‹ Dix années de politique colonialeChapitre 15 sur 19 · LE PARLEMENT · texte numérisé non relu

LE PARLEMENT

il ne manque plus en France d’hommes qui ont passé par l’administration coloniale, connaissent bien les choses des colonies, de toutes les colonies, et devraient se trouver au Parlement pour les expliquer ou les défendre. L’Algérie a eu des gouverneurs tels queM. Tirman ou M. Jules Cainbon; la Tunisie, des résidents généraux comme MM. Paul Cambon, Massicaut et René Millet; Madagascar, des gouverneurs généraux, comme MM. Le Myre de Villers et Gallieni; l’Indo-Ghine, comme MM. Paul Bert, Constans, Rousseau, Doumer. Si ces hommes étaient au Parlement, les colonies auraient de bons défenseurs ; mais ou bien la diplomatie et l’armée ou bien la mort nous les ont pris. Et, de tant de voix autorisées, une seule peut se faire entendre, celle de M. Le Myre de Yilers; une autre, peut-être, le pourra bientôt, celle de M. Doumer.

De cette pénurie d'hommes du métier, il est résulté, durant bien des années, que les seuls porte-parole des colonies, les seuls du moins que le pays écoute, se réduisent à un ou deux : M. Étienne, l’éternel champion, dont l’enthou-

siasme passionné diminuerait peut-être l’autorité devant des sceptiques ou des indifférents, et M. Le Myre de Vilers, qui s’est volontairement cantonné sur le terrain de l’Indo-Chine.

Il en est d’autres, toutefois, qu’on pourrait espérer entendre : ce sont les anciens ministres des colonies. Voilà précisément des hommes qui semblent qualifiés pour parler des affaires coloniales. Mais, ou bien ces affaires les ont peu intéressés, et, revenus à leurs bancs de députés, ils sont retournés à leurs préférences antérieures; ou bien ils ont été absorbés par quelque autre département non moins important que celui des Colonies. Et parmi ceux qui déjà se sont succédé au pavillon de Flore, je ne vois guère que M. Guillain et M. Chautemps qui aient fait profiter les colonies de ce qu’ils y ont appris.

En sorte que le danger que nous signalions n’a rien de chimérique. Toutefois, il est permis de croire qu’il a été plus menaçant qu’il ne l’est aujourd’hui. Les colonies sont de mieux en mieux connues; il y a plus de gens qui y vont et qui en reviennent, qui en écrivent et qui en

l’opinion

parlent; elles ont chaque jour moins à craindre de l’ignorance.

Et il est permis de croire qu’elles ont aussi moins à craindre d’une hostilité de parti pris. Pour que le Parlement condamnât les colonies, il faudrait que l’opinion publique se prononçât nettement contre elles. Est-ce là quelque chose qu’elles aient à redouter?

C’est une question qui s’est un jour posée en Angleterre même. L’Angleterre est le plus grand pays colonial du monde et celui où la politique coloniale a le plus de partisans. Toutefois, l’amour de l’Angleterre pour ses colonies ne date pas de loin. En 1830, il se formait à Londres une Société coloniale, dont le but avoué était de défendre les colonies contre l’indifférence du ministère des colonies. Un peu plus tard, jusque dans les sphères gouvernementales, on rencontrait des hommes qui ne voyaient dans les colonies qu’un impedimentum pour la politique anglaise et semblaient ne devoir pas reculer même devant leur abandon. Cependant, ni leur indifférence ni leurs cri-

tiques n’ont prévalu contre le bon sens du public.

Dès à présent, il en est de même en France. Certes, la politique coloniale a rencontré chez nous, il y a quinze ans, la plus vive hostilité ; mais cette hostilité était déterminée moins par l’appréhension de cette politique que par de la haine contre celui qui la dirigeait. Aujourd’hui, les hommes de gouvernement se sont convertis ou ont désarmé.

Il y a toutefois deux groupes d’hommes dont on peut se demander s’il n’y aurait pas à redouter quelque opposition : les économistes et les socialistes.

Les économistes, du premier Empire à la troisième République, n’ont pas été grands partisans de la politique coloniale. Après Adam Smith, J. -B. Say en a dit les raisons. Les colonies étaient alors le prétexte ou l’asile d’abus, que l’économie politique combat. Mais aujourd’hui ces abus gouvernent le monde et la France; et ce sont, sauf sur un point, les colonies qui protestent contre eux. Aussi, en fait, les économistes ne se rangent-ils plus contre les colonies.

l’opinion

Le gros de l’école n’y prend pas encore un grand intérêt; mais quelques-uns de ses chefs les plus illustres, M. Levasseur et M. Paul Leroy-Beaulieu, en sont des partisans déterminés; et je me souviens que M. Léon Say, ayant accepté la dédicace d’un ouvrage sur les colonies, m’exposa sous quelles réserves très acceptables il pouvait se rallier à la politique coloniale.

Du côté des socialistes, le danger ne me paraît pas plus grave. Les socialistes collectivistes ont, un temps, songé à combattre la politique coloniale, comme ils combattaient la mutualité, la coopération, la participation aux bénéfices, qui leur semblaient fournir des solutions partielles, au lieu d’une solution intégrale, des questions sociales. Mais il est visible que les socialistes ont partout changé de tactique; dans la plupart des pays, ils deviennent hommes de gouvernement. Sauf en Italie, on ne voit pas qu’ils combattent la politique coloniale. Et, en France, ils n’ont plus aucune raison de la combattre, puisque cette politique a adopté, comme moyen, le bonheur des indigènes, — voilà pour le côté humain, — et comporte,

comme instrument nécessaire, l’association des talents et des capitaux, — voilà pour le côté social.

On peut donc, sans trop d’optimisme, croire que la politique coloniale n’a pas à redouter de graves périls du dehors, et qu’elle doit durer et réussir, si elle sait elle-même se modérer et se réformer.

Comment elle le peut faire et dans quel sens elle le doit, c’est ce que nous examinerons en terminant ces études.

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