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CHAPITRE III

La France a-t-elle trop de colonies?

C’est une des premières questions qu’il faille se poser dans l’enquête que nous faisons.

Tout le inonde se la pose, ou se l’est posée. Et les mêmes personnes n’y ont pas, à toutes les époques, répondu de la même façon.

Il y a eu un temps, encore proche de nous, où le pays, rassasié de conquêtes, déclarait n’en plus vouloir d’autres. Les hommes politiques de tous les partis l’ont répété à l’envi. Au banquet annuel Union coloniale^ en 1901, M. Decrais affirmait, avec énergie, en présence d’une grande assemblée coloniale, où figuraient notamment M. Dourneret M. Etienne,

ces artisans de la France d’outre-mer, que l’expansion coloniale de la France est terminée. Nous-mêmes, à V Union coloniale, nous avons, quand nous nous sommes fondés, pris comme point de départ que l’empire actuel est assez vaste, et que la tâche de l’avenir est, non plus de conquérir, mais de tirer parti de ce que l’on a déjà conquis. Et pendant dix ans nous sommes restés fidèles à ce programme. Mais les choses coloniales dans le monde entier ont évolué, et nous voyons aujourd’hui que notre formule, qui a enfermé toute la sagesse politique des dix dernières années, n’est ni juste, ni suffisante : l’expansion de la France n’est pas terminée. Il manque à notre empire en Afrique et en Asie certains compléments indispensables.

On objectera que notre force a des limites, et qu’en cas de guerre nous ne saurions pas tout défendre; nous répondrons à cette objection. Notre empire colonial a été improvisé, nous n’avons apporté à le constituer, ni plan ni méthode, prenant au jour le jour ce qui pouvait être pris, attirés par la facilité plus encore

que par Futilité de la conquête. Aujourd’hui nous voyons ce qui nous manque et ce qu’il nous faut : nous avons le devoir de nous l’assurer. Ces compléments importent à notre sécurité même. Si, quand nous en serons devenus maîtres, et aurons par là acquis un empire sur certains points mieux formé et plus homogène, nous nous trouvons dans l’impossihilité de tout défendre ou de tirer parti de tout, alors nous ferons un choix, et nous abandonnerons, s’il le faut, des conquêtes antérieures, dont l’utilisation est encore problématique, pour nous attacher à des possessions plus récentes peutêtre, mais plus réellements utiles, pour ne pas dire indispensables.

On objectera encore que, bien ou mal constitué, cet empire est et sera trop vaste pour notre potentiel économique, et que nous ne pourrons pas l’administrer, encore moins le coloniser. A cette objection, nous répondrons encore : l’expérience des dix dernières années permet déjà d’y répondre.

Notons ceci : avant que ces dix dernières années fussent écoulées, personne ne pouvait

se flatter d’y donner une réponse ferme. Ceux qui ont lancé notre pays dans la politique coloniale, Gambetta, Jules Ferry, Paul Bert, M. Étienne, etc., ont pu seulement espérer que de ces colonies que l’on conquérait, la France saurait tirer parti; ils voyaient les portions encore disponibles du monde diminuer rapidement sous le formidable appétit de l’Angleterre, et ils se hâtaient de prendre quelque chose avant que tout ne fût pris. Mais que ce qu’ils prenaient ainsi à tout événement pût être convenablement utilisé, ils pouvaient le souhaiter, non pas en être sûrs.

Et en face d’eux, qui n’étaient pas certains du succès, il y avait ceux qui se croyaient certains de l’insuccès. C’étaient tous ceux qui avaient étudié l’histoire de la colonisation sous l’Ancien Régime, tous ceux encore qui avaient suivi pas à pas nos tergiversations en Algérie, tous ceux qui savaient quelles sommes on y avait engouffrées dans de pitoyables essais de colonisation. Par le passé et par le présent, ils jugeaient de l’avenir, et ne cessaient de crier : « Encore une conquête? Encore une annexion? Nous ne

savons déjà que faire de ce que nous avons. Nos colonies sont trop vastes. »

Cette opinion, qui fut un moment celle de la majorité des Français et qui n’est plus que celle d’une minorité, est encore partagée par bon nombre des nations étrangères. Voici un Anglais, M. Bodley ; il connaît bien notre pays, il le connaît beaucoup mieux que beaucoup de Français; dans son remarquable livre : la Finance, il croit cependant devoir parler de nos « trop vastes colonies », et l’opinion qu’il exprime sous une forme discrète, nombre de ses compatriotes l’expriment sous une forme brutale. La presse indienne, par exemple, qui suit attentivement ce que nous faisons au dehors, ne manque jamais de flétrir notre « appétit ridicule de conquérir pour ne pas coloniser » ^ Ce langage peut s’expliquer par quelque jalousie nationale; mais il ne reviendrait pas si souN^ent, si les Anglais ne croyaient fermement à l’échec actuel de toutes nos entreprises coloniales.

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