‹ Dix années de lutte pour la liberté, 1915-1925Chapitre 8 sur 38 · INTRODUCTION XVI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XVI

sur le problème angoissant de notre libération. Georges Sylvain incarnait la Patrie dans ce qu’il y a de plus noble et de plus pur. Il était comme illuminé par une flamme sainte ; il ne voyait que le pays à sauver et l'intensité d’un tel espoir le conduisit à une sorte de renoncement de lui-même. Les consciences aveulies détestèrent la beauté de son sacrifice. On prêtait à cette âme héroïque les calculs mesquins et indélicats de l’égoïsme ; on essaya de diminuer l’homme parce qu’il gênait les desseins impérialistes de l’Occupant, desseins infâmes qu’un pharisaisme étriqué décore du nom de coopération franche et loyale. « La coopération franche et loyale », Georges Sylvain souriait avec ironie à cette formule de l’abaissement. Il ne comprenait pas que l’on put ternir la dignité de sa vié pour un morceau de pouvoir. Les coopérateurs ne lui pardonnèrent pas son dédain et ses convictions profondes et inébranlables ; ils vouèrent au patriote une haine implacable qui ne respecta rien, pas même la compagne vertueuse et les innocentes filles qui ennoblissent le foyer, — maintenant attristé, — de l’illustre citoyen. Georges Sylvain aimait le peuple, il l’aimait non pas pour le corrompre et le faire servir à ses fins personnelles, mais pour l’élever aux grandes idées et aux nobles passions qui sauvent ; il le poussait dans la lumière vers la liberté ; il lui donnait, par le souffle de sa parole ardente et sincère, les longs frissons qui soulèvent l’enthousiasme et conduisent au triomphe des causes saintes. Martyr du patriotisme, Georges Sylvain descend dans la tombe, ne laissant à sa famille que la gloire qui auréole son nom. Il a préféré honneur aux faux éclats d’un pouvoir avili ; il a dédaigné les compromissions qui ont donné tant de joies à d’autres. Maintenant, des voix autorisées vont retracer la belle carrière du juriste et du diplomate, dire son beau talent de fin lettré, de prosateur et de poète.

J’ai apporté l'hommage de l’Union Patriotique à l’homme qui fut si sensible aux souffrances et aux misères du peuple haïtien, et que les destins ont empêché de nous conduire à la victoire qui s’approche. Devant cette tombe qui va se fermer, que puis-je offrir à la famille éplorée ? Comment consoler ces cœurs qui entouraient de tendresses affectueuses l’âme souffrante du Grand Patriote ? Nous tous, ici, qui rendons les derniers devoirs au cher défunt, nous pleurons la perte immense qui endeuille la Patrie.

Cherchons dans le sacrifice que Sylvain a si noblement consenti, la résignation et le doux apaisement des consciences pures ; gardons au fond de nous-mêmes la flamme de son souvenir et pour honorer sa mémoire, imitons son patriotisme, son désintéressement et son abnégation. Au nom de l’Union Patriotique, je dépose sur sa tombe cette couronne, symbole de nos regrets infinis.

« Le Courrier Haïtien » 9 août 1925

Trente ans à peine se sont écoulés depuis cette explosion d’enthousiasme, et s'il se trouve peut-être parmi les compagnons de combat de Georges Sylvain, quelques-uns qui se souviennent de sa vie et de ses luttes pour l'émancipation de son pays, pour les jeunes générations, les étudiants d’aujourd’hui, les enfants de nos écoles, son nom même demeure vide de sens. Nul passant déchiffrant les dénominatons souvent étrangères de nos rues n’y découvre l'évocation de

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son ombre ; nulle pierre qui porte son image. Peu importe ! Lutteur infatigable et modeste, il n’a que faire de cette gloire qu’au cours de sa vie il a 1 toujours méprisée.

Si nous publions aujourd’hui ces manuscrits, c’est moins dans le but de rendre hommage à sa mémoire que d’offrir à ces jeunes qu’il aima et pour lesquels il a travaillé, exemple d’une existence où la foi et l'oubli de soi avaient seuls ‘droit de partage — de présenter, à une époque où semblent prévaloir l'intérêt personnel et la suprématie incontestée de l'argent. le sacrifice collectif d’un groupe — car ce qui ressort de ces pages, ce n’est pas uniquement l'effort d’un homme, mais le travail d’une équipe.

Ce qu'a été l’Union Patriotique, le labeur quotidien, obscur, courageux, souvent héroïque de cette foule anonyme que formaient ses 41 Comités sur toute l'étendue de notre territoire ; les dépenses autant en argent qu’en énergie de cette vaste campagne de presse et d’opinion dont la pression en Haïti comme à l’étranger aboutit à notre seconde indépendance : voila ce qui ressortira de ces documents qui, quoiqu'incomplets, nous aideront & comprendre l’ossature d’une organisation telle qu’il n’en avait jamais existé chez nous auparavant.

Un de nos jeunes historiens présenta l'année dernière une analyse de l'Occupation Américaine qui, puisée aux documents de la bibliothèque. du Congrès de Washingion, n'est pas sans valeur. Avec la candeur de li ignorance, il consacre à l’Union Patriotique dans son volume de trois cents pages, là vingtaine de lignes suivantes : — «Ce parti fondé par Georges Sylvain, Sténio Vincent, Seymour Pradel, Perceval Thoby, Pauléus Sanon, Pierre Hudicourt, Elie Guérin, Ch. Rosemond, etc., en vue d’épauler l’action gouvernementale, devint le parti de l'opposition. Il reprocha au Président sa jaiblesse devant l'Occupani. Pour n'avoir pas décrété les élections législatives, son impopularité fut remise en question. Des rumeurs d’assassinat se répandirent à l’horizon déjà surchauffé. Les leaders intéressés insinuèrent que Dartiguenave était de mèche avec les Blanchard, les Russel, les Maclllhenny pour afjamer le pays, appauvrir davantage le paysan par l’augmentation intempestive des droits de douane, des impôts et des taxes. Peu lui en chaut, répétait-on, car il encaissait annuellement 24.000 dollars non compris les frais de table, de police, de réception, etc... eic.. À force de le répéter, les gens sensés pensaient que le Président pouvait faire une opposition ouverte à l'Occupation. D'ailleurs ne tenait-il pas de cette dernière son ascension au pouvoir et sa paisible jouissance des privilèges y afférents ? Si la reconnaissance n’est pas une vertu humaine, l'instinct de conservation est une vertu cardinale ».

Un de mes amis, homme d’une quarantaine d'années, émettait il y a quel. ques mois ces affirmations étonnantes :

« L’Occupation américaine s’est produite parce que la politique des Etats-

Unis l’imposait, elle s’est retirée quinze ans après, parce que la politique His Département d’Etat avait changé ».

Ces vues simplistes n’ont d’excuse que le manque de sources d’ information et c’est pour y suppléer que nous publions les documents qui vont suivre.

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