Le 17 novembre 1920, réalisant une pensée chère à M. James Weldon Johnson, le dévoué Secrétaire Général de l’Association pour l’avancement des gens de couleur, dix-huit citoyens haïtiens, sur la convocation de M. Georges Sylvain, ancien Ministre Plénipotentiaire d'Haïti à Paris, se réunissaient à Port-au-Prince en son cabinet d’avocat et y décidaïent la fondation d’une Asso: ciation, ayant pour objet essentiel de travailler en concordance avec les défenseurs de la cause haïtienne aux Etats-Unis, à l’abolition de toutes les restrictions mises au plein exercice de la souveraineté et de l'Indépendance de l'Etat d'Haïti. Une Commission, formée de Messieurs F. L. Cauvin, Ed. de Lespinasse, Sténio Vincent, Pauléus Sannon, Ls. Ed. Pouget, Léon Nau, M. Morpeau, D. Bourand, C. Rosemond, Georges Sylvain, fut chargée de présenter au vote de la réunion un Acte où seraient précisées ses vues pratiques et les raisons de son action. Le 22 novembre, l’Acte était voté et l’Union Patriotique prenait naissance. Le groupe initial, composé de 28 membres, se constituait en Comité central d’action et de propagande et convenaït de se compléter ultérieurement jusqu’à concurrence de cinquante cinq membres.
Dans une troisième séance (29 Novembre), on adoptait, sous forme de Vœux, une série de mesures propres à réaliser les fins formulées dans l’Acte du 22 novembre. Le Comité s’adjoignait 18 nouveaux membres, élisait son Bureau et fixait au 5 Décembre la séance d’inauguration de l’Union Patriotique, où les dispositions prises par les promoteurs de l’Oeuvre seraient soumises à l'approbation du public convié à la solennité.
Le Bureau ayant nommé ses dignitaires, M. Georges Sylvain, Administrateur-Délégué, recevait de ses collègues le mandat de parler en leur nom.
Séance d’inauguration.
Cette séance publique eut lieu, à la date fixée, au Théâtre Parisiana. Annoncée par un simple avis aux journaux, elle attira une affluence d’un millier de personnes, — tout ce que la salle peut en contenir sans déborder. Toutes les classes de notre population, sans distinction de fortune, de personnes ou d'opinion, étaient là représentées. À dix heures du matin, l’Administrateur- Délégué ouvre la séance et prononce le discours suivant, fréquemment interrompu par des applaudissements et des marques d’approbation :
« Mesdames, Messieurs,
Parmi les défauts les plus universellement reconnus au peuple haïtien, — qui n’a pas que des défauts. (nous sommes, à nous en croire, de parfaits scélérats, mais c’est une façon de nous vanter) vient en première ligne l’inaptitude à se mettre d’accord. On dirait que dans l'effort commun de conquérir en luttant côte à côte la liberté et l’indépendance, nous avons épuisé notre
capacité d'union. Faut-il considérer comme incurable cette infirmité quasicongénitale ? Ceux qui sont sous vos yeux céans ne l’ont pas pensé. À l’exemple du philosophe antique, qui, pour prouver que le mouvement n’est pas une illusion, se mit à marcher, ils n’ont cru pouvoir mieux démontrer que l’entente est possible entre Haïtiens qu’en se groupant pour fonder l’Union Patriotique. Cette création est donc un argument en faveur de notre peuple et c’est aussi ua acte de foi !
En quelles circonstances s’est-elle produite ? Sous le coup de quelles nécessités ? Comment s’est-elle jusqu'ici réalisée, et qu’avons-nous le droit d’en attendre ? Autant de questions dont nous vous devons réponse. Ma tâche est d’y répondre.— Je serais heureux d’être clair, et m’efforcerai d’être bref.
Vous savez quelle a été il y a cinq ans la désastreuse aventure haïtienne. En paix avec toutes les nations, notre pays subissait intérieurement une crise politique, — comme en ont de tout temps subi tous les peuples en mal de croissance, comme en subissent encore périodiquement de très vieilles civilisations qui ont dépassé l’âge des folies de jeunesse. Une oligarchie politicienne avait fait du métier politique une exploitation tellement fructueuse que toute autre spéculation de fortune paraissait médiocre en comparaison. D’où l'instabilité du Pouvoir central et la fréquence des troubles civils.
