ORGANISATION ÉCONOMIQUE
Ce ne serait pas assez de connaître l’empire ; resterait à \ organiser^ du point de vue économique et du point de vue politique et administratif. Parlons d’abord de l’organisation économique.
On ne peut en ces matières faire des raisonnements et proposer des réformes qui s’appliquent à toutes nos colonies. Rappelons-nous nos objections à la théorie du bloc colonial. Voici un ensemble de réflexions et de propositions qui s’appliquent surtout à l’Afrique.
Pour organiser nos colonies d’Afrique, on devrait tendre non pas à instituer des centres administratifs, comme on l’a trop fait en d’autres colonies, mais uniquement à préparer, par une bonne politique indigène, ce double résultat : l’Européen prospère et l’indigène heureux et prospère. Tous ceux qui connaissent ces pays savent que l’Européen n’y peut rien sans l’étroite collaboration des indigènes. Donc le
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double problème que nous montrons revient presque à un seul : assurer à l’indigène un régime qui le laisse ou le fasse rester dans le pays et qui le détermine à travailler et à prêter son concours au colon européen. Cela suppose un ensemble de circonstances qu’il n’est pas inutile de présenter avec quelques détails.
L’indigène, chef de village, propriétaire de terres, ne travaillera pas seul ou ne travaillera pas lui-même; il travaillera avec une maind’œuvre auxiliaire : métayers ou esclaves. C’est pourquoi il importe de ne pas laisser se dépeupler nos possessions d’Afrique et notamment de bien montrer ce qu’y est aujourd’hui l’esclavage, afin de voir si — tel qu’il est — on ne doit pas, provisoirement, le maintenir dans certaines régions.
L’indigène ne travaillera que si on lui facilite un travail rémunérateur : et le meilleur moyen qu’il en soit ainsi sera de susciter la vie économique du pays d’abord autour des voies ferrées, d’où elle se répandra de proche en proche sur tout le reste.
L’indigène ne travaillera que si on lui laisse
une part suffisante de ses profits, et cela se fera grâce à une bonne organisation de l’assiette et de la perception de l’impôt.
L’indigène ne travaillera que si ses bénéfices peuvent se convertir facilement pour lui en confort et en jouissances : c’est pourquoi il est essentiel de mettre à sa portée des occasions d’employer son argent, c’est-à-dire de le dépenser, jusqu’au jour où plus de civilisation le conduira à chercher les occasions d’employer fructueusement son capital, c’est-à-dire d’économiser.et de placer.
Reprenons l’une après l’autre chacune de ces idées.
On disait un jour devant le général Faidherbe que l’Afrique est un pays qui ne vaut pas la peine d’être colonisé, tant il est pauvre. Pauvre, dit-il, il est riche du plus précieux produit qui soit au monde : il produit des hommes. Et c’est la vérité. L’Afrique aujourd’hui est probablement peu peuplée ; c’est que sa population a été, durant des siècles, exportée au dehors ou décimée au dedans.
Jadis, c’était par l’esclavage et la traite; plus
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tard ç’a été par la guerre intérieure; aujourd’hui, dans une mesure infiniment moindre, c’est au moins dans une de nos colonies. Je Sénégal, par l’emploi exagéré de nos Sénégalais dans notre action politique et militaire à travers toute l’Afrique occidentale.
La traite a disparu sous l’action combinée des puissances; la guerre intérieure, dans les régions que nous dominons, a disparu sous l’action généreuse de la France qui n’a cessé de combattre les grands chefs marchands d’esclaves, lesquels vivaient par la guerre, et pour la guerre. Malgré cela, l’esclavage n’a pas disparu ; il existe encore, par toute l’Afrique et jusque dans nos colonies françaises, sous une forme relativement nouvelle et qui mérite l’attention.
