CHAPITRE VII
Les capitaux.
Dans le genre de colonisation que permet aux Français la constitution de leur empire actuel, composé de possessions et non de colonies, les capitaux ont un rôle bien plus important que dans l’empire de jadis, tel que l’avait constitué l’Ancien Régime, presque tout entier, de colonies. Un paysan breton, au xvii® siècle, partait pour le Canada avec sa famille, emportant ses outils, sa charrue, des semences et de quoi subsister jusqu’à la moisson prochaine; il trouvait, en arrivant, de la terre fertile, la défrichait et l’ensemençait; chaque récolte lui permettait d’étendre davantage son champ ; ses fils
grandissants joignaient leur travail au sien, leur production bientôt dépassait leurs besoins : ils atteignaient à l’aisance, et même, plus tard, à cette richesse agricole, qui est rarement l’opulence, mais qui permet la vie large, dans une sécurité et une paix que ne connaît nulle autre carrière.
Si un paysan de nos jours partait dans les mêmes conditions pour l’Indo-Chine ou pour Madagascar ou pour l’Afrique occidentale sa situation serait tout autre. La terre lui serait mesurée, et le travail lui serait, à cause du climat, pénible d’abord, et, plus tard, probablement impossible. Si, par extraordinaire, sa constitution lui permettait de travailler et qu’il songeât à louer ses bras à quelque propriétaire voisin, il rencontrerait la concurrence des indigènes, qui se contentent du tiers ou du quart de ce qu’il considère comme le salaire minimum. Il pourrait végéter, vivre à la rigueur; à moins d’un miracle, il ne pourrait jamais s’enrichir.
Dégoûté de l’agriculture, il se tournerait vers le commerce : le succès lui serait tout autant disputé. Faute de capitaux, il serait réduit à se
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faire porte-balle, colporteur, tout petit boutiquier, et il se heurterait partout à des rivaux : Chinois, Annamites, Hovas, Kabyles, Syriens de la côte d’Afrique, ayant infiniment moins de besoins que lui et infiniment plus que lui le flair commercial et la connaissance du pays. A moins d’un miracle, il serait ruiné.
Le colon contemporain a besoin de capitaux, quoi qu’il veuille entreprendre, agriculture, industrie ou commerce. Son rôle n’est pas tant de travailler de ses mains — la nature le lui défend, comme son intérêt — que de diriger le travail des indigènes et de conclure avec eux une association, avantageuse aux deux parties, l’une fournissant son travail, l’autre apportant ses talents et aussi un capital dont la colonie et ses habitants sentent le besoin et savent la valeur.
Ceci connu, on peut énoncer cet axiome : sauf exceptions infiniment rares dans notre empire actuel, pas de colonisation sans capitaux, petits ou grands.
Et pour le dire en passant, c’est là un phénomène social bien intéressant. A l’ordinaire, ceux
qui seront disposés à aller aux colonies ne seront pas des capitalistes ; quelques colons sans doute, surtout dans la première période, travailleront avec leurs propres capitaux; la plupart, dans les périodes suivantes, travailleront avec des capitaux empruntés. Il y a là un fait dont une société démocratique doit apprécier la portée.
Mais les capitaux sont-ils disposés à s’employer aux colonies? Pour répondre avec exactitude à cette question, il faudrait entrer dans plus de détails que ne le comporte une étude comme celle-ci. Il faudrait montrer l’action des capitaux honnêtes et l’action des capitaux intrigants, et le rôle du colon et le rôle du lanceur d’affaires, et faire aussi la psychologie du « contractant », du « fournisseur », qui travaille surtout avec le gouvernement et ne gagne d’argent qu’avec lui.
Sans entrer dans ces détails, on peut, je crois, enfermer avec vérité toute la situation actuelle dans une double affirmation : les capitaux honnêtes hésitent à s’employer aux colonies dans les affaires qui dépendent du gouver-
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nement, crainte de trop d’ennuis, et, dans les affaires particulières, crainte de trop de risques.
C’est là l’attitude présente des capitaux; ce n’a pas été leur attitude de toujours.
Parlons d’abord des affaires qui se font avec le gouvernement.