Un jour, l’insurrection éclate à la capitale. Victorieuse, elle arrache à la Légation de France le Président de la République et le met en pièces. Comme si on n’eût attendu que ce signal, des troupes armées, appartenant au Corps de Marine des Etats-Unis, débarquent sur notre territoire et tout en protestant de leurs intentions amicales, désarment notre population, fusillent à bout portant les passants inoffensifs, y compris les femmes, les vieillards et les enfants ; s'emparent finalement de nos douanes.
Après quoi, l’Amiral qui préside à ce coup de main, déclare, au nom de son Gouvernement, prendre charge de l'Etat haïtien, dont les institutions seront conservées dans la mesure où elles ne gêneront pas les Occupants. En conséquence, à nos lois nationales gardiennes de nos libertés, était superposée la Loi Martiale, sophisme odieux servant à abriter, en temps de guerre, tous les excès de la soldatesque, tout l’arbitraire de la conquête militaire. Et par uns dérision suprême, on baptisait du nom d’Occupation pacifique ce brutal attentat au droit des nations comme si l’invasion sanglante d’un pays soumis au régime de la loi martiale, pouvait être pacifique !
C’est ainsi, Messieurs, qu’en l’an de grâce 1915, abordant la terre où reposent les restes de Rigaud, de Chavannes, de Christophe, de Lambert, de Cangé, des braves qui partirent de chez nous pour aïder les descendants des Puritains d'Angleterre, pèlerins de la liberté réfugiés sur ce continent, à garder leur nouvelle patrie, William Caperton, contre-amiral des Etats-Unis d’Amérique, jugea le moment venu de payer la dette de sa nation à ces compagnons héroïques de La Fayette, de d'Estaing, de Rochambeau, non moins dignes de reconnaissance et de respect que leurs chefs, et devançant le geste de Pershing, leur dit à tous : « Nous voici ! » ;
Vous connaissez le reste : pression continue sur les membres du Pouvoir Exécutif et sur le Corps Législatif pour faire accepter telle quelle une Convention qui met notre République sous la dépendance financière des Etats- Unis et tend à lui retirer la direction de la force publique. Privé de ses finances et de son armée, les deux principaux attributs de la souveraineté, que
valait l'Etat haïtien ? — Vote de la Convention avec quelques retouches de forme. Mise en pratique du régime : abolition manu militari du contrôle parlementaire ; protectorat d’une part, dictature de l’autre, — au total, gâchis complet !
Pris entre le Chef de l’Occupation et le Conseiller financier, le Président d'Haïti n’a plus qu’un fantôme d’autorité, si bien que, au cours d’une discussion sur une mesure qu’on veut lui imposer : le monopole de l’importation de l’or étranger au profit de la Banque Nationale de la République d'Haïti, il regimbe. Après cinq ans de concessions, sa résistance inattendue lui vaut de voir son traitement, ceux de ses Ministres, de ses Conseillers d'Etat, retenus, comme on en use envers des salariés subalternes, cassés aux gages pour désobéissance ! Il proteste devant la Nation haïtienne, qui s’indigne, devant le Gouvernement des Etats-Unis, qui reste impassible. Et alors se produit un mouvement d'opinion, pareil à un cataclysme historique.
Vers le mois d’avril ou mai de cette année, débarquait à Port-au-Prince un homme de notre race, Monsieur James Weldon Johnson, ancien Consul Général des Etats-Unis au Venezuela et au Nicaragua, délégué à Haïti par l'association nationale pour l’avancement des gens de couleur, afin de recueillir des données précises sur la situation du pays. C’était un grifle de nuance rougeaude, de taille moyenne, à la parole lente et mesurée, au regard intelligent et méditatif. L’allure était simple, l’ensemble sympathique. Tandis qu’il s’installait chez nous pour quelques semaines, un autre délégué de la même Association, un blanc, M. Seligman, chargé plus spécialement d’enquêter ici sur les faits et gestes des agents de l’Occupation militaire, allait compléter son information à Santo-Domingo. Son passage était resté ignoré de nous. Il en fut autrement de M. Johnson. Muni de lettres de recommandation pour quelques-uns de nos compatriotes, notamment nos collègues C. Rosemond, Abel Léger, Pauléus Sannon, Price Mars, il s’appliqua à entrer en relations avec un grand nombre de représentants de notre élite cultivée, sans acception de partis ou d’opinions, et put aïnsi se faire une documentation exacte sur la société haïtienne.
