POUR LA PATRIE
D'une lettre de Me. Georges Sylvain à un ami de province, que nous avons reçu l'autorisation de reproduire, nous extrayons avec joie les nobles paroles qu’on va lire :
Rien ne doit être plus attristant pour un ami sincère de notre pays, qui de loin parcourt nos journaux, afin d'essayer de se rendre compte de l’état des esprits, que cette lecture de bonne foi. Impossible, quand on constate à quel genre d’aberration obéit notre société, de ne pas conclure à l’inconscience totale de l'élite dirigeante. Comment se douterait-on de la gravité de l’heure, comment croire qu'en ce moment aux Etats-Unis, une Commission sénatoriale, munie des pouvoirs les plus étendus, s’interroge pour savoir si notre patrie nous restera ou passera définitivement de nos mains à une domination étrangère, — à voir l'indifférence avec laquelle presque tous les journaux haïtiens se taisent sur cette question de vie ou de mort !
On se chamaille à propos de restitution de biens allemands, de constituante, de députés, de candidats à la présidence.
Où
Fo GEORGES SYLVAIN
Mais rien hélas ! n’atteste qu’on prête une attention sérieuse au sort de notre Haïti qui se débat à Washington.
Combien d’Haïtiens, même et je serais presque tenté de dire surtout dans la classe cultivée, se doutent que la partie qui se joue est d’un tel intérêt pour notre avenir que si nous manquons cette chance suprême de salut, nous resterons des années et des années sans pouvoir retrouver des circonstances aussi favorables ! Tandis que le Corps des Marines jouit dans son pays de l’admiration universelle, nous avons osé dire publiquement d’eux : « Leur conduite envers les populations haïtiennes est un opprobe à la civilisation ».
L’émotion a été grande à l’énoncé des faits sur lesquels nos Délégués établissaient cette opinion raisonnée, si grande que le Sénat des Etats-Unis finit par s'emparer de la question et se résolut à envoyer chez nous une commission, chargée d’enquêter sur les crimes et les abus dont nous nous plaignions. Au cas où ces charges seraient reconnues fondées, on s’occupera de réparer envers nous le tort causé. Dans le cas où, au contraire, nous ne pourrions pas, ou ne saurions pas justifier, aux yeux des Enquêteurs, de la réalité et de la sincérité de nos griefs, nous serons publiquement convaincus d’imposture, et la domination des Etats-Unis retombera sur nous de tout son poids, avec d'autant plus de rigueur que nous nous serons avérés plus audacieux dans notre tentative de discrédit imméritée. C’est tout un peuple outragé dans son honneur et dans sa liberté, qui en appelle à la conscience d’un autre peuple et lui dit : « Venez, jugez de l’usage qu’on a fait de votre nom et de votre puissance, Quand vous vous serez rendu compte de la vérité, nous ne doutons pas que vous ne nous rendiez justice !
Le cas est d’une tragique grandeur ; et il faut remonter peut-être jusqu’aux temps de la République romaine pour voir se dérouler pareil procès.
En aurons-nous jusqu’au bout l’insouciance, et persisterons-nous à nous conduire comme si l’affaire ne nous concernait pas ? On a peine, malgré tout, à le croire.
(« Le Courrier Haïtien », édition du samedi 17 septembre 1921) # * Li
New-York, 26 Septembre 1921
Mon cher Maître Sylvain, ,
Je recois aujourd’hui votre lettre du 17 Septembre et le document qu’elle contient et je note avec grand intérêt leur contenu. J’ai communiqué par téléphone la substance de votre lettre et du document au Dr. Gruening. Il me dit qu’il a reçu la valeur expédiée.
Je ne veux pas insister pour que la somme entière de G. 5.000.— me soit payée avant mon départ pour Haïti parce que ce ne serait guère raisonnable dans les circonstances actuelles. Je dois dire toutefois que je ne pourrai Pas m’absenter de mes affaires et de ce pays pour si longtemps à moins qu’une somme adéquate pour couvrir mes dépenses et une certaine portion de mes honoraires soit payée d’avance.
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J’ai recu avec beaucoup d'intérêt la lettre adressée au Sénateur Mac Cormick, Président de la Commission, dans laquelle vous indiquez d’urgence la nécessité que quelques assurances soient faites pour protéger les témoins. Comme j’ai dit dans une lettre à M. Vincent aujourd’hui, je présenterai ce mémoire à la Commission à sa prochaine séance, le 4 Octobre et ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour porter la Commission à prendre les mesures nécessaires. Je ne peux naturellement pas dire maintenant ce que le Comité fera, mais je suis au moins confiant. En général j'espère beaucoup que nous aurons une très bonne position devant la Commission à Washington. J'ai consacré la plus grande partie de mon temps à étudier toute laffaire pendant le mois passé et j'ai bien à l'esprit l’aperçu des principaux faits et acteurs du drame. J’ai quelques bons témoins qui vont comparaître à Washington et j'ai demandé à la Commission de citer un certain nombre d’officiers de marine et du Corps de Marines et de fonctionnaires du Gouvernement de Wilson. Les citations n’ont pas encore été envoyées, mais le Sénateur Mac Cormick m'’écrit que tout cela sera arrangé pour la réunion du 4 Octobre Je la Commission.
Je vous tiendrai au courant de tous les développements et verrai que des coupures de journaux rapportant les interrogatoires vous soient expédiées. M. Villard est à présent en vacances, mais le Dr. Gruening et ses associés travaillent très rigoureusement sur tous les aspects de l'affaire. Ils sentent que le travail est naturellement contrarié par manque de fonds, mais avec leurs fonds limités, ils font tout ce qui est possible, je vous l’assure.
