‹ Dix années de politique colonialeChapitre 4 sur 19 · Civil and military Gazette, Lahore · texte numérisé non relu

Civil and military Gazette, Lahore

Bien entendu, ceux qui savent la réalité des choses, M. Johnston, par exemple, gouverneur de l’Afrique orientale anglaise, qui fut un temps consul général d’Angleterre à Tunis, et M. Austin Lee, attaché commercial à l’ambassade de Paris, qui se tient si attentivement au courant de notre vie coloniale, ne peuvent nourrir cette erreur satisfaisante pour l’amourpropre britannique. Ils savent tout ce que nous avons su faire en si peu de temps en Asie et en Afrique; ils savent même que, dans certaines régions, les Anglais se sont montrés, commercialement et politiquement, inférieurs à nous.

L’Allemagne aussi, qui étudie de près notre action coloniale, sait combien cette action a changé depuis dix ans et la bonne besogne que nous avons faite en maint endroit; et à diverses reprises, la presse allemande nous a rendu pleine justice.

Ce que savent tous ceux qui ont pris la peine de se renseigner, et ce qu’ils disent, et ce qui est, c’est qu’il y a actuellement en France, selon le mot de Paul Bourde, un esprit colonial nouveau, des méthodes coloniales nouvelles. Cet

esprit s’inspire d’une connaissance plus exacte des problèmes et des difficultés de la colonisation; ces méthodes, pratiques et fructueuses, ont, soit sur la côte occidentale d’Afrique, soit en Tunisie, soit en Indo-Chine, donné, en un temps très court, des résultats, que nous traduirons bientôt par des chiffres, dont notre pays peut être étonné et doit être fier, et qui montrent que des colonies, dont en si peu de temps on a tiré de tels résultats, ne sont pas trop vastes.

Toutefois, on objecte encore, même après ces résultats constatés et admis, qu’ils peuvent bien nous satisfaire en tant que début, mais non pas comme terme dernier de nos ambitions. Or, à en croire certaines critiques, ils apparaissent dus à un effort considérable, qui ne pourra ni se renouveler, ni se continuer. En matière de colonisation, le succès ne peut être la conséquence que d’une natalité surabondante dans la métropole, et la France n’a plus d’enfants. Et l’on invoque l’exemple de l’Angleterre, et l’accroissement de sa population, qui lui a permis de peupler le Canada, l’Australie, le Cap, etc.; et, en face des 5 millions d’Anglo-

Saxons établis en Australie, on montre dédaigneusement les 400 000 Français de l’Algérie, qui ne sont même pas tous Français d’origine.

L’argument semble décisif; il ne l’est nullement, si l’on prétend s’en servir pour démontrer que les colonies actuelles de la France sont trop vastes, c’est-à-dire au-dessus de ses forces de nation colonisatrice.

Mais avant de montrer le peu de solidité de cet argument, je voudrais dire que ce n’est point la puissante natalité de l’Angleterre qui, seule, lui a permis de fonder des colonies. Bien d’autres circonstances y ont aidé. L’Angleterre, comme la France de l’Ancien Régime, a dû ses succès coloniaux en grande partie à ce que la société, dans la métropole, a été, à une certaine époque, une société fermée, avec des cadres si solidement constitués qu’ils ne permettaient que difficilement à de nouveaux venus d’y pénétrer. Et si l’on y regarde de près, ce sont des phénomènes sociaux et économiques du même ordre qui, à plusieurs siècles de distance, ont engendré les Croisades et les entreprises coloniales. Pour une foule de raisons, trop longues

à exposer, la métropole était, à l’époque des Croisades comme à l’époque du grand développement colonial de l’Europe, devenue inhabitable pour certaines parties de la population, qui à cause de cela, se décidaient à aller ailleurs chercher une autre patrie. De là, tant de colonies fondées par la France et l’Angleterre au xYii^et XVIII® siècles. C’est encore ce que l’on constate dans ces dernières années. La France du vingtième siècle, elle aussi, devient, pour certaines fractions de la population, peu profitable à habiter; et si les mêmes phénomènes doivent amener les mêmes conséquences, nous avons le droit d’espérer voir bientôt sortir de France de nombreux colons : c’est, en effet, ce que l’on commence déjà à voir présentement.

Mais il n’est même pas besoin de s’aventurer sur ce terrain pour prouver le peu de solidité de cette opinion, à savoir que nos colonies seraient trop vastes.