Quelques semaines après son départ, comme il nous l’avait annoncé, une campagne de presse s’amorçait aux Etats-Unis, sous les auspices de l’Associstion nationale pour l’avancement des gens de couleur. Qu'est-ce que cette Association ? Le plus important groupement des hommes de notre race au pays de John Brown et de Lincoln. Elle a pour objet leur éducation sous toutes les formes et a pour organe de publicité la Revue « The Crisis », que dirige un sang-mêlé d’origine haïtienne, petit neveu d’Elie Dubois. En portant le parti politique des gens de couleur à adopter comme un des articles de son programme électoral la fin du protectorat des Etats-Unis sur Haïti, l'Association
de Du Bois, de Seligman, de Johnson, rendit à notre cause un service signalé, dont nous ne saurions, Messieurs, exagérer l’importance. Quelle que soït lissue de leur tentative, les patriotes haïtiens en garderont précieusement le souvenir, et de génération en génération, se rediront qu’à une époque critique de notre existence nationale, nous avons dû à nos frères et amis des Etats-Unis la révélation au monde civilisé du traitement inique dont notre pays souffrait, sans espoir de se faire entendre. Rendons grâce à ces croisés du Droit. Ils ont bien mérité de la conscience humaine !
Pour que la voix des protestataires eût un retentissement profond et étendu, il fallait qu’elle fût recueillie par un journal qui fit autorité. Une des Revues les plus considérées des Etats-Unis, The Nation, comptant 60 ans d’existence, prit fait et cause pour Haïti. M. Seligman ouvrit le feu, Ses deux articles « La conquête d'Haïti » et la « conquête de Santo-Domingo », modérés dans Ja forme, solides dans le fond, firent sensation. Puis, éclatèrent coup sur coup dans le Crisis la relation de la mission Johnson et dans la Nation quatre vigoureux articles de James W. Johnson, réunis depuis en brochure, contenant une vue d’ensemble de la question haïtienne et du pays d'Haïti. Dès la première ds ces publications, un incident contribua à leur donner une répercussion considérable. On était en pleine campagne présidentielle : M. Roosevelt, sous- Secrétaire d’État de la Marine, candidat à la vice-présidence des Etats-Unis désigné par le parti démocrate, s’étant dans une réunion publique, vanté d’avoir rédigé et fait passer la dernière Constitution d'Haïti, — celle du pseudoplébiscite, — Le Crisis, et après lui toute la presse républicaine, protestèrent. Le Sénateur Harding, candidat républicain à la présidence, releva le propos et flétrit l’acte comme indigne d’un citoyen appartenant à un pays démocratique. Le Département d’Etat et le Département de la Marine entrèrent à leur tour dans la mêlée, sur la dénonciation de l’influence plus ou moins apparente, exercée par le groupe financier de la National City Bank dans la direction donnée aux affaires politiques et militaires d'Haïti et de Santo-Domingo. Et tandis qu’on polémiquait à qui mieux mieux, Harding lemportait dans l’urne sur Cox, son concurrent démocrate.
Au point où la presse des Etats-Unis avait conduit l’examen de la question haïtienne, il ne restait plus qu’à nous à en dire notre mot. Sous le régime de la loi martiale, on s’était ici habitué à taire sa pensée, mais un plus long silence eût fini par être interprété contre nous. Des suggestions précises nous étaient faites par nos correspondants. « Toute la question haïtienne est ouverte. Le peuple des Etats-Unis par les exposés de la Nation, connaît maintenant les faits. Le Congrès instituera une enquête sérieuse pour les mettre au jour, du commencement à la fin, de façon que la lumière soit complète et que justice soit faite. Il est nécessaire que les Haïtiens eux-mêmes achèvent le travail commencé... C’est un moment critique pour Haïti. Maintenant ou jamais les Haïtiens sont obligés à se mettre ensemble pour le bien de leur pays. Chaque citoyen d'Haïti doit être à cette heure un patriote. Les hommes d’intelligence et d'influence sont tenus de se grouper et de bâtir un programme de reconstruction pour l’avenir d'Haïti... Nous travaillons à organiser à New-York uns Société des amis de la liberté haïtienne. Elle pourra collaborer avec les patriotes
haïtiens, non seulement pour recouvrer pleinement leur indépendance et leur souveraineté nationales, mais pour les aider à prendre des dispositions sages et prudentes, en vue d’assurer l’avenir d'Haïti. > &
Sous l’empire de ces exhortations et de ces conseils, que j’ai tenu, Messieurs, à vous traduire en substance, un groupe de citoyens, réunis le 22 novembre chez celui qui est aujourd’hui devant vous leur porte-parole, adoptaient les termes de la Résolution, qui est comme l’acte de naïssance de FÜnion Patriotique.