J'espère avec plaisir vous rencontrer prochainement, vous et vos associés à Port-au-Prince.
Sincèrement vôtre, Ernest Angell.
(« Le Courrier Haïtien ». édition samedi 8 octobre 1921)
* LS
Monsieur Oswald Garrison Villard Editeur de The Nation 20, Vasey St. (New-York).
Cher Monsieur Villard,
Notre collège Vincent n’a pas manqué, à son arrivée, de me transmettre votre courtoise lettre du 11 Août. Nous nous félicitons de l’heureuse inspiration qu’il a eue de vous confier le soin de défendre en son absence devant la Commission d’Enquête sénatoriale les intérêts de la nation haïtienne et vous remer- . cions bien cordialement de la bonne grâce avec laquelle vous nous avez fait Jhonneur d’accepter cette mission de pur dévouement. Cela augmente d’ua nouveau chaînon les services dont le pays vous est déjà redevable : mais l'Union Patriotique, sans pouvoir égaler jamais sa reconnaissance à vos bienfaits, se dit qu'elle ne saurait mieux vous la témoigner qu’en travaillant de toutes ses forces au succès de vos généreux efforts. Et elle ne s’endort pas
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sur sa tâche, je vous prie de le croire ! Ce qui la gêne dans son action locale, c’est — il faut bien vous l’avouer, pour que vous ne nous suspectiez de mollesse ou d’incompréhension — l’opposition coalisée des gouvernants haïtiens et des agents de l’occupation militaire des Etats-Unis. Dans un pays si longtemps plié à la servilité par un despotisme sans frein, c’est merveille qu’un mouvement d'opinion puisse se développer sous les assauts répétés, les attaques ouvertes c1 sournoises des détenteurs de l’autorité publique, dispensateurs des places et des faveurs. Toute une partie de la société haïtienne, celle pour qui rien n’équivaut au maintien de sa dignité, a été systématiquement appauvrie ou ruinée par le régime que nous subissons depuis 6 ans ; l’autre qui vit de ce régime et a besoin de sa perpétuité, car c’est sa seule chance de garder le pouvoir, fait obstacle à tout ce qui peut favoriser notre libération.
Vous vous expliquez ainsi notre lenteur à acquitter notre dette envers The Nation et à vous fournir les fonds nécessaires aux dépenses de la sociéts pour l’indépendance d'Haïti et de la République Dominicaine. Faites-nous encore crédit d’un peu de patience, cher Monsieur Villard, et nous avons le très ferme espoir que toute satisfaction vous sera donnée.
Veuillez, je vous prie, transmettre nos compliments d’enthousiaste bienvenue à la société pour l’Indépendance d'Haïti et de la République Dominicaine et partager avec tous vos vaillants collaborateurs, en particulier M. le Dr. Gruening, l’assurance de nos sentiments d’infinie reconnaissance et de
profonde sympathie.
G. Sylvain.
Monsieur Oswald Garrison Villard Editeur de The Nation “ 20, Vesey: Street (New-York)
Cher Monsieur Villard,
J’ai l'honneur de vous confirmer ma lettre du 24 courant, répondant à la vôtre du 11 Août, transmise par mon collègue Vincent, Nos souscriptions sont ouvertes et nous espérons avant longtemps vous envoyer les premiers fonds que nous toucherons. Plusieurs des victimes de l’occupation militaire m'ont affirmé que si par notre intermédiaire ils avaient la faveur d’obtenir de capitalistes bienveillants des avances remboursables sur les indemnités qu'ils s’attendent à recueillir de la Justice des Etats-Unis en réparation du préjudice causé, ils se feraient un vrai plaisir de verser ces valeurs, sans même y toucher, à la Société pour l’Indépendance d'Haïti et de la Rép. Dominicaine, afin de lui permettre de couvrir ses frais. Les remboursements se feraient au taux de 2 pour 1. Je ne trouve pas que leur proposition soit formulée sous une forme qui la rende commercialement acceptable, mais ils m’en voudraient de ne pas vous la transmettre comme marque de leur bonne volonté, ayant été dépouillés de tout ce qu’ils possédaient.
Nous nous sommes proposés de faire un travail préparatoire de classement et d’abréviation des réclamations les plus intéressantes, afin de faciliter
par là la besogne de la commission d’enquête. Mais nos difficultés sont considérablement augmentées du fait que la loi martiale nous prive du concours des personnes qui ont droit à se plaindre des agents militaires des Etats-Unis. Aucune d’elles ne se soucie d’encourir les menaces et les ennuis dont les déposants avaient été en certaines régions abreuvés pour avoir comparu ou tenté de comparaître devant la commission Mayo. Il y a là un danger pour le succès de l’enquête et nous ne nous expliquons pas que les honorables enquêteurs ne l’aient pas compris, ou l’ayant compris, n’aient pas obtenu du Gouvernement des Etats-Unis qu’il y fût mis bon ordre.
Parmi les anciens officiers généraux qui ont essayé de réagir contre des abus du régime de l’occupation et pourraient par conséquent en témoigner devant la commission, on cite : le général Catlin, le colonel Wise, le lieutenantcolonel Littleton Little. |
Veuillez agréer, cher Monsieur Villard, la nouvelle assurance de mes sentiments reconnaissants et dévoués.
New-York, Septembre 1921 À Mr Georges Sylvain
Administrateur-délégué du Comité Central de l’Union Patriotique.
