DISCOURS PRONONCE A LA SEANCE PUBLIQUE DU MOIS DE NOVEMBRE
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,
Vous connaissez le sort de ce Président de Chambre Française qui, après qu’une bombe lancée des tribunes était tombée dans l’hémicycle sans causer aucun dégât, se contenta de dire simplement : « Messieurs, la séance continue!»
Voilà 7 mois que nous avons dû interrompre la série de nos meetings populaires, vous savez par suite de quelles circonstances ! Nous les reprenons aujourd'hui, aussi fermes que devant, aussi convaincus de nos droits, aussi confiants dans le résultat final. La séance continue ! Un nuage a passé sur nos têtes, masquant le soleil de la liberté. C’est le propre des nuages de se fondre. Tôt ou tard, le soleil les transperce, car sa mission divine est d’éclairer le monde ! Depuis que ce pays existe, des autocrates de toutes nuances s’y sont succédé à tous les âges, s’efforçant d’obtenir de ses habitants la soumission muette à leur loi d’exploitation de l’homme par l’homme. Où sont-ils ? Les triomphes du mensonge ou de l'erreur sont d’un jour, la liberté est immortelle !
Ne soyons pas trop ingrats envers les temps que nous vivons ; s’ils comportent de dures épreuves, ils nous ménagent aussi parfois de précieuses consolations. C’en est une que la présence au milieu de nous d’un de ces apôtres de la justice qui se sont donné la tâche aux Etats-Unis de faire réintégrer le peuple haïtien dans ses conditions normales d’existence. Combien de fois au cours de notre campagne n’avons-nous pas entendu retentir à nos oreilles la phrase inconsidérée, la phrase piteuse, inepte : «vous faites œuvre vaine. Tous les Américains sont les mêmes ! »
MM. qu’en plein siècle utilitaire, chez le peuple où a pris naïssance la politique du dollar, l’état d’âme qui a rendu possible le martyre d’un John Brown, l’apostolat d’une Beecher Stove, les véhémentes protestations d’un Wendell Philipps ou d’un Charles Sumner, se retrouve intact dans les Oswald H. Villard, les Gruening, les Seligman, les Morefeld Storey, les Norman Thomas,
les Johnson, l’aventure est merveilleuse et vraiment incroyable ! Songez que ces hommes n’ont à attendre de notre pays aucun avantage personnel. Rien ne nous recommandait à leur sympathie que la bonté de notre cause et l’horreur du traitement infligé au peuple haïtien par des gens de leur race et de leur nationalité. À ce spectacle leurs consciences se sont émues. Ils ont juré de réagir, et tandis que parmi nous, des Haïtiens comblés des bienfaits de la terre haïtienne, ergotaient, tergiversaient et finalement s’abstenaient de voler au secours de la patrie en danger de mort, eux décidaient de ne pas interrompre l’action tant que la tâche dont la politique a souillé l'honneur des Etats-Unis à Haïti et à Saint-Domingue n’aura pas été totalement effacée ! Ils ont la foi, la claire vision du but à atteindre, l’énergie indomptable des croyants qui luttent pour leur religion, — le Droit ! Certains du succès final, ils ne nous demandent qu’une chose : tenir jusqu’au bout !
Ah ! s’ils pouvaient faire de leurs cœurs et des nôtres un seul cœur innombrable, vibrant d’un même amour pour la cause humaine qui nous unit ! Vous nous apportez, Dr. Gruening, comme une chaude émanation de leur souffle enflammé ! Soyez le bienvenu sur cette terre de beauté et de douleur, pour qui vous combattiez sans la connaître. Si ceux qui l’exploitent à outrance en goûtent la douceur au point de ne pouvoir s’en détacher, combien ne vous sera-t-elle pas autrement chère, quand vous aurez éprouvé par vous-mêmes la force aimante de notre peuple si mal doué pour la haïne ; quand vous saurez quel charme de séduction se dégage du commerce intime de nos classes populaires, là où aucune civilisation frelatée n’a encore entamé leur simplicité et leur bonté traditionnelles.
Pour la part que, dans votre vaillante Revue, The Nation, vous avez prise, dès l’origine, à notre campagne de libération ; pour l’accueil fraternel fait à nos Délégués qui, à peine débarqués là-bas, étaient conviés à votre table : pour laide prêtée à la propagation de leur mémoire et à leur introduction auprès des personnages officiels ; pour la sorte de catéchisme que vous avez imaginée, sous forme de demandes et de réponses, afin de mettre dans toute l'étendue des Etats-Unis la question haïtienne à la portée des intelligences populaires ; pour l’organisation du Banquet de 75 couverts donné au Restaurant Lafayette par un groupe de notables New-Yorkais, à la nargue du préjugé de race, en l’honneur de la délégation haïtienne ; pour la constitution de la société vouée à la restauration de l'indépendance d'Haïti et de la République Dominicaine ; pour sa participation aux frais de l’enquête. qui nous a valu, comme contribution du peuple des Etats-Unis au succès de notre cause nationale, une souscription publique se chiffrant le mois dernier à 2000.00 dollars ; pour votre assistance aux travaux de la commission sénatoriale et la relation fidèle que vous nous en avez transmise ; pour tous les services que vous avez rendus à notre pays et tous ceux que vous lui rendrez encore, le Peuple haïtien vous bénit et vous gardera à travers les âges une durable reconnaissance !