Vous en entendrez tout à ne la lecture. I] dit clairement ce ‘que nous voulons : reformer l'unité de la nation pour obtenir que soient levées au plus tôt les restrictions diverses, qui, à la suite de l'intervention des Etats-Unis en 1915, ont été mises au plein exercice de notre souveraineté et de notre indépendance nationales.
L'Union Patriotique poursuivra ce dessein en liaison étroite avec les bons citoyens, répandus sur tout le territoire de la République et avec les groupements qui, à l'étranger, se sont émus de notre sort et continuent de défendre notre cause. Ces défenseurs sont en nombre imposant. En France, à la Guadeloupe, à Kingston, au Canada, dans la République dominicaine, ce n’est qu’un même cri de réprobation à l’égard de la sorte de sollicitude dont les agents de la grande nation amie ont accablé le peuple d'Haïti.
Mais c’est aux Etats-Unis que se livre la bataille la plus ardente, c’est là que nous devons concentrer notre principal effort, l'appel qui nous en venait était pressant, — il importait d'entrer vite en action. Aussi les promoteurs de notre Union, après avoir indiqué en quelques traits quelle serait son organisation et défini son objet, l’ont-ils constituée tout de go, en remettant à plus tard le détail de sa réglementation intérieure. :
Il y a eu, Messieurs, fort peu d’Haïtiens à ne souffrir d’aucune manière de la domination que depuis cinq ans les Etats-Unis nous imposent. Sur les résultats de cette expérience, presque tous sont maintenant d'accord. Même ceux qui en ont. le plus profité conviennent que c’est une faillite à peu près totale, voire une banqueroute. Mais pour remplacer ce qui existe, les avis diffèrent. Ayant à travailler en concordance avec les pionniers de. notre libération, mieux renseignés que nous sur notre situation chez eux, nous ne pouvions mieux faire que de leur donner pour collaborateurs immédiats les tenants de leur pensée intégrale, Ce qu’ils demandent, c’est qu’on nous restitue le plein exercice de notre condition d'Etat souverain. Nous ne saurions demander moins, sous peine d’être moins Haïtiens qu'eux. Cette parité de revendications a dicté nos premiers choix.
Toutes les nuances de l’opinion nationaliste sont représentées dans notre Comité d'initiative. Il n’en pouvait être autrement. C’est l’opinion qui se rapproche le plus de celle de nos amis d’outre-Atlantique. Tant s’en faut d’ailleurs que tous les militants du nationalisme haïtien aïent figuré ou ‘convocation initiale. À lhonneur de notre cause, ils sont vraiment trop !.. Mais je les supplie, je vous en supplie, ô mes amis, que je vois en foule dans cette
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salle, tout frémissants d’ardeur généreuse, ne nous tenez pas trop rigueur d’avoir paru vous -oublier ! Le temps seulement nous a manqué pour vous faire confdence de nos projets. Mais il n’importait guère : nous étions si sûrs de vous retrouver au point de jonction ! Votre part de dévouement ne vous a pas été ravie. Pour réaliser l’idée commune, nous avons besoin du concours de tous, n'étant que des ouvriers de bonne volonté dans l’œuvre de reconstruction nationale. Nos séancés n’ont rien de secret. À quelque sociétaire qu’il plaise d’y exercer son droit de conseil, ses collègues feront toujours bon accueil. Venez donc à nous en toute confiance ! Qu’est-ce qu’une Union patriotique qui n’appartiendrait pas à tous les patriotes ?
Le Comité central d’action et de propagande est limité à 55 membres. Le cadre intentionnellement n’en a pas été jusqu'ici rempli dans notre scrupule de garder aussi large que possible notre base de représentation, — qui ne peut être, du reste, étendu indéfiniment.— Nous ne demandons compte aux citoyens qui désirent militer dans nos rangs que de leur conception actuelle du devoir patriotique et de leur volonté d’y conformer leurs actes. Maïs la direction de notre Oeuvre exige des sociétaires qui en ont la charge, une plus complète communauté de sentiments. [ls n’entendent d’ailleurs en retirer aucun avantage personnel : à leur désintéressement tient la solidité de leur collaboration.