Cher Monsieur,
Je me donne le plaisir et le devoir de répondre à votre lettre à Mr.. Villard, reçue au moment de son départ en vacances bien méritées. Et c’est justement à propos du sujet de cette lettre autant que de la lettre elle-même, .que nous ici voulons vous faire part de nos pensées. Vous me pardonnerez, je suis sûr, les erreurs de style, c’est toujours un plaisir de vous écrire dans votre langue, même imparfaitement, et surtout sur une de ces machines américaines sans accents et cédilles. Z
Parlons d’abord tout franchement sur la question des fonds.
J’apprécie entièrement les difficultés énormes, sous lesquelles souffrent les Haïtiens. Je sais que vos biens sont détruits, votre commerce saccagé, que l'intérêt de la dette intérieure n’a pas été payée, que vous êtes, en somme, financièrement anéantis. Je comprends tout cela, et soyez en sûr, avec une sympathie et une indignation profonde mais c’est justement à la contemplation de la misère haïtienne qu’il nous faut puiser l'inspiration pour des efforts, non pas redoublés, mais multipliés cent fois. C’est le moment suprême ? ! Nons sommes à « Quatre Brasses » ou « La Terre Champenoise » ?
Ÿ aura:t-il pour Haïti la défaite désastreuse et finale de Waterloo, ou la victoire intégrale ? La réponse est à vous Haïtiens.
Pour. réussir, il faut absolument des fonds. Nous calculons que les dépenses totales de l’enquête monteront peut-être à vingt mille dollars. À cette somme il. faut que Haïti contribue pour moitié. Pourquoi cette valeur ? I y a le salaire de l'avocat, Mr. Angell, qui lâche toutes autres chosés et se dévouera entièrement, pendant trois mois, jusqu'au premier décembre, plus longtemps si c’est nécessaire. (Espérons que cela ne le sera pas). Il est en train maintenant d'interroger, de trouver enfin, d’assembler tous les témoins qui nous peuvent être utiles. C’est une tâche énorme, parce que parmi les Marines qui ont quitté Haïti et peut-être le service militaire, il y a trois, quatre, cinq ans, ou plus, se trouvent, dispersés aux quatre coins du pays, justement les témoins les plus précieux. Or, pour dix personnes interrogées, il y en a peut-être une qui en vaut la peine. Encore pour une cause tellement longue et compliquée faut-il que l’avocat rassemble tout ce qui peut lui servir dix fois plus qu’il ne s’en servira peut-être au procès, mais principalement pour éviter toutes sortes de chaussé-trapes pour présenter « un front effectif à l’inattendu ».
Pendant la durée du procès, et il recommence dans deux semaines à Washington, — le service d’au moins un assistant à M. Angell seraït prudent, sinon nécessaire. Rappelez-vous que nous comptons interroger Me. Daniels, F. Lan:-
0 À Cal SJ = 9 sing, Denby, peut-être Woodrow Wilson. La tâche n’est pas une bagatelle, ni la besogne d’un amateur.
Puis il y a l’organisation, chose d'importance inestimable et basée sur lPopinion publique, déjà créée par les articles de «The Nation », et autres publications et surtout par le Mémoire des délégués ;de l’Union Patriotique. Mais cette opinion aura de la valeur surtout si elle est cristalisée de façon que la Commission du Congrès sente sa force. Et tout cela ne se fait pas sans fonds. Il y a encore la publicité qu’il faut faire au temps des prochaines séances à Washington et continuellement après cela, jusqu’à la fin de l’enquête. On devrait la commencer aujourd’hui même, Enfin, ce n’est pas nécessaire d’en dire plus long, mais vous pouvez être assuré que pas un sou ne sera dépensé, sauf l’approbation entière de notre Comité.
Nous avons à présent un peu moins de mille dollars, dont M. Villard a contribué pour une centaine, les Dominicains, cinq cents, le reste en petites contributions de notre liste croissante des membres. Nous avons actuellement deux cents et le nombre monte de jour en jour. Nous espérons pouvoir compter à part égale autant sur les Dominicains que sur les Haïtiens, mais la Commission du Congrès veut se borner, au moins au commencement, à l'affaire haïtienne. Néanmoins, les Dominicains nous ont promis deux mille dollars de plus. Si l’enquête se déroule également à Santo-Domingo, ils donneront davantage.
Enfin, je vous adjure avec toute la force possible de ne pas manquer à votre causée. Nous ne vous manquerons pas, si vous Haïtiens, faites de votre côté ce qui vous revient. C’est de vous que dépend maintenant l’avenir. Et je n'hésite pas à appuyer là-dessus, je trahirais mon devoir en vous parlant moins franchement. Le temps presse. Faites vite. Câblez-nous.
Soyez assuré que tous nous compatissons à vos difficultés, mais votre Calvaire touche à sa fin. Que chaque citoyen d'Haïti comprenne la nécessité d’aller jusqu’au bout !..…
Permettez-moi, Cher Monsieur, de conclure cette lettre avec l’expression de mon espoir convaincu d’une lueur dans la nuit haïtienne, et de vous remettre pour mes amis (Messieurs les délégués), et pour vous même l’assurance de mon profond dévouement et de ma vive sympatbie.
(s) Ernest Gruening.
