CHAPITRE IV
La politique indigène.
Politique indigène veut dire une politique qui reconnaît des différences de race, de génie, d’aspirations et de besoins entre les habitants indigènes d’une possession et leurs maîtres européens, et qui conclut de ces différences à la nécessité de différences dans les institutions. Il n’est pas, dans toute la politique coloniale contemporaine de la France, avec le genre de possessions qu’elle a (qui ne sont pas — insistons-y toujours — des colonies, au sens technique du mot), il n’est pas, sans exception aucune, de question plus importante que la politique indigène.
Des possessions peuvent être envisagées de deux points de vue : comme territoires peuplés d’indigènes qui travaillent, produisent, payent l’impôt, fournissent des soldats et sont, de toutes façons, un élément de puissance et de richesse aux mains de la métropole ; telles sont, sauf une ou deux provinces, les Indes pour les Anglais; ou encore comme territoires peuplés sans doute, mais offrant toutefois des terres disponibles, sur lesquelles les Européens pourront s’établir en qualité de planteurs : telle est l’Insulinde, pour les Hollandais; telles sont, pour nous, nos cinq provinces de l’Indo-Chine.
Considérées de ce second point de vue, les possessions sont donc appelées à renfermer à la fois des indigènes et des colons. Ces colons ont besoin de main-d’œuvre; cette maind’œuvre, jusqu’à ces derniers temps, ils pouvaient espérer se la procurer ou sur place, oü dans certaines régions qui pratiquaient, soit l’esclavage comme l’Afrique, soit le contrat d’engagement comme l’Inde anglaise. Aujourd’hui, sous certaines réserves que nous dirons plus loin, l’esclavage n’existe plus et le contrat
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d’engagement est devenu sinon impossible, du moins fort difficile. Dans ces conditions, il n’y a plus d’alternative : le colon doit recruter la main-d’œuvre sur place, dans la possession même; chaque possession doit vivre sur son propre fonds : cette obligation où ils se trouvent fait à ces colons et à leur gouvernement une nécessité d’une bonne politique indigène.
Au reste, de quelque point de vue que l’on considère les possessions, soit comme possessions de gouvernement et d’exploitation, soit comme centres de planteurs européens, la politique indigène est une nécessité : les indigènes y sont la condition même du succès. Sans indigènes, pas de production et pas d’impôt, voilà pour le gouvernement; sans indigènes, pas d’agriculture ni d’industrie : voilà pour les colons-planteurs; sans indigènes, pas d’affaires : voilà pour les commerçants. Sans indigènes, il n’y aurait plus qu’à évacuer. Ces considérations doivent amener les gouvernements des possessions à prendre souci de leurs indigènes; de là, nécessité d’une politique indigène.
Cette nécessité, ni notre Ancien Régime, ni
même notre Régime nouveau, au moins avant ces dernières années, ne semblent l’avoir entrevue.
Gela s’explique : l’Ancien Régime n’a pas eu à s’inquiéter du problème indigène. Son empire colonial se composait (du moins, il le croyait) de colonies et non de possessions; ces colonies étaient, pour la plupart, situées sous des climats où l’Européen peut vivre et qu’il s’agissait, dans les plans de cette époque, de peupler de Français : quand on consulte les chartes de Richelieu et même de Colbert, on voit que, même dans les îles à climat semi-tropical, le gros problème fut le problème du peuplement. Ces régions, d’autre part, ne renfermaient, avant notre venue, que peu d’habitants. En eussent-elles renfermé davantage que le problème indigène ne s’y fût pas posé de la même façon qu’il se pose aujourd’hui devant nous.
La distinction qu’on faisait alors entre les hommes était une distinction moins de race que de religion. Tout un aspect de la politique coloniale d’autrefois visait le baptême des indi-
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gènes. Baptisés, ces indigènes devenaient des Français. Il y avait ainsi dans ces colonies deux sortes de Français : les Français d’origine et les Français convertis. Tous étaient presque soumis aux mêmes lois et aux mêmes règlements : l’utilité d’une politique spéciale pour les indigènes n’apparaissait pas à l’Ancien Régime.
Et elle n’apparut pas davantage au nouveau régime, du moins à ses débuts. Les indigènes d’autrefois étaient sujets du roi, comme les Français d’origine; plus tard, comme les Français d’origine, ils devinrent citoyens français. Sous la Révolution, grâce à l’influence des idées de Jean-Jacques, un revirement s’était opéré : l’égalité des races, désormais, dominait toute la politique coloniale ; on parlait non plus de convertir, mais assimiler . Mais convertir et assimiler sont très voisins l’un de l’autre : au lieu de soumettre les indigènes à une même religion, il était question de les soumettre aune même civilisation. Malgré les efforts de Mirabean les indigènes devinrent de fait des citoyens français. La politique indigène n’y gagnait rien. Mais un élément nouveau allait
bientôt la faire entrer dans nos préoccupations.