Après que l’Assemblée, sur la proposition du comité central de L'Union Patriotique, lue par M. Sténio Vincent, a décerné au Dr. Gruening le titre de Citoyen Honoraire de la ville de Port-au-Prince, et que notre nouveau
compatriote d'adoption a, en remerciant, prononcé une courte allocution qui a enthousiasmé l'auditoire, M. Georges Sylvain reprend en ces termes la suite de son discours :
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,
Une dizaine de jours seulement nous séparent de la visite de la commission d'enquête sénatoriale. Des informations nouvelles me permettent de compléter ce que j’en disais dans notre dernière séance publique du 16 Octobre. Depuis lors, la commission a perdu dans le Sénateur Knox un de ses membres les plus hautement estimés, qui par son prestige personnel, son expérience politique, l’autorité de son caractère, jouissait de la considération générale. Ce qui nous rendait surtout précieuse sa présence, c’est qu’à la suite de son passage en 1912, il avait gardé de la réception que lui fit la ville de Portau-Prince une impression inoubliable et ne perdait pas une occasion de témoigner de sa sympathie envers notre pays. L'Union Patriotique n’a pas manqué d'adresser à cette occasion ses condoléances au Président de la commission d'enquête. Nous ne savons pas encore par quel sénateur républicain le Sénateur Knox sera remplacé, mais nous ne doutons pas que son esprit de bienveillante impartialité ne se perpétue en son successeur.
Nous avons de bonnes raisons de croire que les termes tout à fait larges dans lesquels est conçu le mandat des Enquêteurs doivent s’interpréter en ce sens que leur pouvoir de suggestion pour la restauration de nos institutions nationales et des relations entre Haïti et les Etats-Unis est illimité. Leur Rapport sera par conséquent d’un grand poids sur les décisions à intervenir. Quoi qu'il en soit, notre population se doit à elle-même de manifester à nos éminents visiteurs, dès leur débarquement, qu’elle n’a rien des cannibales que des cinéastes par trop complaisants, payés pour nous discréditer, ont vulgarisés dans les divers Etats de l’Union. Il importe qu’à leur première prise de contact avec le pays, ils soient dominés par l’impression très nette que nous avons dans nos diverses classes sociales tous les éléments de civilisation qui justifient nos aspirations de revendiquer la condition de peuple libre et indépendant. Telle est l’idée dont nous nous sommes inspirés pour notre projet d’une grande manifestation patriotique à l’arrivée des membres de la commission sénatoriale. Nous serons avertis de leur départ dès qu’ils auront quitté les Etats-Unis et pourrons ainsi prévoir à coup sûr le jour de leur venue. Aussitôt que leur présence en rade sera signalée, notre désir serait que la population de tous les quartiers de la ville, en costumes décents, cela va sans dire, se portât au Bord de Mer, bannières déployées. On se groupera par quartiers pour venir. Mais une fois sur la place qui fait face au Bureau du Port (ne serait-il pas temps, Mr. le Magistrat Communal, de la mettre sous le patronage d’un des grands noms de notre histoire ?), on pourra former, pour le cortège, des groupements corporatifs ou professionnels, dont chacun sera précédé de bannières ou de pancartes aux inscriptions variées, par exemple : « Bienvenue cordiale à nos hôtes ». « Nous avons confiance en la justice et en l’impartialité de la commission d’enquête ». Le Peuple haïtien réclame
sa souveraineté et son indépendance intégrales.— Restauration de nos institutions nationales (avec toute la série de nos desiderata, abolition de la loi martiale et des cours prévôtales, reconstitution de la Force Publique haïtienne. etc.)
« Que les condamnés de la loi martiale soient libres ! L'Etat haïtien donne depuis 117 ans l'instruction gratuite à tous les degrés. Vivre libres ou mourir ! »
Je ne vous cite pas, bien entendu, toutes les inscriptions. J’ai tenu simplement à vous en indiquer le genre par quelques formules-types. Après que le Magistrat Communal et son Conseil, s’ils le jugent utile (et je crois bien qu’ils le jugeront utile) auront salué les membres de la commission d’enquête sénatoriale, hôtes de la ville de Port-au-Prince, les manifestants sans discours, ni vivats, défileront en ordre devant eux et se rendront processionnellement au Champ-de-Mars, précédés du drapeau national par les rues qui seront désignées faire le dépôt des pancartes et bannières, devant la statue de Dessalines.