Haiti-Santo Domingo Independence Society 20, Vesey Street, N. Y. Port-au-Prince, 29 Août 1921
À Monsieur James W. Johnson Cher Monsieur Johnson,
Merci de votre bonne lettre du 11 Août remise par mon collègue Vincent. Nos amis en ont été bien réconfortés. Connaissant votre pondération habituelle de caractère et votre modération de langage, ils n’ont été que plus frappés des encouragements que vous donnez à notre action. Jusqu'ici le Président d'Haïti ne s’est pas encore décidé à prendre nettement position en faveur de la commission d'enquête. L'initiative du Sénat des Etats-Unis a dérangé ses combinaisons personnelles : il a peine à s’y résigner et à rallier le grand courant national. Ce que nous désirons uniquement de lui. c’est 1°) de renseigner par ses agents administratifs les populations sur le travail des enquêteurs, sur l'intérêt qu’elles ont à faciliter la manifestation de la vérité, et sur la sécurité qui ne cessera de garantir leurs plaintes et leurs dépositions ; 2°) de ne plus éloigner de nos listes de souscription des fonctionnaires par ses attaques contre nous’; 3°) de mettre à notre disposition, pour notre travail préparatoire, ses dossiers de plaintes et réclamations en attendant qu’il les communique à la commission. À propos de la loi martiale nous ne pouvons nous dissimuler que son maintien, sans que jusqu'ici aucune autorité, ni haïîtienne, ni américaine, ait fait aucune déclaration publique impliquant que ses restrictions ne s’appliquent pas à l’enquête, empêche les dispositions prises pour simplifier le travail des enquêteurs d’avoir leur plein effet. Tant qu’il en sera ainsi, les plaignants, se rappelant les menaces et les ennuis que leur avait valus leur attitude courageuse en face de la Commission Mayo, resteront inertes. Il y a là un danger pour le succès de l’enquête, et je ne m'explique pas que les honorables enquêteurs ne l’aient pas jusqu'ici compris ou l’ayant compris n’aient pas obtenu du Gouvernement des Etats-Unis qu’il y fût mis bon ordre.
Nos souscriptions ouvertes en vue des frais de la Société pour l’indépendance d'Haïti et de Santo-Domingo se heurtent à des obstacles de nature diverse. Plusieurs des victimes de l’occupation militaire, s’ils pouvaient obtenir
de capitalistes bienveiïllants des avances remboursables sur les indemnités qu’ils s’attendent à recueillir, se feraient un vrai plaisir de les verser à la société pour l’indépendance d'Haïti, afin de lui permettre de couvrir ses frais. Nous suivons avec intérêt les progrès lents maïs sûrs de l’Association pour l’avancement des gens de couleur et faisons les meilleurs vœux pour le triomphe de toutes ses revendications.
Agréez, Cher Mr. Johnson, pour vous et tous les vôtres, nos très cordiales
civilités.
Monsieur le Dr. Gruening
Rédacteur en Chef de The Nation 20 Vesey St. New-York.
Cher Monsieur Gruening,
J'ai eu l'honneur d'écrire les 24 et 29 Août à Mr. Villard, et désirant vous tenir tous deux au courant le plus souvent possible de nos nouvelles, à charge de réciprocité, je profite du courrier d'aujourd'hui pour vous envoyer un mot de sympathie.
Nous nous occupons de réunir par souscription publique des fonds tant pour couvrir notre dette envers The Nation que pour aider aux frais de l’enquête et en particulier de la Société pour l’indépendance d'Haïti et de la République Dominicaine.
Ne vous étonnez pas si c’est lent à venir. Non seulement nous sommes en pleine crise économique et financière — les mœurs de nos populations le veulent ainsi — mais les communications chez nous ne sont pas rapides d’un bout à l’autre du pays. Ajoutez que le public a fait un accueil enthousiaste au Délégué S. Vincent pour sa bonne arrivée, On apprécie en général à sa valeur le compagnon énergique et intelligent qui nous a valu la décision du Sénat. Mais jusqu'ici le Gouvernement se montre réfractaire à l’élan de la population. Il s’est tellement compromis à la suite ou dans la compagnie de l’occupation militaire ! Nous ferons tout ce qui sera en notre pouvoir pour faciliter le travail de la Commission d’Enquête et rassemblons avec diligence ce que nous trouvons de documents. Maïs notre besogne serait considérablement facilitée si les autorités compétentes se décidaient ou à retirer la loi martiale ou à donner par une déclaration publique l'assurance officielle aux plaignants qu’ils ne seront pas inquiétés en venant déposer devant la Commission d’Enquête ou après avoir déposé.
Veuillez agréer, Cher Monsieur Gruening, l’assurance de més sentiments sympathiques et dévoués.
DISCOURS DE M. GEORGES SYLVAIN administrateur délégué de l’Union Patriotique, à la séance publique du 16 octobre 1921.
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,
Aux temps de la République romaine, quand quelque décret solennel du Sénat avait proclamé la Patrie en danger, il n’était pas rare qu’un Père conscrit malade se fît porter au siège des délibérations de son auguste Assemblée de peur que sa voix ne manquât au salut de la République, Ne craignons pas: d’être écrasés sous la majesté de tels souvenirs. Que la patrie soit grande ou petite, l'honneur est le même de souffrir pour elle, et si dans son service il est plus d'épreuves que de profits, cela ne change pas le cœur de ceux qui aiment leur Patrie, — petite ou grande.
J'ai bien cru que les forces me manqueraient, après huit jours d’une fièvre opiniâtre, pour accomplir envers vous mon devoir habituel de guider, — plus particulièrement aux heures troublées, — à la seule lueur de la vérité, votre marche en avant. Mais Dieu a secondé ma bonne volonté. Me voici devant vous un peu plus faible de la voix, toujours calme et résolu.