Après notre Âcte constitutif, vous allez, Messieurs, prendre connaissance des mesures pratiques que nous recommandons pour faciliter le retour de l'Etat haïtien aux conditions de son fonctionnement normal. Nous ne les avons pas inventées. Ce sont celles-là mêmes qui ont été présentées à notre examen par nos amis des Etats-Unis. La similitude de nos vues nous en rendait l'intelligence d’autant plus aisée qu’elles correspondent au vœu populaire.
Réussirons-nous, comme il nous est, en outre, suggéré, à couvrir les frais d’une Délégation, qui doit aller sans retard aux Etats-Unis aider à faire mieux connaître notre société haïtienne, nouer les relations nécessaires au succès de notre cause, préparer le terrain des négociations officielles. Les temps sont difficiles. Nous en gardons néanmoins le très ferme espoir.
Maintenant, Messieurs, l’œuvre est en marche. Le pays lui fait confiance. À quoi peut-elle désormais prétendre ?
Des journalistes sans illusions ont pris soin de nous mettre en garde contre des ambitions excessives, « les gens de couleur, nous insinue-t-on, n’ont pas là-bas le crédit politique que vous supposez. Leurs journaux n’ont aucun écho parmi la population blanche, ou si peu que cela ne compte guère ».. (comme s’ils étaient seuls à dénoncer les horreurs du régime dont nous sommes excédés, comme si notamment Monsieur Villard, le directeur de The Nation n'était pas un blanc authentique !) Quant aux promesses semées au cours de la campagne présidentielle, nous aurions tort, paraît-il, de les prendre à la lettre : «autant en emporte le vent de la bataille ».— Menteur comme un programme électoral, c’est, en effet, un commun adage. Mais n’y a-t-il, au fond, qu’un bluff dans le cas présent ? Sincèrement, Messieurs, je ne le crois pas ! D’habitude, quand dans nos polémiques de presse, on affecte de louanger le peuple des Etats-Unis, pour mieux accabler ceux que, sous son couvert, on
désire atteindre, le lecteur avec une moue d’impatience tourne la page, mais le fait d'aujourd'hui est autre. Nous assistons à ce spectacle impressionnant d’un grand peuple, soucieux de son honneur, de son renom national, s’ébranlant à l’appel irrésistible de la vérité. Quoi qu’on tente désormais, il ne s’arrêtera plus que quand sa conscience sera satisfaite. Quelle que soit l’époque de notre libération, soyez certains qu’on s’y achemine. La question haïtienne, n’en doutons pas, va être abordée dans un esprit de justice et de loyauté. Le Congrès y mettra son point d’orgueil. Le moment n’est pas loin, MM. où à moins de se manquer à lui-même, notre peuple, selon toutes les prévisions humaines, commencera à toucher le prix de sa longue patience. Que nos classes dirigeantes comprennent leur responsabilité ! A nous le devoir de mériter au pays cette solution heureuse par notre entente, notre modération de langage, notre esprit d'ordre et de conduite, en donnant au monde l’impression que nous sommes, par nos seuls moyens, capables de recouvrer les éléments de notre stabilité !
La première étape une fois franchie, pourquoi la seconde ne le serait-elle pas ? Pendant ces cinq années d’épreuves, nous avons vécu isolés les uns des autres. Est-il chimérique d’admettre que du rapprochement de tant de conceptions politiques différentes, de tant de caractères opposés réunis par la noblesse d’un commun idéal, un peu de tolérance réciproque va subsister. Sous le talon du gendarme étranger, nous avons sû maîtriser nos ambitions, contenir nos répugnances, faire taire nos rancunes. Ce que la contrainte nous a imposé, ne pourrons-nous pas l’obtenir de la soumission volontaire à la discipline qu’exigera de nous, après le départ des Occupants, le salut de la Patrie ?
La Patrie ! combien, Mesdames et Messieurs, parmi les Haïtiens des générations nouvelles, parmi les mères à qui incombe le soin de couver leurs âmes, croyaient encore à sa réalité ! Si d'aventure ils en parlaient, c'était avec un amer dédain, une ironie désabusée, comme de ces choses surannées, génératrices de duperie, un tantinet ridicules, qu’en riant l’on traite de « guitares ». Or, voici que de la pénombre où gisent les souvenirs d’enfance, les impressions des premières lectures, — un tas de cendres, que l’on croyait éteintes, — Elle surgit en pleine clarté, s’impose à nos méditations, nous trouble et nous émeut comme un être de chair et de sang ! Qu'est-ce donc qu’un fantôme, d'apparence immatérielle, qui a le pouvoir de nous agiter à ce point ?
