SUR L'ENSEIGNEMENT DU DESSIN
DISCUSSION DU BUDGET Chambre des députés, 28 novembre 1878.
M. LE PRÉSIDENT. L'ordre du jouF appelle la discussion du budget des beaux-arts. Ce budget formant la 2° section du budget du ministère de l'instruction publique et des beaux-arts, le premier des chapitres qui le composent porte le n°38.
« Chap. 38. — Personnel de Tadministration centrale, 259,500 fr. »
M. BARDOtx, ministre de V instruction publique^ des cultes et des beaux-arts. Je demande la parole.
M. LE PRÉSIDENT. La parolc cst à M. le mimistre de l'instruction publique.
M. LE MINISTRE DE l'iNSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES
.ET DES ÔEAUX-ARTS. McssicuTs, le budgct dcs beauxarts donne lieu à l'examen de questions très intéressantes ; mais il est nécessaire de faire un choix dans ces questions.
Le rapport de M. Antonin Proust se divise, en effet, en deux parties. La première contient des regrets sur certains points du service ; je ne crois pas qu'il soit possible de saisir la Chambre de cette partie du rapport.
Quand îl s'agit, par exemple, du nouveau règlement que nous avons dû introduire au Conservatoire de musique et de déclamation et que ce règlement est critiqué, je ne crois pas pouvoir, à défaut d'éléments qui n'ont pas été mis sous les yeux de la Chambre, me livrer à une discussion utile sur ce point.
Le rapport contient aussi des critiques de détail sur des erreurs d'imputations, sur des chiffres qui devaient être placés à tel chapitre au lieu de tel autre ; je ne crois pas non plus que nous devions entrer dans ces détails.
Sur ces points-là, j'aurais beaucoup d'observations à présenter; j'aurais à relever des erreurs matérielles, à démontrer qu'une confusion a été faite entre le budget de 1877 et le budget de 1878, et que ce que nous demande l'honorable rapporteur a été fait depuis déjà plusieurs mois.
Mais je ne pense pas qu'il soit nécessaire d'entraîner la Chambre dans l'examen de pareilles minuties. Je ne relèverai dans toute cette partie du rapport que les points qui me paraissent essentiels, parce que l'honorable rapporteur les a fait suivre ou de blâmes trop accentués ou de critiques par trop vives.
En ce moment, sur le chapitre 1*', j'ai à examiner devant vous une très intéressante question, qui mérite l'attenVon de la Chambre, je veux parler de renseignement du dessin.
Nous avions cru pouvoir demander, dans le projet de budget rectifié, une somme de 51,000 fr. pour organiser en France l'inspection de l'enseignement du dessin. Cette somme de 51,000 francs se divisait en deux parties : 34,000 fr. étaient destinés à payer
le personnel, composé d'autant d'inspecteurs qu'il y a d'académies universitaires, soit dix-sept, que nous dotions de 2,000 fr. chacun ; nous avions ajouté 17 autres mille francs, représentant les frais de tournée à raison de 1,000 tr. par inspecteur.
La commission du budget a cru* devoir écarter cette demande de crédit, sous le prétexte que l'enseignement du dessin n'était pas encore organisé. De cela résulte, messieurs, que si je démontrais à la Chambre que cet enseignement existe à l'heure où je parle, qu'il a été organisé par nous, il n'y aurait pas de motif sérieux pour repousser une demande de crédit qui nous paraît à tous les points de vue motivée.
Je n'ai pas besoin d'indiquer ce que serait pour la France démocratique l'enseignement du dessin. C'est au dessin que nous devons la prééminence de toutes nos industries (Très bien I très bien I) ; c'est au dessin que la ville de Paris doit d'exceller dans tous les articles qui ont fait l'admiration du monde à la dernière Exposition universelle. (Très bien ! très bien I — Applaudissements.)