Vous aurez peut-être plus de mal à m’entendre, Mais vous prêterez bien l'oreille et vous y réussirez. Je ne vous dirai d’ailleurs que l'essentiel, Vincent fera le reste. Quoi qu’il arrive, MM. ce serait, à mon sens, trahir les intérêts moraux dont nous avons la garde, si je n’ouvrais la séance d’aujourd’hui par des félicitations à l’adresse de notre collègue et ami, Etienne Mathon, — un rescapé qui nous revient de loin, — pour son élargissement tant désiré, et si du même coup, je n’adressais, en votre nom et au mien, un hommage de respect à trois autres membres de notre Union, trois bons Haïtiens : Louis Lanoue, Joseph Jolibois, Eugène Vieux, victimes de leur fidélité à ces causes tenues pour sacrées dans tous les pays : la liberté de penser et d’écrire, la libération du sol natal !
Sommes-nous coupables de vouloir que la Terre de nos Aïeux nous reste et que nous y vivions comme eux libres et indépendants ? Il semble que, dans la vague d’hostilité officielle qui se déchaîne contre une certaine catégorie de citoyens, ceux qui ont adopté pour bannière le drapeau national, ce soit le sentiment nationaliste lui-même qu’on suspecte et qu’on aurait tendance à vouloir extirper.
Ce désir n’a point paru illégitime à la commission sénatoriale, puisqu'elle l’a retenu pour en faire un des chefs de son enquête. Le 5 de ce mois, un Américain honorable, natif des Etats-Unis, un ecclésiastique, protestant, ayant longtemps résidé chez nous, M. Evans, exposait à la Commission, à Washington, les faits illicites dont il avait été témoin, lors du plébiscite, générateur illégal et insolite de la constitution de 1918. Nous sommes, de par la décision des honorables Enquêteurs, autorisés à réunir, sur ce point, comme sur les autres objets de l’enquête, les éléments de la justification du Peuple haïtien.
Donc par quelque côté qu’on examine le programme d’action de l’Union Patriotique, il apparaît irréprochable dans ses fins pratiques comme dans son fondement doctrinal.
Et alors, pourquoi ces faux bruits répandus obstinément sur notre compte ? Pourquoi ces attaques continuelles ? Respectueux des lois, des arrêtés, des décrets, des règlements, des ordres de police, l’Union Patriotique prend toutes les précautions possibles pour ne pas se heurter aux autorités établies. Comment s'explique donc ce manque de courtoisie officielle, à peine dissimulé de la part des agents de la Force Publique ? D’où vient qu’un journal, se disant bien informé, a pu écrire que trois membres et non des moindres, de l’Inspection des Ecoles et du Corps Enseignant à Jérémie, ont été mis par le Gouvernement haïtien en demeure d’opter entre leur qualité de membres de l’Union Patriotique et celle de fonctionnaires de l'Etat, — comme s’il y avait désormais incompatibilité entre les deux ordres d’activités, ou comme si les membres de notre association privée étaient par une disposition nouvelle, inconnue dans les annales des nations civilisées, tenus par le Pouvoir Exécutif de leur propre pays en raison simplement de leur titre honorable, hors la loi d’aptitude aux fonctions publiques ou autrement dit, diminués en dehors de toutes les formes légales, de la capacité civique que toutes nos lois leur reconnaissent ? D’où vient qu’un de nos plus distingués collaborateurs, publiciste d’une hauteur de pensée, d’une modération d’opinion notoire, notre collègue Price-Mars, ait été, nous dit-on, révoqué de ses fonctions de professeur de cours supérieures au Lycée de Port-au-Prince, uniquement parce qu’il fait partie du Bureau de l’Union Patriotique, ce qui n’est pas une nouveauté, puisqu'il siège avec nous depuis la fondation de notre œuvre ?
Notez, Mesdames et Messieurs, que je n’en suis pas à remettre en lumière les principes juridiques, voire les raisons de simple bon sens dont ces mesures de violence sont la flagrante négation. Ce qui maintenant surtout nous préoccupe, c’est l’état d’esprit dont elles témoignent. À quel abîme nous pousse-t-on ? Où veut-on nous mener ? Il n’est pas malaisé de l’apercevoir. À dresser une partie de la nation contre l’autre ; à augmenter les semences de division et de haine entre les citoyens. Toute l’existence de notre Union, tout ce qui lui constitue une raison d’être, proteste contre de telles tendances, contre la recherche de pareils résultats !
Oui, je sais bien que, dès l’origine, faute d’une critique fondée à nous adresser, on nous jetait à la tête la même rengaine : « Vous n'êtes qu’un Parti Politique ! > Voilà près d’un an que nous existons, que nous agissons au grand jour ! Rien, rien absolument n’est venu jusqu'ici justifier cette gratuite insinuation. Les événements en se déroulant ne font, au contraire, que nous fortifier dans notre attitude initiale, que faire saillir la justesse de nos déclarations réitérées.
Comprenez-vous, Messieurs, un parti politique haïtien, qui, quand il est question de luttes électorales prochaines, ne s’émeut pas, ne s’agite pas, n’a ni candidats, ni chefs de bouquement, n’organise pas de coumbites, n’est d’au-
cune combinaison, — mais se contente de dire à tout le monde : « Voyez plus haut et plus loin ! » L'intérêt du pays est ailleurs !
Avouez que cela vous change de toutes les idées, de toutes les habitudes locales en pareille matière, et n’avons-nous pas raison, pour éviter une confusion fâcheuse d’exiger, si l’on tient quand même à nous appliquer le terme usuel, que la signification en soit nettement modifiée.
Mais c’est trop commode, quand on tient à noyer son chien, de le donner pour enragé. L'Union Patriotique, malgré le démenti des faits, sera en dépit d'elle-même, dénoncée avec acharnement comme un parti politique, — parce qu’ainsi en ont décidé les « hommes forts», qui, pour la combattre, ont besoin d’en faire de toutes pièces cette forme caricaturale d’épouvantail à moineaux |!