Ces colonies, comme nous les appelons, ne sont pas des colonies^ et il n’est pas question de les peupler. Elles sont des possessions, déjà peuplées d’indigènes, qui en occupent la meil-

leure partie ; et, en sage politique, et si l’on avait pu s’abstraire des desiderata de l’opinion publique, il aurait dû être question uniquement de les administrer, non pas de les coloniser. Nous ne possédons, aujourd’hui, ni une autre Louisiane, ni un autre Canada, ni une Australie, ni aucune terre, dont le sol se soit trouvé vide d’habitants et dont le climat convienne parfaitement à la race blanche et lui permette de vivre et de se reproduire, en un mot, de peupler. Nous avons surtout des territoires comme rindo-Chine, Madagascar et nos possessions d’Afrique occidentale, situés sous les tropiques ou au voisinage des tropiques, dont le seul climat nous interdit d’espérer y implanter une large population française, qui fasse de ces pays sa nouvelle patrie. Nos compatriotes qui iront s’y établir seront comme les Anglais aux Indes anglaises, comme les Hollandais à Java, peu nombreux et animés presque tous du désir de rentrer un jour en Europe.

Sait-on le nombre et le rôle des Hollandais de Java et des Anglais des Indes! Vraisemblablement peu de gens le connaissent; car on

entend tous les jours parler des millions de colons anglais et hollandais établis dans ces possessions à perpétuelle demeure. Or, voici la vérité. Aux Indes anglaises, grandes comme est l’Europe de Moscou à Gilbraltar, peuplées de 300 millions d’habitants, et que les Anglais ont commencé à occuper ou à conquérir dès l’année JGOl, il y a, en dehors des soldats et des fonctionnaires, moins de 40 000 particuliers, presque tous industriels ou marchands. Dans l’Insulinde, c’est-à-dire à Java, Sumatra, Bornéo, et dans les milliers d’autres îles qui dépendent de la Hollande depuis environ trois siècles, et qui ont la même superficie que les Indes anglaises, il y a 50 000 Hollandais, y compris les femmes, les enfants, les fonctionnaires et les métis : commerçants, médecins, professeurs, et colons proprement dits c|ui utilisent la main-d’œuvre indigène. Au regard des gouvernements hollandais et anglais, ces colons sont infiniment moins intéressants que les indigènes, qui produisent et qui payent l’impôt; et c’est pourquoi le gouvernement ne prend aucune peine pour les attirer et défend même aux indi-

gènes de leur vendre de la terre. Aux Indes anglaises, on va même plus loin : les colons, pratiquement, ne sont pas admis dans la plupart des provinces, et il n’est pas rare de lire dans la presse anglaise des lettres de personnes qui se plaignent que tel gouvernement ait refusé de leur vendre des terres et de faciliter leur établissement.

Notre empire colonial comprend des parties qui sont de tout point comparables aux Indes et à Java : notre Indo-Ghine, par exemple. L’Indo-Chine française, avec ses cinq provinces, Tonkin , Annam , Cochinchine , Cambodge, Laos, peuplée déjà de 20 millions d’habitants et qui pourrait un jour en nourrir trois fois plus, n’aurait pas dû, si nous avions su notre métier, être, au moins dans toute la période de début, environ cinquante années, être traitée comme une colonie ou même comme une terre colonisable. Elle aurait dû être et rester une possession, une terre de domination. Pas ou peu de colons, pas ou peu de terres concédées ou vendues aux Européens; pas de colonisation, pas de politique de colonisation. Mais une politique

indigène. La population du pays, annamite, cambodgienne, laotienne, protégée dans ses biens, garantie dans ses coutumes, soignée dans ses intérêts matériels ; les travaux publics conçus dans leurs rapports avec les productions du pays ; autant d’irrigation que de chemins de fer; les territoires ouverts, les terres aménagées, l’eau portée à toutes les altitudes; le fonctionnaire unic{uement préoccupé du bienêtre et de la richesse de l’indigène; l’hygiène introduite partout, le pays assaini, les méthodes prophylactiques imposées; l’éducation se faisant d’abord technique, formant l’ouvrier et l’agriculteur, le mécanicien et le comptable, et ne prenant de la civilisation d’Europe que ce qu’en comporte une race depuis des siècles pliée à une autre civilisation. En cinquante années de ce régime, la population aurait triplé, et la richesse décuplé. Nous aurions dominé sur 60 millions de sujets, plus riches et plus heureux, levé 300 millions d’impôts, fourni au marché métropolitain toutes les matières premières qu’il demande au reste du monde : thé, épices, coton, soie, ramie, jute, teintures, etc. ;

ouvert d’immenses débouchés à notre industrie nationale, permis de fructueux placements à nos capitaux, et confié la colonie à peu de fonctionnaires bien payés, à quelques gros industriels ou riches commerçants, et enfin au petit groupe d’agriculteurs chargés d’introduire dans le pays des cultures nouvelles. Quelles perspectives pour la métropole et pour sa prospérité ; quelle carrière pour ses enfants !