En ce temps-là, les indigènes de nos possessions étaient tous des noirs. Après 1830, la conquête y ajouta des blancs en Algérie et des jaunes en Cochinchine ; jaunes et blancs trop nombreux, trop intelligents et trop ancrés dans leur civilisation pour qu’on osât cette fois en faire des citoyens. La crainte qu’on en eut fut telle que, jointe à l’influence des colons d’une certaine période, elle fît, par exemple en Algérie, opposer à la notion de l’assimilation celle du refoulement.
Ce fut le commencement d’une politique spéciale pour les indigènes. La solution était détestable, mais c’était une solution. Parler de solution implique qu’il y a un problème : le problème indigène apparaissait enfin à notre pays.
La doctrine du refoulement, au reste, ne prévalut pas; l’esprit d’humanité, qui est celui de la France, s’y opposa. Mais elle fut remplacée, dans les pays où les indigènes sont des blancs ou des jaunes, en Algérie et en Cochinchine,
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par une sorte d’indifférence administrative, tandis que la notion de l’assimilation continuait à prévaloir pour ceux de couleur noire.
Ainsi, il y eut, à cette époque (1870-1880), deux doctrines distinctes et opposées touchant les indigènes.
L’Algérie, après avoir songé successivement à assimiler et à refouler les indigènes, en vint à un modus vivendi (\\x\ tantôt s’efforçait de plier les indigènes à nos conceptions et à nos lois, et tantôt se résignait à respecter leurs coutumes et leurs préjugés. Nos vieilles colonies, au contraire, Guadeloupe, Martinique, Réunion, Sénégal, même l’Inde où les noirs ne sont pas des nègres, marchèrent délibérément vers la fusion des races et en vinrent à conférer le droit d’électeurs à des hommes de couleur que rien ne recommandait spécialement à cette faveur. Gela fut poussé si loin que, il y a environ une douzaine d’années, la Guyanne, par exemple, ayaiff besoin de main-d’œuvre importée, le Conseil général de cette colonie entendit cette proposition stupéfiante : d’attirer les noirs d’Afrique par certains avantages matériels.
auxquels on joindrait l’offre de la qualité de citoyens français.
Pendant longtemps, la doctrine de la fusion et de l’assimilation l’emporta.
Sous l’influence de pareilles idées, on étendit aux indigènes, dans presque toutes nos colonies, notre action administrative, judiciaire, etc., à ce point que des districts barbares de la côte occidentale d’Afrique, où nous n’avions pris pied que depuis un temps fort court, furent annexés et soumis à une partie de nos lois et règlements. Décidément, la notion d’une politique spéciale pour les indigènes s’était de nouveau obscurcie.
Elle avait cependant, même devant cette période, brillé d’un vif éclat. Ceux qui ont étudié les Bureaux arabes en Algérie et le système administratif et judiciaire qui prévalut en Cochinchine sous la période dite des amiraux (1861-1879), savent que ces deux organisations correspondent à une conception qui, en ce qui touche les indigènes, s’éloignait également de l’assimilation et de l’indifférence. Elle impliquait le souci des indigènes, avec la volonté de leur donner
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OU de leur laisser une administration, des lois et des règlements faits pour eux spécialement et appropriés à leurs mœurs et à leurs besoins. C’était une politique indigène.
Les Bureaux arabes périrent de ces excès dans lesquels risquent de tomber des administrations insuffisamment contrôlées; l’organisation créée par les amiraux en Gochinchine succomba sous le principe de la séparation des pouvoirs. Et, après leur disparition, la théorie de l’assimilation prévalut sans rivale dans l’administration de nos possessions, même de celles qui relevaient d’autres ministères que celui des colonies. On sait tous les maux qu’elles lui ont dû ; le tableau en serait long. Ils tenaient tous à l’absence d’une politique indigène.
Une réaction finit par se produire, basée non plus sur des théories, mais sur des faits observés. Le jour où la France se mit à pratiquer, de propos délibéré, une politique coloniale qui ne pouvait réussir sans de larges modifications dans le système d’administration, on vit, peu à peu, se substituer à cette doctrine de l’assimilation celle de la différence des races et —
conséquence nécessaire — de la différence des institutions, laquelle fut consacrée par l’organisation du protectorat en Tunisie d’abord, puis en Indo-Chine. A partir de ce moment, tout le monde reconnaît la nécessité d’une politique indigène; on pourra différer d’avis sur les procédés de cette politique : personne ne croira plus à la possibilité de s’en passer.