Insurgés contre la politique du Gouvernement ? Nous ! Encore faudrait-il qu’il en eût une, ou qu’on püt en démêler une au milieu de la série d’actes déconcertants, qui parfois se suivent en s’opposant, parfois même chevauchant l’un sur l’autre en ayant l’air de se faire la nique !.…
La vérité, MM. est qu’en groupant sur le champ exclusif des revendications patriotiques tous ceux qui, depuis six ans, ont faim et soif de justice : en les enrôlant dans une action méthodique, pour des fins capitales, plus aisément réalisables que les desiderata de lIrlande dont le monde attend cependant le triomphe inévitable ; en préconisant résolument l’emploi des moyens pacifiques ; en recommandant sans se lasser aux populations haïtiennes de faire confiance à l’esprit de justice et à la bonne foi du peuple et du Congrès des Etats-Unis ; en les réveillant à la conscience de leurs devoirs civiques ; en les stimulant à l'effort personnel, indispensable à leur rédemption, Union Patriotique, autorité morale, universellement acceptée, sauf d’un petit clan d'hommes politiques cramponnés au pouvoir, parce qu’on la sait exempte d’arrière-pensées égoïstes, concourt supérieurement à garantir la paix publique ! Toutes les autorités officielles, indigènes et étrangères, payées pour assurer la tranquillité des familles, reçoivent ainsi d’elle une aide efficace et désintéressée. Aveugles, si elles ne le voient pas, ingrates, si elles le méconnaissent !
Le Gouvernement d'Haïti, j'entends les membres du Pouvoir Exécutif, Président et Secrétaires d’Etat, nous doit davantage, ayant été plus comblé que les autres. Partis pour accomplir aux Etats-Unis une tâche qui n’était que le corollaire logique des plaintes et des dénonciations lancées aux quatre vents de la Renommée par le Chef de l'Etat haïtien contre le régime issu de l'intervention des Etats-Unis, les missionnaires de l’Union Patriotique, ont, pour le compte du peuple haïtien et par conséquent de son gouvernement, suppléé à l’inaction des agents officiels. Qu'ils aient réussi à émouvoir l’opinion et à porter le Sénat des Etats-Unis à s’occuper de la question haïtienne, quel peut être logiquement le premier bénéficiaire de leur entreprise, sinon celui qui le premier a jeté le cri d’alarme, qui le premier a appelé à laide la conscience universelle !
Or, maintenant que l’enquête demandée aussi par lui est ouverte à Wash-
ington, et va bientôt se poursuivre ici, quelle est son attitude en face de son
œuvre ?
Inexplicable, si l’on n’en juge que d’après les données ordinaires de la droite raison, les seules accessibles au public, dont nous sommes. Aux suggestions qui lui auraient été faites, nous dit-on, par des personnes revêtues de sa confiance, de manifester son intérêt à l'enquête, en y disposant favorablement les populations par des instructions à ses agents administratifs, en ne se montrant pas hostile à la souscription nationale, il n’aurait répondu qu'en partant en guerre contre sa bienfaitrice, l’Union Patriotique ! Je dis : sa bienfaitrice ! Car jamais, MM. nos délégués, au cours de leur mission aux Etats-Unis, ni avant ni depuis, ni dans leur mémoire, ni dans leurs communications aux journaux, n’ont avancé la moindre critique ou le moindre blâme contre le Président d'Haïti ou contre le Gouvernement haïtien !
En dehors de notre groupement, chacun des nôtres a sa pleine liberté d’action individuelle. Parlant en son nom personnel, il est possible que lun ou l’autre: d’entre nous ait lancé à l’adresse des gouvernants quelque propos jugé par eux désobligeant. Quel homme politique est à l’abri des disgrâces de ce genre ? Maïs je défie personne de trouver dans les résolutions ou les actes de notre comité central ou de n’importe lequel de nos comités, — seuls faits qu’on puisse valablement nous opposer, — rien qui implique autre chose qu’une réserve scrupuleuse à l’égard de la conduite du Pouvoir dirigeant !
Et ce parti pris de ménagements, inspiré de l’intérêt supérieur du pays, n'a pas été sans mérite en présence des manifestations non équivoques d’une mauvaise humeur, parfois agressive, dont nous n’avons pas pu feindre d’ignorer certains traits plus caractérisés.
Malgré tout, nous comptons, MM. que les gouvernants haïtiens, dont la tactique semblerait consister à nous isoler de la commission d’enquête, (comme s’il ne serait pas plus avantageux, au contraire, d’utiliser en faveur de la cause commune la position officielle qui nous est faite auprès d’elle), ne continueront pas jusqu’au dernier moment à bouder leur intérêt le plus manifeste, et qu’à l’arrivée de la commission, ils lui prêteront le concours qui leur revient. Ce jour-là notre Union qui sur son terrain propre, le terrain purement patriotique, ne connaît pas d’ennemi, ne sera pas la moins prompte à se réjouir, car qu'on l’admette ou qu’on le nie, son aspiration profonde, c’est l'unité nationale, unité des âmes, unité d’action ! La commission d’enquête existe-t-elle ? chuchotaient encore quelques malins, le mois dernier. Depuis que le 4 Octobre elle a repris ses audiences, l’air est transposé : la commission viendra:t-elle ? Au risque de lasser votre patience, je n’hésite pas à vous lire ce qu'à la date du 6 Octobre m’écrivaient M. le Dr. Gruening, rédacteur en chef de The Nation et M. Ernest Angell, avocat-conseil de l’Union Patriotique auprès de la commission sénatoriale, tous deux membres de la société pour l'indépendance d'Haïti et de la République Dominicaine.