L’égoïste dit (il disait déjà aux temps antiques) « Ma patrie est là où je me sens bien ! >» Maïs comment alors s'expliquer, Messieurs, le cas de toute cette masse de pauvres gens, qui, ayant perdu, dans l’atroce tourmente de la guerre européenne, les vestiges de leurs chaumières, incapables de reconnaître même la place de leur humble village, s’obstinent à patauger dans les ruines et les décombres, au lieu d’aller se rebâtir ailleurs un nid confortable, supportent la faim, le froid, les pires privations, plutôt que de s’arracher au spectre de leur foyer détruit ?
Entre tous les pays du monde, il en est un — un seul — où la tâche
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qu'ici-bas nous devons accomplir, bien ou mal, est d’avance marquée. Ce n’est
pas toujours la terre de nos rêves, c’est parfois la terre de notre souffrance, D] x e s-ù * Q
et c'est pourtant celle-là, qui, aux heures graves où sonne notre destin, nous
point au cœur, parce que c’est la terre de nos morts ! Personne de nous ne s’y trompe, car ce qui vit le plus en nous, c’est ce par quoi nous tenons aux morts |
Jeunes gens de mon pays, jeunes filles, jeunes hommes, dont l’avenir est notre poignant souci, comme je voudrais vous voir apporter à cette Oeuvre, qui n’est si chère à vos aînés que parce qu'avant tout elle est vôtre, l'enthousiasme généreux. de votre âge ! Dans le suprême effort que nous tentons, profitant d’un concours de circonstances favorables — qui peut-être ne se reproduira pas, —. c’est votre détresse qui nous aiguillonne, c’est votre terreur du sol natal qui. nous donnera la vertu d’aller jusqu’au bout de l’union nécessaire. Oh ! N'est-ce pas que vous nous aiderez à vous refaire ure patrie habitable ? Si, — ce qu'à Dieu ne plaise, — vous veniez à nous manquer, où seraient désormais nos raisons de vivre ?.… Vous comprenez dès lors l’angoisse avec laquelle j’ai accepté l'honneur de vous rallier à notre cause, la cause de la douloureuse Haïti ! Si j’allais me buter à la porte de vos cœurs ! Si j'allais tromper l'attente des vétérans de notre Barreau, orateurs à l’entraînante éloquence, dont j’usurpe en quelque sorte la place auprès de vous ! En me la cédant de bonne grâce, ils gardaïent dans les yeux comme une lueur d’inquiétude. La difficulté de s'entendre est grande, quand plusieurs générations nous séparent de ceux que passionnément on tiendrait tant à persuader !
Laissez-moi du moins m'aider d’un langage auquel la jeunesse ne résiste guère, celui qui marque le mieux le rythme des âmes, la poésie. Pour me punir de vous avoir infligé un Rapport, trop peu concis peut-être, je vais vous dire un court poème, inspiré de nos récents événements politiques. Un poète breton, Edmond Chennevièvre, chaud partisan de notre pays, m’en fournit le thème. Je suis heureux de l’associer à la solennelle inauguration de notre Union Patriotique.
| Ode à la délivrance
Haïti, lève-toi ! le Monstre qui t’entraine
Vers l’abime, la honte et le deuil, aura peur S’il voit se soulever la conscience humaine ! Fais frissonner le monde à tes cris de douleur !
Montre le mal hideux qui te ronge et te tue,
Pour que les Nations, plus tard plaignant ton sort, N’exhalent ce regret. « Pourquoi s’est-elle tue ? Quand le Droit violé ne dit rien, il a tort ! >»
Emprunte à l'ouragan, pour clamer ta détresse, Ses sifflements aigus et ses rauques abois, Qu’en un brusque sursaut l'Humanité se dresse, Frémissante, aux éclats déchirants de ta voix !
Voudra-t-elle laisser succomber sous le nombre Un peuple, esclave hier, sans aide libéré ?
N’entendra-t-elle pas, sur le vaisseau qui sombre ; Tonner des naufragés l'appel désespéré ?
Ah ! dût toute la terre être sourde à ta peine,
Enfle encore plus ta voix ; qu’elle monte en sanglots, Emouvant de sa plainte ardente, surhumaine,
Les aïeux, endormis dans la paix des tombeaux !