L’esclavage, aujourd’hui est le résultat d’actes ou volontaires, ou du moins acceptés par les mœurs. Les conducteurs de caravanes, qui vont de l’intérieur à la côte, ayant à trouver des porteurs, se les procurent dans les pays de provenance, par suite soit de ventes que les parents leur font de leurs enfants adultes, soit
d’engagements volontaires de ces mêmes enfants. Parents et enfants y trouvent tous deux leur avantage : les parents, une somme d’argent, les enfants, un salaire, et, une fois au pays de destination, une place. Une place, quand il s’agit d’esclavage, cela paraît ironique; mais l’ironie n’existe que pour ceux qui ne connaissent pas le pays. Le porteur, vendu comme esclave à quelque chef ou à quelque propriétaire de terres, occupe la situation soit d’un enfant de la maison, soit d’un métayer. Il travaille pour son maître pendant le temps convenu. Après sa libération, il acquiert des terres, et, pour les travailler, fait à son tour venir de son pays des jeunes gens, heureux d’entrer, comme lui, en esclavage, pour arriver, comme lui, à la liberté et à la propriété. Ils ont déserté un pays pauvre pour un pays riche, et l’esclavage leur a servi à payer leur voyage et à conquérir une situation. Et cet esclavage temporaire leur paraît si tolérable, qu’il n’est pas d’exemple qu’un d’entre eux ait cherché à se soustraire par la fuite à l’exécution de ses obligations.
Il en est à peu près de même dans toute
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l’Afrique islamique : Schweinfurth en a donné pour l’Egypte une attestation célèbre. Le tort de l’institution que nous venons de décrire est de porter le même nom que l’esclavage, fruit de la guerre ou de la traite. Les lecteurs de VOncle Tom en sont mal impressionnés; et ceux de nos administrateurs, qui sont nouveaux dans le pays, se souvenant de l’action ininterrompue delà France contre l’esclavage, depuis le temps de Robespierre jusqu’à la Révolution de 1848, brûlent de l’abolir. Autant vaudrait se promettre de ruiner le pays. Que l’esclavage, même l’esclavage de case, doive un jour disparaître, pas de doute; mais il y faudra du temps et des tempéraments; cette partie de la Déclaration des Droits de l’homme serait prématurée, et notre politique indigène comporte le maintien de la sorte d’esclavage que nous venons de décrire.
Ayant tout fait pour peupler le pays, il importe alors de ne pas le dépeupler par des procédés malencontreux. Or, le Sénégal, a dû, depuis quelque douze ou quinze ans, payer à notre politique africaine un lourd tribut en
iSO DIX ANNÉES DE POLITIQUE COLONIALE
hommes. Auparavant, même au Sénég-al, on n’estimait pas que les indigènes pussent être employés utilement, et l’on cherchait, par exemple, au début de la construction du chemin de fer du Niger, des travailleurs, hors de notre colonie, au Maroc et jusqu’en Chine. Mais aujourd’hui, comme travailleurs et comme soldats, les Sénégalais jouissent d’une estime qui n’a rien d’exagéré, et, à l’appel du gouvernement ou des particuliers, s’en vont par toute l’Afrique occidentale, privant ainsi la colonie de leur travail, et y augmentant les difficultés du problème de la main-d’œuvre. Il y a là une pratique à laquelle il convient de porter remède. Le Sénégalais ne doit plus être employé à toute tâche et en tout pays.
Mais ce n’est pas tout d’avoir des travailleurs. Il faut leur procurer un travail rémunérateur, dont le profit même les engage à travailler. C’est là une question qu’on résoudra, surtout par une bonne organisation des moyens de transports. Cela peut paraître paradoxal : en voici l’explication. Quand l’indigène a produit, la seule question qui se pose est celle-ci : com-
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ment tirera-t-il un bon parti de ses j)roduits? Et la réponse invariablement est celle-ci : par des transports à bon marché, qui permettent à l’Européen de payer plus cher le produit, puisqu’il paie moins cher le transport. Jusqu’ici le seul moyen de transport possible est la caravane. L’indigène apporte lui-même ses produits à la côte. Quand l’Européen a tenté de les lui acheter dans l’intérieur, il a échoué : l’Européen qui achète à l’intérieur doit, en effet, se charger de faire lui-même ses transports; mais comme il transporte plus chèrement que l’indigène, il est forcé d’abaisser son prix d’achat. Ce prix abaissé décourage l’indigène, qui cesse de produire, et ainsi l’Européen tarit lui-même ses affaires et ses bénéfices. S’il veut ramener l’indigène au travail, il n’a qu’à abaisser le prix de transport : pour cela, il lui faut ouvrir des voies ferrées. Aussitôt les caravanes se dirigent au plus proche sur le chemin de fer; chaque station peut et doit former un centre de population et de travail. Qu’on n’aille pas toutefois chercher à créer des villages artificiels : ils ne réussissent nulle part. Les noirs se grouperont
d’eux-mêmes, suivant leurs convenances; les nomades, après les sédentaires, fixeront leur habitat; les villages se grossiront et se multiplieront; après les villages, surgiront les villes. Sans aucune pression artificielle, nos usages commerciaux gagneront de proche en proche, et, derrière eux, sous le couvert du commerce, une partie de ce qu’on appelle civilisation.