Messieurs, peu de temps avant l’arrivée du Dr. Gruening, j’entendais de faux sceptiques, de ceux que l’évidence ne suffirait pas à convaincre, (je ne suis pas sûr qu'on ne pourrait en entendre encore), s’écrier en pérorant : « Et qu'est-ce que la commission d’enquête a fait pour justifier tout ce tintamarre ? »
La réponse est facile.— Rappelez-vous où nous en étions il y a seulement quelques mois. Des généraux, des amiraux, se succédaient chez nous en toute hâte, préoccupés, ce semble, de chercher, à l’abri du terme d’enquête, les moyens de proclamer par devant l’opinion l'innocence de leurs subordonnés. Aucune possibilité de leur faire entendre la voix innombrable des victimes, de faire apparaître à leurs consciences l’honnèête et claire vérité.
Aujourd’hui que voyons-nous ? Les mêmes hauts personnages, comparaissant tour à tour devant la commission sénatoriale, presque en posture d’accusés, ayant dépouillé toute superbe et toute morgue, réduits à rejeter sur d’autres, la responsabilité de ce qui s’est passé, à essayer d’atténuer l’implacable vindicte des faits ! Les archives officielles sont mises à contribution, les dossiers secrets du Département de la marine dépouillés en séance publique. Tous les dessous de l’intervention de 1915 sont produits au grand jour de la publicité. L’opinion, arbitre souverain, a sous les yeux, les pièces du procès — chacune ajoute un nouvel élément de justification au mémoire de nos délégués.
Quel homme de bonne foi se refusera à convenir du progrès énorme que représente, dans le développement de notre campagne de revendications patriotiques, un tel renversement des rôles ? N’aurait-elle eu d’auire effet que d'augmenter ainsi notre force d’argumentation, de nous apporter cet incontestable appoint moral, j’affirme, sans crainte d’être démenti, que lentrée en action de la commission d’enquête sénatoriale doit être acclamée par tous les Haïtiens comme une victoire inestimable !
Notre confiance en l’impartiale justice des commissaires-enquêteurs repose donc sur des bases solides. Mais elle n’est pas une confiance aveugle. 1] revient au Gouvernement des Etats-Unis de se mettre d’accord avec eux pour dissiper l'obscurité qui continue d’entourer une partie de leur œuvre. Une telle œuvre
nous apparaît comme incompatible avec le fonctionnement du régime de la loi martiale. La vérité n’aura guère de chance de se manifester totalement, tant que les déposants ne seront pas assurés d’être ni inquiétés, ni persécutés à cause de leurs dépositions. Et comment leur garantir cette sécurité, si les accusés conservent leur effrayant pouvoir de nuire aux accusateurs ; si au lendemaïn du départ de la commission, tout continuait à marcher du même traïn, l'autorité militaire gardant sous sa maïinmise la liberté des citoyens ! Bien plus, ne seraitil pas à craindre que dans certaines régions particulièrement éprouvées, limpression de terreur ou d’intimidation ne fût assez forte pour laisser sans contradicteur les déclarations les plus mensongères ?
Le procès qui se déroule devant le Sénat des Etats-Unis met en face le Peuple Haïtien, partie plaignante, et le corps des marines, partie défenderesse. Il semble inconcevable que, pendant la période où la cause s’instruit, les plaignants ne soient pas prémunis contre la perpétration indéfinie des mêmes actes sur qui s’exerce l’investigation des arbitres. D’autre part, les membres des Cours Martiales de l'Occupation Militaire des Etats-Unis, quand ils jugent des civils haïtiens, sont à la fois juges et parties. L'institution de pareils tribunaux se heurte à la conception moderne de la justice. Que leurs sentences qui peuvent comporter les pénalités les plus rigoureuses, soient par surcroît sans recours, voilà ce que n’admettent plus de nos jours les principes du droit des nations. Sans doute il n’appartient pas à la commission sénatoriale d’aller à l’encontre de l'attribution du Pouvoir Administratif. Maïs son autorité serait de beaucoup renforcée, si, pendant la durée de son mandat et jusqu’à ce qu’il soit statué, sur nos revendications nationales, elle nous ménageaït tout au moins une trève du côté des occupants. Son arrivée qui nous est un motif de sérieux espoir, aurait pour nos populations une signification encore plus haute si elle s’accompagnait des mesures d’apaisement que logiquement elle implique.
C’est sans arrière-pensée, avec la dignité grave d’un peuple qui attend du loyal examen du Congrès et du Gouvernement des Etats-Unis le redressement des torts dont il n’a cessé de souffrir que nous nous porterons à la rencontre de nos hôtes ; mais notre bienvenue, toute cordiale, serait certes plus allègre, si ce jour-là marchaient dans nos rangs, Joseph Lanoue, Jolibois Fils et Eugène Vieux !