Dessalines, Pétion, 6 martyrs d’un autre âge, Seriez-vous morts en vain ?… Réveillez-vous. Titans ! Votre œuvre est en péril, on prend votre héritage,
Et vos fils perdent pied... Revenez : il est temps.
Venez, pour que partout rayonne votre flamme ! Pour que Dieu dise enfin : « Ils sont assez punis ! » Pour qu’autour du drapeau fraternisent les âmes Pour que l’on soit plus fort, en étant plus unis !
Ceux qui, d’un cœur troublé, vous combattaient naguère, Au cri de : « Liberté ! » applaudiront, le jour
Où l’immonde Esclavage, au masque humanitaire, S’abattra sous vos coups, terrassé sans retour.
Alors, le vieux Toussaint, sous sa couche glacée, Que dérobe aux regards la neige du Jura,
Sentira de nouveau flamboyer sa pensée,
Et son cœur, — qui semblait éteint, — tressaillira.
Haïti, d’un passé glorieux toujours fière, Connaïssant ton histoire, en ton destin j'ai foi, Malgré ton abandon, tes doutes, ta misère,
Je t'aime et te veux libre. Haïti, lève-tot !
Coupée par des acclamations enthousiastes, l’audition de cette poésie patriotique s’achève au milieu d’une émotion indescriptible. Toute la salle est debout, frappent des mains, pleurant, faisant au poète, à l’orateur, une ovation sans fin. Quand le calme se rétablit, M. Thoby, secrétaire-général, donne lecture de l’Acte constitutif, écouté dans un silence religieux. L’Administrateur- Délégué prie les assistants qui auraient quelque observation ou quelque demande d'explication à formuler de les produire. « Adopté ! >» lui répond la salle, qui vote par acclamations la Résolution qu’elle vient d’entendre. Il en est de même des Vœux qui y font suite.
Résolution
Considérant que l’expérience a démontré la nécessité de rétablir sur des bases normales les rapports politiques entre Haïti et les Etats-Unis d'Amérique,
Considérant que la coexistence de deux Pouvoirs, lun étranger, l’autre indigène, s’exerçant simultanément sur le même territoire, aboutit à l’anarchie ; qu'un tel régime, appliqué à la République d'Haïti, ne saurait se prolonger sans dommage grave pour le pays qui en est affecté, en dehors de son consentement ;
Considérant qu’il importe aux Haïtiens de profiter des sympathies et de seconder les bonnes volontés qui, à l’étranger, notamment aux Etats-Unis, se sont ébranlées en faveur de leur cause nationale.
Les Haïtiens soussignés, voulant affirmer leur foi dans l’avenir de leur patrie, leur dévouement à ses intérêts, et leur inébranlable attachement à son intégrité territoriale.
Font le serment solennel de travailler dans une étroite union, par tous les moyens pacifiques, à hâter le moment où le peuple haïtien recouvrera sans équivoque la direction de ses destinées, et reprendra, sous sa responsabilité, la faculté intégrale de gérer lui-même ses affaires en pleine Son en pleins indépendance :
Conviennent, d’un commun accord, que pour aider efficacement à la réalisation de leurs aspirations nationales :
l.— Une Association est constituée, sous le nom d'Union Patriotique, entre tous ceux qui dans toute l’étendue de la République adhèrent ou adhéreront aux vues et aux fins ci-dessus. Elle durera jusqu’à ce que son objet soit rempli.
2.— L'Association est représentée par un Comité centrad d’action et de propagande, composé de cinquante-cinq membres, siégeant à Port-au-Prince. Le Comité est lui-même représenté par un Bureau de 15 membres tirés de lui,
3.— L'Union Patriotique se réunira, en cas d'opportunité, à l’appel du Comité Central. Le Comité se réunit tous les mois, et à l’extraordinaire quand le bureau le juge nécessaire. Le Bureau siège en permanence.
4.— L'Association délègue ses pleins pouvoirs au Comité pour élaborer et mettre en œuvre les statuts qui doivent régler son fonctionnement. Le Bureau est spécialement chargé de relier l’action de l’Union Pairiotique à celle des divers comités locaux, aïnsi que des groupements qui, à l’étranger, ont saisi l'opinion de la question haïtienne et s’occupent de lui assurer une solution conforme à l’intérêt national. Il avise à tous moyens pratiques et prend toutes mesures propres à activer cette solution.