Encore faut-il que les impôts n’écrasent pas les travailleurs et ne découragent pas la production. C’est une opinion très accréditée que, dans une bonne partie de notre Afrique occidentale, surtout dans les pays qu’on peut appeler de protectorat, les impôts sont souvent établis et perçus injustement.
Le chef taxe arbitrairement ceux qui dépendent de lui et le percepteur indigène ne se gêne pas pour les faire payer deux fois. Un impôt modéré, légitimement établi, régulièrement perçu, serait un des plus grands biens qui puisse advenir à l’indigène. Il saurait alors ce qu’il doit payer chaque année, quelle part de son profit lui sera légitimement réclamée, et cette sécurité et cette régularité l’inciteraient au travail et à l’éco-
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nomie. Quel doit être cet impôt? Affaire d’espèce. Dans les colonies comme partout, ce ne peut être qu’une combinaison de l’impôt indirect, douanes ou impôt de consommation, et de l’impôt direct, qui, en l’état actuel de l’Afrique occidentale, sans régime foncier régulier et sans cadastre, ne saurait être qu’un impôt de capitation. L’impôt de capitation a de grandes vertus : mais il implique d’abord un recensement sérieux et consciencieux, qui, jusqu’ici, n’existe encore nulle part, et un contrôle des perceptions. Affaire de temps et d’attention.
Même avec ces garanties, l’indigène ne travaille que si l’argent gagné représente pour lui la satisfaction possible de besoins. C’est là une question bien connue de tous ceux qui ont eu affaires aux indigènes.
Toutes les races, à cet égard, se ressemblent. Les mêmes difficultés ont été rencontrées par Nordenskiôld au Spitzberg, par les Hollandais à Java, par le colonel Thys au chemin de fer du Congo. A une certaine période de la civilisation, l’argent n’a pour les indigènes
aucune valeur : que faire de pièces de monnaie? Cela ne se consomme pas. L’indigène, qui a une pareille conception doit, pour se décider à travailler, faire un pas de plus et apprendre que l’argent, c’est des vêtements, de la nourriture, de la poudre, etc. Nos indigènes à nous ont déjà franchi cette étape. Mais, ou bien ils se refusent à travailler, parce qu’ils n’ont pas à leur proximité où échanger leur argent contre d’autres choses utiles ou agréables, et alors il faut créer pour eux et près d’eux des bazars bien assortis et (l’expérience en a été faite) bien d’autres occasions de dépenses, et, par exemple, des théâtres, des danses, etc.; ou bien, ayant travaillé, ils se refusent à travailler davantage, parce qu’ils ont déjà gagné de quoi vivre ou de quoi satisfaire leurs besoins actuels de confort relatif ou même de luxe, et alors il importe ou de leur suggérer d’autres besoins ou de leur donner la notion de l’épargne et des emplois qu’on peut faire du capital épargné. En tout cas, il est un fait qui ne sera nié par aucun de ceux qui connaissent les indigènes, c’est que le noir, s’il n’aime pas le travail, consent du
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moins à travailler de plus en plus, quand il sait qu’avec le travail il peut se procurer plus de confort ou plus de plaisir, ou quand il est arrivé à la notion de l’épargne, de la sécurité de l’épargne et de l’emploi rémunérateur du capital épargné.
Enfin, il sera possible et même nécessaire de faire davantage, et, entrant avec prudence dans ce qu’on appelle la voie de la civilisation, de donner aux indigènes un certain degré d’instruction.
Qu’on se rassure : je ne suis pas partisan pour eux de l’instruction ni secondaire, ni même primaire : je ne veux pour eux que le français, un peu de lecture, d’écriture et de calcul; mais surtout et avant tout l’enseignement technique : des écoles de métiers, d’agriculture, etc. De là sortiront des ouvriers et jusqu’à des contremaîtres. Et c’est tout un avenir qui s’ouvre : plus de travail, plus de ressources, plus de besoins, plus d’affaires, plus de richesse.
4° L’organisation des colonies :