Ces affaires se rencontrent dans une période donnée de la colonisation, quand, la conquête finie et la pacification progressant, les commerçants de la première heure songent à développer leur affaires et réclament un outillage indispensable : appontements, quais, wharfs, docks, etc. Et cela dans toutes les colonies, anglaises comme françaises. Au moment où ces demandes se produisent, la colonie, suivant les circonstances, tantôt exécute ellemême les travaux, tantôt s’entend avec des entrepreneurs particuliers, qu’elle charge de les exécuter, en échange de privilèges qu’elle leur concède ou d’annuités qu’elle leur paye. Or, il n’est pas excessif de dire que, dans ce dernier cas, les relations de l’administration et des particuliers ont presque toujours amené le résultat suivant : neuf fois sur dix, ou bien c’est
l’administration qui critique l’exécution des travaux ou incrimine les bénéfices prétendus exagérés de l’entrepreneur; ou bien c’est cet entrepreneur qui se plaint d’avoir été ruiné par l’administration. Conséquence : les administrations ne veulent plus recourir à l’entreprise particulière et (pour d’autres raisons encore que celle que je viens de dire) prétendent désormais construire par elles-mêmes, témoins les chemins de fer qui se font présentement, à Madagascar, sur la côte d’Afrique, en Indo-Chine^; et les particuliers, surtout les plus honorables et les plus authentiquement riches, se promet-
1. Toutes ces colonies ont désiré — réservée la question d’exploitation — construire ces chemins de fer elles-mêmes. Le Dahomey, par exception, se charge de l’infrastructure, la superstructure et l’exploitation étant concédées à une compagnie. Seule, la Tunisie et l’Indo-Ghine, pour la ligne qui va de sa frontière nord à la capitale du Yunnan, ont recouru à l’assistance de l’initiative privée. La Tunisie, pour la ligne de Sfax à Gafsa, a imaginé une très ingénieuse combinaison. Gafsa est le centre de riches dépôts de phosphates de chaux. Une compagnie en demanda la concession. On la lui accorda moyennant qu’elle extrairait chaque année un nombre donné de tonnes, payerait une rémunération de 1 franc par tonne, et, en outre, condition qui nous intéresse, construirait la voie ferrée de Gafsa à Sfax, son port d’exportation. C’est là un type de contrat fort intéressant, qui concilie l’intérêt des capitaux et celui de la colonie et doit être recommandé à nos gouvernants.
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tent de n’avoir plus de relations avec l’administration.
Il y a exagération de part et d’autre. Toutefois, il est indéniable que bien peu de nos administrateurs des colonies envisagent les affaires avec un esprit juste et d’un point de vue élevé. Ils commettent en général, une double erreur. Négligeant les exigences de la comptabilité, ils s’abstiennent ordinairement de faire entrer dans leurs prix de revient une foule d’éléments qui grèvent l’industrie privée; nourris dans une détestable discipline économique, ils ne considèrent comme bonnes que les affaires qui profitent directement à l’Etat. Tandis que des hommes comme M. Paul Bert, dont presque toute l’administration coloniale est à louer, estimaient que le vrai rôle d’un gouverneur est d’enrichir les colons et que la meilleure réclame en faveur des colonies serait de renvoyer en France des colons millionnaires, presque tous les gouverneurs, et j’ajoute presque tous les ministres des colonies, veulent retenir pour l’Etat ou pour la colonie les bénéflces des entreprises et, dans ce but, tantôt
construisent eux-mêmes, tantôt insèrent dans les contrats des clauses de rachat, et n’ont de satisfaction que quand ils ont effectivement racheté.
Sait-on, par exemple, que l’Indo-Chine, en une quinzaine d’années, a racheté neuf grands contrats en cours d’exécution. Le motif? Ces contrats étaient jugés onéreux par le gouvernement ou trop profitables pour les particuliers. Mais le tort que cela peut faire à la cause coloniale, on n’y songe guère. En voici un exemple.