On l'a si bien compris, messieurs, que, depuis de nombreuses années, les écoles municipales de Paris ont développé, dans une très grande proportion, l'enseignement du dessin. On a dit par erreur que cet enseignement avait été créé par la loi de 1791. Il n'existe pas de loi de 1791 , sur ce chapitre-là. En 1791 , nous trouvons le célèbre rapport de M. de Talleyrand sur l'instruction publique. Le rapporteur insistait, à propos des écoles de districts, sur l'utilité qu'il pouvait y avoir à enseigner les arts d'agrément dans chacune de ces écoles, et il énumérait, dans la nomenclature de ces arts, le dessin, la danse et l'escrime
Mais ce n'est que cinq années plus tard que renseignement du dessin figura dans les programmes. Après avoir été longtemps regardé et étudié comme un simple art d'agrément, le dessin fut enfin introduit dans renseignement secondaire par le plan d'études de 1853. Déjà, en 1833, on avait fait entrer dans l'enseignement primaire l'enseignement facultatif du dessin, mais, quand on a organisé l'enseignement spécial, renseignement du dessin y a été rendu obligatoire.
Je n'ai pas besoin de faire observer à la Chambre que, pour certaines écoles du Gouvernement, l'étude du dessin est de rigueur. Cet enseignement existait donc, il existe encore ; il fonctionne dans tous nos lycées, dans la plupart de nos collèges et dans nos écoles normales primaires.
Mais il fallait lui donner une plus grande extension, il fallait le faire entrer davantage dans les habitudes du pays. Ainsi que le disait l'honorable secrétaire perpétuel de l'académie des beaux-arts, on doit aujourd'hui savoir dessiner, comme on sait lire et écrire ; car il n'y a pas de différence entre le dessin et l'écriture, au point de vue des avantages et de Tutilité. (Très bien I très bien 1)
Nous avons dû, en conséquence, nous préoccupant des intérêts de l'industrie du pays, donner un caractère obligatoire à l'enseignement de dessin.
Nous avions été précédés dans cette voie, et ce n'est pas à nous que revient l'honneur de cette initiative. Deux années avant notre entrée aux affaires, le conseil supérieur des beaux-arts et le conseil supérieur de l'instruction publique avaient été saisis d'un règlement sur l'enseignement du dessin, et c'est
après d'intéressantes discussions que ce règlement a été élaboré avec le plus grand soin.
Ce règlement a paru dans deux arrêtés insérés au Journal officiel des 21 mai et 2 juillet derniers.
On y distingue l'enseignement dans les établissements secondaires, l'enseignement dans les écoles supérieures et l'enseignement dans les écoles normales.
Afin de donner une exécution immédiate à ces deux arrêtés, nous avons procédé à une double enquête : enquête par les recteurs, enquête par les préfets.
Cette double enquête nous a donné des résultats qui sont consignés dans de si volumineux rapports que je n'en ferai même pas passer le résumé sous vos yeux. Mais il résulte notamment des rapports des préfets que l'absence d'unité dans l'enseignement est on ne peut plus regrettable, que chaque professeur apporte avec lui, dans les lycées, dans les collèges, sa méthode particulière, et qu'il est rare de rencontrer plusieurs fois une méthode semblable. Telles sont les conclusions du rapport des préfets.
Les recteurs aussi sont d'avis qu'il est absolument nécessaire d'introduire l'inspection dans l'enseignement du dessin.
Une longue expérience a démontré — c'est une parole de M. Guizot — que la loi de 1833, qui a inauguré en France l'enseignement primaire, n'aurait certainement pas produit tous les résultats incontestables et aujourd'hui indiscutés qu'on lui doit, si, à côté de l'organisation de cet enseignement, on n'avait point créé l'inspection primaire qui a donné à la loi de 1833 les développements singulièrement heureux qui nous permettent de proclamer que cette loi a été un grand bienfait. (Très bien I)
Messieurs, l'inspection a produit d'heureux résultats, non seulement dans renseignement primaire, mais aussi dans l'enseignement secondaire, et nous pensons qu'il n'est pas possible d'acclimater en France l'enseignement du dessin si nous ne le faisons pas précéder et suivre d'une inspection.
Je dis « précéder et suivre ». En effet, nous avons à la fois les rapports des professeurs et les rapports des recteurs; il faut les contrôler et l'inspection seule peut le permettre. De plus, messieurs, nous avons saisi tout récemment le conseil supérieur des beaux-arts de la question qui nous occupe ; et, d'après un remarquable rapport qui nous a été adressé, le conseil supérieur des beaux-arts, dans lequel figurent deux de nos honorables collègues, un grand nombre de membres de l'Institut, tous hommes essentiellement compétents, a été unanime pour me donner la mission de défendre à cette tribune la création des inspections.
Les motifs sur lesquels on s'est appuyé sont multiples ; je les résume à cette tribune.