Le protectorat, forme tangible de cette politique, n’eut cependant pas chez nous, en tant qu’institution, un succès incontesté. En Tunisie, solidement implanté par M. Paul Gambon, il a été accepté et maintenu jusqu’à aujourd’hui, et bien que les colons à Tunis et le Parlement en France tendent à le fausser, on jæut croire qu’il durera. En Indo-Chine, bien compris et bien appliqué par M. Paul Bert, qui avait pourtant une tendance à le confiner dans TAnnam proprement dit pour émanciper un peu le Tonkin et y introduire l’action plus directe de la France, il dut, un peu plus tard, être renfloué, même en Annam, par M. de Lanessan; mais, dès à présent, on peut prévoir qu’il sera un jour ou supprimé ou profondément modifié :
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ni l’opinion, ni l’aclministration coloniale ne paraissent pénétrées de Futilité de conserver un si précieux instrument de gouvernement ou de la possibilité de le plier à toutes les exigences de la vie européenne. Enfin, à Madagascar, institué, comme nous l’avons dit, sous l’influence de M. Hanotaux, il fut, pour des causes que tout le monde connaît, bientôt remplacé par l’administration directe.
La politique indigène spéciale que réclament nos possessions va-t-elle donc succomber? Non. Et voici le progrès qui marque les dix dernières années. Même là où le protectorat n’a pas été nominalement maintenu, on continue encore à faire de la politique et de l’administration de protectorat. Les districts du Sénégal, qui avaient été imprudemment annexés, sont, à partir de 1890, désannexés, et l’on y répudie les lois françaises et les formes de la justice française. A Madagascar, le grand gouverneur qu’est le général Gallieni, auteur de l’annexion, fait encore de la politique de protectorat, aidé en cela notamment par le colonel Lyautey, l’auteur de cette belle étude : le Rôle colonial
de r armée, où il a développé cette thèse, qui est de l’essence même du protectorat, que les procédés de conquête doivent se lier aux procédés d’administration et tous deux avoir le plein souci des intérêts des indigènes. C’est le triomphe de la politique indigène.
En dehors du gouvernement et de l’administration, cette politique a gagné aussi du terrain, et l’on a vu les deux Congrès coloniaux qui se sont tenus à Paris pendant l’Exposition universelle de 1900, le Congrès colonial, et surtout celui de Sociologie coloniale, que la condition des indigènes préoccupait plus spécialement, proclamer, avec une égale force, qu’il faut respecter et maintenir les coutumes et les institutions des indigènes et limiter l’introduction des idées européennes aux seules parties qui peuvent servir les progrès du commerce et de la civilisation.
Remarque bien satisfaisante, le commerce, l’agriculture, les affaires, en un mot, commencent à comprendre qu’elles ne peuvent prospérer qu’à la condition que le gouvernement pratique une bonne politique indigène. Les
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commerçants et les colons ne peuvent rien s’ils n’ont une main-d’œuvre abondante et à bon marché. Jadis ils se la procuraient par l’esclavage ou les contrats de travail; aujourd’hui, ils doivent se la procurer par d’autres moyens, des moyens nouveaux, qui ne sont ni l’esclavage, ni l’importation de travailleurs engagés. Et ils le savent. Et qu’ils le sachent, cela constitue un triomphe pour la politique indigène et un nouveau progrès de ces dix dernières années.
Les colons ont bien compris que l’indigène, l’habitant du pays, est un collaborateur dont ils ne sauraient se passer. Sous ces climats, ^Européen ne peut pas travailler. Et non seulement l’Européen immigiré, mais même — autant qu’on peut croire — l’Européen né en Asie ou en Afrique. Il semble qu’il y ait une
impossibilité de nature à ce que la
race européenne s’acclimate et se perpétue dans ces pays. Le général Faidherbe en
était si convaincu qu’il avait tout un
plan de politique et d’éducation à l’égard des métis.
Cela étant, le colon ne peut compter que sur la collaboration de l’indigène. Cette collaboration, il l’attend d’une administration équitable et bonne et de contrats bienveillants et avantageux pour l’indigène. De ces contrats, il est déjà un certain nombre en voie d’exécution, en Indo- Chiné, par exemple. On les connaît de reste; il n’est pas besoin de les décrire ici. Les autres colonies suivront l’exemple de l’Indo-Chine. Et de ces contrats d’association, toute une politique découle : veiller sur l’indigène, le sauver du découragement qui l’a perdu ailleurs, lui procurer un travail rémunérateur, lui assurer une exacte justice dans la répartition des produits du travail; en un mot, faire tout pour que la race indigène, heureuse et satisfaite, dure et s’accroisse : condition du succès des entreprises coloniales.
Mais ce n’est pas assez d’une politique de bienveillance chez les gouvernants, et de sentiments de bienveillance chez les colons envers les indigènes. La politique indigène réclame autre chose, à la fois pour inspirer confiance aux indigènes et pour sauvegarder leurs inté-
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rets de façon permanente : un outillage à la moderne, qui attire les colons et modifie du tout au tout la vie des indigènes, et des institutions politiques et administratives.