Dr. Gruening :
J e d W hi D LE] . ” La e « Li « Je reviens de Washington, où J'ai passé deux jours assistant à la reprise
de l’enquête. Dans les deux jours, on a écouté deux témoins qui ont parlé longuement, M. Farnham et M. Evans ; M. Farnham, chose curieuse, a donné un témoignage assez favorable. Il a fait des aveux surprenants qui, venant de lui, ont une valeur considérable. Le témoignage de M. Evans, un Missionnaire Baptiste, qui a vécu longtemps en Haïti, a pris toute la journée d’hier.
« Les séances à Washington dureront tout ce mois, au moins. On siégera trois jours par semaine et il y a une foule de témoins. A la fin des séances, il y aura un intervalle jusqu’au passage du très important « Revenue Bill » c’est-à-dire du projet des finances nationales, qui intéresse profondément les sénateurs. Cela fini, on partira pour Haïti. En conséquence, c’est impossible de présager exactement le jour du départ : mais une chose dont je peux vous assurer définitivement, c’est que l’enquête sera complète. Les sénateurs de la commission veulent apprendre tout ce qu’il y a à apprendre.
& J'irai moi-même en Haïti. Le jour de mon départ dépend. naturellement de celui de la commission. Je tiens, si possible, à la précéder d’une semaine. Sauf en ce qui concerne les frais, qui sont considérables et actuels, tout de ce côté inspire l’optimisme.
« L'idée d’une grande manifestation populaire avec des bannières et des inscriptions au débarqué de la commission nous semble excellente, à la condition que les manifestants soient assez nombreux, pour donner l’impression désirée.
De son côté, Mr. Angel :
« Hier et avant-hier ont eu lieu à Washington les premières séances de la commission d’enquête. M. Farnham, de la National City Bank, fut le premier témoin. Il s’est lancé dans une critique assez forte de l’Administration américaine, pour n’avoir rien fait de sérieux à l’égard de votre pays ; qu'Haïti était tout à fait calme en 1918, que tout le monde attendait des projets de Washington pour le relèvement financier et agricole du pays, pour l’instruction publique, etc. maïs qu’au contraire, on a été fort désillusionné par l’absence de projets. Sa thèse a été qu’on doit mettre fin à l’occupation militaire (M. Farnham lui-même) ! Bref, le témoignage de M. Farnham n’a manqué ni d'intérêt, ni d’importance. Sur d’autres aspects de la situation, tel que l’enlèvement des fonds, en Décembre 1914, à bord du Mathias, coup arrangé, par lui avec M. Bryan, l’ancien Secrétaire d’Etat, il n’a pas été moins affirmatif.
«Le Dr. Gruening assistait, nous avons été tous deux très contents.
« Hier c'était Mr. Evans, le prédicateur, qui a parlé dans un sens nettement favorable à nous, de la corvée, des atrocités des Marines, du caractère insérieux des officiers américains, du plébiscite du 12 Juin 1918 réglé d’avance, etc. Malheureusement il ne savait trop où en venir et a aïnsi quelque peu gaspillé ses forces.»
« Pour la semaine prochaine, nous aurons les amiraux Caperton, Knapp et Mayo, les généraux Barnett, Waller et Butler ; après eux, “e sera MM. Daniels et Lansing, d’autres encore.
« Il est impossible de préciser le moment du départ pour Port-au-Prince. Assurément ces messieurs s’y rendront, peut-être vers le ler. Novembre, à la suite des séances actuelles, peut-être le moment sera-t-il reculé, vu la lenteur qu’on a au Sénat à se mettre d'accord sur plusieurs projets de loi de haute importance.
« Bref, tout va bien.»
« Mais une campagne de publicité devient impossible par manque de tonte Moi-même jusqu'où pourrai-je aller avec mes avances dé fonds personnels, pour ces déplacements très coûteux ? Pas très loin, je pense, si vous ne trouvez moyen de m'envoyer à bref délai des valeurs importantes.»
Je ne commente pas, MM. cette dernière partie de notre correspondance, douloureuse pour l’amour-propre national. Elle parle assez d’elle-même. Le commentaire m'en a été fait par un de ces bonshommes en papier mâché, qui circulent le long de nos rues, sans trop savoir pourquoi ils ont été créés et mis au monde. « Mais enfin, Monsieur, je vous le dis en confidence, est-ce que pour une œuvre aussi humanitaire, ces gens par philanthropie, n’auraient pas pu faire les frais pour nous ? » Quelques Haïtiens en sont là, mal éclairés sur la signification du terme de pleutres ! Ils se perdent — heureusement, — dans la masse du pays.
Qui ne s’attache, en eflet, qu’au spectacle de désarroi qu'offre en ce moment une partie de la « bourgeoisie >» port-au- princienne, risquerait de se tromper sur le sentiment actuel de nos provinces, où l’appel des défenseurs de la cause haïtienne aux Etats-Unis a déterminé un ébranlement profond. J'entends dire qu'ici les groupes mondains, faisant fi de l’exemple dominicain, au débarqué de la commission d’enquête, s’abstiendront de prendre rang dans la manifestation nationale que nous projetons. Je ne veux rien en croire. Ils connaissent trop bien le sort des élites sociales, qui, aux heures de crise décisive, manquent à leur devoir de direction morale. Toute abdication est, en pareil cas, un suicide. En se détachant de la Nation en marche, ceux que leur condition supérieure de fortune ou d’éducation préposait au soin de la guider, signeraient l’acte de leur déchéance ! |
Aussi gardons-nous l'espoir que tous les retardataires finiront pas répondre à la sonnerie de ralliement que fait éclater autour du drapeau le fier clairon de la délivrance !
