CHAPITRE YI
La colonisation. — Les colons.
Avant de parler de l’œuvre de colonisation accomplie en ces dix dernières années, il nous faut revenir sur une idée que nous avons exprimée déjà : la France, qui prétend faire de la colonisation, n’a pas de territoires à coloniser. Ce qu’elle appelle colonies sont des possessions.
Une colonie est un territoire qui, entièrement vide d’habitants, a été occupé ou conquis par des familles venues de la métropole; ces familles s’y installent à perpétuelle demeure, s’y taillent, sous de certaines conditions, chacune un domaine qu’elles cultivent, puis créent
LA COLONISATION
LES COLONS
des industries , établissent des maisons de commerce et développent une société qui serait à l’image de l’ancienne, si le climat de la patrie nouvelle et l’âme même de ceux qui la fondent ne lui imprimaient un caractère propre. Aux traits qui marquent une colonie, il est facile de voir que (sauf peut-être en Afrique du nord) nous n’en avons pas une seule : nil’Indo-Chine, ni Madagascar, ni l’Afrique occidentale, ne sont des colonies. Ce sont des possessions. Des possessions sont des pays conquis, peuplés d’indigènes, dont le nombre, si nous les gouvernons bien, s’accroîtra sans cesse, et qui occupent, soit comme pasteurs, soit comme agriculteurs, la totalité ou la plus grande partie du territoire, ne laissant pour ceux qui viennent de la métropole que des espaces médiocres, ici, les terres les moins fertiles, là, les districts les plus lointains.
Des possessions de ce genre ne comportent pas d’être colonisées. Les Anglais, par exemple, ne colonisent pas les Indes ; ils y vendent et ils y achètent, ils y créent des industries, ils les gouvernent, ils en tirent des revenus pour le
Trésor, des traitements pour leurs fonctionnaires, des soldats pour leur politique extérieure. Nos Indes, à nous, qui sont ITndo- Chine, l’Afrique, etc., nous prétendons les coloniser. Et cela évidemment double la difficulté de nos entreprises, car le même gouverneur doit concilier des intérêts, qui, surtout au début, sont presque inconciliables : ceux des indigènes et ceux des colons.
Que cette difficulté ne nous ait point rebutés, cela peut donner lieu à deux remarques bien dignes de notre attention.
On s’étonne parfois que nos colonies ne soient pas encore aussi prospères qu’on le pourrait souhaiter. A ceux qui s’en étonneraient, il faut répondre que cela tient à ce qu’ayant rencontré dans notre œuvre coloniale plus d’obstacles que beaucoup d’autres, nous n’en avons esquivé aucun. La France, qui ne s’intéresse à la politique coloniale que depuis quinze ou dix-huit ans, et qui, après avoir suspendu et désappris cette politique durant cent années, n’avait plus aucune expérience des choses coloniales, non seulement n’a pu, dans
LA COLONISATION
LES COLONS
la période actuelle, composer son empire que de possessions qui ne se prêtent guère àla colonisation, mais encore elle a prétendu les coloniser, c’est-à-dire à la fois gouverner des indigènes et faire prospérer des colons.
Voilà la première remarque et voici la seconde. Nous avons prétendu et nous prétendons coloniser des possessions, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus difficilement colonisable. Comment expliquer cette prétention chez un peuple à qui l’on refuse les aptitudes colonisatrices? Par l’ignorance du problème? Cela n’est pas impossible. Mais, en fait, plutôt par habitude, par l’instinct et le désir de continuer à faire ce que nous avions déjà fait, et aussi par une sorte de pression de l’opinion publique qui, ne distinguant pas entre colonies et possessions, n’a pas admis qu’on eût des colonies sans les coloniser. Cette pression de l’opinion publique impliquerait qu’il y a en France des gens qui demandent à en sortir et à se faire colons. Et, effectivement, il y en a.
Je ne dis pas qu’il y en ait eu toujours. Bismarck prétendait qu’il y a trois sortes de nations
colonisatrices : les Anglais qui ont des colonies et des colons; les Allemands qui ont des colons sans colonies, et les Français, des colonies sans colons. Ce n’était qu’une boutade : les Allemands, depuis lors, ont conquis des colonies, qui n’ont pas vu l’affluence de colons que Bismarck leur promettait, et les Français ont su trouver des colons pour leurs colonies. Car ce qui suscite les colons, ce n’est pas tant la race que la réunion des trois facteurs que voici : la nature des colonies^ le régime de ces colonies et surtout la condition de la métropole. Quand jadis les Français ont eu le Canada, ils ont su le coloniser. Depuis qu’ils ont, dans leurs possessions actuelles, rencontré certaines circonstances de nature à les y attirer, ils ont commencé à y prendre quelque intérêt; et maintenant que la condition économique et sociale de la métropole est en train de changer, les voici qui déjà se rendent dans ces possessions; bientôt, peutêtre, ils s’y porteront en foule.
Et les raisons que nous avons de le croire sont nombreuses.
Ce qui, à l’époque, par exemple, où nous
LA COLONISATION
LES COLONS
avons conquis l’Algérie, a empêché les colons d’y affluer, comme on aurait pu l’espérer avec une terre si proche, ce n’est pas seulement que le régime colonial de l’époque était pitoyable et la réclame en faveur de l’Algérie nulle; c’est que la France était alors un pays d’où l’on eût été fou d’émigrer. Climat délicieux, société agréable, grandes facilités pour gagner sa vie, goûts modestes et esprit d’économie dans presque toutes les classes, division de la fortune à ce point que chacun avait un petit patrimoine , taux élevé de l’argent qui faisait de l’intérêt des plus petits capitaux une somme appréciable; enfin, absence d’industrie, laquelle seule crée des prolétaires : qui eût consenti à quitter une patrie où étaient réunis tant d’agréments et tant de raisons de vivre?
Mais aujourd’hui bien des choses sont changées. Sans doute, le climat est resté le même, bien que notre pays ait été éprouvé par de terribles fléaux, comme le phylloxéra; et la douceur d’y vivre, malgré les bouleversements de la société, si elle n’est plus celle du temps que
Talleyrand vantait, vaut bien encore celle d’après 1830. Mais le taux de l’argent est tombé à rien, et les gens, loin de pouvoir se suffire avec leurs revenus, sont tentés d’entamer leur capital; les oisifs, encore trop nombreux, ne sont plus ni si nombreux ni si considérés qu’ils l’étaient jadis; beaucoup ont dû se rallier à la vie de travail et ont contribué à encombrer les carrières; les besoins se sont énormément accrus et la simplicité de vie de jadis a disparu, en même temps que le prix de toutes choses augmentait; enfin des classes entières ont été dépossédées de privilèges et de situations qui semblaient leur appartenir à jamais : la bourgeoisie, quand elle n’a pas su se mêler à l’aristocratie ou gagner une grosse fortune, a envahi les carrières libérales, qui tendent à devenir des métiers, et des métiers de meurt-de-faim ; et sottement le travail manuel ne jouit encore parmi nous d’aucune considération. Pour ces raisons et pour beaucoup d’autres encore, la France ne retient plus ses enfants aussi étroitement que jadis, et dans toutes les classes de la société on rencontre des candidats à l’émigra-