En 1887, M. Ulysse Pila avait conclu avec rindo-Ghine un contrat qui lui confiait la construction et l’exploitation de docks à Haïphong. Le capital fait, la construction achevée, l’exploitation en train, l’Etat racheta; ordre venu de Paris. Après bien des pourparlers, qui durèrent des années, l’Indo-Ghine remboursa la Société avec un beau bénéfice. Et on lui insinua que ce bénéfice devait la laisser fort satisfaite. Point du tout. Les capitalistes sérieux ne placent pas leur argent en prévision d’un remboursement prochain, même avec bénéfices. Ils
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font une affaire dans l’espoir de rendements annuels, durant de longues années. Cette affaire en amène d’autres; les capitaux, satisfaits des premiers résultats, consentent à s’employer dans des affaires nouvelles; le bon renom de la colonie s’établit, son crédit s’affirme, elle trouve désormais à bon compte tout l’argent dont elle a besoin et la politique coloniale gagne des adhérents parmi ceux mêmes qui l’avaient d’abord combattue. La Société des docks d' Haïphong avait réuni sur la liste de ses actionnaires tout ce que la finance française renferme d’honorable et de considérable. Chaque maison s’y était intéressée pour une ou deux parts de 25 000 francs. Quand survint le rachat imposé et le remboursement, ces actionnaires reprirent leur argent, se jurant de ne plus l’aventurer dans des entreprises coloniales. Et beaucoup se sont tenu parole.
Voilà pourquoi les capitaux hésitent maintenant à s’employer dans les affaires qui dépendent du gouvernement.
Pour les affaires particulières, la raison est autre. Un très grand nombre de ces affaires ont
été mal étudiées ou mal conduites. (Je ne parle pas de celles qui ont été menées de mauvaise foi.) Parmi celles qui se trouvaient entre les plus honnêtes mains, ou bien les études ont été insuffisantes, ou la direction incompétente, ou les fonds d’origine et de roulement trop faibles. Surtout, beaucoup de ces entreprises venaient trop tôt, avant que la colonie fût convenablement outillée et possédât notamment de suffisants moyens de communication. Il est inutile de citer des exemples. Pour ces raisons, nombre d’affaires se sont effondrées et ont englouti l’argent de leurs actionnaires. Pour ces raisons aussi, les capitaux sont devenus timides.
Est-ce à dire qu’on ne puisse plus trouver d’argent pour les affaires coloniales? Point du tout.
Les colonies ont leurs enthousiastes : beaucoup des colons de la première heure sont partis et partent avec leurs propres capitaux. Capitaux petits, moyens et gros, nos colons ont emporté, qui 5 000 francs, qui 50 000 francs qui 1 million. Les plus nombreux sont les
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capitaux moyens : 30 000 à 60 000 francs. Il serait trop long de décrire l’emploi qui leur a été donné.
L’expérience des dix dernières années a montré la position critique qui est faite à ces capitaux, que j’appellerai capitaux individuels. Employés dans l’agriculture ou dans le commerce, ils reposent sur la tête d’un seul homme. Que ce colon meure, les capitaux sont bien compromis. Que le colon tombe malade, d’une de ces maladies qui ne guérissent pas sur place, il hésite entre ces deux périls presque également redoutables : rester pour surveiller l’affaire et pour ruiner sa santé; s’aller soigner en Europe et ruiner l’affaire. Pour y parer, nous avons, à V Union coloniale française., conseillé et souvent réalisé l’association des capitaux et des personnes; l’association à deux, qui sauve de l’isolement et de la femme indigène, et surtout l’association à trois, qui sauve des querelles possibles entre deux associés. Ce procédé, à condition toutefois de remettre toujours la décision finale à un seul des associés, a donné de bons résultats.
Mais l’œuvre des individus et même de la société en nom collectif seront toujours un faible moyen de colonisation. L’avenir est aux capitaux associés, à la Société anonyme. Ce genre de société permet toutes les combinaisons. 11 n’est pas toujours recommandable au début de la période coloniale; il le devient davantage à mesure que les colonies, mieux connues et mieux outillées, attirent plus de colons, tirés de milieux meilleurs. Les directeurs compétents sont alors plus nombreux, les capitalistes plus confiants; cela permet de réaliser l’union désirée des hommes et de l’argent. Et le succès ne dépend plus désormais que de la fidélité de l’opinion publique à la cause coloniale et surtout du mérite du gouvernement et de l’administration des colonies.