Dans les départements, c’est chose faite ou à très peu près.— Vous avez appris quel accueil triomphal nous ménageait, à Vincent et à moi, la ville du Cap, où nous étions allés prêter maïin-forte au comité local et à nos amis de la Ligue du Bien Public. Dans le Nord-Ouest, aux Gonaïves, à Saint-Marc, malgré la grande pénurie pécuniaire, les convictions ne sont pas moins enthousiastes.— Aux Cayes, où mon état de maladie m’empêche, à mon grand regret, de me rendre, on attend Vincent avec impatience. À Jérémie, vous savez ce que leur a valu leur ardente initiative. À Jacmel, Me. Charmant fait de son mieux.— À Bainet, on souscrit tant qu’on peut. À Pestel et dans les deux arrondissements de la Grande-Anse et de Tiburon, on réunit fiévreusement
DIX ANNEES DE LUTTE POUR LA LIBERTE Fe las
des éléments pour l’enquête. Partout l’étincelle sacrée embrase les consciences et les volontés. Il y a encore quelque chose à faire de ce peuple ! Je crains, MM. d’avoir été vraiment trop long. Quelques mots, sur la commission d’enquête sénatoriale, et j’aurai fini ma tâche. Comment opère-t-elle ? Comme un Haut Tribunal d’arbitrage ! c’est un véritable procès politique que le peuple haïtien, partie plaignante représentée par l’Union Patriotique, représentée ellemême par M. Villard, éditeur de The Nation et par son avocat-conseil, M. Ernest Angell ; assisté par deux grandes associations américaines, la société pour l'indépendance d'Haïti et de la République Dominicaine d’une part et lassociation pour l’avancement des gens de couleur d’autre part, a intenté devant le Congrès des Etats-Unis contre le Département de la Marine, représentant le corps des marines, partie défenderesse. Le spectacle n’est pas sans grandeur, et il faut remonter peut-être jusqu’à l’époque de l'empire romain pour en retrouver d’analogues. Pas de voies tracées, pas de précédents. La procédure s’établit par la commission d’enquête elle-même.
Le public, particulièrement une nuée de journalistes et de reporters, assiste aux séances. Le Président dirige l’audience, mais chaque Commissaire après que le témoin a parlé d’abondance, a la faculté d’interroger sur tous les points qu’il a besoin de voir élucidés. Les avocats des parties ont présenté la liste des témoins qu’ils se proposaient de faire entendre. En cas de non-comparution, le Président fait citer par l'Administration supérieure les témoins qui relèvent de celle-ci.
La Commission publie tous les documents qu’on dépose devant elle ou qu’on lui adresse de même que les procès-verbaux intégraux de ses séances. Elle rend ainsi facile le contrôle de l’opinion et la défense des parties intéressées. Sur son rapport, le Sénat statuera.
Un des quotidiens de Port-au-Prince s’est hasardé à dire œue la Commission d'enquête ayant des pouvoirs limités, il est douteux que le Sénat ou le Congrès ait à se prononcer sur la reconstitution des institutions nationales haïtiennes. En réalité, ni lui, ni moi, ni peut-être le Congrès lui-même, n’en savons encore rien. Tout ce qu’on peut dire, c’est que le Sénat n’a agi qu’en accord avec le Président Harding et son cabinet et pour faciliter la tâche de ceux-ci. Îl n’en pouvait être autrement, la majorité étant républicaine. Ce qui est encore certain, c’est que les résultats de l’enquête seront décisifs pour le règlement de la question haïtienne, en ce sens que si les faits dénoncés apparaissent comme insuffisamment vérifiés, il n’y aura, au regard des Pouvoirs publics fédéraux et de l’opinion, aucune raison de changer le système jusqu'ici suivi. Haïti, jugée légère et peu intéressante, sera abandonnée à son sort.
Si au contraire, l’enquête trouve en elle-même sa justification, il faudra bien qu’on répare le tort causé au peuple haïtien (aucun journal n’a de doute sur ce point) en lui faisant des conditions plus favorables. Lesquelles ?
On ne saurait, en pareil cas, se risquer à des pronostics. Tout dépendra des constatations effectuées, des circonstances, des personnages qui auront en mains l’affaire et aussi du tact et de la compétence, de l’autorité morale et intellectuelle des défenseurs haïtiens de la cause nationale.
En somme, nous restons les maîtres de nos destinées. Tant vaudra notre attitude en face de la Commission sénatoriale, tant vaudra notre avenir. Que chacun le comprenne et se détermine en conséquence. La question haïtienne chemine et progresse : elle ne s’arrêtera plus jusqu’à sa solution, Ce n’est pas seulement nous qui le disons. Voici le dernier mot de «La Nation », lP’indomptable Revue qui mène là-bas la campagne en notre faveur, « La lutte ouverte pour mettre fin à la honte qui souille le nom des Etats-Unis à Haïti et à Saint-Domingue ne finira que quand cette honte prendra fin.» De la question nationale haïtienne, L'Union Patriotique a posé les termes : Nos amis des Etats-Unis qui ne se sont jamais trompés sur l’action à entreprendre et sur l'effet que nous en pouvions obtenir sont énergiquement décidés à faire produire à l’enquête tous ses fruits utiles. La fondation de la Société pour l'indépendance d’Haïti et de la République Dominicaine n’a pas eu d’autre objet. Notre droit est bon. Notre volonté solide. Dieu est avec nous. Tenons ferme et espérons.