11 est un point sur lequel il est surtout utile d'insister : il n'y a pas de méthode uniforme dans l'enseignement actuel du dessin. Il faut introduire cette lïiéthode uniforme. Gomment ? De deux manières : d'une part, en adoptant de nouveaux modèles; d'autre part, en surveillant la nomination des professeurs. Ces modèles nouveaux, nous les étudions, et une sous-commission choisie dans le sein du conseil supérieur les a préparés et les prépare encore tous les jours. Je puis annoncer qu'à la fin de décembre ces modèles seront prêts et toutes les écoles en seront pourvues.
Quant^ux professeurs, qui sont pris dans les villes
mômes où ils doivent enseigner, sont insuffisamment instruits et n'apportent peut-être pas dans leur œuvre tous les soins que nous devons exiger d'eux, ils seront examinés scrupuleusement ; les inspecteurs nous désigneront ceux que nous devons remplaceir, et, un programme, fixantles conditions auxquelles seront soumis dorénavant les professeurs de dessin, nous rend certains qu'ils seront choisis en connaissance de cause. Ce programme dit notamment que les professeurs devront être recrutés soit parmi les anciens élèves de l'école des beaux-arts, munis de diplômes et de certificats de capacité établis par l'arrêté du 8 août 1876 ; soit parmi les artistes pourvus du certificat de capacité délivré à la suite d'un examen spécial dont les conditions ont été établies par le conseil supérieur des beaux-arts.
Que reste-t-il donc à faire? A faire fonctionner tout un système d'organisation dont le plan est absolument arrêté.
A quoi se réduisent par conséquent les objections qui nous sont adressées? Je viens de démontrer que renseignement du dessin existe en fait; qu'alors même que nous ne l'avions pas rendu obligatoire, nous pouvions déjà créer des inspecteurs; mais que, depuis qu'il est obligatoire, il est impossible de se passer de ces inspecteurs.
On nous dit de charger les quatre inspecteurs des beaux-arts — car il n'y en a que quatre — du soin d'examiner si, dès à présent, l'inspection de l'enseignement du dessin peut être utile. Je demande à la Chambre la permission de lui faire remarquer que les inspecteurs des beaux-arts sont en nombre absolument insuffisant pour pouvoir examiner nos 7î> lycées, nos 260 collèges, nos 80 écoles normales pri-
maires de garçons et nos 18 écoles normales primaires de ûlles, sans compter les écoles municipales de dessin, qui seront très heureuses d accepter notre inspection, et qui prennent une importance de plus en plus grande.
Vous ne devez pas ignorer, messieurs, que les inspecteurs des beaux-arts, par un arrêté dû à Tinitiative de Téminent directeur générai des beaux-arts, si compétent dans ces matières, ont été attachés à des services spéciaux ; il n*est pas possible de les distraire de ces services, si vous voulez que la direction des beaux-arts imprime aujourd'hui aux arts une véritable impulsion. (Assentiment.)
Nous ne pouvons donc pas charger nos quatre inspecteurs de la mission délicate, minutieuse, difficile, dont il s*agit, qui exige tout le temps qu'un homme peut nous donner.
L'objection n'est donc pas sérieuse.
Est-ce le principe même de l'inspection, son utilité, que l'on voudrait contester? Je vous ai dit, en très peu de mots, l'importance que prenait de plus en plus l'art du dessin dans notre industrie ; je vous ai dit quel prix toutes les villes manufacturières attachaient aujourd'hui à l'enseignement du dessin ; je vous ai dit que nous ne pourrions pas garder notre prééminence dans l'industrie, si nous ne donnions à cet enseignement la place capitale qu'il a ailleurs.
Nous sommes distancés dans l'organisation de l'enseignement du dessin par d'autres pays qui, à côté de nous viennent de l'établir. La Belgique notamment a créé l'obligation de l'enseignement du dessin. Est-ce que nous ne ferions pas ce qu'un pays peu étendu par rapport au nôtre a su faire tout près de nous ?
i02 DIX ANNÉES DE VIE POLITIQUE.
Je demande donc^ la Chambre, en insistant sur cette mesure, de voiïloir bien rétablir le crédit que nous demandons*
Je ne l'aurais pas fait, messieurs, si je n'étais soutenu par tout le conseil supérieur des beaux-arts qui, à l'unanimité, m'approuve quand je viens défendre ici l'enseignement du dessin. (Applaudissements sur un grand nombre de bancs.)