Mais nous croyions en Indo-Chine comme ailleurs, avoir affaire à une colonie, et nous avons voulu la coloniser. Du moins y avonsnous déjà modifié nos prétentions et nos méthodes de jadis. Là, — et il en sera ainsi dans nos autres possessions — , désormais le nombre, toutes proportions gardées, et le rôle des colons seront à peu près les mêmes qu’aux Indes anglaises et hollandaises.

Ces colons seront commerçants ou planteurs; ils viendront avec des capitaux suffisants; ils emploieront des indigènes dont ils lieront la fortune à la leur; ils apprendront bientôt que, sans les indigènes, ils ne peuvent rien, et seront ainsi amenés, et le gouverne-

ment avec eux, à prendre de ces indigènes un soin que la seule humanité et la seule justice ne leur auraient peut-être pas suggéré. Ce rôle de directeur du travail d’autrui limite fatalement leur nombre. Ce n’est point assez pour les attirer qu’il y ait dans le pays des terres disponibles; il faut aussi qu’il y ait des bras, de la main-d’œuvre. Et cela est tellement nécessaire, la possibilité de développer la colonie est tellement liée au développement de la population indigène, source de toute main-d’œuvre, qu’à l’heure actuelle, étant donné le chiffre de cette population et le contingent de maind’œuvre disponible, nos candidats colons sont — contrairement a ce que l’on pense généralement — trop nombreux; plus nombreux en tout cas que ce que nos colonies tropicales en peuvent déjà recevoir. Dès à présent l’effectif de ces colons — b 000 en Indo-Chine, 3 000 à Madagascar — est proportionnellement plus fort que celui des Anglais aux Indes et des Hollandais dans l’Insulinde. Nos colonies tropicales ne sont donc pas trop vastes.

Nos colonies et possessions de l’Afrique

septentrionale, l’Algérie et la Tunisie, ne présentent pas, tant s’en faut, à la colonisation les mêmes obstacles que nos colonies tropicales. Leur climat, au moins dans leur partie nord, est acceptable pour l’Européen : c’est le climat, ou peu s’en faut, de notre Provence. L’Européen, le Français, notamment celui du Midi, peut y vivre, y prospérer, y fonder une famille, en faire sa nouvelle patrie. Sans doute, il y rencontrera certains éléments que ne connaît pas la France continentale : une population d’environ 7 millions d’indigènes. Mais ces indigènes, dont il importe de respecter les droits et de ménager les intérêts, ne sont pas ici un obstacle à l’œuvre de colonisation. Ils fourniront aux grandes entreprises une main-d’œuvre qu’on s’efforcerait inutilement de se procurer sans eux; et, bien qu’une forte proportion d’entre eux soient encore pasteurs et nomades, ils laissent aux colons, grands et petits, d’assez vastes étendues disponibles. Il y a donc de la place dans l’Afrique du nord : en Algérie , en Tunisie , plus tard au Maroc , pour plusieurs millions de nos compatriotes ,

ouvriers de la g-rande et de la petite colonisation.

Mais il faut bien remarquer qu’ici encore la prospérité de ces possessions ne dépend pas uniquement de la présence de nos compatriotes. S’il arrivait, pour des causes improbables mais qu’on peut prévoir, qu’ils ne vinssent pas, dans l’Afrique du nord, en assez grand nombre pour prendre en main l’œuvre de colonisation, nous aurions toujours la ressource d’y faire une politique coloniale, noble et profitable à la fois, fondée presque tout entière sur le développement et l’éducation de la population indigène. Ce n’est donc pas encore ici qu’on trouvera un argument en faveur de cette thèse que nos colonies sont trop vastes.

La vérité est que, ni en Asie, ni en Afrique, ces possessions ne sont trop vastes, et ne dépassent le potentiel colonisateur de la France. Elles n’exigent (je ne dis pas elles ne comportent) qu’un nombre limité de colons, et l’action que la métropole peut et doit exercer sur elles s’exerce et s’exercera moins par le nombre des colons que par l’importance des capitaux et

l’étendue des connaissances de ces colons , directeurs du travail indigène.

Cette manière de présenter la question, dont personne de compétent ne contestera le bien fondé, permet d’affirmer qu’après l’Angleterre, il n’est pas un pays d’Europe plus apte que la France à tirer parti de ses possessions actuelles. La prospérité de ces possessions ne dépend pas de la natalité de la métropole, mais de sa richesse, et, sauf dans l’Afrique du nord, les procédés qui l’assureront sont, non pas une puissante émigration, mais une émigration limitée et choisie, émigration de capitaux et d’intelligences, et surtout une bonne administration des populations indigènes, dont nous avons besoin comme elles ont besoin de nous.

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